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CHAPITRE II

Les premières Victoires de Barberousse sur Alexandre III.

LES obsèques du dernier pape n'étaient pas sans rapport avec l'élection du nouveau; le scrutin devant s'ouvrir au lieu même des funérailles, sans doute les choses tourneraient-elles tout autrement, selon qu'elles auraient lieu à Anagni, fief du parti sicilien, ou à Rome, fief du parti impérial. Sous la pression du sénat romain, il fut décidé que funérailles et élection se feraient à Rome. Là tout se trouvait préparé pour le triomphe du candidat gibelin : sénateurs, peuple, clergé étaient gagnés. Seul le Sacré Collège faisait exception; mais on était bien décidé à ne lui laisser qu'un rôle intimidé et secondaire.

I. La Candidature de l'Antipape Victor et le Conciliabule de Pavie.

Après trois jours de délibération, toutes les voix des cardinaux, sauf trois, se portèrent sur la personne du chancelier Roland Bandinelli (7 septembre). Cependant deux prélats impérialistes donnèrent leur suffrage à un concurrent, le cardinal Octavien. Si Roland était l'élu du Sacré Collège, Octavien se sentait celui de toute une faction. Ne pouvait-il l'emporter de force? Il le crut, se jeta sur Roland que les cardinaux revêtaient du manteau pontifical. Une lutte épique s'ensuivit; l'emblème fut successivement pris et repris. De guerre lasse, les partisans d'Octavicn s'avisèrent d'aller lui chercher un autre manteau tout pareil; il s'en revêtit avec une telle préci-

pitation qu'il le mit à l'envers et le haut en bas; mais il le serra bien fort autour de son cou, et s'étant élancé à l'autel entonna le Te Deum. Alors les portes furent forcées; soudoyée par les partisans d'Octavien, une bande armée nettoya la place de tous adversaires. Octavien monta sur le siège de Sain t- Pierre ; comme un dictateur après un coup d'État, ses partisans l'acclamèrent avec frénésie; il était l'élu de la force.

Il ne restait plus au cardinal Roland qu'à s'enfuir et à se réfugier dans la forteresse de Saint-Pierre. Neuf jours durant; il y fut assiégé par les Victoriens ; enfin parvint-il à passer dans une tour mieux défendue du Transtévère.

En se prolongeant, la lutte laissait à la vérité le temps de percer. Quand les impériaux écrivirent aux évêques pour les inviter à assister au sacre de Victor IV, ils essuyèrent des refus. D'autre part, mieux renseigné, le peuple se prononçait contre Victor; à son apparition, les cris retentissaient : « Fils de damné, fils de damné », épithète que lui valait en même temps que son rôle d'antipape, son nom de famille qui était Maledetti. Des paroles passant aux actes, le peuple, sous la conduite d'Othon Frangipani, délivra le cardinal Roland toujours assiégé, et le porta en triomphe jusqu'à Nympha au sud de Rome (17 septembre). Le 20, on l'y sacrait sous le nom d'Alexandre III. Ainsi était annulé le résultat du coup de main impérial. Déjà muni de l'excommunication d'Alexandre, Victor parvint sans doute, quinze jours plus tard, à se faire sacrer, lui aussi, dans le monastère de Farfa. Mais l'assistance était médiocre; le meilleur parrain de l'usurpateur se nommait Othon de Wittelsbach, l'agent attitré de Barberousse. Cet Othon prolongeait ainsi le geste de menace qu'il avait esquissé contre le cardinal Roland, lorsqu'à la diète de Besançon, il s'était élancé sur lui, l'épée haute, pour défendre les droits impériaux.

Avec l'audacieuse franchise du bon droit, Alexandre III écrivit aussitôt aux évêques et à l'empereur pour leur

notifier son élévation à la papauté. Barberousse entra dans une si violente colère que, sans l'intervention des ducs Welf et Henri le Lion, il eût fait décapiter sur-lechamp les légats porteurs de la lettre. Il fallut pourtant bien se rendre à l'évidence : en dépit de la pression exercée par les émissaires impériaux, notamment par le comte palatin Othon, la fortune de Victor IV périclitait ; l'épiscopat et le clergé se prononçaient en masse contre lui.

