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La Mystification de Saint-Jean de Losne

Louis fit mine de se rapprocher de l'empereur. Simple geste d'intimidation ! Pouvait-il consentir à une véritable alliance avec le puissant Barberousse, convoiteur du royaume d'Arles? Malheureusement ce qui, dans son intention, ne devait être que discrète diplomatie, devint bientôt, par la faute de son entourage, engagement dangereux dont la France et la papauté auraient pu grandement pâtir. Il existait, en effet, à la cour capétienne un parti germanophile, conduit par le beau-frère même du roi, Henri le Libéral, comte de Champagne, et par Manassès de Garlande, évêque d'Orléans. Or, Henri le Libéral fut précisément désigné pour négocier l'accord impérial ; au lieu de l'esquisser, il s'y engagea à fond. On alla jusqu'à convenir que l'empereur et le roi se rencontreraient à Saint- Jean de Losne, que chacun amènerait son pape, et que, choisis dans les deux nations, des arbitres tranche-

cheraient J'affaire. Si Louis VII n'accomplissait pas le traité, Henri le Libéral promettait de passer à l'empereur et de lui faire hommage de son fief.

Frédéric était joyeux; il croyait tenir le succès. Déjà prévoyait -il les résultats de l'entrevue de Saint- Jean de Losne : Alexandre refusant d'y comparaître, la cause de Victor dès lors triomphante, Rome cité impériale sous un pape chapelain de l'empereur. Aussi étaient-ce non seulement les princes et les évêques de son empire, mais encore les rois et seigneurs étrangers que Frédéric invitait à l'Assemblée ; la France y serait aussi très représentée; on ne pourrait plus parler d'un concile trop germanique. Sûr du succès, Barberousse faisait dire partout que le Capétien se déclarait disposé à reconnaître Victor IV; il laissait écrire à Henri de France, archevêque de Reims et propre frère de Louis VII, une lettre où l'on annonçait la venue du roi à Saint- Jean de Losne « pour faire solennelle adhésion au pape Victor «; quasi publique et quasi offtcielle, ^ cette confidence était signée par Raynald de Dassel, le propre chancelier du Staufen. Élargissant encore ses espérances, celui-ci voyait déjà le roi de France joué par l'assemblée, et l'emprise germanique assurée sur le royaume d'Arles; déjà il convoquait près de lui l'archevêque de Besançon « avec les autres fidèles de l'Empire». A moi, Rome et l'Italie ! A moi, le royaume d'Arles ! pensait Frédéric. Jamais rêve germanique n'avait été plus grandiose.

Or, il arriva d'abord que, fort de la justice de sa cause, Alexandre refusa de venir à Saint- Jean de Losne, comme jadis à Pavie. « Je m'étonne, lui dit Louis VII en le voyant à l'abbaye de Souvigny, je m'étonne qu'ayant conscience de votre droit, vous laissiez passer l'occasion de le justifier par l'exposé public de votre cause. » Alexandre resta inébranlable dans sa dignité; tout au plus accorda- 1 il l'envoi de quatre légats pontificaux à seul titre de spectateurs ennuyés. C'était une première déconvenue pour le

roi de France qui, dès lors, pouvait prévoir le succès du pape impérial avec toutes ses conséquences politiques. Il avait voulu effrayer Alexandre et non pas l'abattre.

Déjà inquiet, Louis VII arriva à Dijon où l'attendait Henri le Libéral. Gelui-ci de lui expliquer qu'Alexandre refusant de comparaître, la reconnaissance de Victor devenait inévitable, que d'ailleurs si le roi de France n'y adhérait pas, il se verrait forcé, lui comte de Champagne, de passer à l'Empire avec tous ses biens, en raison d'engagements pris envers Barberousse. Louis VII alors voit très clair : il comprend qu'il a été joué par un parti germanique, il pénètre toutes les conséquences funestes qu'entraînerait l'entrevue. Il ne cherche plus qu'à gagner du temps. Au jour fixé, le 29 août, l'empereur paraît sur le pont de Saint- Jean de Losne, n'y trouve personne, y laisse des représentants. A son tour, Louis VII s'approche, mais flairant un piège, il n'envoie sur le pont, lui aussi, que des ambassadeurs. Ceux-ci requièrent des Allemands un délai : leur maître n'a pas connu assez tôt les véritables clauses du traité. Les impériaux se refusent à aucune concession; Louis VII ne s'en retourne pas moins à Dijon; le triomphe de l'antipape s'en trouve retardé et compromis.

