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I. Zeller, Histoire d'Allemagne, t. IV, pp

que conduisait Arnauld de Brescia. Ce tribun patronait une fausse réforme cléricale basée sur la suppression de la propriété ecclésiastique : solution à coup sûr fort simple et fort catégorique de la question des Investitures. Arnauld avait d'abord appliqué à Brescia, aux dépens de révêque, ce programme niveleur : il y gagna une sentence d'exil. La révolution romaine de 1143 lui prépara un terrain d'action plus vaste : les républicains avaient mis, en effet, dans leur programme politique la suppression de l'État pontifical. La prédication d' Arnauld fut accueillie à Rome comme une authentication des théories nouvelles. Dès lors, la lutte éclata entre la papauté et la commune rebelle. Le 15 février 1145, Luce II (1144-45) mourait d'une blessure reçue en assiégeant le Capitole. Après im court séjour à Rome, son successeur Eugène III (1145-53) dut s'exiler et se fixer à Viterbe. Le pape ne pouvait l'emporter par ses propres forces; il lui fallait recourir à une alliance étrangère, soit celle de l'Italie du Sud, soit celle de l'Allemagne. Mais, à cette époque, l'empereur Conrad III était parti à la croisade ; nulle autre aide pour Eugène III que celle du Normand Roger II de Sicile; grâce à elle, il réussit à rentrer temporairement dans Rome. Néanmoins l'alliance sicilienne fut de courte durée; le pape ne pouvait être à la fois l'ami de Roger II et de l'empereur allemand qui convoitait l'Italie du Sud. L'un ou l'autre, mais non pas l'un et l'autre.

2. Le voyage de Barberousse en Italie et la dénonciation DE l'Alliance.

Dès l'été de 1150, Eugène III se voyait à nouveau chassé par les Amauldistes. Entre les rebelles et la papauté, ce fut à qui gagnerait les faveurs de l'empereur d'Allemagne. Les révolutionnaires avaient envoyé à Conrad une missive très obséquieuse, avec cette suscription : « Le sénat et le peuple romain au très excellent et illustre

maître de Rome et du monde entier, à Conrad... » « Nous désirons, lui disaient-ils, relever et agrandir l'empire romain dont Dieu vous a conféré la direction, et le rétablir dans l'état oii il était au temps de Constantin et de Justinien, qui, par la vigueur du sénat et du peuple romain, tinrent sous leur pouvoir l'Univers entier... Que votre royale majesté vienne sans retard vers nous, puisqu'à Rome vous pourrez réaliser tous vos vœux; car nous sommes prêts à faire votre volonté en toutes choses. » (Stmius enim per omnia vestrae vohmtati semper ohtemperare, parati ^.j « Le prince très chrétien, dit dédaigneusement le chroniqueur Othon de Freisingen, refusa de prêter l'oreille à ces paroles ou plutôt à ces niaiseries. » Son successeur Barberoùsse montra envers les Romains une non moindre désinvolture; il ne prit même pas la peine de leur annoncer son élection.

Au contraire, Conrad, puis Barberoùsse, firent bon accueil à Eugène III qui implorait la protection impériale. N'apparaissait-il pas clairement que des deux pouvoirs en compétition, la papauté demeurait le seul légitime ? Les Arnauldistes avaient beau parler au nom de Rome, « maîtresse du monde et mère de tous les empereurs », ces titres anciens, orgueilleusement portés, n'étaient plus que des mots vides de sens réel; si bruyante qu'elle se montrât, une insurrection précaire de Romains exaltés ne pouvait supprimer l'ordre chrétien déjà séculaire.

