Joseph à Napoléon, 22-23 juillet
mont quo le nom de telle ville, dont il venait de tirer vengeance, pouvait être rayé de la carte d'Espagne; et dût Cordoue être rayée de la sorte, s'il n'avait capitulé, Dupont n'eût point (;té recherché. Les officiers le disaient tout haut : u Nous sommes en Espagne pour faire la fortune de nos généraux, sauf à périr de misère ». Sans doute Dupont a commis de grandes fautes tactiques ; mais les ordres et les instructions auxquels il était tenu d'obéir dégagent sa responsabilité ; en le frappant de déshonneur, Napoléon a fait œuvre de despotisme, et l'opinion publique, les thuriféraires exceptés, l'a réprouvée. A ceux qui protesteront et seraient tentés d'écarter les lourdes charges incombant à leur idole, il suffira de répondre: laissez le sentimentalisme et réfutez les archives; découvrez des sources plus pures et d'un caractèr.' plus probant ! S'ils examinent les conditions hasardeuses de l'expédition d'Andalousie, l'insuffisance notoire des forces mises en action, l'isolement et l'abandon en quelque sorte de Dupont dans une situation extraordinairement complexe et pleine de dangers, ils reconnaîtront que sa participation à la catastrophe de Baylen n'est point fort éloignée de s'effacer devant celle de l'empereur.
Ces éléments d'appréciation se rencontrent moins dans la correspondance de Bayonne, de ^ladrid et d'Andujar que dans les actes de la Junte de Séville et les dépêches de Castanos. En quoi l'insurrection de l'Andalousie et les opérations de son armée seraient-elles moins concluantes, moins significatives que les alarmes de Madrid et les fausses mesures qui acheminèrent à sa perte le corps de la Gironde ? On ne le pense pas. Toute page d'histoire a son verso, et tout officier est en droit de ses demander si l'ouvrage que le hasard fait tomber entre se mains tient un compte suffisant du parti adverse, si le
FOND or. I.A QIESTION. BIRLlOCiRAPUlE 7
cluimp do l'investigation est suffisamment élargi. Gela est si vrai que nous avions songé à donner deux relations parallèles. Tune française et l'autre espagnole, et que nous l'aurions fait si l'action n'eût été simple et facile à suivre.
Nul ne saurait embi-asser d'un coup d'œil une guerre de six années, durant lesquelles, au travers d'incessantes fluctuations, on se bat partout et sans cesse. Chacun la sait passionnée, d'une couleur étrange, épisodique enfin, mais combien ignorent son caractère à la fois national et religieux ! En dépit des assertions de Dupont, le glas de l'Empire sonna à Baylen longtemps avant Moscou : déjà en 1810, plus de la moitié de nos forces militaires s'étaient engouffrées dans la péninsule, et 473.0<30 Français devaient y perdre la vie... Gomment attendre d'une guerre infâme des résultats honorables? Pour les Espagnols, « tous les dangers tirent place au seul danger d'être asservis, comme tous les devoirs sociaux se concentrèrent dans le seul devoir de résister à l'invasion' ».
Point n'est besoin, pour se rendre compte de la portée de la guerre d'Espagne, d'en suivre toutes les phases ; Baylen suffit, et cette considération, jointe à l'intérêt puissant que comporte en lui-même révénement, justifie le choix que nous avons fait parmi tant d'autres épisodes. Peut-être y aurait-il mécompte à se transporter en 1810 ou 1811; par une transition naturelle, les illusions et les colères ayant fait place à l'impuissance. Napoléon détruit son œuvre de ses propres mains. Le langage et le courant d'idées ont changé; l'Espagne s'est reprise ; elle n'est plus conquise ou sur le point de l'être ; elle s'est donnée un gouvernement etalliée avec l'Angleterre ; bref, dès 1809, la guerre a pris un caractère décisif de puissance à puis- sance.
\\. Hislona de la r/uerra contra Xapoleon, Préface, XXII,
Tout est grand dans Napoh'on, jusqu'à ses erreurs ; n'ayant et ne pouvant avoir sur la configuration et l'état de la péninsule que les idées courantes et erronées, il se forge une Espagne imaginaire, prête à s'incliner devant ses volontés ou à se rendre à merci après quelques volées de canon. Bien plus, et cette erreur vraiment colossale n'a point été relevée, ébloui par une sorte de mirage, il se berce de l'illusion du commandement à toute distance du théâtre des opérations et prétend l'exercer depuis Ba} onne et Paris, voire depuis le fond de l'Allemagne ! Qui sait au surplus s'il n'a pas cru l'Espagne de race latine et partant mûre pour l'annexion au même degré que l'Italie, s'il n'a point confondu le peuple avec ses souverains.
