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CHAPITRE IV

L'armée du Prince Royal de Saxe n'avait pas essayé de franchir la Meuse dans la soirée du 30 août, en s'emparant immédiatement du pont de Mouzon, ou bien en allant passer la rivière au pont de Villiers qui se trouve en aval et à très peu de distance de celui de Mouzon. Mais cette armée n'était cependant pas demeurée inactive. Tandis que le 12° corps d'armée avait marché, dès neuf heures et demie du soir, sur Douzy par la rive droite de la Meuse, le l""" corps bavarois avait marché, avec la plus grande célérité, sur la rive gauche, pour aller occuper, près du confluent delà Meuse et du Chiers, la position qui se trouve au-dessus des villages de Rémilly et Petit-Rémilly. Le 31, vers onze heures du matin, alors que très heureusement la l'" et la 3° division du 12° corps avaient déjà gagné Bazeilles, et que, d'autre part, le 7" corps d'armée français avait pu traverser la

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Meuse par le pont de Rémilly, les batteries du l"' corps bavarois envoyèrent leurs obus sur la route de Douzy à Bazeilles, afin de contrarier le mouvement de la S*' division du 12° corps qui était encore sur cette route à une certaine distance de Bazeilles. Bien que ces batteries se trouvassent à 4,000 ou 4,200 mètres de la route, leurs projectiles y arrivaient cependant; ils jetèrent même quelque confusion aux abords de Bazeilles, parmi les bagages du corps d'armée qui s'étaient attardés en quittant Douzy; ils endommagèrent quelques voitures et détruisirent quelques attelages. J'ordonnai alors au général Lacretelle de faire quitter la grande route à sa division, pour la diriger, par les collines, vers Lamécourt et Daigny, où se trouvait un pont par lequel il pourrait la porter sur la rive droite de la petite rivière de la Givonne. La division Lacretelle traversa effectivement Daigny et put rallier, au-delà de la Givonne, les 1" et 3® divisions du corps d'armée.

D'après les ordres que le général en chef m'avait fait parvenir, je devais faire occuper par le 12° corps, et sur la rive droite de la Givonne, l'étendue de terrain comprise entre Bazeilles et Daigny, soit 5,000 mètres environ. La droite devait être appuyée à la Meuse, la gauche à Daigny, se reliant, à hauteur de ce village, à la droite du l""" corps d'armée, lequel avait sa gauche au village de Givonne. J'ordonnai au général de

Vassoigne d'occuper immédiatement Bazeilles et de mettre ce bourg assez important, puisque sa population dépasse 2,000 habitants, en état de défense et le plus solidement possible. Je lui prescrivis en outre de défendre vigoureusement les approches du bourg du côté de la Meuse et les abords du viaduc du chemin de fer qui est jeté sur la rivière, à environ 1,000 mètres du bourg. Enfin, je lui recommandai de prendre toutes les dispositions nécessaires, pour fermer l'entrée de Bazeilles à l'ennemi qui viendrait sans doute s'y présenter par la route de Douzy, et de s'entendre, à cet effet, avec le général Granchamp, dont la division devait s'établir à la gauche de la division d'infanterie de marine et défendre avec celle-ci, surlaroute de Douzy, les approches de Bazeilles. Je disposai la i''" brigade de la division Granchamp, sa droite s'appuyant à la grande route et se reliant sur cette route à la division d'infanterie de marine, sa gauche s'étendant vers Daigny pour se lier de ce côté à la 2° division (général Lacretelle). Cette brigade du général Granchamp devait ainsi avoir devant elle, sur la rive gauche de la Givonne, le château de Mouville et celui de la Moncelle qui se trouve à cheval sur la petite rivière (1).

(^) Le 31 août le général Granchamp n'avait avec lui que sa première brigade (général Canibriels); sa 2^ brigade (général de Villeneuve), moins une fraclion do l'un de ses régiments^

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Je fis prendre position à la 2* division du corps d'armée (général Lacretelle), à la gauche de la 1" brigade delà l'" division (général Gambriels), et se reliant avec celle-ci, sa gauche vers Daigny par laquelle elle touchait à la droite du i*"" corps d'armée (général Ducrot),et son front étant, comme celui de la brigade Gambriels, parallèle au cours de la Givonne.

Le 31 août, vers une heure de l'après-midi, l'armée du maréchal de Mac-Mahon avait pris position sous Sedan; les quatre corps d'armée y étaient disposés ainsi qu'il suit :

Les 12*= et l*"" corps avaient leurs troupes développées sur la rive droite de la Givonne et

qui avait rallié le corps d'armée le 30 au soir, avait été conduite par le colonel Mircher. chef d'état-major, et sur Tordre du maréchal de Mac-Mahon, sous Sedan où le colonel l'avait établie près duS'^ corps placé depuis la veille sous le commandement du général de Wimptfen. Dans la matinée du 31, le colonel Mircher, ignorant où le 12^ corps se trouvait en ce moment, avait fait part au général de Wimptï'en de l'embarras où il était de rejoindre le général Granchamp avec les troupes qu'il avait conduites sous Sedan, et le général de WimpÛén l'avait invité à laisser celles-ci près duS^ corps d'armée dont il venait de prendre le commandement. Le colonel commit la faute d'obtempérer à l'invitation du général; il ne rejoignit la l^e division (général Grancluunp) ni ilans la journée du 31 ni dans celle du i'^'' septembre. La brigade de Villeneuve fut perdue pour cette division pendant ces deux journées. — Si le colonel Mircher avait l'ait les recherches nécessaires pour savoir où était le géiiéral Granchamp, il est plus que probable qu'il fût bientôt parvenu à l'apprendre.

parallèlement à ce cours d'eau. La droite des deux corps était à Bazeilles, la gauche, au village de Givonne.