Le silence méprisant de Barberoùsse froissa au vif les Romains superbes. Un certain Arnauldiste, nommé Wetzel, osait bien écrire directement à Frédéric pour lui faire la leçon : « Les décisions de l'Empereur n'ont force de loi que lorsque le peuple lui a remis toute la puissance dont il a le dépôt. C'est au Sénat et au peuple qu'il appartient de créer l'empereur, et nulle loi, nuUe raison ne les

I. Voir Vacandard, Arnauld de Brescia, dans Revue des Questions historiques, t. XXXV, pp. 52-114.

en peut empêcher. » Déjà Arnauld rêvait d'établir, aux élections de novembre 1152, un sénat composé de cent membres qui nommeraient un nouvel empereur plus respectueux des droits de l'antique république.

Par Ubald, abbé de Corbie, Eugène III fit habilement connaître à Barberousse les projets arnauldistes. Le parti du prince fut bientôt pris: pour le moment, ses intérêts et ceux du pape se confondaient ; il contracta alliance avec Eugène III aux conditions suivantes : « Monseigneur le roi des Romains promettra lui-même en présence du légat pontifical qu'il ne fera ni paix, ni trêve, soit avec les habitants de Rome, soit avec Roger, roi de Sicile, sans le libre consentement et la volonté du pape Eugène. Il s'appliquera selon ses moyens à replacer les Romains sous l'autorité pontificale... Il promet de ne céder au souverain des Grecs aucune terre de ce côté de la mer, et même dans le cas où ce dernier se rendrait maître de quelques portions de l'Italie, le roi s'oblige à faire ses efforts pour l'en chasser. De son côté. Monseigneur le pape promet, en présence des envoyés royaux, d'honorer le roi comme un fils chéri de l'ÉgHse, et de lui donner, sans aucune objection, la couronne impériale, lorsqu'il se présentera pour la recevoir. »

Ce traité devait être solennellement approuvé à la diète de Constance, le 23 mars 1153. Il faut y noter une défiance du Grec, commune au pape et à Barberousse. Chez l'un, sentiment légitime de la défense nationale; chez l'autre, expression d'une volonté irréductible de devenir le seul maître en Italie, et de ne pas y souffrir l'autorité rivale du Grec, de ce Manuel Comnène qui avait de très vieilles ambitions dans l'Italie du Sud. Le basileus Comnène et le tribun Arnauld avaient été repoussés, parce que tous deux prétendaient s'allier à la puissance impériale en la restreignant; or Barberousse la voulait sans limite. « Restaurer l'empire romain dans son ancienne grandeur et splendeur », tel est le but du Staufen, selon les expressions mêmes qu'il emploiera dans une lettre au pape. Ainsi

échoueront les combinaisons diplomatico-matrimoniales qu'esquissera bientôt Comnène en vue de faire épouser une princesse byzantine à Barberousse récemment divorcé d'avec Adélaïde de Vohlbourg, coupable de stérilité. Manuel et Frédéric eussent voulu, tous deux, refaire à leur profit l'unité antique. Fort heureusement pour le Saint-Siège, pour la Sicile et pour l'Italie entière, leurs prétentions respectives s'excluaient et se combattaient; la sainte alliance des empereurs n'aurait jamais lieu.

Quoi qu'il en soit, les conséquences premières de l'entente furent bonnes pour la papauté. A Rome, la convention exerça une influence sur les élections sénatoriales; le parti modéré l'emporta sur les Arnauldistes ; il s'empressa de rappeler le pape, qui rentra en triomphe dans sa ville (décembre 1152). Malheureusement, Eugène III mourait six mois après, le 8 juillet 1153, avant d'avoir pu achever l'œuvre du rétablissement de la souveraineté temporelle, qu'il était capable de mener à bonne fin. Au moins, son successeur Anastase IV jouit-il des bons résultats de sa politique; durant son court pontificat de dix-huit mois, il n'eut à réprimer aucune révolte (f 4 décembre 1154).

La Providence suscita alors un pontife de grande envergure que Grégorovius a justement appelé « le digne prédécesseur d'Alexandre III ». « L'Église romaine, dit à son sujet Voltaire, a toujours eu cet avantage de pouvoir donner au mérite ce qu'ailleurs on donne à la naissance » : l'Anglais Adrien IV était fils d'un mendiant. Intelligent et énergique, il avait eu l'occasion de connaître les Romains au temps où il servait Eugène III : il savait leur turbulence.

