‹ Guerre de 1870-1871Chapitre 3 sur 5 · LES PREMIERS JOURS DE JANVIER · texte numérisé non relu

LES PREMIERS JOURS DE JANVIER

Comment le 1 er janvier, le jour des cadeaux, des souhaits, le jour des douces réunions de famille, le jour de la bonne année , pouvait-il se changer en jour de désespérance, de tristesse et de deuil? Il a suffi, pour cela, d'une guerre follement conduite par des maréchaux et des généraux tout au plus dignes d’être tambours, de catastrophes inimaginables, préparées par l'aberration des uns, par la chance insolente des autres.

En se réveillant, le matin, ceux que le bruit du canon, le froid, la maladie, ou les angoisses, morales n’ont pas tenus sous le cauchemar de la réalité, pouvaient-ils reconnaître le jour de l’an, le jour de joie, dans cette matinée sinistre?

Toute la nuit, par une gelée sibérienne, les bombes allemandes sont tombées sur le fort de Rosny, sur Bondy, faisant, du reste, plus de bruit que de besogne, car nous n’avons qu’un tué et

PARIS

PARIS

quelques blessés. A onze heures, l’ennemi cesse le feu : il nous a, en suffisante quantité, envoyé ses étrennes.

Cependant, trois forts, les seuls attaqués jusqu’alors, Nogent, Rosny, Noisy, avaient déjàreçu 25,000 projectiles du plus gros calibre, mais n’avaient subi que des dégâts sans aucune importance militaire; les casernes, construites pour le temps de paix, avaient été détruites, quelques murs s’étaient effondrés et avaient été relevés tout de suite, quelques hommes avaient été tués ou blessés. Quant aux fossés, aux escarpes, aux armements, iis demeuraient intacts et, jusqu’à la fin du siège, il en sera de môme, en dépit du feu infernal dirigé contre ces forts (1).

Quant aux pertes de la garnison, elles seront également insignifiantes, eu égard à la violence de l'attaque, puisque la moyenne ne sera que de 5 à b tués ou blessés par jour et par fort (2). Seul, celui d'Issy souffrira beaucoup (3).

Quoi qu'il en soit, rien de lugubre comme ce jour de l'an !

Le ( iouvernement donne aussi des étrennes aux Parisiens, sous la forme d’une proclamation annonçant, plus ou moins clairement, les décisions prises par le conseil de guerre de la veille, si l’on admet que des décisions aient été prises dans ce conseil.

(1) Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale ; Versailles, imprimerie Cerf et fils ; rapport de M. Chapersur le Gouvernement de la Défense à Paris au point de vue militaire; pp. 265 et 266. — Siège de Paris, Opérations du 13 e corps et de la 3° armée, par le général Vinoy; Paris, Plon, 1874 ; pp. 381, 382 et 383. — Dernières lettres (5 e , 6® et 7 e ) sur le siège de Paris, adressées à M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes , par M. L. Yitet, de l’Académie française ; Paris, Sauton, 1871; p. 62.

(2) Général Vinoy, p. 382. — La Défense de Paris , 1870-1871/ par le général Ducrot; Paris, Dentu, 1878 ; t. IV, p. 6.

(3) Général Vinoy, p. 384.

LE BOMBARDEMENT

« Au moment où l’ennemi menace Paris d’un bombardement, le Gouvernement, résolu à lui opposer la plus énergique résistance, a réuni en conseil de guerre, sous la présidence du Gouverneur, les généraux commandant les trois armées, les amiraux commandant les forts, les généraux des armes de l’artillerie et du génie. Le conseil a été unanime dans les mesures qui associent la garde nationale, la garde mobile et l’armée à la défense la plus active.

« Ces mesures exigeront le concours de la population tout entière. Le Gouvernement sait qu'il peut compter sur son courage et sur sa volonté inflexible de combattre jusqu’à la délivrance. Il rappelle à tous les citoyens que, dans les moments décisifs que nous allons traverser, l’ordre est plus nécessaire que jamais. Il a le devoir de le maintenir avec énergie, on peut compter qu'il n'y faillira pas (1). »

La dernière phrase ne laissait pas d’être inquiétante, elle donnait à penser que les socialistes tireraient dans le dos de ceux qui sortiraient pour aborder l'ennemi.