Cependant Frédéric tient à son concile, dont il attend de si beaux résultats. Habilement, il utilise les engagements d'Henri le Libéral pour contraindre Louis VII par la crainte. Intimidé, le roi de France accepte; il va jusqu'à offrir en garantie trois grands feudataires de son royaume : le duc de Bourgogne, le comte de Flandre et le comte de Nevers. Ne semble-t-il pas que les intérêts romains et français soient définitivement compromis? Mais le pape est là. Aux procédés d'intimidation de Barberousse il oppose d'autres procédés d'intimidation en négociant l'alliance anglaise; par l'entremise de trois évêques anglais et d'Arnulf de Lisieux, il s'adresse au roi Henri II. Chez celui-ci le sentiment très net du péril impérial domine tous

autres considérants ; promettant son secours à Alexandre, il ose bien menacer l'empereur de marcher contre lui avec son armée de Normandie.

Pour le roi de France, perplexité et irrésolution toujours plus grandes. Néanmoins, en vue de faire face à ses promesses, il se rend sur le pont de Saint-Jean de Losne. Il y rencontre le chancelier Raynald de Dassel, et celui-ci lui expose de nouveaux plans, plus impérialistes que jamais, trop prétentieux et trop insolents pour être habiles. « L'empereur et les évêques de l'Empire, dit il, ont seuls qualité pour juger des élections pontificales; le roi de France et son clergé sont convoqués uniquement pour entendre le prononcé de la sentence impériale et promettre de s'y conformer. » Parler ainsi n'était-ce pas offrir à Louis VII l'occasion de se tirer d'un mauvais pas? Se retournant vers Henri le Libéral, il s'écrie : « Eh bien, comte, vous êtes présent, vous êtes témoin, vous voyez que l'erçipereur qui, d'après vous, devait se trouver ici, est absent, et que ses représentants viennent devant vous de changer les termes du procès ! — C'est vrai, répond le comte. — Alors, je suis libéré de tout engagement. — Vous êtes libre, réplique Henri. — Vous avez dégagé votre parole, corroborent tous les barons et évêques de l'escorte. » Louis alors de tourner bride. En vain les impériaux le poursuivent, lui criant des promesses : « J'ai fait tout ce que je devais faire », répondait-il en s'enfuyant. Au galop de son cheval, il se dérobait aux prétentions impériales sur Rome et sur le pape ^.

Ainsi se terminait par la défaite de Barberousse l'incident ou mieux la mystification de Saint- Jean de Losne. En exagérer l'importance serait difficile. « Par cette résolution, le roi de France infligea à la cause du schisme un coup, dont elle était condamnée à mourir, d'une mort

I . Sur l'entrevue de Saint- Jean de Losne, voir Lavisse, Histoire de France, t. III, i'® partie, pp. 36-44.

lente en vérité, mais fatale; au milieu de ce siècle que l'on a justement appelé le siècle ecclésiastique, la royauté française venait de renouveler son alliance avec l'Eglise par un acte sur la portée duquel il était impossible de se méprendre, et de déjouer du même coup les desseins qui voulaient asservir le pouvoir spirituel au pouvoir temporel. Immense fut en Europe le retentissement de la décision de Louis VII; immense aussi la colère de l'empereur qui, paraît-il, alla jusqu'à s'exhaler en vaines menaces contre le roi de France ^. »

Sans doute le Capétien ne poussa-t-il pas à l'extrême son opposition à Barberousse ; ce fut plutôt une résistance passive, la plus conforme à son tempérament, la plus habile aussi. Ne pouvait-il craindre qu'en provoquant ouvertement l'empereur, il ne le poussât vers l'alliance anglaise? Le résultat moral n'en fut pas moins excellent; voyant le parti alexandrin soutenu par la France, nombre de pusillanimes, surtout parmi les clercs, se prononcèrent en sa faveur. On le constate particulièrement dans les régions limitrophes de l'Empire, dans ce royaume d'Arles où l'influence du Staufen et du Capétien ne cessent de se combattre. L'exemple le plus frappant est celui de Cluny, gouverné par un certain Hugues, héritier abâtardi d'un grand nom. Avant Saint- Jean de Losne, il écrivait larmoyant : « L'empereur nous menace de nous enlever tout ce que nous possédons si nous ne nous rangeons pas à son opinion. Les rois de France et d'Angleterre menacent d'expulser tout ce qui tient à nous dans leur royaume si nous n'acceptons l'obédience du seigneur pape Alexandre. Or le corps de l'Église de Cluny se compose de deux parties intégrantes : l'une est dans l'Empire, l'autre dans les royaumes; malheur à nous quelle que soit celle que nous perdions. De toutes parts ce sont pour nous des angoisses comparables à celles de Suzanne. » Et Hugues avait conclu

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