Les Arnauldistes couvaient, dans l'ombre, une revanche. La révolte éclata aussitôt l'élection. Adrien se retira dans la cité léonine et déclara qu'il n'en sortirait pas avant d'avoir obtenu la soumission des rebelles et la condamnation d'Arnauld; il excommunia d'ailleurs celui-ci, et pria le sénat de l'exiler. La colère des républicains ne fit que

s'accroître ; ils allèrent jusqu'à attaquer le cardinal Gérard, sur la via Sacra. Intrépide jusqu'au bout, Adrien IV répondit en jetant l'interdit sur la ville. L'interdit, c'était l'arme suprême, si terrible pour les âmes croyantes de ce temps-là ! La mesure fit d'autant plus d'impression que prise à la veille des fêtes pascales. Par l'intermédiaire des sénateurs, le peuple supplia alors le pape de pardonner. Adrien y mit pour condition la soumission ou l'exil d'Arnauld et des Arnauldistes. La réconciliation sembla définitive : le jour de Pâques, Adrien célébrait en grande pompe l'office au Latran. Quant à Arnauld insoumis, il fuyait vers sa Lombardie, lorsqu'à Bricole, dans le Val d'Orcie, il fut reconnu par le cardinal Odon, son compatriote, qui s'empressa de le faire enfermer dans un couvent de Camaldules. Les vicomtes de Compagnatico vinrent bientôt l'en délivrer et le mettre à l'abri dans un de leurs châteaux ; en tous cas, il ne nuisait plus.

Dès octobre 1154, Frédéric le Grand entreprit l'expédition promise à la détresse des Italiens, et plus encore à son propre orgueil. En Lombardie, les guerres communales avaient surtout leur double pivot à Pavie et à Milan. Craignant la puissance de Milan, Barberousse prit parti pour Pavie qui, en conséquence, de papaline devint impérialiste. Frédéric commit dès l'abord une très lourde faute en négligeant de se porter aussitôt sur Milan, son principal adversaire; il commença par démolir Rosati, Trecati, Galiati, pilla Chieri, rasa Tortone, soumit Brescia. Mais il avait laissé aux Milanais le temps de se préparer, il n'osa plus les attaquer. Procédés de condottiere, non pas tactique de grand capitaine : quand on manque le but principal, on a tout perdu.

Cependant Barberousse traversait la Toscane et rapidement s'avançait vers Rome, la ville de la couronne impériale. Établi à Viterbe, Eugène III lui envoie une ambassade qui confirme les bases d'entente posées à Constance et réclame le châtiment d'Arnauld. Entre

Sutri et Nepi, sur le plateau de Gampo-Grasso, le pape et l'empereur, « ces deux moitiés de Dieu », se rencontrent. Entrevue impressionnante des deux grandes forces du moyen âge : le vicaire du Christ et son chevalier à l'épée ! Des deux, cependant, le pape demeure le plus grand : d'après la conception médiévale de la personne de l'Église, le pape est l'âme, et l'empereur ne figure que le corps : or le corps doit vivre sous l'obédience de l'âme. Un rite expressif symbolise cette théorie : à l'arrivée du pontife, l'empereur doit venir lui tenir l'étrier et l'aider à descendre de cheval. Mais, parvenu devant la tente de Barberousse, Adrien ne voit pas celui-ci s'approcher pour accomplir le cérémonial. Calme et résolu, il va droit au César et lui signifie qu'il lui refuse le baiser de paix tant qu'il n'aura pas accompli les prescriptions d'usage. Deux jours durant, la discussion se prolonge ; on finit par convaincre Barberousse qu'avant lui Lothaire même s'y est astreint : des témoins, des princes allemands l'affirment. Barberousse se soumet, et, devant l'armée et le peuple, consent enfin à accomplir le cérémonial. Toutefois, l'événement avait assez montré quelles étaient les visées du Staufen, et comment il prétendait n'avoir nul supérieur, pas même le pape. Il avait cédé une fois au sujet de la cérémonie symbolique, mais céderait-il souvent dans la pratique?

