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CHAPITRE III

D'après les ordres du général en chef, toute l'armée française devait être concentrée, dans la journée du 30, sur la position de Mouzon-Garignan, entre la Meuse et le Chiers. On a vu que le 42" corps d'armée et la division de cavalerie indépendante du général Margueritte s'y étaient établis dès le 29, dans la matinée. Le l^"" corps parti le 30 au matin de Raucourt, y arriva le 30 de bonne heure, il s'y forma à la gauche du ^2" corps, ayant également sa gauche vers Carignan. La division de cavalerie Marguerite séparait les deux corps d'armée. Mais le 5^ corps (général de Failly) n'arriva devant le pont de Mouzon, où il devait passer la Meuse, que fort tard dans la soirée, et quand il s'y présenta pour la franchir, il était dans un état de désorganisation complète. Le 7^ corps (général Douay) ne rallia pas les autres corps à Mouzon.

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Voici les motifs qui avaient jeté le désordre dans le o" corps et lui avait fait perdre beaucoup de monde, puis la raison qui avait déterminé le général Douay à ne pas porter son corps d'armée à Mouzon.

Le 27 août, le quartier général du 5" corps était au village de Bar. La division de cavalerie du corps d'armée était à Buzancy. Ce jour-là, la !'■'' brigade de cette division se trouvant en contact avec la cavalerie allemande, il y avait eu, entre un régiment de dragons saxons et notre 12^ régiment de chasseurs, plusieurs mêlées à l'avantage de ce dernier régiment, qui avait obligé les Allemands à la retraite, laissant sur le terrain un bon nombre de tués et de blessés. Malheureusement, malgré son succès, le 12° de chasseurs avait laissé entre les mains de l'ennemi son lieutenant-colonel de Laporte, blessé de trois coups de sabre ; deux de ses capitaines et deux souslieutenants avaient été également blessés.

Le 28 août, le général de Failly, ayant quitté avec son corps d'armée la position de Bar, s'était porté sur celle de Buzancy et Bois-des-Dames. Ses troupes y avaient été établies sur la hauteur qui domine Buzancy, en arrière du ruisseau dit du Moulin. Ce jour-là, son artillerie avait été engagée contre les troupes allemandes du Prince Royal de Saxe, dans la direction de Nouart. Il devait donc être bien évident pour le commandant du 5* corps

co:mbat de mouzon 61

français, que ces troupes allemandes le serraient de très près, et que prochainement elles l'attaqueraient. Une de ses brigades de cavalerie, commandée par le général de Bernis, avait, vers six heures du soir, entendu six coups de canon allemands, tirés du côté de Nouart, qui ne devaient être autre chose qu'un signal donné à Tarmée allemande.

Le 29, le 5'' corps quitta la position de Boisdes-Dame^s pour se porter sur Beauclair, entre Vouziers et Stenay. Il s'était mis en marche à onze heures du matin; mais sa brigade de crivalerie d'extrême avant-garde avait à peine commencé son mouvement qu'elle se trouva de nouveau en présence de la cavalerie allemande. Elle rétrograda sur Bois-des-Dames, et bientôt après, sur un ordre donné au général de 'Failly par le maréchal commandant en chef, le corps d'armée, au lieu d'être dirigé sur Beauclair, le fut sur Beaumont.

Les preuves s'accumulaient de plus en plus pour démontrer que le 5° corps, suivi de très près par l'armée allemande, allait être incessamment attaqué par elle.

Le maréchal de Mac-Mahon, en donnant au général de Failly l'ordre de porter ses troupes sur Beaumont, lui avait fait savoir que le lendemain 30, il se dirigerait sur Mouzon, pour y passer la Meuse, et se joindre, ce jour-là, sur les hauteurs

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qui dominent la ville à la rive droite de la rivière, aux autres corps de son armée.

Les troupes du général de Failly arrivèrent à Beaumont très fatiguées, ayant eu à parcourir leur étape par des chemins fort difficiles. Le général ordonna que le lendemain elles ne se mettraient en marche sur Mouzon qu'à midi seulement. Mais son ordre de mouvement, tel qu'il l'avait donné, ne reçut même pas un commencement d'exécution.