Nous ne nous lasserons pas de le répéter : ce n’était toujours que des phrases, et M. Trochu ne se montrait pas plus énergique contre les socialistes que contre les Prussiens. Il préparait ainsi, par sa faiblesse, la capitulation et l'incendie de Paris. Comme on comprend la parole du général Le Flô, disant sans cesse au général Trochu « qu'il ne fallait pas faire la guerre en philosophe mais en militaire (2) ».

Mais M. Louis Blanc, que les lauriers d'Edgar

(1) Journal officiel , n° du 1 er janvier 1871.

(2) Histoire critique du siège de Paris par un officier de marine ayant pris part au siège ; Paris, Dentu, 1871 ; p. 70.

PARIS

Qiiincf empêchent de dormir, donne sa Lettre \ ictor Hugo.

Il faut reconnaître quelle est de cent coudées au-dessus des élucubrations de MM. Quinet et Hugo. Il exhorte, par des phrases et des raisonnements compréhensibles, les citoyens à défendre leurs loyers.

Se livrer aux Prussiens, dit-il, c’est s’exposer à mourir de faim, car ils se nourriront avant de nourrir les vaincus. Il faut donc se battre, se battre encore se battre toujours, pour faire lever le siège ayant 1 épuisement des provisions, sans quoi deux millions d hommes, de femmes et d’enfants suctomberont <1 inanition. 1] prêche alors l'effort suprême, soutenu, décisif (1 ).

Edgar Quinet n aurait iam;

reste

jamais consenti à être de

« J oui* conjurer la tunesle hypothèse de la prise tlo 1 ans, pour soutenir le grand élan, dit M ine Edgar umet, il a écrit aujourd'hui son manifeste. Cela

ai aussi partie des élrennes utiles offertes aux Parisiens (2). »

, 0 “'[ Au . bruit des bombes, au seuil de cette année , V qi1 ! ? appellera, si nous le voulons, l'année de la victoire, calculons nos chances.

Ea J rance entre, avec la République, dans «i liberté, 1 Allemagne s’enfonce dans le césarisme... Ce que j’ai tant demandé s’est exécuté; nos forces augmentent par le recrutement. Que 0 pigeon qui a apporté celte nouvelle soit placé

rai’ Sras fîS£

Julictfe La ni ber Ëüniond AdandJ^L^ sïèffe “de ' Paris, jou?°?'ial

; » ans, Michel Lévy frères, 1873 ; p. 370. — Ibid.,

dune Parisienne pp. 370 et 371.

-!v™ii 0Urnal dU Siê ° e ' par Mmc Ed S ar Quinet; Paris, Dentu,

LE BOMBARDEMENT

dans les armoiries de Paris. La France se couvre de bataillons; ils fourmillent de loules paris. Il ne s'agit plus seulement de délivrer la France, il s’agit de faire que l'ennemi n’en sorlc pas.

«« En avant, en avant 1 II n'est, pas un hameau français où ce cri ne retentisse. Le froid, le gel, ne nous arrêtent pas. C’est la température d’Eylau. Il faisait plus froid à Austerlitz quand son lac était gelé; plus froid en Hollande quand nous avons pris la flotte enfermée dans les glaces. Comprenez ce qui arrivera le jour où les armées allemandes, prises dans les neiges, feront un pas en arrière. Ce jour, le vengeur se trouvera partout ! partout ! partout (1)! »»

Nous n avons pas le courage de commenter, c’est trop triste; mais, encore une fois, il faut connaître ces séniles élucubrations pour nous en garer, dorénavant, en semblable aventure.

