Gaceta mm. de !<evilla, 1" juin (Arch. de Madrid
Si l'abandon de Madrid et la retraite de l'armée sur l'Ebre devaient être les conséquences immédiates du désastre de Baylen, il y en eut d'autres plus funestes encore, et entre toutes, l'abus de la conscription. L'origine de l'effondrement de 1814 remonte aux terribles exigences militaires de la Convention et des régimes qui lui succédèrent, régimes dont l'Empire hérita à un moment où notre pays, épuisé par des levées de classes ordinairement totales, réclamait de longues années de paix pour réparer ses forces.
L'état de guerre durait depuis plus de vingt ans, et la masse du public, incapable d'en saisir les causes et les nécessités, accusait l'empereur de l'entretenir. A la longue, l'ignorance dans laquelle un gouvernement absolu l'entretenait sur ses véritables intérêts engendra à Vmert.ie, et la certitude d'une impuissance linale dont les partisans de la royauté grossissaient à dessein les dangers, amena le découragement. L'épuisement des finances, et par-dessus tout l'effroyable fardeau de la conscription avaient acheminé la France à sa perte par une marche progressive, rapide et fatale dont les étapes sont nettement marquées. L'abus de la conscription suffirait à expliquer nos désastres de 1814; mais à cette cause s'en joignit une autre non moins grave peut-être; après avoir rempli de huit millions d'hommes les rangs de l'armée pendant la Révolution, la Garde nationale abdiqua son rôle, on plus exactement elle en fut dépouillée sous TEmpire. Le merveilleux instrument de la Convention faussé, Papprl au
suprême effort en 1814 demeura vain; la Garde nationale fit la sourde oreille et lu levée en masse ne présenta qu'une cohue pénétrée du plus mauvais esprit, incapable de rendre les services qu'on se plût à en attendre. Tels furent alors la lassitude et Tépuisement que, « pourvu qu'elle eût la paix, que la conscription fut abolie, la France était prête à recevoir comme souverain ie dernier des Arlequins' »
On n'en était point là encore en 1808, et pourtant la correspondance des préfets démontre que depuis bien des années déjà la résistance à la loi sur la conscription — il n'est critérium plus certain de l'état des esprits — était manifeste. Le nombre des déserteurs et des réfractaires allait croissant et ils en éprouvaient les plus vives alarmes, sachant que la puissance de l'Empire se fondait sur la puissance de l'armée ; alarmes plus personnelles encore que patriotiques, car la destitution suivait de près leur défaut de zèle ou d'activité en matière de recrutement.
Avant tout, il est indispensable de faire la part de l'Empire et des gouvernements qui l'ont précédé. Parcimonieux au début, et strict observateur de la loi, peu à peu Napoléon fut conduit à suivre les errements des régimes antérieurs, et finalement, les rappeh de classes ne suffisant plus, à adopter des mesures extrêmes : les anticipations et levées extraordinaires. De tels agissements, qui (levaient aboutir à l'épuisement total des classes de recrutement, n'ont point été signalés ainsi qu'ils le méritent; il eût fallu compulser les cartons des Archives nationales, remonter aux origines de l'institution, rapprocher des événements les violations de plus en plus graves et fréquentes dont elle fut l'objet, et ils n'en ont eu ni le goût, ni peut-être le loisir. Aussi, en consultant
1. Lettre d'un agent anglais qui accompagnait le duc ilAngoulême. Aire, 13 mars 1814, Suppl. Wellington's despatches.
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les quatre volumes que M. Thiers a consacres à Thistoire des années 1813 et 1814, en vain chercherait-on à •dresser le tableau des 1.100.000 hommes levés dans cet intervalle, sans compter la Garde nationale. La question pourtant était autrement pressante que les conférences diplomatiques sur lesquelles il s'étend si complaisamment, car l'armée constituait l'argument sans réplique des exigences de Napoléon.
Sans nous attarder dans les détails, bien que la matière soit neuve, on examinera ici ce que devint la cons- €ription, de 1798 à 1814, et l'on montrera que Baylen fut le point de départ de l'eiïrayante consommation d'hommes à laquelle la France se trouva bientôt hors d'état de subvenir. En d'autres termes, nous prouverons, cbi lires en main : 1" que r EDijiirr sucromha à la si/i/r de rahus quun état de (jucrrc conliun le t oitlrfi'njnil à faln' de la conscription ; 2° que l'Empire ayant atteint son apogée en 1807, la guerre d'Espagne fut la cause de sa décadence et de sa ruine, puisque les abus dont nous parlons commencèrent avec elle. Mieux que toutes phrases ou discours, le tableau des levées opérées a cette époque montrera la marche ascendante et la chute vertigineuse d'un gouvernement qui ne reposait que sur la force de ses armées.