Entre onze heures et midi, les obus allemands commencèrent à pleuvoir sur le S*" corps d'armée français et sur la ville de Beaumont, où son quartier général avait été installé. La quiétude du général de Failly avait, paraîtrait-il, été si grande, que lorsque le feu des Allemands commença, ses régiments étaient aux distributions de vivres ou passaient des revues d'armes, et que les chevaux de ses réserves d'artillerie étaient à l'abreuvoir. Avait-il établi des grand'gardes devant son corps d'armée? Avait-il pris les mesures nécessaires pour que sa cavalerie l'éclairàt au loin? On a dit que non. Je me refuse à le croire. Quoi qu'il en soit, en un instant, il y eut, dans tous les campements, une extrême confusion.

C'était une surprise que le 5" corps essuyait ainsi, et en même temps une véritable panique, l'une n'allant jamais sans l'autre.

Cependant les troupes de ce corps, grâce à la

vigoureuse attitude de leurs officiers, se remirent bientôt du trouble qui s'était emparé d'elles, et elles prirent assez vite leurs dispositions de combat. Par la vivacité de leurs feux, elles parvinrent à contenir, pour quelques instants, l'élan offensif des Allemands. Mais bientôt la disproportion des forces s'accusa de plus en plus à l'avantage de l'ennemi, celui-ci faisant arriver incessamment sur le terrain de la lutte des renforts considérables. Le général de Failly, bien que, dans le premier moment, il eût pris la résolution de résister à l'armée allemande sur la position encore occupée par son corps d'armée, n'était pas pour cela moins décidé à faire tous les efforts possibles pour que ce corps pût exécuter son mouvement sur Mouzon. Il n'avait pu oublier que, d'après les ordres qu'il avait reçus la veille, c'était sur la position de Mouzon que ses troupes devaient rallier dans la journée les i^% 7^ et 12^ corps de l'armée.

Il se détermina, en conséquence, à ne pas les attarder devant Beaumont et à les porter sur Mouzon, en combattant pied à pied, pendant leur marche, contre les forces allemandes qui se mettraient dans leurs traces.

Pour contenir l'ennemi qui, dès le commencement du mouvement du corps d'armée, s'était précipité sur son arrière-garde et sur ses flancs, il fit occuper successivement à ses troupes, adroite et à gauche de la route de Mouzon, toutes les

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positions qui se prêtaient le mieux à la défense. A midi, on pouvait, des hauteurs de Mouzon, juger, par la vive canonnade qni se faisait entendre du roté de Beaumont, que le o" corps était fortement engagé avec l'armée allemande. Je me décidai sur-le-champ à envoyer au-devant de lui, pour lui prêter secours, toutes celles des troupes du 12® corps, qui me paraissaient pouvoir en être détachées momentanément, sans trop découvrir la position que ce corps occupait au-dessus de Mouzon. J'arrêtai que trois brigades d'infanterie comprenant la division Granchamp et une brigade de la division de Vassoigne, plus toute la cavalerie du général de Fénelon, moins le 4'' régiment de chasseurs d'Afrique, passeraient au plus vite sur la rive gauche de la Meuse, par le pont de Mouzon et se porteraient en toute hâte à la rencontre du 5" corps. J'appelai près de moi le général Granchamp, pour l'informer que je mettais sous ses ordres les troupes que je viens de désigner, et les batteries qu'il jugerait bon d'emprunter à la réserve d'artillerie du corps d'armée qui se trouvait sur la rive gauche de la Meuse, tout près du pont de Mouzon, et je lui donnai mes instructions. Je lui prescrivis de se porter avec les troupes mises à sa disposition, aussi loin que possible, sur la route de Beaumont, et prévoyant le cas où il ne pourrait pas aller bien loin, je lui montrai du doigt, dans la plaine de

Mouzon, une petite chaîne de hauteurs, dont la direction tout à la fois perpendiculaire à la route de Beaumont et au cours de la Meuse, auquel elle s'appuyait, pourrait être avantageusement occupée par ses troupes, parce qu'elle me paraissait se prêter parfaitement à la défense. Dans le cas où le général Granchamp eût pu disposer sa cavalerie derrière la chaîne de hauteurs dont il s'agit, elle y eût été parfaitement dissimulée et abritée, jusqu'au moment où le général l'aurait fait agir.