Barberousse comprit alors que c'était non par la fureur, mais par l'habileté qu'il pourrait vaincre; il joua au grand impartial, écrivit en toute honnêteté aux évêques de son empire, puis aux rois de France et d'Angleterre, de ne pas se prononcer prématurément entre les deux candidats; ne fallait-il pas que la lumière se fît d'abord sur la ténébreuse affaire? Puis, en qualité de protecteur de l'Église, il décida la réunion d'un concile général qui prononcerait avec pleine justice sur la cause d'Alexandre et de Victor. Il essaya de faire prendre au sérieux par tous cette comédie de la révision; aux rois d'Angleterre, de France, d'Espagne et de Hongrie il demanda avec instance qu'ils envoyassent des prélats au concile.

Enfin, une ambassade composée des évêques Herman de Verden et Daniel de Prague convoqua les deux rivaux, non toutefois dans les mêmes termes; d'Alexandre III on disait le cardinal Roland, d'Octavien le pape Victor. N'était-ce point supposer résolu dans le sens impérial le problème posé? La convocation portée à Alexandre n'en contenait pas moins ces paroles : « Nous vous invitons au nom du Tout-Puissant à assister à ladite cour... Le ciel est témoin que nous ne sommes dirigé dans cette importante affaire par aucun motif de haine ou d'affection personnelle; nous désirons seulement contribuer de tout notre pouvoir à assurer la paix de l'Église. Si vous refusez de vous soumettre au jugement de cet auguste tribunal. Dieu vous verra et prononcera. » Alexandre ne se laissa pas intimider; son élection était absolument valide, il la

déclara indiscutable. « Attaché sincèrement à l'empereur, nous nous étonnons fort de ce qu'il refuse à nous ou plutôt à Saint-Pierre et à la sainte Église romaine l'honneur qui leur est dû. Il a écrit à nous et à nos frères, convoquant tous les évêques de son empire à son camp devant Pavie pour y délibérer sur les divisions qui affligent l'Église. En agissant ainsi, il a oublié la conduite de ses ancêtres, et dépassé les limites de son pouvoir, car il a convoqué un concile à l'insu du pape, et nous y a invité comme l'un de ses sujets... Même les moindres Églises sont mieux traitées par les princes que ne l'est maintenant par l'empereur l'Église romaine. »

L'assemblée de Pavie n'en fut pas moins ouverte,, le 5 février 1160, et aussitôt on voulut la dénommer orgueilleusement concile œcuménique; en réalité elle ne fut jamais que le conventicule de Barberousse. Cinquante évêques y figuraient seulement, tous Italiens ou Allemands. Vivement sollicités, les souverains de France et d'Angleterre avaient bien consenti à expédier des envoyés mais uniquement à titre de spectateurs. Devant une telle assemblée de courtisans, Frédéric prononça un discours, émouvant d'impartialité : « Je n'ignore pas, disait-il, qu'en vertu de la dignité impériale, j'ai le droit de convoquer les conciles, surtout à une époque où l'Église court de si grands dangers (comme ont fait Constantin, Théodore, Justinien, et plus tard Charlemagne et Othon), cependant je laisse à votre prudence le soin de décider cette difficile question... Nous vous engageons à vous conduire en cette affaire en ne perdant jamais de vue la responsabilité qui vous incombe devant Dieu. » Sur ce, il quitta l'assemblée par surcroît d'impartialité. En fait, ne savait-il pas qu'il n'avait pas besoin d'être présent pour imposer son avis?

Pourtant, si flagrante apparaissait l'injustice à commettre, qu'il y eut plus de tiraillement qu'on n'avait prévu. Pans l'assemblée, un parti protestataire se forma, com-

posé d'évêques italiens; conscients de leur incompétence, ils demandaient qu'on remît la décision à un concile vraiment œcuménique. Mais, conduite par le chancelier Raynald de Dassel, la faction allemande voulait absolument l'emporter : elle argua qu'un nouveau voyage en Italie serait très coûteux, que d'ailleurs Alexandre, contumace, ne méritait pas de tels ménagements, qu'enfin ce même Alexandre avait eu l'audace de concerter avec les Lombards et les Siciliens une ligue anti-impériale : ce dernier grief s'appuya sur des pièces incontestablement fausses. Promesses aux uns, menaces aux autres, rien ne fut omis. La voix des opposants, on la couvrit ; de dégoût plusieurs prirent la fuite, notamment l'évêque même de Pavie. Ainsi se forgeait l'unanimité victorienne et impérialiste. « Sous l'influence d'un terrorisme de plus en plus violent », un récit officiel fut définitivement rédigé, d'après lequel Octavien avait été élu sans conteste évêque de Rome. Quant à Roland, un vil imposteur.

