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L'Opposition des Principes : Besançon et roncaglia

Le pape cherchait pourtant à prolonger la bonne entente avec le César allemand; il la sentait désormais précaire. Déjà tendue, la situation s'aggrava considérablement lors de la diète de Besançon que Frédéric tint en octobre 1157. Deux légats pontificaux y parurent, les cardinaux Bernard de Saint-Clément et Roland Bandinelli de Saint- Marc, le futur Alexandre III. Ils apportaient à la diète une lettre de réclamation au sujet d'un crime commis en Allemagne sur la personne d'Eskill, primat de Danemark et de Suède, crime que Barberousse n'avait pas réprimé parce qu'il n'aimait pas Eskill, confident du roi de Danemark et inspirateur de sa politique anti-impériale. Par contre, ancien légat en Scandinavie, Adrien avait pour Eskill de l'estime et de l'amitié; comme pape, d'ailleurs, il ne pouvait pas ne pas protester. Il s'étonnait donc que Barberousse payât si mal le récent cadeau de la couronne impériale : « Souviens-toi, très glorieux fils, avec quelle bienveillance et quelle joie tu as été reçu, il y a quelque temps, par ta mère la sainte Église romaine... Quelle surabondance de dignité et de gloire elle t'a procurée (contulerit) , et enfin comment elle t'a fait arriver au sommet de la grandeur en t'accordant la dignité impériale (insigne coronae heneficium libentissime conferens)... Du reste, loin de nous repentir d'avoir ainsi accompli tous tes désirs, nous aurions eu plutôt plaisir à conférer à ton excellence des bienfaits (bénéficia) encore plus précieux, s'il eut été nécessaire... »

Le chancelier Raynald de Dassel, homme perfide, traduisit en allemand devant la diète cette missive pontificale.

Des murmures s'élevèrent lorsqu'on arriva au passage visant le don de la couronne impériale; ils redoublèrent à ces paroles : « Nous aurions eu plaisir à conférer à ton excellence des fiefs (bénéficia) encore plus importants. » Le chancelier traduisait l'expression ambiguë bénéficia de la façon la plus provocante ; au lieu de dire « bienfait, faveur », il disait « fief, don matériel ». Toute Ja théorie des prétentions ecclésiastiques sur le temporel était-elle donc ici exposée par le pape à la face même de l'empereur? Les seigneurs allemands le croient. Ils protestent bruyamment, somment les légats de s'expliquer. La discussion s'anime; c'est alors que, dans l'ardeur de la dispute, le cardinal Roland s'écrie : a Eh ! de qui donc l'empereur tientil l'imperium, si ce n'est du pape? » (A quo ergo habet si a domno papa non habet imperium? ) Le tumulte devient indescriptible. Othon de Wittelsbach, comte palatin de Bavière, s'élance, l'épée haute, sur le cardinal Roland, et celui-ci n'échappe à ses coups que par l'intervention de Frédéric, qui le couvre de son corps. Barberousse ne se doutait guère que, par ce geste, il sauvait la vie à celui qui, sous le nom d'Alexandre III, deviendrait son plus fameux adversaire, qui le vaincrait et qui l'humilierait à ses pieds.

L'empereur n'en était pas moins profondément irrité. « Si nous n'étions pas de l'Église, s'écria-t-il, vous éprouveriez combien sont lourds les glaives allemands. >> Il chassa les légats avec ordre de quitter ses États dès le lendemain. Puis il envoya une lettre circulaire à tous ses vassaux pour rappeler les événements de la diète et protester contre les prétentions papales : « Par l'élévation des piinces, disait-il, nous tenons la couronne et l'Empire de Dieu seul ; il y a deux sceptres auxquels est confié le gouvernement du monde; mais puisque saint Pierre disait : « Craignez Dieu et honorez le roi », il en a menti quiconque ose soutenir que Frédéric a reçu la couronne impériale des mains du pape à titre de beneficium. » Tout l'orgueil impérial se

trouvait concentré dans cette phrase : pour Barberousse nul supérieur, hormis Dieu, — qui n'est pas gênant.