Malheureusement, il n’y avait pas que les Victor Hugo et les Quinet à enchérir sur le paradoxe; des esprits, qu’on aurait souhaités plus réfléchis, s’oubliaient dans des phrases regrettables. A celle date du 1 er janvier, M. \ itet faisait paraître, dans la Revue des Deux Mondes , une cinquième lettre où l’on pouvait lire :

v Quand je mets en regard les maux que me rappelle la désastreuse année 1870 et les biens qui, j’espère, découleront de ces maux, que dis-je? ceux-là memes que nous goûtons déjà , j'hésite à la maudire, et j’entrevois un temps où, du milieu de nos tristesses, tout compte fait , tout bien pesé, nous la bénirons. Et d’abord, n'a-t-elle pas vu tomber l’Empire (2) ? »

Tout à la satisfaction de leurs rancunes, ces aigris

(1) M me Edgar Quinet, pp. 241 et 242.

(2) L. Vitet, 5 e , 6 e et 7 e lettres, pp. 7 et 8.

rAïus

ne pensaient plus à l'abominable opération qu'avait dû subir la France pour expulser l'Empire ; peu leur importait que la patiente y succombât pourvu que l'homme détesté ml à jamais chassé !

Quinet s'écriait encore, le matin du 1 er janvier : « Ah 1 que la vie est belle, malgré tout 1 Nous sommes à Paris, en République! Ici, avec toi, disait-il à sa femme. Ce sont les temps les plus heureux de notre vie. Nous avons revu la France,, nous fêtons ici la nouvelle année (1)1 »

Les vrais patriotes, ceux qui se battaient, qui ne faisaient pas de vers sonores, qui ne prononçaient pas de discours, qui n'écrivaient pas de lettres, de manifestes, mais qui versaient leur sang sur le champ de bataille ou mouraient de froid dans les plaines glacées, dans les tranchées remplies de neige, n'avaient pas le cœur à fêter quoi que ce soit et pleuraient sur ce malheureux pays, déjà en proie aux rhéteurs, aux politiciens, en attendant la bande qui devait le ruiner, sinon le déshonorer.

On avait achevé de construire les baraques du jour de l'an; mais plus de luxueux étalages, rues et boulevards sont pareillement déserts. Sous la neige gelée, dans la brume et sans lumière, Paris est sinistre ( 2 ).

On a toujours donné, aux pauvres pelils enfants que leur mauvaise chance a fait demeurer à Paris, les polichinelles, les chevaux en bois, les trompe! les, les sabres en zinc, les fusils à ressort, sans compter les tambours, mais les plus belles étrennes à offrir aux grandes personnes sont les étrennes comestibles : les bonbons, le beurre, la volaille, les œufs frais et, surtout, le fromage. Les petites

(1) M mc Edgar Quinet, p. 238.

(2) Memo?'andu//> du sit'fje de Paris , 1870-1871, par Jules de Marthold ; Paris, Charavay, 1884; p. 236. — M me Adam, p. 370.

LE BOMBARDEMENT

bourses envoient des pâtés de chiens ou des saucisses de rats.

Quelques favorisés se sont procuré de la viande d’ éléphant « appétissante, rosée, ferme, d'un grain très fin avec des petits chinés du blanc le plus pur ». Ce sont Castor et Pollux , les deux éléphants du Jardin d’Acclimatation, qui ont été achetés, au prix de 27,000 francs, par la Boucherie anglaise , convertis en aloyaux et vendus aux millionnaires de la capitale (1).

Le soir, la Comédie-Française a joué le Misanthrope et le Malade imaginaire . L'Opéra donnait le Désert , de Félicien David (2). Il y gelait à figer l’huile des quinquets : le contraste de cette température polaire avec la chaleur des décors, tout inondés d’un .soleil brûlant, ne laissait pas d’être étrange et pénible (3).

« Triste journée ! D'ordinaire consacrée aux joies de la famille, elle s’est écoulée dans la solitude, loin des chers absents (4) ! »

Le 2 janvier, toujours même froid; pas de pigeons, pas de nouvelles. Morne, silencieux, Paris attend (5).

