Teba à Llorente, Paris, 28 novembre
de plus de cent blessures, car chacun le frappe du sabre ou du couteau. Jamais homme ne montra plus de courage : à chaque coup qui l'atteignait, il se détournait pour regarder en face le meurtrier : « Pourquoi me traite-t-on ainsi ^ ? » En arrivant sur la place, deux saints pères capucins furent à lui et lui demandèrent s'il voulait se confesser. Je l'entendis crier : Vive la France! et alors un officier lui trancha la tête 2. »
Solano avait fait la guerre en Allemagne dans un régiment français ; Napoléon le connaissait et O'Farrill le considérait comme un des meilleurs généraux de l'Espagne. Bien des bruits circulèrent; il aurait fait savoir qu'il était d'accord avec Murât pour introduire le corps de Dupont en Andalousie et refusé d'obéir à la Junte de Séville? On aurait trouvé sur lui des lettres par lesquelles l'empereur le nommait généralissime des troupes françaises et espagnoles dans ce royaume? Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il passait pour être « partisan déclaré des Français 3. »
Sans hésiter, Morla accepta sa succession du peuple de Cadix et le mandat d'obtempérer à ses ordres ; le même jour, « l'exaltation des esprits fut poussée au dernier point. On voulut se porter au Puntal pour tirer sur lescadre française, et Rosily fit connaître a l'amiral Apodaca que, s'il se joignait aux insurgés, il l'attaquerait. Le lendemain, un député de la ville, chargé de pouvoirs par Morla vint à son bord et lui demanda de la part du peuple qu'il laissât la flotte espagnole se retirer dans l'ouest (de la rade), parce qu'il était à craindre que la populace n'en vînt aux derniers excès contre les Français
d. Fait rapporté par W. Jacob, Travels in South of Spain,ifi09 [Edimburg Review).
■2. Lettre d'un Espagnol témoin oculaire {Xrch. nat., AF'V, 1610).
3. Méni. de Dalrymple, 25. — Juan Martin à X, Algeciras. 2 juin (Arch. liât., AF'V, 1610). Angel Sodupe à Mariano, Ceuta, 14 juin. id.
résidant à Cadix, croyant qu'il la retenait prisonnière. Il crut devoir y consentir' » et fut ainsi victime dune indigne supercherie. En effet, Morla publia aussitôt un manifeste portant qu'il résultait des conférences de son envoyé avec l'amiral que la rupture avec la France n'étant point formelle et une pétition ayant été adressée à l'empereur en vue de la restitution de Ferdinand à l'Espagne, il fallait attendre sa réponse et ne rien changer aux relations observées av^ec les personnes de nationalité française ; que si Napoléon renvoyait Ferdinand, on autoriserait saflolte à sortir du port. «Au surplus, ajoutait-il, no7(s n'aions rien à en redouter, bien au contraire, puisque la nôtre ayant changé de position, nous la bloquons-. » La faute de Rosily était capitale, car évidemment, dans la crainte de sacrifier leurs propres vaisseaux les Espagnols n'eussent point osé l'ai laquer; la capitulation de l'escadre française devait s'ensuivre quelques jours plus tard.
Sur ces entrefaites, après s'être caché dans la demeure déloyaux Espagnols, Le Hoy reçut de Morla promesse de sûreté pour les Français, dont 200 marins de l'escadre en traitement à l'hôpital, et ordre de quitter Cadix. 11 se rendit à bord du Héros, qui portait le pavillon amiral. Yeut-on savoir comment à Madrid fut jugée la conduite (le Solano? Notre ambassadeur écrit '< qnil a été victime du mouvement populaire et semble aroir menacé nu lieu de punir ; on l'a prévenu^. » Voilà pour tout panégyrique, et Le Roy est aussi bref : « Son hésitation, sa faiblesse l'empècbèrent d'agir, il se perdit '. »
1. Détails sur Vinsurreclion de Cadix, par Le Roy (Arch. consulaires, Suppl.. V. 25).
•2. Manifeste de Morla, 30 mai (Arch. nat., Apiv, 1607).
.3. Laforest à Cluimpagny, 16 juin (Aff. étr., V, 673).
4. Le Roy à Champagny , 5 septembre fAtf. étr., Arch. consulaires). La fotte fut faite prisonnière de guerre. RosiU-, son état-major et les officiers débarquèrent à Marseille le 1" septembre, quelques jours avant larrivée de I>upont et de la majeure partie de ses généraux.
La Junte de Séville avait approuvé la nomination de Morla, et comme Castaûos s'était rallié au nouveau gouvernement, elle l'investit du commandement de l'armée qu'il s'agissait de rapatrier, de concentrer et d'organiser.
On serait tenté de croire que, dénuée d'armée régulière, détruite ou dispersée en Portugal et en Danemark, l'Espagne n'avait à nous opposer que des corps de volontaires et des guérillas. C'est là une erreur : l'absence de numéros et la désignation des régiments par des noms de villes ou de provinces ne permettent guère de distinguer au premier abord l'ancienne armée des formations postérieures et provisoires. On supposerait aussi gratuitement que l'Espagne était dépourvue de généraux et de cadres, que ses troupes étaient indisciplinées, mal habillées et mal armées, autre erreur qu'un témoin oculaire s'est chargé de réfuter. « On a dit que l'armée espagnole s'attirait les railleries et le mépris des autres nations, que les soldats étaient nus et sans armes, les officiers issus des plus humbles familles. Or, les officiers de l'artillerie et des gardes appartenaient aux familles nobles et opulentes, et ceux des autres armes venaient en majeure partie de la classe des cadets qui devaient faire preuve de noblesse. Personnellement, j'ai constaté qu'en 1808 les troupes étaient bien équipées et bien disciplinées *. » Pourtant les officiers de la section historique de Madrid ne partagent point cette