Madrid et la société espagnole {Revue des Mondes
le peuple espagnol, mais des exceptions aux lois de la géographie qu'il aurait consenties en faveur de la Péninsule. On reconnaîtrait, par exemple, que l'ancien rivage hispanique suivait le pied de la Sierra Morena, et qu'ainsi l'Andalousie et le royaume de Grenade firent partie intégrante du continent africain, jusqu'au jour où la clef de voûte entre Gibraltar et Tanger s'abîma sous les Ilots océaniques. Peut-être existe-t-il encore des singes magots sur le rocher de Gibraltar... Au reste, ces prétentions sont pures niaiseries, et point n'était besoin des métaphores ou hyperboles du général San Roman pour démontrer que la conquête n'avait aucune chance de réussite ; il suffisait de rappeler le caractère national, les difficultés inhérentes à la tectonique de l'Espagne, tectonique qui ne saurait avoir rien d'anormal, et enfin les conditions où ne cessa de se trouver l'armée française dénuée de magasins, remplissant les hôpitaux et vivant au jour le jour, c'est-à-dire de privations. Sur un lel théâtre, Napoléon ne fût point parvenu à renouveler les manœuvres stratégiques auxquelles se prêtaient la Saxe ou le bassin du Danube, et à ce sujet Wellington a exprimé en termes saisissants une vérité bien capable d'appeler les méditations d'un officier : « Dans ce diable de pays d'Espagne, avec de petites armées on ne fait rien, el avec de grandes on meurt de faim^ »
Si la guerre n'avait été que nationale^ déjà on se serait trouvé dans des conditions exceptionnelles et moins favo-' râbles qu'en Allemagne ou en Autriche, où elle était politique ; mais enfin le droit des gens et les traditions naturelles entre nations civilisées eussent été respectés. Or lu guerre d'Espagne fut à la fois nalionale et religieuse, et drses débuts, elle prit un caractère de sauvagerie atroce.
1. WelliiKjlun II Uiimuurier, 2G juin 1811 (\Vcllinylou"s despatchesj.
LA GUERRE EST POUR l'eSPAGNE NATIONALE ET RELIGIEUSE 53
odieux, par l'ingérence de passions qui, en réalité, lui étaient absolument étrangères.
Nous connaissons la répugnance des historiens espagnols à envisager la guerre sous un jour qui fait aussi peu d'honneur à leur nation, et c'est précisément parce qu'ils se dérobent que nous le ferons ressortir.
Un mot d'ordre fut-il donné, vint-il des juntes, du clergé? nous répondrions volontiers par la négative, car une telle mesure n'était nullement nécessaire. A défaut dune religion éclairée, l'Espagnol est animé d'une sorte de religiosité qui le pousse instinctivement à voir un parpaillot dans tout étranger, et un ennemi dans tout parpaillot : peut-être même le premier des mécréants estil le Français, par la raison qu'il est son plus proche voisin. Il suffisait de le laisser à lui-même, et l'on ne comprend point que ses gouvernants, oubliant le respect qu'ils se devaient, et mettant à profit une propension naturelle qu'ils auraient dû réprimer, aient fait appel aux passions religieuses et prêché la croisade. Leur langage, ne l'oublions pas. ctnit autre vis-îi-vis des puissances, comme s'ils avaient craint que les documents diplomatiques ne gardassent la trace de tels actes de lèsehiQianité. Que n'étaient-ils en droit d'attendre d'une population à laquelle on présentait la mort sur le champ d(î bataille comme un martyre et rnss.is^in.it «lun Fimrçf is comme une action digne du ciel, à laquelle on assurait l'impunité et qu'on encourageait à combattre « chacun à sa manière, fût-ce en se servant d'armes défendues ' ?» On voit bien le profit, mais où était l'honneur?
Il est impossible de compulser nos .Archives sans être frappé de la persistance avec laquelle apparaît, dans les P''ocl(uiiations et Manifestes de l'époque, sorte de littéra-
l. l'revenciones et Proclamation de la Junte de Séville, 29 mai (Arch. de Madrid).
ture spéciale à l'Espagne, la trilogie Dieu, le Roi et la Patrie. Un factimi affiché le 1" juin par la Jimle de Valence portait comme exergue : En defensa de niiestra religion catolica y nnestro augnsto Soberano. Les Anglais se rendaient parfaitement compte de cet état d'esprit et l'amiral Gollingvvood écrivait : « Supprimez l'influence du clergé, la plus grande source de puissance de l'Espagne est tarie ; partout oii cette influence est moindre, la guerre languit ^ »
Le seul historien, à notre connaissance, qui ait eu la bonne foi de reconnaître le caractère religieux de la guerre, Llorente déclare que « ceux qui y perdaient la vie devaient être considérés comme des martyrs. Cette opinion, ajoute-t-il, acquit tant de force que j'ai vu inscrits comme saints martyrs^ dans le bref ecclésiastique des offices divins de l'évêché de Cuenca, les Espagnols qui périrent le 2 mai, et lu l'avertissement d'en faire la célébration avec la messe- ». F*endant l'invasion, « il était permis d'assassiner tout Français qu'on rencontrait sur son passage, soldat ou non, et sans distinction de circonstances ni de moyens; on pouvait de môme tuer tout Espagnol francisé, mettre le feu à sa maison, détruire ses plantations et brûler ses récoltes, enfin lui refuser l'absolution sacramentelle. Les ecclésiastiques étaient autorisés à prendre les armes, pourvu que ce fût pour tuer les Français et leurs adhérents -^ ; » et cette « doctrine » prévalut, alors même que l'expérience eût fait voir qu'ils étaient devenus des chefs de brigands traînant à leur suite d'infâmes concubines, au scandale de tout le monde, et imposant sur les villes des contributions arbitraires^.»
Particulièrement instructif est l'ouvrage intitulé Ma-