Les ordres que j'avais donnés au général Granchamp étaient en voie d'exécution, quand un officier d'ordonnance de l'Empereur vint me dire que Sa Majesté me faisait demander si je ne croyais pas qu'il lut utile que j'envoyasse une partie de mes troupes au secours du général de Failly.

— Faites savoir à l'Empereur, répondis-je à cet officier, que j'ai envoyé au-devant du S*' corps trois brigades d'infanterie et toute la cavalerie du 12* corps, moins un seul régiment, et que je ne crois pas que je puisse dégarnir davantage la position occupée par ce corps. J'ai mis les troupes que j'envoie au général de Failly, sous le commandement du général Granchamp.

Quelques minutes plus tard, un nouvel officier envoyé par l'Empereur, venait me dire que Sa Majesté ne pouvait qu'approuver ce que j'avais fait ; mais qu'Elle pensait comme moi que c'était tout ce que je pouvais faire.

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Le général Graiichamp avait doiic- mis ses troupes en mouvement. L'une des brigades de sa division (général de Villeneuve) traversa Mouzon, franchit le pont et se trouva bientôt réunie sur la rive gauche de la rivière. Elle fut suivie par la brigade de cuirassiers du général de Béville {o° et 6" régiments).

Les choses en étaient là quand le général Granchamp, reconnaissant que le 5" corps d'armée était trop rapproché de lui pour qu'il pût aller plus loin à sa rencontre, se décida à faire occuper tout de suite, par la brigade de Villeneuve, la position que je lui avais indiquée, dans la plaine de Mouzon, avec l'intention d'y disposer ensuite les deux autres brigades, qui avaient' ordre de suivre la première. Il établit la brigade de cuirassiers sur la droite de la brigade de Villeneuve.

Mais, dans le moment même oii la 2^ brigade de la division Granchamp (général Cambriels), suivie de la brigade d'infanterie de marine, se présentait à la tête du pont de Mouzon pour le traverser, dans les traces de la brigade de Villeneuve, le maréchal de Mac-Mahon, arrivé aussi de sa personne à la tête du pont, ordonna à la brigade Cambriels et aux troupes qui la suivaient de rebrousser chemin et d'aller reprendre leurs positions au-dessus de Mouzon.

J'avais déjà fait modifier les emplacements des troupes du 12" corps, restées sur les hauteurs, afin

de les relier convenablement entre elles, m'impatientant de ne pas voir déboucher assez vite dans la plaine de Mouzon les forces que j'y avais envoyées, quand je vis tout à coup, à mon grand étonnement, revenir vers moi la brigade Cambriels, puis après elle la brigade d'infanterie de marine. Le général Cambriels m'apprit ce que le maréchal de Mac-Mahon avait ordonné. Je sus un instant plus tard que celui-ci avait aussi prescrit à la cavalerie du général de Fénelon de rentrer dans ses campements.

Je me garderai bien de rechercher ici à quel mobile le général en chef avait obéi, en s'opposant à ce que les ordres donnés par un de ses lieutenants, commandant de corps d'armée, fussent exécutés. J'ai trop profondément gravé dans mon cœur le sentiment de respect que m'inspire la personne du maréchal de Mac-Mahon pour que j'imagine jamais qu'il n'a pas eu des motifs plausibles pour en agir ainsi. Je dirai seulement que lorsque le 5° corps d'armée fatigué, épuisé, harcelé, absolument désorganisé, déboucha dans la plaine de Mouzon, le général Granchamp, qui n'avait à sa disposition que deux brigades, l'une d'infanterie et l'autre de cavalerie, soutenues par quelques batteries, ne put prêter au général de Failly qu'un appui insuffisant. S'il avait eu avec lui trois brigades d'infanterie et une forte division de cavalerie, peut-être aurait-il pu arrêter net les

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troupes allemandes et leur fermer Ventrée de la plaine de Mouzon.

Ici, je raconterai quelques-uns des incidents qui caractérisèrent la fin du combat du 29 août à Mouzon, parce qu'il me semble que ces incidents sont de nature à servir d'enseignement et qu'il peut être bon aussi de les enregistrer dans l'intérêt de l'histoire.