Au concile allemand manquait la fortune de devenir vraiment œcuménique ; en frais de miracles, on accomplit encore celui-là. Il n'y avait que quarante-quatre évêques adhérents; pourtant on parvint à coucher, au bas de l'encyclique finale, cent cinquante-trois signatures d'évêques; après quoi, on osa bien ajouter : « Quant aux abbés, archidiacres et prévôts, présents ou qui ont donné leur approbation par lettres, impossible de les compter ; » on enregistra aussi l'approbation toute imaginaire des rois d'Angleterre, de France et de Hongrie. Jamais imposture ne fut plus grande dans une assemblée, jamais ne se joua plus cyniquement la comédie du concile (scenae theatralis haec species quamverendi concilii imago). On avait demandé à Barbcroussc de sanctionner l'arrêt conciliaire; avec une profonde humilité, il déclara que simple laïc, il ne pouvait que souscrire au jugement des clercs. Le 12 février, l'empereur allait chercher processionnellement Victor au couvent de San-Salvanda; Barberousse

n'hésita plus cette fois à tenir l'étrier du pape pour l'aider à descendre, il l'accompagna jusqu'à l'autel, lui baisa les pieds. Au milieu de ces démonstrations d'une humilité triomphante, Frédéric pouvait se croire vainqueur.

Pure illusion ! Il avait beau brandir en signe de victoire les cent cinquante-trois signatures épiscopales du conciliabule de Pavie, personne n'y croyait. Inquiets de telles prétentions, les rois de France et d'Angleterre rassemblaient à Londres, à Beauvais et à Toulouse, des conciles, d'une équité implacable, et qui se déclaraient unanimement pour Alexandre. En Espagne, en Scandinavie, à Constantinople on s'élevait contre la flagrante fourberie de Barberousse. Partout où sa main brutale ne pouvait exercer de contrainte, le clergé embrassait franchement la cause romaine, notamment sa partie la plus saine, le clergé régulier. En Allemagne même, un parti protestataire surgissait : l'évêque Eberhard de Salzbourg en était l'âme énergique et agissante; derrière lui se groupaient résolus et combatifs les cisterciens et les chartreux; vainement, Frédéric furieux les chassait-il du royaume; ils n'en faisaient que plus efficacement campagne en faveur du vrai pape. Dans sa ville de Rome, celui-ci recueillait d'ailleurs tous les suffrages; on y chansonnait avec désinvolture l'antipape, voleur fébrile du manteau de pourpre; et bientôt, par toute la chrétienté courut cet impertinent refrain :

Beau fils au manteau retourné Ne sera pape couronné.

Si bien appuyé par l'opinion, et fort de son droit, Alexandre fulminait l'excommunication contre Barberousse en personne, contre le comte palatin Otton, contre les fauteurs du schisme : « Voulant montrer qu'il soumettait à son pouvoir l'Église de Dieu et la réduisait en servitude, l'empereur a remis à l'apostat Octavien les insignes du pontificat... Ce Frédéric qui ne remplit plus l'office

d'un empereur, mais d'un tyran, le schismatique Octavien et tous leurs principaux fauteurs, nous les avons excommuniés publiquement le jour de la Cène du Seigneur, les cierges allumés, au milieu des prêtres, des nobles et du peuple assemblés dans l'Église. »

Il fallait que nous insistions sur les péripéties de ce fameux conciliabule de Pavie. Dans le conflit du sacerdoce et de l'Empire, le moment apparaît décisif : Victor triomphe- t-il, Rome est livrée à l'Allemagne ; par contre, si Alexandre l'emporte, la papauté demeure libre et bientôt, avec l'aide des Lombards, elle tiendra en échec le Teuton vorace. Somme toute, après Pavie, la politique annexionniste de Barberousse semblait perdue devant l'opinion, et Rome pouvait se croire sauvée. Mais le bras du César allemand tenait la massue d'Hercule; il ne se résignerait pas à demeurer inactif tant que la ville impériale ne tomberait pas à sa merci.

2. Le deuxième Voyage de Barberousse en Italie : La Prise de Milan.

Pavie avait été un échec moral. Frédéric résolut de s'en venger par un incontestable succès matériel, en s'emparant de Milan, la clef de l'Italie et de Rome, le plus ardent soutien d'Alexandre. Il fit donc venir d'Allemagne une immense armée qui cerna la grande ville lombarde. La tactique de Barberousse, — si l'on peut appeler cela une tactique — consistait à tout dévaster autour de Milan, à brûler les récoltes et arracher les vignes, afin de réduire les habitants par la famine; impitoyablement ceux que l'on prenait portant des vivres aux assiégés avaient la main droite enlevée; en un seul jour, il en fut coupé vingt-cinq.