Un instant, il se réveille, car on fait circuler des nouvelles de victoires. Ces bruits ont pris naissance à l’Hôtel de Ville (G). Sans cesse la même piperie :

« Clianzy serait un héros, il aurait culbuté l’armée du prince Frédéric-Charles... on a trouvé une bou-

(1) M mc Adam, p. 37 1. — Mon journal pendant le Siège et la Commune par un bourgeois de Paris (Emile Chevalet); Paris, Librairie des contemporains, 1871 ; p. 223. — Journal du siège par un bourgeois de Paris, 1870-1871 ; Paris, Dentu, 1872; pp. 582 et 583.

(2) * Jules de Marthold, p. 237. — M mc Adam, p. 371.

(3) Ibid., p. 372.

(4) Michel Cornudet, p. 350.

(5) Jules de Marthold, p. 237. — M® c Edgar Quinet, p. 242. — Journal du siège par un bourgeois de Parus, p. 587.

(6) Ibid., p. 580.

PARIS

Ici lie. venue par la Marne, et qui contient une lettre où il est écrit, en vraie écriture, que l’armée de Frédéric-Charles est en déroute, que Frédéric- Charles est tué ! Quel cran d'arrêt à la roue de notre fortune 1 ! » Mais celte lueur d’espoir disparaît en raison du mutisme du Gouvernement. On a été tant de fois berné par ces annonces de défaites allemandes que l’on devient incrédule, en dépit de tout le désir que l’on a d’y accorder créance.

El la commission des barricades continuait ses plaisanteries. M. Henri Rochefort, son président: invitait les citoyens à confectionner des sacs à terre, pour le cas où les Allemands essayeraient de pénétrer dans la capitale 2) I Et la badauderie populaire apportait, alors, des sacs de terre à ce malin, comme elle lui apporte, aujourd’hui, des sacs d éçus, avec lesquels l'habile démocrate mène une existence de millionnaire.

Abordons maintenant l’article du Journal officiel . Nous allons en faire une analyse rapide.

Le Gouvernement commence par dire qu’il n’a aucune nouvelle, à cause du froid. Il faut, par conséquent, se tenir en garde contre les bruits de victoire, mais espérer cependant, puisque l’ennemi, qui était parvenu si facilement jusqu à Paris, n'avance plus, depuis quatre mois, que péniblement et avec lenteur; puisqu’au-dessus de la ville s'élève un soufflé d’espoir, de délivrance; puisque Paris et les hommes qui dirigent la défense repous-

(1 M mc Adam, pp. 375 et 316. — Emile Chevalet, pp. 22S et 229. — M mc Edgar Ouinet, p. 243. — Michel Cornudet, pp. 356 et 357.

(2) Émile Chevalet, p. 228. — « M. Rochefort dépasse la mesure lorsqu'il cherche à faire prendre ses barricades au sérieux. » Journal du siège par un bourgeois de Paris , p. 589.) — « Rochefort a une soif inextinguible de popularité, l’alcoolisme du succès, avec tous ses symptômes : le goût perdu, le bégaiement, l'égarement, la fureur. » 'Alphonse Daudet, Lettres à un absent , 1870- 1871 ; Paris, Lemerre; p. 156.)

LE BOMBARDEMENT

sent hautement toute capitulation, qu'ils veulent combattre, que là est le devoir (1

C'est-à-dire : qu’après avoir supplié de ne pas se leurrer d’espoirs trompeurs, le Gouvernement voudrait faire croire aux succès définitifs de nos armées de province; que, sachant qu’il n’a plus pour un mois de vivres, sachant qu’il ne fera pas le grand effort, il déclare qu’il ne capitulera pas!

Cette comédie est plus triste que le drame le plus poignant. En quelles mains politiques et militaires Paris était-il tombé par sa faute, par son fol engouement, par sa rage d’opposition !