Au point de vue militaire, il est Vaiito-didacte dont les officiers méditeront à jamais les enseignements : à tous autres, son génie éclate avec une égale puissance, parce que chez lai l'intelligence se décuple de la synthèse scientifique, formidable levier qui emporte sa pensée et ses calculs hors des vues et de la mesure du vulgaire. Dans des conditions aussi extraordinaires, en quoi sa morale peut-elle s'accorder avec la nôtre? Quelque jour, s'appuyant sur les progrès accomplis, un homme s'élèvera plus haut encore, et la monstrueuse difformité de l'Empire, la guerre de la péninsule, recevra la sanction de l'histoire. Si éloigné déjà que paraisse l'événement, il est sage d'attendre : qui donc s'arrogerait une autorité suffisante rancher entre les sentiments d'un grand public, dont une partie condamne et l'autre glorifie ! Et qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit point ici d'une spéculation philosophique.
Nous avons parlé d'illusions, de mirage, de passion même ; il ne s'est aucunement agi de fautes : grand géographe et stratège consommé. Napoléon était incapable d'en commettre. Si malgré nous pourtant le mot est retenu,
OU s'apercevra bien vite qu'il faut distinguer les erreurs sur l'état delà péninsule en 1807, de celles qui empruntèrent aux circonstances un caractère d'inexorable nécessité; non seulement toutes portent leur excuse, mais rien n'en saurait subsister. Qui donc, aujourd'hui même connaît à fond l'Espagne ?
L'empereur'ne pouvait abandonner à Mural la direction des affaires, il rêvait de ceindre la couronne de Charles- Quint. A Joseph? « C'était une femme parmi ses frères. » Poursauvegarder les intérêts del'Etatetcontenir les velléités de maréchaux disposés à se tailler des royaumes dans la péninsule, force lui fut d'agir constamment en généralissime, et ce qui se passa en Espagne se produisit partout où les circonstances l'empêchèrent de se transporter. Certes il escomptait et préparait les événements (la phase diplomatique de la guerre l'a prouvé surabondamment) ; mais comme le temps et les distances lui échappaient, ces facteurs essentiels déroutèrent ses calculs. Temps, distances, moyens, tout concounit à Bai/len, et l'expérience était bien faite pour renverser son système, si la chose eût été possible : par malheur, elle ne l'était point. Pour peu qu'on s'y arrête, on comprendra en effet qu'une telle situation ne comportait aucun remède.
Quel spectacle offrait alors la péninsule? A Lisbonne, le régent, poussé par l'Angleterre qui redoutait de le voir subir le joug delà France, s'apprêtait à s'enfuir dans ses possessions du Brésil. « Je serai dans quatre jours à Lis bonne, lui écrivait Junot; mes soldats sont désolés de n'avoir pas tiré un coup de fusil : ne les y forcez pas, vous auriez tort. » Si ridicule qu'elle fût, la bravade eut l'effet attendu, et ce général fit son entrée dans la ville « sans avoir avec lui un cavalier, une pièce de canon, une cartouche en état de servir et seulement avec 1.500 grena-
ers éreintés, faisant horreur et n'ayant même plus la
force <]<; marcher au son de la caisse ' », qui défilèrent six heures durant a travers les rues, ainsi que des soldats d'opérette.
La modestie était de rigueur; mais les généraux élevés à l'école de Napoléon n'en étaient point susceptibles, et le succès grisa Junot. Comme plus tard Soult à Séville, il rêva de Fàge d'or du Portugal jusqu'au jour oij, abandonné des Espagnols ses alliés et traqué par les Anglais, il dut capituler. De Rio-Janeiro, le régent avait lancé un célèbre manifeste rappelant que les « conditions déshonorantes font souvent la perte de ceux qui les proposent et le salut de ceux qui les méprisent^». 0 les leçons de l'histoire ! Tel était déjà le premier chapitre de la guerre de la péninsule !
Eu Espagne, la situation est autrement grave. Si le Portugal a été surpris, ici le peuple suit avec anxiété la marche des événements, l'opinion se transforme elles esprits, pressentant l'imminence d'un danger national, se préparent à la résistance. Une nation vendue à l'étranger par d'ignobles souverains, moyennant une modique pension annuelle, dont par surcroît elle supportera la charge, tournoie sur elle-même au bord de l'abîme; résolue à ne point mourir et reprenant possession d'elle-même, elle court au-devant de tous les sacrifices; des juntes provinciales librement élues sont aveuglément obéies, car,àdéfautdelavaleur militaire qui leur manquera souvent, les Espagnols auront du moins la mgesiie civile : Vidée religieuse épaule l'idée nationale et met les esprits en délire. Finalement, une mobilisation fiévreuse et pourtant méthodique concentre les ressources du pays ; une armée régulière, plus considérable que l'armée française et largement pourvue d'états-majors, de cadres, d'artillerie, rallie des points déterminés sur
\. Mnn. <hi ijénn-al Thiéhaull, IV, 146.