Comme il arrivait à l'endroit où la route de Beaumont pénètre dans la plaine de Mouzon, le général de Failly aperçut tout à coup, au loin, les troupes du général Granchamp, et il constata que, parmi ces troupes, il y avait quelque cavalerie. Il dépêcha tout aussitôt vers les régiments du général de Béville un de ses aides de cçimp, le commandant Haillot, avec mission d'inviter les officiers qui les commandaient à exécuter une charge sur le flanc gauche de son corps d'armée, pour dégager ce flanc qui était en ce moment très vivement engagé avec l'ennemi. Le premier des régiments que le commandant Haillot atteignit était le 6" régiment de cuirassiers. Il fit part au colonel de la mission dont le général de Failly l'avait chargé ; il était loin de s'attendre à l'accueil que le colonel allait lui faire. — Qui êtes-vous? lui répondit celui-ci, je ne vous connais pas, je n'ai d'ordres à recevoir que de mes chefs. — Cette fin de non-reoevoir et ces paroles prononcées à haute voix eurent un écho retentissant dans le cœur des

officiers du 6° rég-iment de cuirassiers, ceux-ci ne comprenant pas que leur chef pût hésiter un seul instant, quand il s'agissait pour eux de voler au secours de leurs camarades du 5*" corps.

En repoussant, comme il l'avait fait, la demande du général de Failly, le colonel du 6° de cuirassiers pouvait arguer qu'il obéissait à la lettre stricte de nos règlements qui exigeaient qu'il ne reçût d'ordre que de son chef direct, le général de Béville. Mais il n'est pas rare à la guerre qu'un officier se voie tout à coup dans l'obligation d'oublier un peu le règlement ; c'est lorsqu'il s'agit pour lui d'un grand acte de dévouement à accomplir et que le temps lui manque pour prendre l'autorisation de son chef immédiat. Dans le cas dont il s'agit, le commandant Haillot était allé au plus pressé en s' adressant au premier colonel qu'il avait vu devant lui ; il n'avait pas songé à chercher d'abord le général qui commandait la cavalerie. Il ne s'était préoccupé que de la situation critique dans laquelle le 5** corps d'armée se trouvait. A la violente apostrophe que le colonel du 6" régiment de cuirassiers lui avait adressée, il ne répliqua point; mais s' apercevant que, non loin de ce régiment, il s'en trouvait un autre, le 5* régiment de la même arme, il se précipita vers celui-ci et renouvela, près de sou colonel, la demande qu'il avait faite déjà, mais sans obtenir qu'on y fît droit. Cette fois, sans ré-

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ponflro un seul mot, le commandant du régiment, le colonel de Gontenson fit mettre le sabre en main à ses escadrons ; il les porta au galop vers le point ((ue l'aide de camp du général de Failly lui avait indiqué, et il commanda : Chargez ! Ce devait être le cri d'adieu suprême qu'il adressait à ses cuirassiers. Un instant après, il tombait de cheval mortellement frappé par une bnlle allemande.

La charge fut couronnée de succès, elle suspendit l'attaque de l'ennemi ; mais, dans la mêlée, le régiment avait perdu bon nombre de ses officiers ou soldats, tués ou blessés. Outre le colonel, un de ses chefs d'escadron avait été tué (l).

Pendant le combat que le général Granchamp eut à soutenir dans la plaine de Mouzon pour protéger la retraite du 5^ corps d'armée, il fut un instant où j'éprouvai tout à coup un sentiment de joie inexprimable, que partagèrent avec moi les officiers qui m'entouraient. Ge fut lorsque j'entendis une très vive fusillade qui se prononçait sur le flanc droit de la brigade de Villeneuve. — « G'estle général Douay, m'écriai-je, qui marchant sur Mouzon vient de se jeter avec son corps d'armée sur la

(I) Tous ces détails i-elatifs à l'entrevue du commandanl Haillot et du colonel du (>'^ régiment de cuirassiers m'ont été donnés aprèà la guerre par le lieutenant-colonel du régiment et m'ont été confirmés par le commandant lui-même.