Le sénat accourait, lui aussi, à la rencontre de Frédéric. Ne représentait-il pas la commune romaine, et derrière elle la Rome antique, la Rome de toutes les grandeurs? L'orateur de la députation le rappela à Barberousse, lui signifiant que son impérialat n'est pas l'absolutisme, mais im pouvoir constitutionnel, endigué par les volontés du sénat électif. « Rome, disait-il, est prête à recevoir honorablement son empereur, s'il vient, comme nous aimons à le croire, avec des intentions pacifiques. Puisse la Ville éternelle recouvrer par ton influence son antique splendeur, comme au temps où la sagesse du sénat et la valeur de l'ordre équestre avaient étendu sa domination des bornes

de rOrient à celles de l'Occident! Nous avons rétabli le Sénat et l'ordre équestre, pour conseiller et servir ta personne et l'Empire. Écoute cette parole de la reine du monde : Tu étais étranger, je t'ai fait citoyen; tu es arrivé des pays transalpins, je t'ai constitué prince. Le premier de tes devoirs avant d'entrer dans Rome est de t'obliger, par serment, à observer nos lois, à maintenir nos privilèges, à nous défendre même au péril de ta vie contre les Barbares. Tu devras aussi payer aux officiers qui te proclameront au Capitole cinq mille livres d'argent. De plus, tu jureras tes promesses et les signeras de ta main. »

A ces mots, Barberousse s'indigne; il interrompt brusquement la harangue, et réplique : « J'avais souvent entendu vanter la grandeur et la sagesse des Romains; mais tes paroles hautaines montrent bien plutôt une folle arrogance qu'un juste sentiment de la situation de Rome. Ta ville n'est plus ce qu'elle était autrefois : soumise aux vicissitudes des choses humaines, elle obéit après avoir commandé. C'est désormais à l'Allemagne qu'il faut demander l'antique gloire du Capitole, le courage des guerriers, la sagesse du Sénat. Charlemagne et Othon le Grand, dont vos ancêtres implorèrent l'appui, ont chassé d'Italie les Lombards, les Grecs, et les tyrans qui l'opprimaient. Comme leui" successeur, je suis le prince des Romains et le maître légitime de Rome. Crois-tu que le bras des peuples germaniques ait perdu sa vigueur? Quelqu'un des vôtres songerait-il à arracher sa massue des mains d'Hercule? Sois assuré qu'avec l'aide de Dieu mes fidèles guerriers l'en feraient bientôt repentir... Sache donc que le prince donne des lois au peuple et n'en a jamais à recevoir de lui ^. » C'était bien la voix de César.

I . Ces discours nous ont été rapportés par Othon de Freisingen, oncle de l'empereur, et témoin oculaire. {Gesta Frederici, II, xxi.) Voir G. DU Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs de la maison de Souabe, t. I, pp. 167-169. Nous empruntons généralement les textes aux traductions courantes.