Adrien pouvait prévoir que ce nouveau conflit était gros de conséquences, qu'il amènerait sans doute une seconde expédition de Frédéric en Italie, et cette fois aux dépens du pape. Cependant, malgré l'opposition des cardinaux gibelins, il n'hésita pas à envoyer aux évêques allemands la plus énergique protestation (décembre 1157). « Nous le disons avec douleur, notre cher fils l'empereur romain Frédéric a fait ce que jamais n'a osé faire aucun de ses prédécesseurs. En effet, lui ayant envoyé deux de nos meilleurs frères, les cardinaux Bernard et Roland, il a paru tout d'abord les recevoir cordialement, mais il a sufli d'un mot : insigne videlicet coronae beneficium contulimus, pour qu'aussitôt il entrât dans une violente colère, qu'il proférât contre nous et nos légats des injures impossibles à reproduire, et qu'il chassât nos envoyés de la manière la plus honteuse. On raconte qu'après leur départ, il a défendu à tous ses sujets de venir trouver le pape, et a placé des gardes à toutes les frontières de l'Empire pour faire exécuter, même par la force, son ordonnance. Nous vous demandons, mes frères, de vous montrer comme le rempart de la maison de Dieu, et de ramener le plus tôt possible notre fils dans une autre voie. »

La réponse des évêques allemands témoigna d'un grand étonnement; leur romanisme alors n'était déjà pas sans alliage. « Les paroles de votre lettre, disaient-ils au pape, ont bouleversé l'Empire tout entier, et l'empereur ni les princes n'ont pu les supporter... Cependant nous avons reçu votre parole avec respect, et, conformément à vos ordres, nous avons transmis vos exhortations à l'empereur. Dieu soit loué, il nous a fait cette réponse digne d'un prince catholique : « Nous ne pouvons, ni ne voulons franchir les bornes attribuées à l'Église. Nous sommes prêts à rendre à notre père (le pape) le respect qui lui est dû ; mais quant à la libre couronne de l'Empire, nous ne la devons qu'à la

grâce de Dieu (divino beneficio). Lors de l'élection, l'archevêque de Mayence a la première voix; viennent ensuite les autres princes; l'archevêque de Cologne sacre le roi, et le pape sacre l'empereur. Hors de là tout est mauvais. Dieu a exalté l'Église dans la capitale du monde avec l'aide de l'Empire, et maintenant c'est dans cette même viJle que l'Église veut perdre l'Empire ; évidemment, telle n'est pas la volonté de Dieu. On a commencé par une peinture, on y a joint une inscription, et maintenant on veut donner à cette inscription force de loi. Voilà ce que je ne supporterai pas : plutôt déposer la couronne que de la laisser ainsi dégrader avec moi ! L'image sera détruite, l'inscription sera rayée afin que les souvenirs de la désunion entre le sacerdoce et l'Empire ne soient pas éternels. »

Ces dernières paroles demandent explication. Il existait à Rome un tableau rappelant la fameuse scène où l'empereur tient humblement l'étrier pontifical; sous la toile, cette inscription : (Rex) homo fit Papae, sumit quo dante coronam : le roi est l'homme du pape, c'est à lui qu'il doit la couronne. Frédéric n'a donc pas encore pris son parti de l'humiliante cérémonie; pour lui ne symbolise-t-elle pas sa soumission au pape? Il veut absolument réduire le rôle du pontife à celui d'un bénisseur surnuméraire qui n'aura qu'à chanter amen sur l'air des électeurs allemands. Barberousse ne doit la couronne qu'à la grâce de Dieu, divino beneficio, et non pas au bon vouloir du pape, beneficio papae. C'est déjà l'impérialisme sous sa forme la plus osée. Et voilà pourtant ce que les évêques de Germanie appellent une bonne réponse. Les préjugés de race empêchaient leur mentalité de s'adapter à la grandiose conception médiévale; ils rapetissaient le Saint- Empire aux proportions d'une institution nationale. Pour eux, non pas l'Église par-dessus tout, mais l'Allemagne par-dessus tout. Deuischland iiber ailes!

Cependant Frédéric préparait une nouvelle campagne

d'Italie. Raynald de Dassel et Othon de Wittelsbach, les deux héros de la diète de Besançon, partirent préparer les voies en Lombardie. En vain, par amour de la paix, Adrien envoie- t-il en Allemagne une lettre où il explique le sens des mots en litige : « Parmi nous, disait-il, le terme beneficium ne s'entend point d'un fief, mais d'un bienfait ; conférer (confene) signifie imposer avec les mains, et non investir. » Malheureusement, les légats porteurs de la missive, eurent des aventures; ils cherchent d'abord à Parme, puis à Modène les deux agents impériaux, et naïvement leur expliquent la mission à eux confiée. Avec une bienveillance apparente, les Allemands écoutent leurs confidences, puis ils s'empressent d'envoyer un courrier à Frédéric, le priant de se mettre en garde contre les perfides légats; d'ailleurs l'heure a sonné de détruire la puissance romaine. Aussi, quand, après avoir été dévalisée et retenue dans le Tyrol, l'ambassade arriva à Augsbourg, le baiser de paix, Frédéric le lui donna fort volontiers; mais il demeura bien résolu à faire la guerre. Le mois suivant, il passait les Alpes pour cette fameuse expédition qui devait soumettre Rome et l'Italie. Il comptait faire grand; pourtant, il avouait à son oncle le chroniqueur qu'il se reposait beaucoup sur son génie inventif pour transformer les événements en un beau chapitre d'histoire.