« A Paris, ceux qui voient l'inaction des généraux, leur incapacité, leur insuffisance voulue, les entraves qu’ils mettent à toutes les entreprises, n’hésitent pas à prononcer le mot dè trahison (2). »

En réalité, le Gouvernement est désemparé et Hotte à tous les vents, ballotté par toutes les vagues. Dans le conseil, Jules Favre, Ernest Picard, Jules Simon, demandent des élections législatives, la nomination d’une assemblée qui a survivrait au pouvoir qui va sombrer dans les dernières crises du siège (3) ». C'est la Commune que réclament, involontairement, les trois ministres. MM. Trochu, Pelletai! et Emmanuel Arago s’opposent aux élections. Les deux derniers veulent la lutte à outrance. M. Jules Simon préconise « comme action militaire une grande bataille, mais il demande de petits engagements qui fassent prendre patience (4) ».

« M. le général Trochu, sous cette pression, est obligé de déclarer qu’une entreprise considérable

l) Journal officiel, n° du 2 janvier 1871.

(2) M me Adam, p. 379.

3) Enq . parlem. déf. nationale , rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du Gouvernement de Ja Défense nationale, p. 114.

(4) Ibid.] p. 115.

PARIS

se prépare (4) ». C'est Chàtillon qui se changera en Buzenval.

En ville, les informations militaires sont peu variées. Le bombardement des forts île Rosny, de Nogent, de Noisy, ainsi que des villages les environnant, se poursuit régulièrement. Le fort de iXogent a été le plus visé. Ce bombardement, du reste, produit peu d’effet, il vient encore à l'appui de ce que nous avons dit au sujet de la possibilité de notre maintien sur le plateau d Vvron, si l'on avait employé le mois de décembre à y faire les travaux indiqués par la plus vulgaire prévoyance (2). En effet, le 2 janvier au soir, le général Schmitz faisait afficher, à la porte des mairies, que l’ennemi avait lire sur le fort de Nogeni « G00 obus, qu'il n'y avait (‘ii aucun effet produit, qu'un seul homme avait été blessé légèrement (3) ». C'était la condamnation du Gouverneur.

Mais 1 e bulletin militaire contient une nouvelle pleine de menaces. L'ennemi a fait sauter plusieurs maisons du plateau de Chàlillon et la Tour-aux- Awglais. Une grande animation semble régner dans ces parages (4). C'est, à bref délai, le bombardement de la rive gauche de la Seine. Saint -Denis, de son côté, est également menacé, l’on évacue les ambulances qui s'y trouvent (5).

Du recensement fort exact de la population de Paris qui vient d'ôtre fait, il résulte que, au 1 er jan-

I) Enrj. parlent, déf. nationale, rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défense nationale, p. 115.

(2) Voir l'a ris, Second échec du Bourget et Verte d'Avron , par Alfred Duquet; Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1896 ; pp. 259 à 279.

(3) Journal du siège par un bourgeois de Paris , p. 590.

^4} Journal officiel, n° du 3 janvier 1871. — Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 587.

(5) Ibid., p. 586. — M me Adam, p. 379.

LE BOMBARDEMENT

vier, elle comptait 2,005,709 habitants, sans compter Tannée, la Garde mobile et les marins (1).

« Quand on pense qu'il faut que tout ce monde mange deux fois par jour on est épouvanté. N’est-il pas permis de dire qu’il est inouï d’avoir vu Paris tenir aussi longtemps (2). »

La journée du 3 est assez vide. Toujours bombardement des forts de l'Est. Les Allemands préparent leurs batteries de grosses pièces tout autour de Paris. On ne se préoccupe pas de cette redoutable éventualité. On est persuadé, du reste, qu’elle sera précédée d’une sommation de se rendre, façon d'agir des peuples civilisés (3).

Un nommé Weiter, soldat d’infanterie de marine, est, pris au moment où il passe à l’ennemi. Par extraordinaire, le Gouvernement fait preuve de virilité : le déserteur est jugé, condamné, exécuté immédiatement (4).

Le matin, des Eclaireurs de la Seine s’étaient précipités sur les avant-postes prussiens de la ferme de Groslay, avaient tué quelques hommes et ramené 6 prisonniers. Ils avaient eu 3 blessés (5). Nouvel exemple de ce que l’on aurait obtenu de la guerre de partisans, meme à Paris.