Le lendemain, après avoir, par précaution, envoyé mille chevaliers occuper la cité léonine, Adrien et Frédéric pénétrèrent dans la ville. Le pape reçoit l'empereur à Saint-Pierre, le conduit au tombeau des apôtres, l'y couronne solennellement au milieu des ovations des soldats allemands (i8 juin 1155). Mais le peuple romain semblait moins enthousiaste. Coup sur coup, il venait d'apprendre la réponse altière et despotique du Staufen au Sénat, et d'autre part l'exécution d'Arnauld; en conformité des traités, Barberousse avait arraché le tribun aux vicomtes de Gampagnatico ; condamné à la peine de mort, Arnauld avait été pendu, puis brûlé sur un bûcher et jeté dans le Tibre, « de peur que le peuple n'honorât ses reliques comme celles d'un martyr ». Amers étaient les dons de joyeux avènement du César allemand. La population romaine se montrait toute prête à s'insurger. Au moment où, après le sacre, l'empereur, couronne en tête, regagnait son camp hors les murs, le Sénat faisait sonner la cloche du Capitole, appelant le peuple à la révolte. Une bande se précipita sur Saint-Pierre, y détruisit la garde impériale qui y était demeurée; une autre, par le Transtévère, envahissait la cité léonine. Déjà, pour l'empereur, c'était le moment de prendre au sérieux sa fonction de protecteur de la papauté : il revient sur ses pas et engage avec les rebelles une lutte dont il sort victorieux, après avoir tué un millier de Romains et s'être emparé de deux cents prisonniers. Digne exploit d'un soir de sacre teuton ! « Tu vois, Rome, dit à ce propos Othon de Freisingen, au lieu d'or allemand on te donne du fer; c'est avec cet argent-là que les Germains achètent une couronne. »

Mais Frédéric manquait de vivres; il dut lever le camp. La malaria acheva de lui ôter toute idée de retour offensif contre Rome. Il ne songea plus qu'à retourner dans son Allemagne, après avoir toutefois saccagé Spolète qui osait bien lui refuser tribut. Rentré à Rome sous la protection de Barberousse, le pape dût en sortir avec lui; il y demeura

juste le temps nécessaire pour couronner son ennemi du lendemain, ce même Barberousse. L'égide impériale protégeait donc bien peu. Pour l'empereur, l'expédition n'avait été qu'un aller et retour rapide, marqué d'une traînée de sang et de ruines. Ses prétentions exorbitantes à dev« nir seul maître dans la Péninsule, voilà ce qu'elle révélait : les villes de la Haute-Italie n'avaient qu'à se soumettre ou à périr; Rome n'était ni au pape, ni au sénat, mais au seul Staufen; ainsi toute autorité temporelle deviendrait usurpation, hormis celle de Barberousse. Mais ce voyage de revendication des droits n'avait point paru triomphant : quand on affiche de telles prétentions, ne faut-il pas savoir les soutenir par les armes? Et Barberousse, avec ses 6,000 hommes, avait bien fait de-ci de-là des exécutions terribles, il était parvenu facilement à fomenter des haines, il n'avait pas su donner l'impression de la force, ni rien conquérir définitivement. Fiasco matériel, et fiasco moral ! Adrien IV essayait de s'entendre avec les Romains et avec Roger de Sicile. Milan et Plaisance se liguaient en vue de relever Tortone. L'Italie semblait déjà comme un guêpier en révolution.

Personne n'était dompté, mais tous voulaient s'organiser afin d'assurer leur sécurité et leur indépendance. La première, la Sicile avait voulu parer au danger. Dans le temps même où Barberousse faisait son expédition, elle tenta de l'isoler par la diplomatie. En effet, Roger II étant mort au début de 1154, son fils Guillaume I essaya de contracter alliance avec l'autre empereur, le basileus Manuel Gomnène. Mais Manuel refusa toutes offres parce qu'il espérait toujours s'agrandir aux dépens de la Sicile; il envoya même une ambassade à Barberousse pour lui proposer le dépeçage à l'amiable de l'Italie du Sud. Ses députés rencontrèrent l'empereur, retour d'expédition. Était-ce bien le moment de penser à attaquer la Sicile? D'ailleurs, l'orgueil du Teuton se refusait à un partage de domination, même et surtout avec les Grecs. Manuel se

retourna ensuite vers Adrien IV et lui fit des propositions d'alliance; volontiers il eût assumé le rôle de protecteur de la papauté, à condition que la papauté fût complice de ses prétentions conquérantes en Italie, et même qu'elle consentît à lui attribuer la couronne impériale.