Les cités lombardes demeurent toujours le premier rempart de l'Italie et de Rome. Après le départ de Barberousse, Milan avait repris la tête de la confédération, et visant à l'hégémonie, on l'avait vu détruire Lodi pour assurer sa liaison avec Plaisance et Crème, ses alliées; elle avait aussi rebâti Tortone, détruite par Frédéric. Milan restait donc la grande ennemie de Barberousse dans l'Italie du Nord; elle représentait le principe des libertés communales et de l'indépendance italienne, en opposition aux théories absolutistes du César allemand.

Évitant la faute commise lors de sa première expédition, Barberousse mit aussitôt le siège devant Milan avec

une nombreuse armée. Bientôt la ville atterrée fit des propositions de paix : dans l'attitude la plus suppliante, revêtus d'habits grossiers, l'épée sur la nuque et croix en main, les nobles milanais durent jurer fidélité à l'empereur. Mais celui-ci désirait plus encore; il voulait la victoire de ses principes, il voulait une proclamation de ses prétendus droits sur l'Italie et sur Rome.

A Roncaglia, entre Plaisance et Crémone, il tint dans ce but une diète fameuse. Là, devant les représentants de la Péninsule et de la Germanie, Frédéric prit la parole. Il déclara qu'il aspirait à la paix : nul moyen de l'établir solide que de la baser sur l'unanime entente au sujet des droits impériaux. En conséquence, Barberousse demandait qu'on discutât et qu'on recherchât historiquement l'étendue des prérogatives impériales. Sur le champ, l'archevêque de Milan donne avec complaisance une solution vraiment satisfaisante : « Il a plu à votre grandeur, disait-il, de consulter ses fidèles et les élus de son peuple sur les prérogatives du souverain. Sachez donc que le droit de faire les lois appartient à vous seul, parce que votre volonté est elle-même la loi suprême (tua voluntas jus est), et que la justice et les intérêts de l'Empire sont remis entre vos mains : un ordre, une lettre ou un décret de vous deviennent aussitôt une loi obligatoire pour tous. N'est-il pas en effet de toute raison que le commandement appartienne à celui qui est chargé de nous protéger? N'est-ce pas une juste indemnité des soins du gouvernement? )) On eût dit la leçon apprise par cœur.

Des légistes, quatre célèbres docteurs de Bologne, Martin, Bulgare, Hugo et Jacob, ne furent pas moins courtisans. On remarquera que l'un d'eux avait un nom juif; de fait, l'argent a dû jouer un certain lôle dans tout cela, et stimuler les convictions. Au moins le droit romain procurait-il aux légistes des excuses que le code ecclésiastique ne fournissait certes pas au servile archevêque. C'est en invoquant ce droit romain, et notamment les

Pandectes récemment retrouvés à Amalfi, qu'on qualifiait l'empereur de « dominateur du monde entier ».

Les droits impériaux étaient donc illimités. Par quatre lois parfaitement oppressives, les légistes en assurèrent l'intangibilité : loi relative à la constitution des villes dont l'empereur nommait lui-même podestats et consuls; loi touchant les régales qui, appartenant à l'empereur, ne valaient que pour ceux qui les auraient reçues légitimement de lui; loi applicable aux fiefs qui demeuraient inaliénables sans l'autorisation du suzerain, et dont la possession requérait le serment d'homme-lige; loi concernant les guerres privées et enjoignant à tous de jurer la paix publique comme en Allemagne. En conséquence, Frédéric enverrait bientôt dans les villes des délégués chargés de rechercher et de restituer à l'Empire les droits réguliers, de procéder à la nomination des podestats.