Le Réveil publie le programme politique que devra adopter la Commune. « C’est plein d'aimables promesses et de vues d’ensemble vraiment particulières (6). »

Il est question, sérieusement cette fois, de rationner le pain (7).

(1) Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. ûSb.

(2) Ibid.

(3) Ibid., p. 593.

(4) Journal officiel , n° du 4 janvier 1871.

(5) Ibid.

(6) Jules de Marthold, p. 239.

(7) Ibid.

PARIS

Le Combat , par la plume de MM. Dupont (de Bussac), Garnbon et Goudchaux, demande la nominal ion de Jean Brunet, le fou qu’on vit, plus tard, si bien divaguer à l'Assemblée de Versailles, comme major général des armées de la République, en donnant, comme une des raisons de ce choix, sa destitution lors du coup d’Etat de décembre. M. Dorian sera ministre de la Guerre 1 !

Le conseil du Gouvernement a, de nouveau, été rempli par la question de l'opportunité des élections. M. Trochu les combat parce qu elles réveilleront l'idée de la Commune. II les combat encore parce que, s’il est républicain, c'est à la condition d être libre, môme d aller à la^ messe, et que la Commune sera un épouvantable*et bas despotisme. M. G arnier-Pagès s’oppose aux élections parce que M. Tl îiers les désire... ... M. Th iers est un ennemi de la République. M. Ferry ne veut pas de scrutin. M. Jul es Favre ne le redoute pas. On se sépare sans conclure (2).

Enfin, ce jour-là, s'ouvre la neuvaine de Sainte- Geneviève. L'église Saint-Etienne-du-Mont est pleine de monde, le quartier du Panthéon, sur lequel les Prussiens vont semer les bombes, est rempli de pèlerins TL. « L'autel, renfermant les reliques de la patronne de Paris, resplendit de lumière, et disparaît. sous les couronnes ï »

Le 4, continuation du bombardement des forts de l'Est. Dap rès le rapport militaire, le fort de Nogent aurait « reçu plus de 1,200 obus qui n’ont

1 Enq. parlent, défi. nationale, rapport de M. Chaper sur le Gouvernement de la Défense à Paris au point de vue militaire: Pièces justificatives , p. 22-">.

2) J bit/., rapport de M. Chaper sur les procès-verbaux des séances du Gouvernement de la Défense nationale, p. Llo.

(3) Michel Cornudet, p. 356. — Jules de Marthold, p. 238.

(4) Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 019.

LE BOMBARDEMENT

pas produit plus d’effets que les jours précédents (1) ». Ces aveux du chef d’état-major général de M. Troc liu sont bons à enregistrer.

L’ennemi canonne également Montreuil-aux- Pêches et Pond y.

Un nouveau délai de trois mois est accordé aux locataires du département de la Seine pour Je paiement de leurs loyers (2).

L’Union républicaine a la naïveté d’envoyer une adresse au démocrate allemand Jacoby. M me Edgar Quinet, que l'on ne saurait suspecter en l'espèce, combat, avec raison, cette tentative vouée à un échec fatal :

« Il ne faut pas se faire illusion, on ne fera pas naître, chez le peuple allemand, une opposition à M. de Bismarck pendant cette guerre; tous les libéraux, tous les démocrates allemands y sont engagés, même les membres de l’Internationale. De longtemps, on ne verra une République d’Allemagne; le césarisme leur fera un moyen âge politique, en dépit de leur émancipation philosophique et religieuse. La vanité militaire, la soif des conquêtes étouffent chez eux les faibles aspirations républicaines et socialistes (3).

« Nous connaissons trop bien l'Allemagne pour qu’une alliance de la démocratie irançaise avec la démocratie allemande ne nous paraisse, d'ici à longtemps, la chimère des chimères.

« Nous avons vécu en Allemagne; nous savons qu’au foyer domestique, dans la littérature comme dans la politique, le premier dogme, c’est l’anlipa-

(1) Journal officiel , n° du 5 janvier 1811. — Michel Cornudet, p. 361.

(2) Jules de Marthold, p. 239. — Emile Chevalet, pp. 229 et 230.

