CONSÉQUENCES IMMÉDIATES DE BAYLEN
Arrivée du roi Joseph à Madrid. — II. La correspondance et les mémoires de Savary. — 111. Lamentable retraite sur l'Ebre. — IV. La guerre d'Espagne et la conscription.
L'Empire, qui s'appuyait exclusivement sur la force de ses armées, venait d'être mortellement frappé. Réparer une perte de 20.000 hommes n'était rien, et Raylen par lui-même ne méritait point l'énorme retentissement qu'il eut en Europe; mais il avait rompu la chaîne de nos victoires et dénoncé dans le régime impérial les plus graves symptômes de faiblesse et d'instabilité. La célèbre prédiction de Pitt se réalisait. C'était pendant l'automne de 1805 : il donnait un dîner auquel assistaient Liverpool,^ Castlereagh, Bathurst et le duc de Wellington, alors sir Arthur Wellesley. On lui remit, à ce moment, une dépêche dont la lecture le laissa pensif. Le couvert enlevé et les domestiques sortis, Pitt prit la parole : « Très (( mauvaises nouvelles; Mack s'est rendu à Ulm avec « 40.000 hommes, et Bonaparte marche sur Vienne... « Oui, Messieurs, l'Espagne sera la première nation où « s'allumera cette guerre patriotique qui seule peut
rendre la liberté à l'Europe. Mes connaissances sur ce pays, que je tiens pour fort exactes, sont que si la noblesse et le clergé ont dégénéré sous un mauvais gouvernement, le peuple a conservé sa pureté primitive, et sa haine de la France, aussi vivace que jamais, égale a son amour pour ses souverains. Bonaparte croit et doit « croire leur existence incompatible avec la sienne ; il « voudra s'en débarrasser, et c'est alors que je l'attends « avec la guerre que je désire tant. » « Le fait, dit Toreno à qui nous empruntons ce récit, ma élr rapporté en Angleterre par plusieurs des convives, et Wellington l'a rappelé dans un repas diplomatique que le duc de Richelieu donna à Paris, en 181G, aux ambassadeurs et ministres de toute l'Europe'. »
Parmi les conséquences de Baylen, s'il en fut d'immédiates, telles que l'abandon de Madrid, la retraite de l'armée sur lEbre et le redoublement des charges de la conscription, d'autres se traduisirent par la vaine campagne d'hiver que Napoléon dirigea en personne et par la stérilité d'une guerre de six années.
On a vu par quels artifices les souverains espagnols furent attirés dans le traquenard de Bayonne. Napoléon usait de mensonge avec son frère, lorsqu'il lui écrivait, le 12 mai, que « la nation espagnole, par l'organe du Con- « seil suprême de Castille, lui demandait un roi et qu'il « lui destinait cette couronne. Laissez la régence à qui « vous voudrez et partez pour vous rendre à Bayonne. « Gardez le secret, on ne s'en doutera peut-être que « trop...» Et en effet, c'est le 13 seulement que Murât informa le Conseil des intentions de l'empereur. « Qu'on me fasse sous peu de jours la demande du roi de Naples; /> raccorderai. »
1. Toreno, historia ciel levanlamiento de Espafîa, I, aux pièces justificatives.
Ebloui et rêvant cour, chambellans, ambassadeurs, — finances surtout, — Joseph s'échappa de Naples et arriva à Rayonne, le 9 juin, après avoir laissé au maréchal Jourdan le soin d'expédier les affaires pendant ime absence qu'il savait définitive. A Stanislas Girardin, son ami et confident, qui lui représentait « qu'il ne sacrifierait pas un royaume comme celui de Naples pour s'embarquer sur une mer orageuse et affronter les tempêtes qu'il rencontrerait inévitablement au-delà des Pyrénées», il répondait que « pénétré de reconnaissance pour les bienfaits de son frère, il devait lui obéir. Or, il était facile d'apercevoir dans ses regards qu'une obéissance parée du titre de roi d'Espagne lui coûtait peu '. »
Choisis dans le haut clergé, la noblesse et le tiers-état espagnols, 90 députés s'étaient réunis à Bayonne pour dresser une constitution. Pris au dépourvu, ces malheureux, qui presque tous désertèrent la cause française, « avaient été poussés à se compromettre-». La Constitution, dite de Bayonne, fut élaborée en onze séances^ et c'est, appuyé sur cet instrument, que le nouveau feudataire entra en Espagne. On avait eu grand soin de lui cacher les mauvaises nouvelles que l'on en recevait, ou d'en atténuer la portée. « L'empereur pouvait craindre que s'il en était informé, il ne voulut renoncer à gouverner un pays en pleine rébellion-'. » Aussi, dans son illusion, le 10 juin, le pauvre Joseph lança à l'Espagne une longue proclamation qui pouvait se résumer en ces termes : « La Providence m'appelle à vous gouverner. Recevez-moi, je vous apporte l'âge d'or... » En la signant, il ne craignait point de s'affubler de cent titres parfaitement ridicules pour tout autre qu'un Charles-Quint : « Nous, Don Josr, par la grâce de Dieu, roi de Castille,
i. 3. Journal de Stanislas Girurdin, II.70, 79.
2. Laforest à Champa^/ivj, KJ juin. Atiaircs étrangères, vol. 075, Espagne.
d'Aragon, des Deiix-Siciles, de Jérusalem, de Sardaigne, des Indes, etc., etc.; grand-duc d'Autriche, comte de Tyrol, de Habsbourg, de Flandres, duc de Bourgogne, etc. >» Duc de Bourgogne ! Pour le coup, l'empereur se fâcha, et Girardin lui dit avec infiniment de malice : « Il me paraît fort prudent que Votre Majesté prenne à la fois autant de couronnes, parce que toutes ne viendront pas sans doute à lui manquer à la fois '. »
Au surplus, comment se proposait-il de gouverner l'Espagne et quelle était sa ligne politique? Rien de plus simple : sacrifier au besoin les Français de son entourage et gouverner avec les Espagnols au seul avantage de l'Espagne. Certes, tel ne fut point au début son langage avec son frère, sans quoi l'aigreur et la brouille qui plus tard se mirent entre eux se fussent déjà déclarés à Bayonne. En faisant peau neuve et ménageant outre mesure l'orgueil et les susceptibilités de personnages qui, dans leur for intérieur, le méprisaient et n'attendaient que l'occasion de trahir leur serment, Don José entendait gouverner exclusivement avec eux. Ses ministres, ses courtisans pensaient, qui sait ? qu'à l'aventure il y avait tout à gagner, puisque les maîtres étaient partis sans idée de retour. Rares furent les Espagnols qui, entrés de plain-pied dans la voie nouvelle, demeurèrent fidèles au malheur : presque tous, attendant des événements le parti qu'ils devaient embrasser, se refirent une virginité dans les rangs de l'insurrection : les uns en s'aidant de manifestes ou de pamphlets, les autres, d'actes de repcntance.
L'état d'esprit dans lequel vivaient les privilégiés du moment et en général les députés de la Junte de Bayonne, rellétait celui de l'Espagne, et Laforest, dans son optimisme, s'en fit la plus fausse et la plus dangereuse opi-