La diète de Roncaglia n'apparaît-elle pas comme une réplique de l'empereur aux prétentions prêtées à la papauté lors de la diète de Besançon? Si les décisions despotiques de Barberousse lésaient les cités lombardes, n'y avait-il pas une puissance en Italie dont les principes et les décisions de Roncaglia menaçaient bien davantage encore l'indépendance temporelle, l'Église italienne et surtout la papauté? Les évêques, en effet, étaient aussi par là mis en en demeure, comme les princes et les villes, d'abandonner leurs fiefs, ou de devenir les vassaux directs de l'empereur. Et le pape lui-même, dans Rome, dans les anciennes et nouvelles donations, dans l'héritage de la comtesse Mathilde, que lui restait-il, si l'empereur y revendiquait l'investiture et l'exercice des droits régaliens ! Les évêques italiens, pourvus de fiefs, allaient-ils donc se soumettre pour les garder, comme cela arrivait en Allemagne depuis le commencement du règne de Frédéric, au serment et au service féodal vis-à-vis de l'empereur? Mais alors, ce n'était plus seulement l'Italie qui devenait une province de l'empire allemand, elle-même, par suite, l'Église ita-

lienne devenait sa première vassale, et le pape, dans Rome dépendante de l'empereur, n'était plus que son chapelain. Ainsi la lutte nouvelle qui se préparait entre le pape et l'empereur devenait toute politique, et l'ancien conflit des investitures se transformait en une guerre de l'empire allemand contre l'indépendance italienne^. Conjointement unies, la question italienne et la question romaine se trouvaient dès lors posées avec une netteté et une impériosité qui étaient celles mêmes des principes. Le conflit du sacerdoce et de l'Empire, que le premier voyage de Barberousse n'avait fait qu'esquisser, s'aggravait lors du second voyage dans la mesure même où se précisait le dogme monstrueux de l'omnipotence impériale. Contre ce dogme, le pape allait se dresser en tant que défenseur de Rome et de l'Italie; derrière lui se grouperaient toutes les forces vives de la Péninsule, prêtes à faire obstacle jusqu'au bout à l'impérial intrus.

Sur ces grandes querelles nées de la diète de Roncaglia, se greffait un démêlé secondaire, assez âpre cependant, au sujet de la succession à l'évêché de Ravenne. Le pape envoya au quartier général de Bologne quatre légats; ils étaient porteurs d'une lettre visant les décisions de Roncaglia : Adrien réclamait comme territoires pontificaux Ferrare et les possessions de la comtesse Mathilde, autrement dit, le duché de Spolète, la Sardaigne et la Corse. Au nom des droits du Saint-Siège, il demandait que l'empereur n'exerçât sur Rome aucune suzeraineté, qu'il n'y envoyât pas de représentant, qu'il n'y entretînt pas de rapports avec les magistrats. Car, dans la ville apostolique toute autorité ainsi que les regalia appartiennent à Saint-Pierre; en dépit de la diète de Roncaglia, Rome est papale et non point impériale. Barberousse ne partageait nullement cet avis; il ne voulut rien entendre : « Puisque, disait-il, par disposition divine, je m'appelle et

i„ Zeller, Histoire d'Allemagne, t. IV, pp. 163-164. .

je suis l'empereur des Romains, si je n'ai pas le gouvernement de Rome, je n'ai que l'ombre du pouvoir (speciem tantum dominationis) .

En faveur de sa cause, le pape pouvait soulever tout le parti national italien; il n'y manqua pas. En avril 1159, de concert avec le roi de Sicile, on le vit encourager sous main la révolte des Milanais, qui chassèrent les officiers impériaux venus pour élire un podestat. Retenir le plus longtemps possible Frédéric dans la Haute-Italie en lui suscitant des embarras était habile : Milan et Crème vont immobiliser Barberousse et longtemps se rire de lui derrière leurs murailles. D'autre part, le pape devenait de plus en plus Sicilien; les cardinaux gibelins se voyaient décidément évincés; le parti anti-impérialiste, dont l'âme était Roland Bandinelli, l'emportait sans conteste, réclamant avec instance l'excommunication du Teuton.

Si le pape faisait adroitement la guerre à l'empereur, en lui suscitant des ennemis chez lui, dans cette Lombardie où il s'était établi, Barberousse répondait à Adrien par les mêmes procédés; il envoyait à Rome des émissaires chargés de se mettre en rapport avec le sénat et le peuple, et de réveiller le vieux parti républicain. Lui qui avait mis à mort Arnauld, essayait de faire revivre les idées d'Arnauld puisqu'elles pouvaient servir sa politique : ce ne sera pas la dernière fois qu'un empereur tente d'affaiblir ses ennemis en leur conseillant la République. Barberousse réussissait si bien qu'en mai 1159 le pape dut à nouveau quitter Rome et se réfugier à Anagni avec douze cardinaux.