— MichelCornudet, p. 361. .

(3) Le socialisme a fait du chemin, en Allemagne, depuis celte époque. C’est là notre espoir de salut : quand les socialistes sont les maîtres, le pays est perdu.

r.\Ri?.

PARIS

tliie, pour 11e pas dire la haine contre les Français; antipathie fondée sur l'envie et la fatuité pédantesque. Ce n’est pas le souvenir des conquêtes napoléoniennes qui explique celle hostilité. Dieu merci, Leipzig, Walerloo et les frontières du Rhin ont pu l’assouvir. L'envie contre l’esprit français, voilà l’aiguillon des rancunes qui entretient une plaie saignante dans l'orgueil allemand...

« Les succès militaires fabuleux de Forbach à Sedan ont exalté leur orgueil jusqu’à la démence ; loin d être apaisés par nos infortunes tragiques, ils se repaissent de ce spectacle. Leur unique inquiétude, c’est de ne pas nous voir assez désarmés d’esprit et de corps.

« jN’aüribuez pas au Gouvernement seul, à l'aristocratie militaire, la volonté d'écraser la France. C’est un sentiment profondément national, que chaque enfant apporte en venant au monde... Il faut reconnaître que l’envie de l’Allemagne contre les Français fait partie intégrale (intégrante) de son être. Des natures élevées luttent contre ce sentiment inné, fatal; mais, à l'heure de la guerre nationale, elles sont entraînées dans l’irrésistible courant. L'enfant dans ses jeux, la blonde et poétique jeune fille éprouvent, instinctivement, tout autant d'antipathie que les hobereaux, les docteurs et les yunker prussiens... L’orgueil germanique rêve le règne absolu du génie, allemand. sur la planète, allemande (1 ).. . »

Où sont les belles phrases de MM. Jules Simon, Garnier-Pagès, Magnin et autres humanitaires sur la sentimentalité allemande? Avant de tromper le Corps législatif et le pays par leurs imprudentes et impudentes affirmations, que n’avaient-ils été con-

tl) M mo Edgar Quinet, pp. 244 à 24G.

LE BOMBARDEMENT

sulter leur ami Edgar Quinet, qui connaissait si bien l’Allemagne !

Le 5, à huit heures quinze minutes du matin,

a commencé le bombardement des forts du Sud, par

un coup, parti de la batterie n° 8, aux cris de :

« Vive Sa Majesté le roi (1)! » Ce sont les batteries

de Châtillon qui tirent ainsi sur Montrouge, Yanves

et Issy.

« C’était un feu rapproché, plongeant et extrêmement bien dirigé. C’était là une attaque qui pouvait être véritablement efficace; la puissance de l’artillerie prussienne, la construction ancienne de nos forts, qui n’avaient pas été conçus pour résister à de semblables moyens, la possession par l’ennemi de positions si voisines et si dominantes, tout montrait aux hommes de guerre que nous touchions au moment vraiment redoutable de la lutte... Là encore, rien de surprenant; l’assiégeant criblait de ses coups nos soldats, nos canons, nos remparts. On s’y attendait depuis longtemps (2). » On ne craignait guère les eifets du canon sur les forts, car il faut une montagne de fonte et d’acier pour les rendre intenables : on ne s’émut donc pas.

Mais les vrais militaires n’en rendaient pas moins MM. Troclm et Ducrot responsables de la perte du plateau de Châtillon, d’où partaient ces lourds projectiles.

(Il Louis Schneider. L'Empereur Guillaume. Souvenirs intimes, revus et annotés par l’empereur sur le manuscrit original. Traduit de l’allemand par Charles Rabany; Paris, Berger-Levrault, 1888; t. IM, p. 16o. — Le récit de Schneider, lecteur du roi et conseiller aulique, « a été revu et approuvé par l’empereur Guillaume I er ». — (Karl Bleibtreu, p. 9. — Jamais, en Allemagne, on n'a mis en doute la part considérable qu’a prise le vieil empereur à la confection de ces Souvenirs intimes. De plus, par son approbation, il Jes a faits siens.