Mais qu'allait faire Adrien? Telles sont les choses que tout changement dans la situation de T Italie du Sud aura son contre-coup à Rome. La vraie politique renouvelée de Grégoire VII, celle qu'on aurait dû toujours suivre sur les bords du Tibre, consistait à faire bloc avec la Sicile en vue de s'opposer à tous ennemis extérieurs, Grecs ou Allemands. N'était-ce pas la sauvegarde du pape? N'était-ce pas l'intérêt de Guillaume I^^? Celui-ci le sentait bien. Brouillé d'abord avec Adrien IV pour s'être fait couronner sans son assentiment, il avait éconduit très vivement le cardinal Henri chargé de lui dire que le pape lui refusait le titre royal; en mai 1155, on le vit même envahir les États de l'Eglise. Mais attaqué par les Grecs, menacé d'une insurrection intérieure, il comprit vite la nécessité de l'alliance pontificale; il fit des ouvertures au pontife alors exilé à Bénévent par les incorrigibles Romains. A la condition de rentrer en grâce auprès d'Adrien, il lui promettait les villes de Padala, Montefasco et Morcone ; il lui assurait des subsides et un contingent. Un moyen inespéré de récupérer Rome, de détruire le péril grec, de conjurer le péril allemand, telle apparaissait l'alliance siciHenne. Adrien IV envoya à Salerne le cardinal Ubald qui entamerait des négociations. Malheureusement, quand celui-ci revint, tout avait échoué par suite des intrigues des cardinaux gibelins, « ces cardinaux fossiles, imbus d'une politique qui comptait ses années par ses échecs ».

Alors, Guillaume fit face à la mauvaise fortune. Il battit complètement les Grecs à la décisive bataille de Brindisi (28 mai 11 56) et marcha aussitôt sur Bénévent pour y assiéger le pape. Craignant des représailles, celui-ci

avait fait déguerpir les cardinaux coupables de tout le malheur ! Après avoir soutenu un siège, il dut accepter des conditions normandes non plus favorables, mais très dures. L'accord fut signé à Bénévent, le i8 février 1157. Adrien IV abandonnerait les Grecs, ses aUiés de la veille; ce n'était pas un grand sacrifice. On régJa ensuite toutes les questions pendantes entre la Sicile et l'État pontifical : le Pape légitima les conquêtes déjà faites par les Normands, reconnut leurs droits sur le duché d'Apulie, le principat de Capoue avec tout ce qu'il comporte (cum omnibus pertinentihiis suis), c'est à savoir Naples, Amalfi et Salerme; enfin le Saint-Siège accordait à Guillaume II l'investiture de ses États. En échange, le roi de Sicile promettait un tribut à Adrien ; sans doute, prenait-il aussi l'engagement de l'aider à rentrer dans Rome. Somme toute, l'aventure finissait bien : on se débarrassait de l'alliance grecque, on contractait avec les Siciliens une alliance défensive contre tous ennemis extérieurs. Mais que n'avait-on commencé par là?

La diplomatie pontificale déjouait ainsi les projets de Barberousse. Son but inavoué n'était-il pas de s'emparer du royaume des Deux-Siciles ainsi que de la Lombardie, d'enserrer par le nord et par le sud les États de l'Église et de posséder effectivement l'Italie entière? Aussi exprimat-il des doléances très vives : à l'entendre, par le traité de Bénévent et l'alliance sicilienne, le pape avait violé le traité de Constance et l'alliance allemande: grief mal fondé à coup sûr, car si, à Constance, Frédéric avait promis de ne pas conclure d'arrangement avec les Normands sans l'assentiment du pape, celui-ci n'avait pris aucun engagement semblable. En effet, que Barberousse s'alliât à Roger II, c'était un geste de menace et d'hostilité à l'égard du pauvre État pontifical; mais que le pape s'alliât à Roger II, il n'y avait là qu'une simple mesure de préservation personnelle qui ne devait offenser personne, hormis les mal intentionnés. Adrien IV, par contre, aurait bien

pu se plaindre de ce que l'empereur, son protecteur attitré, n'eût rien fait récemment pour le secourir. Le fameux bras d'Hercule était-il donc infirme?

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