Peut-être demeurera-t-il impossible de hxer avec quelque certitude le chiffre des levées opérées pendant la période révolutionnaire. Par suite d'un ensemble de causes, politiques pour la plupart, l'armée subit de tels remaniements et de tels fusionnements avec la Garde nationale que le plus qu'on pourrait faire serait de dresser le tableau des complets d'organisation prévus par les décrets.
Il faut arriver à la loi du 5 septembre 1798 pour suivre le développement de nos forces militaires et se rendre compte de l'épuisement progressif et continu des classes de recrutement. Jusqu'à cette date, en effet, les
ftableaux des complets donnent la mesure de Yeffort •ilemaiulé, mais non point celui évidemment fort inférieur du résultat obtenu ; et si l'on réduit d'un quart à un .tiers les complets d'organisation, on a quelque chance d'arriver à la valeur approchée des électifs réalisés.
Même dans l'hypothèse d'un déficit aussi considérable, Je rondement des levées dépassa les prévisions les plus optimistes, voire sous le régime draconien de la Convention, où la majeure partie de la population mâle de seize à soixante ans fut enrôlée dans l'armée régulière ou la Garde nationale. Tel fut d'ailleurs l'épuisement des classes 1793 à 1799 qu'elles ne furent rappelées qu'une seule fois, par la loi du 29 juin 1799. Dans les circonstances exceptionnelles où il se trouvait, le Directoire appela les classes en- ■twres, sans qu'il y eût lieu par conséquent à fixation de contingents.
Mais bientôt l'institution fonctionna avec une rigueur et •une précision mathématiques, suivant les nécessités de la situation politique, l'état de paix ou de guerre, et, dans l'état de guerre, suivant la gravité du péril national. Le contingent est alors déterminé, et à de rares exceptions près, le Bul'etin des lois indique la répartition par département.
La loi du 5 septembre 1798 déclarait tout Français soldat et se devant à la défense de la patrie, eût-il déjà obtenu son congé ; principe qui prévalut sous l'Empire, et dont Napoléon fit un usage illimité. Hors le cas de dan- .ger, l'armée se formait par voie d'engagement volontaire et par voie de conscription. La conscription s'opéra d'abord sur liste; elle comprenait tous les jeunes gens de vingt ans accomplis à vingt-cinq ans révolus; les conscrits étaient divisés en cinq classes, dont la plus ancienne, celle de l'an 1, se composait des hommes ayant atteint eiir vingtième année le 22 septembre 1793; et la dernière, ju classe de l'an V, deceuxqui l'avaient accompli le 22 sep-
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tembre 1797. Pour facililor l'intelligence, nous les appellerons classe 1793 et classe 1797.
Centralisés en préfecture, les tableaux de recensement communaux étaient adressés au ministre de la Guerre, qui faisait établir un tableau général par âge. Lorsque la loi ordonnait un appel, le Directoire comptait les conscrits en commençant par les plus jeunes, jusqu'à concurrence du chiffre de la levée ordonnée et prenait le nom et l'âge du dernier appelé, son département et sa commune. Une proclamation solennelle les publiait, et dès lors tous les conscrits du même âge ou moins âgés étaient tenus de joindre les drapeaux suivant leur affectation.
La nouvelle loi reçut son application avant môme que le dénombrement de la population fût opéré; mais au surplus, point n'en était besoin, car les classes antérieures comblaient le déficit, et c'est ainsi que déjà le décret du 15 octobre 1798 ayant ordonné la levée de 200.000 hommes de la classe 1797 et prévu son insuffisance, prescrivit d'emprunter le complément à la classe 1796.
L'année suivante fut décrétée une Uvée totale. Nous ignorons ce qu'elle produisit; les classes de 1798 à 1793 marchèrent, à l'exception de celle de 1797, qui déjà était épuisée. Même incertitude pour la classe de 1800, entièrement appelée aussi; et c'est seulement à partir de 1801 que les levées devinrent imrtielles, ^ qu'on distingua un contingent de réserve d'un contincjent actif; division qui d'ailleurs ne fut qu'un leurre, puisque la réserve servit à remplacer les réfractaires et les déserteurs, et le plus souvent y passa tout entière.