Pour faire échec aux manœuvres césariennes, Adrien se rapproche de plus en plus du parti italien. A Anagni il reçoit les délégués siciliens, les envoyés de Plaisance, de Brescia et de Milan, et engage les villes lombardes à ne pas traiter avec l'empereur sans le consentement pontifical. Pour terminer cette guerre indirecte et diplomatique, présage de luttes plus âpres, le 24 juin 1159, le pape publia le bref suivant contre Frédéric : « La loi divine qui

promet une longue vie à ceux qui respectent leurs parents, menace de mort ceux qui les méprisent ; la vérité dit aussi : quiconque s'élève sera abaissé. Aussi, très cher fils dans le Seigneur, nous sommes grandement surpris de ce que tu ne rendes pas à Saint-Pierre et à l'Église romaine le respect qui leur est dû. Placer dans tes lettres ton nom avant le mien est chose inusitée et inconvenante. Et que penser de la fidélité que tuas jurée à Saint-Pierre quand tu exiges des évêques qu'ils te prêtent serment de vassalité, quand tu interdis l'entrée des villes aux cardinaux, mes envoyés? Réfléchis, réfléchis, nous te le conseillons ; tu as reçu de nous l'onction et la couronne, et en ambitionnant ce qui ne te revient pas, tu pourrais perdre ce qui t'appartient. »

Les réflexions de Barberousse ne le guérirent pas de son orgueil et de son insolence : « A chacun le sien, répondit-il ; je ne méprise pas mes ancêtres desquels je tiens ma dignité et la couronne. Au temps de Constantin le Grand, le pape a-t-il jamais possédé un regale? Les regalia que possède la papauté, elle les tient de la libéralité des princes. Aussi dans nos lettres à l'évêque de Rome, plaçons-nous, d'après l'ancien droit notre nom avant le sien... Pourquoi n'exigerions-nous pas des évêques serment de vassalité, puisqu'ils possèdent nos regalia? Ils doivent ou y renoncer, ou donner à l'empereur ce qui est à l'empereur. Vous donnez une fâcheuse idée de votre humilité et de votre modestie, en exposant à des laïcs de pareils griefs. Nous sommes donc forcé de vous répondre que le monstre de l'orgueil est monté sur le siège de Pierre. » Sous ces lignes pleines d'effronterie et de menace, on devine l'inspiration du chancelier Raynald de Dassel, l'implacable adversaire de la papauté.

Presque au reçu de cette insolence, Adrien IV mourait à Anagni le i^^ septembre 1159. Il avait déployé de réelles qualités diplomatiques, et parfois une véritable énergie; ainsi se montra-t-il lors de sa première entrevue avec Barberousse pour la question de l'étrier. Cependant il lui

manqua parfois cette fermeté qui lui eût permis d'être maître chez lui, et la faction gibeline du Sacré Collège puf malheureusement retarder trop longtemps l'alliance sicilienne qui s'imposait ; un peu avant sa mort, au reçu de l'insolente réponse de Barberousse, il hésita à fulminer l'excommunication. Il avait été surtout le pape des négociations; ses combats, il les avait livrés dans les diètes, notamment à Besançon. Mais, dans l'état où était parvenue la crise, les théories impériales et pontificales se trouvaient violemment en opposition ; il n'y avait plus à discuter, il fallait agir. La cause de la papauté, ses droits sur Rome, aussi bien que les intérêts généraux de la Péninsule, réclamaient un pape énergique, prêt à résister en face au Staufen et à se mesurer avec ce barbare dans un corps corps sans merci. Comprenant combien serait importante cette nomination du futur pontife, Guillaume de Sicile l'avait préparée du vivant même d'Adrien; déjà, dans le traité conclu avec les villes lombardes on agite le problème de l'élection papale. Nul n'était mieux désigné pour devenir le candidat italien que ce Roland Bandinelli qui, à la diète de Besançon, avait si audacieusement nié les droits absolutistes de l'empereur à la face même de Barberousse ; dans le Sacré Collège, il était le chef incontesté du parti guelfe; à coup sûr, il serait un lutteur. Deviendrait-il pape, ou bien se verrait-il supplanté par un candidat impérial? Grave question dont dépendait en partie le sort de Rome et de l'Italie. Comme transition des milieux diplomatiques au théâtre des champs de bataille, la lutte allait se porter sur le terrain électoral.

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