(2) Enq. parlent, dé f. nationale, rapport de M.Chapersur le Gouvernement de la Défense à Paris au point de vue militaire, p. 266.

PARTS

« Combien nous devions alors regretter de n'avoir pas, dès le premier jour, tenté, par tous les moyens possibles, de reprendre Chàlillon! Que de tristes retours nous pûmes faire sur le passé, surtout quand nous vîmes, le soir de cette même* journée, les projectiles de l'ennemi venir s’abattre au delà du rempart, jusqu’au milieu des quartiers les plus populeux de Paris (1) ! »

Néanmoins, les gros projectiles dont nous venons de rapporter le piètre effet, au point de vue de la solidité même des forts, ne laissaient pas de les endommager d'une façon regrettable.

« On avait proposé de protéger les pièces du fort de Van vos par des blindages, mais le génie ne croyait pas à une attaque et n’a rien fait. Le fort manque même de sacs à terre pour réparer ses brèches 2 . » Là encore, les polytechniciens avaient fait un faux calcul.

A l'est, le fort de Xogcnt reçoit toujours les obus allemands sans grand dommage.

Aussi bien, l'heure tragique a sonné. Le tonnerre de la canonnade île Châtillon emplissait les quartiers de la rive gauche ; nos forts répondaient de leur mieux : on écoutait ce grondement majestueux, auquel les Parisiens finissaient par être tout à fait habitués, quand, -à deux heures, trois obus rasent, en sifflant, le campanile de la mairie du XIV e arrondissement (Observatoire). Ils sont suivis de plusieurs autres; bientôt, on en signale dans l’avenue d'Orléans, dans les rues Daguerre, Gay-

(1) Général Vinoy, p. 379. — « On n’a jamais, mais jamais, vu les assiégés laisser les assiégeants venir s'établir autour d'eux, où et comme il leur semble. » [Les Fautes de la Défense de Partis, par Je colonel comte de Mefï’ray ; Paris, Lacroix, Verbœckhoven et C ie . 1871 ; p. 08. — Viollel-le-Duc, p. 40. — Gustave Flourens, p. 193.

(2) Le Siège de Paris, journal d'un officier de marine, par Francis. Garnier; Paris, Debigrave, 1883 ; p. 133.

Lussac, enfin, à Auteuil. Quelques tombes du cimetière Montparnasse sont brisées (1).

C'est Je bombardement des quartiers populeux d'une ville de plus de 2 millions d'âmes, commencé sans sommation, sans avertissement préalable, avec une cruauté inconnue au xix° siècle.

Avant donc de raconter l'effet de ces bombes misérables, qui ont tant exhaussé la gloire des Parisiens, tant rabaissé les soldats allcnumds dans les consciences humaines, examinons rapidement la question, d'après le Droit des gens.

que « la Force prime le Droit ». Ainsi que l’a l'ait savamment remarquer le major de Sarrepont, c’était le dogme de la brutalité, de la sauvagerie antique, c'était la devise de tous les conquérants.

« Bon ! dit Pompée, vous voulez que je pense aux lois quand j’ai les armes à la main. » (Plutarque, Vie de Pompée.)

« L’élat de guerre et le règne des lois ne marchent point de pair, dit César. » (Plutarque, Vie de César.)

« Jura neget sibi nata, niliil non adr ogefc ar mis. »

(Horace, Art poétique , v. 122.)

« Heic, inquit, heic pacem temerataque jura relinquo. »

(Lucain, Phars ., I, v. 225.)

« Silent leges inter arma. » (Cicéron, Pro Milone.)

« Dolus, asperitas, injustitia, propria negotia præliorum. »

(1) Le Bombardement de Paris par les Prussiens en janvier 1871, par le major II. de Sarrepont (lieutenant-colonel llermebcrt) ; Paris, Firmin-Didot, 1872 ; p. 156. — Journal du siège par un bourgeois de Paris, p. 62. — Jules de Marthold, p. 211.

(2) Major de Sarrepont, Le Bombardement de Paris, p. 4, en note.

Page 1