Intrépides, les Milanais résistèrent durant les années 1160 et 1161 ; ce ne fut qu'au printemps de 1162 qu'ils cédèrent enfin et capitulèrent sans condition. De l'autre

côté des Alpes, la reddition de la capitale lombarde est restée fameuse comme chez nous celle d'Eustache de Saint-Pierre et des bourgeois de Calais. Installé sur un trône au milieu de Lodi, Frédéric reçut, le i^r mars, les principaux personnages de Milan, l'épée sur la nuque, les pieds nus. « Nous avons forfait, dirent-ils, en prenant les armes contre l'empereur notre maître ; nous lui en demandons pardon, et le prions au nom de Dieu, de saint Ambroise et de tous les saints, d'épargner la ville et de faire paix à ses sujets repentants et soumis. » Impassible (jacie non commutata) , l'empereur reçut les clefs de la ville. Trois jours après, trois cents chevaliers venaient encore se prosterner devant Barberousse. Enfin le troisième dimanche de mars, la foule des Milanais vint faire amende honorable, tête nue, pieds nus, corde au col, bannières renversées.

Burchard nous a laissé de la scène ce dramatique récit : « Le troisième dimanche de mars, ils vinrent avec le caracciolo ou char de la ville, et avec toutes leurs bannières au nombre de plus de cent. Ils entrèrent en bon ordre dans la ville et s'avancèrent vers le palais de l'empereur qui, assis sur un trône élevé, était aperçu de loin. Les trompettes debout sur le char faisaient retentir leurs instruments d'airain et semblaient entonner les obsèques de leur orgueil mourant et qu'on allait ensevelir; après avoir fini d'en sonner, ils les déposèrent aux pieds de l'empereur. Après que les Milanais eussent abandonné à l'empereur tout ce qu'ils possédaient, le char s'avança le dernier, et il inclina son mât qu'il tint baissé jusqu'à ce qu'il en eût enlevé l'étendard, et l'eût fait relever pleinement subjugué. Alors tous les chevaliers et le peuple se prosternèrent la face contre terre, pleurant et demandant miséricorde. Un de leurs consuls pérora pathétiquement, et lorsqu'il eut fini son discours, toute la multitude se prosterna derechef, et tendant les croix qu'elle tenait, elle implorait merci par la vertu de la croix avec de grandes

lamentations. Tous ceux qui étaient là furent touchés jusqu'aux larmes, mais la face de l'empereur demeura immobile; enfin, le comte de Biandrate, parlant pour ses anciens amis, excita la compassion en leur faveur et nous fit tous pleurer. Lui-même, la croix à la main, tomba en suppliant aux pieds de l'empereur, et toute la multitude se prosterna de nouveau avec lui. L'empereur seul endurcit son visage et le rendit comme la pierre (solus imperator faciem suam firmavit ut petram). »

Le farouche Barberousse ordonna.aux Milanais d'abattre leurs murailles et d'évacuer la ville, il les fit camper en quatre villages, puis il décida le pillage et la destruction complète de la grande cité. « C'était là, disait-il, le fait de sa miséricorde; s'il avait agi selon sa justice, il aurait dû leur faire perdre la vie à tous. » Sous l'épouvante causée, se soumirent les autres communes lombardes, Brescia, Plaisance, Crémone, Pise, Mantoue, Vérone, etc. et à leur suite les villes de l'Italie centrale, Bologne, Imola, etc. La victoire de Frédéric paraissait complète. Avec Milan, la clef de Rome même lui était livrée. S'il n'avait pu solutionner la question italienne par la ruse d'une élection simoniaque, tout semblait indiquer qu'il venait de le faire par la force en s 'emparant de Milan.

La victoire de l'empereur mettait le pape aux abois. Dès 1161, Alexandre III était rentré à Rome, à la faveur des élections sénatoriales ; trois semaines écoulées, devant la menace d'une révolution gibeline, devant celle des troupes impériales, il avait dû quitter la ville. Il erra d'une cité à l'autre, de plus en plus anxieux du sort de Milan auquel le sien était si étroitement lié. Sous la menace toujours plus grande, à la fin de 1161, il s'embarqua à Terracine sur quatre galères, et se rendit à Gênes où il resta plus de deux mois, y faisant les frais d'une correspondance digne et calme comme aux plus beaux jours. Mais après la prise de Milan, Gênes même se trouvait menacée; force fut à Alexandre de la quitter. Il passa en France

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