Général Lebrun,

gauche de l'ennemi. Il va culbuter les Allemands et dégagercomplètement le général de Failly. » En efîet, le bruit de la fusillade dont il s'agit m'arrivait bien de la direction par laquelle le 7° corps d'armée,devait venir à Mouzon ce jour-là, suivant l'ordre que le maréchal de Mac-Mahon en avait donné la veille au général Douay. Par malheur, mon illusion fut de courte durée. Bientôt il me fallut reconnaître que la fusillade qui m'avait fait tressaillir de joie n'éta'it autre que celle d'un corps ennemi qui, après avoir gagné de plus en plus du terrain sur le flanc gauche du 5^ corps, avait fmi par le déborder tout à fait et attaquait en ce moment la droite du général de Villeneuve. Cette brigade, trop faible pour qu'elle pût résister aux forces très supérieures en nombre des Allemands, abandonna bientôt sa position, après avoir essuyé des pertes considérables et se précipita vers le pont de Mouzon, dans l'intention de le traverser pour aller rallier son corps d'armée sur la rive droite de la rivière. Mais, au même moment, ce que voulait faire cette brigade, les deux régiments de cuirassiers du général de Béville, l'artillerie de réserve du 12^ corps, et enfin les troupes désorganisées du 5" corps le voulaient faire également. Il y eut en un instant, aux abords du pont, un encombrement énorme de voitures de toute sorte, qui paralysa le mouvement des troupes et aggrava terriblement leur situation. L'artillerie de

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réserve ne put franchir le pont qu'en abandonnant sur la rive gauche de la Meuse quelquesunes de ses bouches à feu, dont les attelages avaient été détruits par le feu de l'ennemi (S"" batterie du 10° régiment, (capitaine Pélissier). Ces bouches à feu tombèrent la nuit suivante entre les mains des Allemands. Ce ne fut que fort tard dans la soirée, que les troupes du général de Villeneuve et les régiments de cuirassiers du général de Béville purent traverser la rivière ; quelques-uns de leurs cavaliers la passèrent à la nage. Le général de Villeneuve avait disparu. Sa brigade ne rejoignit point le corps d'armée. Le colonel Mircher, chef d'état-major du général Granchamp, qui l'avait ralliée à grand'peine, n'avait pas cru devoir la faire remonter sur la position où se trouvait l'autre brigade de sa division ; il l'avait arrêtée à sa sortie de Mouzon, sous prétexte qu'il avait besoin d'ordres pour savoir sur quel point il fallait la diriger. Comme on en peut juger par le récit que je viens d'en faire, les événements de la journée du 29 août furent désastreux pour l'armée de ChAlons. Un de ses corps d'armée, le 5®, attaqué par surprise, à Beaumont, avait été forcé de combattre dans des conditions désavantageuses pour lui. En luttant pied à pied contre des forces supérieures ennemies dans sa marche de Beaumont sur Mouzon, il avait subides pertes énormes. Le 12* corps, dans la tentative qu'il avait faite pour aller au se-

cours du 5% avait éprouvé lui-même des pertes sensibles. Non seulement une des brigades de son infanterie et une brigade de sa cavalerie avaient laissé sur le terrain de la lutte un assez grand nombre d'officiers tués ou blessés; mais son artillerie de réserve, il fallait le déplorer, avait été forcée d'abandonner à l'ennemi six de ses pièces.

Qu'était devenu, pendant cette journée, le 1" corps d'armée, qui m'était apparu comme devant infailliblement sauver le 5% dans le moment où le combat était le plus vivement engagé dans la plaine de Mouzon ? Hélas ! le général Douay avait entendu, comme moi, dans la matinée, la canonnade de Beaumont ; puis il avait reconnu bientôt qu'elle s'accentuait de plus en plus, en se rapprochant de Mouzon, et il s'était persuadé que, à moins d'exposer son corps d'armée à être coupé par l'armée allemande, il ne pouvait lui faire continuer sa marche sur Mouzon ; il l'avait alors jeté sur sa gauche pour lui faire traverser la Meuse par les ponts qui se trouvent en aval du pont de Mouzon. La division de cavalerie indépendante du général de Bonnemain avait suivi le mouvement du 7® corps d'armée.