2. Miiiii/'pstr (le 1.11 Cour de l'orluijal. Rio-de-Janeiro, 1" mai 1808,
It's côtes, s'y organise clans des camps criiistruction et forme les trois grands corps de Galice, d'Andalousie et de Catalogne qui, sous une forme ou sous une autre, opéreront pendant six années.
Tout cela tient du prodige : l'Espagne prend rotfensive ■ sans attendre le secours de l'Angleterre, ses généraux mesurent a^vec les Bessières, Moncey et Dupont! « Vous ..voz vu 89 et 93, écrit Joseph; il n'y a pas ici moins d'enthousiasme ni moins de rage. Les grands et les riches, les femmes surtout sont détestables ; rien ne résiste à l'opinion qu'elles ont mise en vogue, et tout homme veut et doit rejoindre les armées... Sire, 50.000 hommes, 50 millions, si vous voulez sauver la vôtre et me conserver en Espagne'. »
Aussi Baylen porte son excuse. En lui-même, l'événeiioinent n'était certes point considérable et, dans ses calculs, l'Empereur constatait que « sans se faire équilibre, Médina de Rio Seco et Baylen.se compensaient ». Il allait plus loin ; totalisant « les renforts en route ou déjà reçus par l'armée d'Espagne, tout cela formait une force égale et sans doute par sacompositionde beaucoup supérieure au corps de Dupont-. » Peut-être n'envisageait-il point encordes conséquences morales de la capitulation, elles devaient être mortelles. L'Espagne voulut y voir l'expiation do sa conduite et emboucha la trompette héroïque. Le charme était rompu : « J'ai une tache là, répéta-t-il plus tard, en mettant la main sur son uniforme. Seul, il pénétrait jusqu'au fond de son malheur; au-delà des effets directs du désastre, il en découvrait d'autres et mesurait leur gravité. A la veille de Baylen, il était le maître de l'Europe, au lendemain, tout changeait de face'^ » « L'horrible catastrophe
Joseph à Napoléon, 26-21 juillet.
Noie sJii- la situation de VEspagne, 2 août.
Vandal, Napoléon el Alexandre, I, 367,
arrivée au général Dupont est d'un effet immense en Espagne. Les esprits s'échauffent. Mon arm'^' va être obligée d'évacuer Madrid. Mes affaires d'Espagne prennent une tournure très grave; elles sont compromises •. »
Baylen est la clef de voûte de l'édifice échafaudé par Napoléon : une préparation défectueuse et des conceptions erronées l'étayent : la retraite sur l'Ebre et la vaine campagne d'hiver de Madrid marquent son effondrement. Le croirait-on? en 1793, Bonaparte avait remis à la Convention un mémoire dans lequel il dénonçait l'Espagne comme « une nation redoutable lorsqu'elle serait pressée chez elle. 11 ne peut, disait-il, entrer dans une tête froide de prendre Madrid. Ne frappez jamais l'Espagne! » En 1808, Napoléon avait oublié Bonaparte.
Rien alors ne put excuser la honteuse retraite de Joseph ; car, enivré par les acclamations et les fêtes, dédiant sous les portiques dressés aux vainf///rt //s //es cdinqiit'iirs (TAhsterlitz, l'ennemi ne songeait point à le poursuivre et n'était môme aucunement en situation de le faire. Après avoir, sans arrêt, regagné la ligne de défense la plus voisine des Pyrénées, l'Ebre, il s'y confine à la garde de ses communications avec Bayonne jusqu'au jour oii, tant soit peu rassuré par le décousu des opérations de l'adversaire et par les renforts incessants qui lui arrivent, il entreprend de jouer au généralissime. D'ailleurs son frère lui envoie des « petites notes » destinées à lui enseigner les principes de la guerre, qu'il ignorait absolument, et dont il paraît n'avoir tiré aucun profit.
« Je ne tarderai pas à faire de grands progrès -. » Dans son entourage, des généraux sont assez complaisants pour applaudir à ses extravagantes conceptions, et il en exulte. Aux lettres désolées des premiers jours. Napoléon répond