Mémoires du colonel Lafaille
420 GUERRE n ESPAGNE
tion, elle se porta à la rencontre de Moncey et essuya quelques revers; mais, reprenant courage, elle parvint à le mettre en déroute devant ses murs... Ce jour-là, le vieillard combattit avec autant d'ardeur que le jeune homme; le clergé encouragea les timides et combattit aussi : le sexe faible courut aux batteries et servit les pièces. La Junte suprême se présenta sur les remparts et demanda au peuple sa volonté, et le peuple répondit : « Guerre ! giieire ! plutôt mourir que de se rendre! » Le prélat bénit ses vœux, etc. 2. »
Napoléon dut reconnaître qu'il avait fort mal engagé les affaires d'Espagne ; nous doutons qu'elles aient pu prendre une meilleure tournure ; mais en vérité il faut avouer qu'elles furent autrement conduites partout ailleurs. « L'affaire de Valence n'a jamais été d'aucune considération. On ne prend pas d'un coup de collier une ville de 100.000 âmes qui a barricadé ses rues et mis de l'artillerie à toutes ses portes... Si on a dirigé le maréchal Moncey sur Valence^ c était à une époque où la situation n'était pas la même^. » En quoi avait-elle changé ? Il ne se cache là que l'aveu d'une folle entreprise, et combien il y a loin d'un tel langage à celui qu'il tenait le 9 juin, oii, après avoir informé Talleyrand de Ventrée de Dupont à Séville, il ajoutait : Le maréchal Moncey est entré à Valence. Je vous écris cela pour votre gouverne : gardez-en le secret^. » Le 9 juin ! Avant même qu'il fût parvenu à Guenca, avant qu'il eût tiré un coup de canon ! Talleyrand devait-il entendre par là que le maître en escomptait la nouvelle?
On ne peut se défendre d'un sentiment -pénible en voyant généraux ou diplomates ne parler que d'insurrections partielles, ne faire nul cas de l'armée espagnole, fragmentée à l'infini sans doute, mais dont les éléments se soudent et vont grossissant de jour en jour, mécon-
naître enfin l'irrésistible puissance d'une nation prête à tous les sacrifices pour assurer sa liberté.
Belliard, Laforest, et bientôt Savary, tous ne s'occupent qu'à flatter l'orgueil de Napoléon, sans qu'il soit possible de connaître leurs sentiments intimes, s'ils mentaient ou s'ils s'abusaient. En gens prudents, ils n'ont rien dit qui les compromette, et c'est en vain qu'on chercherait dans les archives des lettres confidentielles qui montrent' s'ils avaient ou non un bandeau sur les yeux. Belliard ne voit en Espagne qu'un ramassis de «canailles» à mettre à la raison, et pour Laforest, « les nouvelles répandues sur la résistance éprouvée par Dupont sont exagérées. La peur bannit toute réflexion, et l'on continue à ne voir que des terreurs à Madrid. L'horizon s'éclairera bientôt'. » Mais qu'on ne s'y trompe point, ce n'est là qu'un langage officiel, et tous, petits ou grands, semblent redouter le jugement de l'histoire.
Seul, Joseph aura le courage de dire la vérité, et il sera trop tard... Si critique déjà, car Dupont et Moncey sont engouffrés à l'aventure en Andalousie et dans le royaume de Valence, et Bessières, à Burgos, est au moment d'avoir sur les bras l'armée de Galice, la situation se complique de la maladie de Murât et de la sotte querelle de Savary avec Belliard et Laforest. Puis Madrid s'appauvrit des renforts qu'il est iAdispensable d'envoyer aux quatre coins de l'Espagne. Or, si l'on ne s'entend pas à Madrid, la direction imprimée de Bayonne y contribue pour beaucoup; à Bayonne, en effet, on ne voit point tant les affaires de plus haut que de plus loin.
L'expédition de Valence acheva de compromettre Dupont; elle détraqua son corps d'armée en lui enlevant la division Frère, et la nécessité de conserver à Madrid des
i. La'orest à Champagny, 9, 10 juin (Atf. étr., vol. 613, Espagne),
forces respectables obligea de consacrer la division Gobert au maintien des communications avec Andujar. Dupont pouvait avoir 22.000 hommes effectifs, sur la ligne du Guadalquivir, il n'en eut que 16 à 17.000.
Au reste, l'interruption des nouvelles ne paraît point avoir provoqué de plus vives inquiétudes à Madrid qu'à Bayonne, où l'on se borna à critiquer l'usage des petits détachements, sans se rendre compte qu'au moment où Murât mit le corps de la Gironde en mouvement sur l'Andalousie, rien ne faisait prévoir qu'elle s'insurgerait et que les convois ou éléments de marche isolés qui le suivaient seraient arrêtés. A Belliard qui l'informe de l'intention du prince de faire partir une colonne mobile sur Andujar, s'il n'a pas de nouvelles de Dupont le 10 juin, Berthier répond : « Il n'est pas extraordinaire que, le 10, on n'en eût pas encore. L'empereur est fâché qu'on n'ait pas marché en masse, et puisque les bataillons de marche ne pouvaient le joindre, il aurait été mieux de les garder. L'ordre a été donné de ne laisser partir aucun homme isolé; sans cela, c'est autant d'hommes assassinés^. » Piqué au vif, Belliard s'écrie : « J'ai fait la guerre d'Egypte, je la compare à celle d'Espagne... Aucun détachement ne peut partir de Madrid sans un ordre signé de moi. Je les fais organiser en raison des difficultés qu'ils doivent éprouver sur leur route. Avant leur départ, un officier général en passe la revue pour voir l'état de l'armement et savoir si chaque homme a 50 cartouches dans sa giberne. Je n'ai fait partir pour le corps de M. le général Dupont que deux détachements, l'un de 250 dragons et l'autre de 500 chasseurs, et marchant à un jour de distance. Les commandants de ces détachements avaient reçu l'ordre de prendre avec eux tous les hommes d'infanterie appartenant à la T" divi-