Dans la soirée, entre 8 heures et demie et 9 heures, je trouvai le maréchal de Mac-Mahon, qui m'avait fait appeler, près d'un feu de bivouac, sur les hauteurs de Mouzon, un peu en arrière des emplacements occupés par le IS*" corps.

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— a Vous allez, me dit-il, mettre sur-le-champ votre corps d'armée en mouvement pour le porter sur Sedan. En partant d'ici, yo.s troupes «e prendront pas tout d'aboril la grande route de Mouzon à Sedan, parce qu'elle est déjà fort encombrée. Vous leur ferez suivre pendant un certain temps la ligne des hauteurs qui la dominent sur sa droite; puis elles descendront pour la prendre et la suivre jusque Douzij et de Douzij jusqu'à Bazeilles. Des ordres ultérieurs vous feront connaître la position que vous devrez leur faire occuper sous Sedan. »

Le maréchal ne me fit point connaître l'ordre qu'il avait déjn donné au colonel Mircher de conduire la brigade de Villeneuve à Sedan par la grande route, ni celui qu'il avait donné au général Labastie de faire passer la réserve d'artillerie du 12'' corps par Carignan pour la porter ensuite sur Sedan. Je ne connus ces deux ordres que plus tard.

a La journée a été mauvaise, ajouta le maréchal ; le corps d'armée du général de Failhj a été fort maltraité par Vennemi: la brigade d'infanterie que l'ous aviez envogée en avant de Mouzon pour l'appuyer n a pas suffisamment tenu sur la position où elle avait été établie. Quoi qu'il en soit, la situation n'est pas désespérée. L'armé? allemande qui est devant nous, compte de 60 A 70,000 hommes au plus. Si elle nous attaque, tant mieux, j'espère bien que nous la jetterons dans la Meuse. »

Je quittai le maréchal sur ces dernières paroles rassurantes et rejoignis au plus vite le 12* corps, afin d'y donner les ordres nécessaires pour le mouvement qu'il y avait à lui faire exécuter. Il était 9 heures 1/4 ou 9 h. 1/2, et il y avait par conséquent longtemps que le jour avait disparu. Le ciel était excessivement sombre. Pour diriger les troupes par les hauteurs que le général en chef m'avait indiquées, et la carte n'y signalant aucun chemin carrossable, j'avais grand besoin de trouver sous ma main un habitant du pays connaissant parfaitement les localités environnantes et pouvant servir de guide au commandant de mon avant-garde, afin que celle-ci ne s'engageât pas sur un terrain où des obstacles naturels auraient rendu la marche des troupes impossible ou trop difficile. Je fis chercher, par un officier de mon état-major, dans la ville de Mouzon, le guide qui m'était si nécessaire, cet officier n'y trouva pas un homme de cœur qui voulût consentir à rendre à l'armée le service que je réclamais pour elle. C'était, paraîtrait-il, parmi les habitants, à qui ne se compromettrait pas, quand les uhlans étaient si près d'eux. Ce fut, dans le moment même oii, impatient de ne pas voir venir de Mouzon le guide que j'attendais, j'allais faire mettre les troupes en marche, que, par le plus heureux des hasards, j'avisai tout à coup, à quelque distance de moi, un tout jeune paysan, presqu'un enfant, qui, aux ques-

LK l'a""" CORPS d'aUMKE EN 1870

lions que je lui adressai, me répondit qu'il connaissait très bien les hauteurs que je lui signalais, me donnant l'assurance que, si je le voulais, il resterait près de moi pour me montrer par où l'on pouvait passer, hommes, chevaux et voitures, sans rencontrer d'obstacles. — Le brave garçon ne m'avait pas tronîpé, il fut pour mon avantgarde un guide sûr et intelligent. 11 ne me quitta que lorsque cette avant-garde eut quitté les hauteurs pour s'engager sur la grande route, près du village de Mairy. Quand je le cherchai pour le récompenser du service qu'il nous avait rendu, il avait disparu je ne sais comment. Si j'avais pu seulement prendre son nom, ce serait pour moi un devoir de le citer ici.