En résumé, du 5 septembre 1898 oii débuta la conscription , au 4 mai 1804, avènement de l'Empire, le Directoire et le Consulat épuisèrent les classes de 1793 à 1800 inclusirement.
La loi du 26 août 1805 substitua l'appel sur numéro de tirage au sort à l'appel sur liste par âge.
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Bientôt les charges conscriplionnelles s'aggravent. En 1806, après l'appel normal, on fait un rappel des classes 1805 à 1801, sans pouvoir remonter plus haut, puisque 1800 ne peut plus rien fournir. A partir de 1808, la conscription frappe non seulement sur la vingtième année, mais en avant par anticipations, et en arrière plus par rappels ; la loi ne cesse d'être violée, et la règle devient en quelque sorte la suivante: « Les jeunes soldats seront (• appelés à l'âge de vingt ans révolus, et lorsqu'il sera ( nécessaire, à l'âge de dix-neuf ou de dix-huit ans. Les u rappels des classes antérieures seront facultatifs et les « décrets se borneront à fixer le contingent ainsi que la <( classe la plus ancienne qui devra y participer. Il en sera ( de môme pour les anticipations. » Il faut bien le dire d'ailleurs, les sénatus-consultes ne déterminaient que pour le bon public le nombre d'hommes appelés; et l'on ne doit pas croire que l'effectif des conscrits appelés était égal au chiffre décrété. On verra que sous différentes rubriques, pour assurer les frontières où les côtes, pour former de nouveaux régiments, les conseils de recrutement fonctionnaient en quelque sorte en permanence, et que le nombre des hommes mis en route dépassait énorinément le contingent fixé.
Vapjpel de 160.000 hommes décrété par le sénatusconsu/te du 10 septembre 1808, dont 80.000 des classes 1809 à 1806 et 80.000 de la classe 4810, portant anticipation de deux classes, fut le point de départ d'une effroijahlc consommation. La conscription devint un réservoir où, grâce à l'aveugle non moins que basse complaisance du Sénat dit « conservateur », l'empereur puisa sans mesure et sans contrôle, et la marche vers la catastrophe de 1814 dut sauter aux yeux de tout esprit clairvoyant dès 1808, où sonna l'heure du danger nationaL Nous laissons ici le point de vue politique pour constater simplement que
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1808 marque le tournant de /'Emij'nc et que la conscription en témoigne. A vrai dire, l'rvolulion ne fut point subite et Napoléon lutta; mais les événements qu'il avait provoqués dans la Péninsule l'amenèrent à faire litière de ses scrupules. C'est là un point d'histoire d'autant plus intéressant à établir qu'il dut se rendre parfaitement compte de sa porte certaine, et que son génie s'efforça vainement de l'éloigner. Le 31 mars 1807, le général Lacuée, directeur de la conscription, ayant proposé un nouvel appel à la classe 1808, Napoléon écrit à Gambacérès : « La lettre de Lacuée m'a effrayé : le mal qui en résulterait serait incalculable. Où serait la sécurité des citoyens si, sans un péril imminent, on revenait sur la conscription? Mais l'année prochaine? L'année prochaine, la paix sera faite, et si elle ne l'est pas, la conscription de 1808 recrutera mes armées, et celle de 180i> recrutera mes réserves. De^ jeunes gens de dix-huit am sont très propres à défendre l'intérieur. S'il arrivait de grands malheurs, on sortirait des règles ordinaires, et il vaudrait mieux alors rappeler les conscriptions passées... Bon Dieu! il faut voir les événements pour apprécier -les hommes. Qui aurait pu croire Lacuée capable d'une pareille balourdise? Rien que l'opinion que j'éprouverais en France la moindre contrariété ferait déclarer plusieurs puissances contre nous'. » Qu'est-il donc survenu en 1808, qui l'amène à t anticipation de deux classes et au rappel de quatre autres ? La guerre d Espagne évitée à tout prix et pourtant provoquée, embrase la Péninsule, et les lugubres événements de Lisbonne et de Baylen l'obligent à une énorme levée de boucliers, dût-il par là dévoiler à l'Europe l'épuisement continu de la population française. « Sire, avait dit le Sénat, la volonté du