Les troupes du corps d'armée avaient marché lentement pendant cette nuit du 30 au 31 août. On ne pouvait s'en étonner ; elles n'avaient pas cessé un seul instant de passer à travers un terrain dénué de chemins et assez accidenté; ce ne fut qu'au petit point du jour que leur tête de colonne descendue dans la vallée put s'engager sur la route de Douzy, près du village de Mairy.

Arrivé moi-jnême à la hauteur de ce village, je m'arrêtai pour voir défiler sous mes yeux toutes les troupes du corps d'armée. Mon intention était de me tenir ensuite, de ma personne, à l'arrièregarde ; car il me paraissait à craindre que l'ennemi ne se fût mis dans les traces de mes troupes

pour attaquer bientôt mon arrière-garde. Dès que le corps d'armée tout entier eut gag-né la route, j'ordonnai qu'il fît halte afin de donner un peu de repos au soldat.

Pendant le défilé, j'avais constaté avec satisfaction que les troupes marchaient avec tout l'ordre désirable. Mais je m'étais aperçu aussi, à ma grande surprise, que l'ordre dans lequel étaient disposées les fractions constituées de la 2° division d'infanterie pouvait exposer le corps d'armée à de grands dangers. C'était cette division qui formait la queue de colonne de ce corps et qui par conséquent avait dû organiser son arrière-garde. Or, à celle-ci on n'avait point attaché une seule batterie d'artillerie. En outre, sur les trois batteries de la division, il y en avail deux qu'on avait intercalées entre les bataillons de tête de la division. De plus, les trois batteries marchaient par section , c'est-à-dire par deux pièces de front, qui tenaient toute la largeur de la route et , comme la route était bordée, à droite par un talus escarpé, à gauche par un fossé assez profond, il résultait de ces dispositions que si, comme c'était possible, l'arrièregarde venait à être attaquée, elle n'aurait point eu un seul canon qui pût répondre à l'artillerie en-, nemie. S'il arrivait aussi que la 2° division d'infanterie dût s'arrêter et prendre position, son artillerie ne pouvait, qu'avec grande difficulté, sortir

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de la route pour suivre les mouvements de l'infanterie et se mettre en batterie, soit à droite ou à gauche de la route. Pendant la halte, je fis remanier complètement l'ordre de marche de la division ; je fis porter une de ses batteries à l'arrière-garde, j'ordonnai d'intercaler les deux autres batteries entre les deux bataillons de queue du gros de la division et je fis dédoubler les sections. Pendant la halte aussi, je prescrivis au général Savaresse de rebrousser chemin avec sa brigade de cavalerie, pour aller reconnaître du côté de Mouzon si les Allemands ne suivaient pas le corps d'armée.

Après avoir donné aux troupes trois quarts d'heure de repos, et le général Savaresse m'ayant fait savoir que l'ennemi ne paraissait pas, je remis le corps d'armée en mouvement. Il était huit heures et demie, quand la tête de ses colonnes se présenta à l'entrée de Douzy pour traverser le village et pour suivre sa marche sur Bazeilles; mais comme, à Douzy, les deux routes de Carignan et de Mouzon à Sedan se rencontrent, il arriva qu'à l'heure que je viens d'indiquer, le village était traversé et encombré par les troupes et les voitures de toute sorte des l*"" et 5* corps d'armée, qui venaient de Carignan, et par la réserve d'artillerie du '12^ Je me vis forcé de faire faire une nouvelle halte et d'attendre que la route devînt libre.

C'est, pendant cette halte, que j'appris que le général de Wimpfen venait d'être vu à Douzy, arrivant à l'armée du maréchal de Mac-Mahon pour y prendre un commandement,

A dix heures seulement, le 12° corps put se remettre en marche sur Bazeilles. Dans la matinée, et pendant la halte 'faite près de Mairy, j'avais donné des ordres pour que les bagages prissent les devants, de manière à arriver avant les troupes sous Sedan. Bien m'en avait pris, ces bagages avaient pu passer par Douzy sans être arrêtés, entre neuf et neuf heures et demie. Ils arrivèrent, une heure plus tard, aux abords de Bazeilles. Ce fut très heureux ; car, en y arrivant une heure plus tard, ils eussent été exposés aux plus grands dangers, comme on le prouvera plus loin*

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