Le T corps s'étendait du calvaire d'Illy, où était sa droite, à la Meuse, où s'appuyait sa gauche. Entre celle-ci et le village de Floing, la distance était de 1,000 mètres au plus.

Le 5^ corps avait ses troupes disposées, entre le bois de la Garenne et la place de Sedan, derrière la gauche du T"" corps.

La 2® division de cavalerie indépendante (général Margueritte) avait été établie, en seconde ligne, derrière le T corps.

La 1''° division de cavalerie indépendante (général de Bonnemain) s'était formée derrière le l^"" corps, dans l'intervalle qui séparait ce corps du 7^

D'après la disposition générale des quatre corps de l'armée française, les 1*"" et 12% qui regardaient l'Est, tournaient le dos au V et 5% qui faisaient face à l'Ouest. D'autre part, les quatre corps d'armée occupaient dans leur ensemble deux des côtés d'un triangle rectangle, le plus grand, ou l'hypoténuse, sur lequel les l^"" et 12* corps avaient développé leurs divisions d'infanterie ; le plus petit, où le 5® et 7^ corps avaient établi les leurs. Le 3^ côté du rectangle, représenté par le cours de la Meuse, était dégarni de troupes. Vers le milieu de ce côté, s'élevait la forteresse de Sedan. Dans l'intérieur du triangle et derrière

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les troupes d'infanterie, on avait réparti, sur plusieurs lignes, les deux divisions de cavalerie indépendante et les réserves d'artillerie des corps d'armée et celle de l'armée, en les abritant, le mieux possible, à la faveur des plis du terrain. La superficie du rectangle dont il vient d'être question était considérable ; car soit de Bazeilles, où était le 12° corps, soit de Givonne où étaient les 1<"", 5° et 7° corps, il n'y avait pas moins de sept à huit kilomètres. Il faut ajouter que tout le terrain, qui séparait leff quatre corps d'armée, l'un de l'autre, était assez accidenté, et qu'il était coupé à sa partie centrale par un profond ravin appelé le fond de Givonne, et dont la direction, perpendiculaire à la Meuse et à la grande route de Garignan à Sedan tombe du village de Givonne sur celui de Balan, à environ mille mètres de la forteresse. Enfin, ni du l""" corps, ni du 12°, on ne pouvait apercevoir le 7% parce que celui-ci était caché parle bois de la Garenne.

Du village de Givonne au calvaire d'Illy, ou plutôt, entre la gauche du 1" corps et la droite du 7° ,il y avait un intervalle de 2,600 à 3,000 mètres. On ne craignait guère que les Allemands pussent attaquer de ce côté parce que ce côté était naturellement protégé par des bois épais. On y avait seulement disposé une partie de la cavalerie de l'armée.

Dans la matinée du 31, quelques troupes bava-

roises qui avaient franchi la Meuse simultanément sur un pont de bateaux à Aillicourt près Rémillyet sur le viaduc du chemin de fer près de Bazeilles, essayèrent de se rendre maîtresses de ce bourg. Elles l'attaquèrent quand la division du général de Vassoigne n'y était pas encore parfaitement éta- .blie. Vers 10 heures du matin, elles y pénétrèrent et en occupèrent une partie jusqu'à midi, mais à cette heure elles en furent délogées par l'infanterie de marine (1), et elles repassèrent la Meuse par le viaduc du chemin de fer, après avoir essuyé de grandes pertes. Les Bavarois se contentèrent alors, avec les batteries qu'ils avaient au-dessus de Rémilly, de couvrir Bazeilles de leurs obus. Ils y incendièrent dans l'après-midi 37 maisons. C'est cette après-midi que l'infanterie de marine barricada les rues, crénela tous les murs des clôtures qui étaient'aux abords du bourg, et que les généraux organisèrent la défense aussi fortement que possible.

Le viaduc du chemin de fer avait permis aux Bavarois de traverser la Meuse pour venir attaquer Bazeilles. Je demandai au maréchal de Mac- Mahon l'autorisation de le faire sauter sur-lechamp. Le maréchal m'invita à n'en rien faire, jugeant que la mesure ne présentait pas le ca-

(1) C'est dans cette matinée que fut blessé le général des Pallières, commandant une des brigades de la division d'infanterie de marine.

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ractère d'urgence que j'avais supposé, et me prescrivit d'attendre ses ordres avant de mettre mon projet à exécution.

Comme les obus de l'ennemi faisaient de plus en plus des ravages dans Bazeilles, y renversant ou incendiant les habitations, je voulus voir si notre artillerie pouvait répondre, avec quelque succès, aux Ijatterios allemandes. J'ordonnai à une batterie de 12 de s'établir près du bourg et de la grande route de Bazeilles à Sedan. Cette batterie essaya sous mes yeux de répondre par ses feux à ceux de l'artillerie bavaroise ; mais elle avait à peine tiré quelques coups, que la moitié de ses hommes et de ses chevaux étaient tués. Il lui fallut quitter la position.

Pendant le reste de la journée, le corps bavarois, qui s'était montré le matin à Bazeilles, tenta, à plusieurs reprises, de se rendre maître du pont du chemin de fer. Il y échoua complètement sous les feux de notre infanterie de marine qui le repoussèrent toujours.

Vers cinq heures du soir, je reçus du maréchal de Mac-Mahon l'ordre de détruire le viaduc du chemin de fer. Je prescrivis aussitôt au commandant du génie du corps d'armée de prendre les dispositions pour que l'opération pût être faite pendant la nuit suivante. Ce fut le chef de bataillon Roulet, qui était attaché à la division d'infanterie de marine, qui fut chargé d'en assurer

l'exécution. A huit heures, je me rendis à Bazeilles, voulant m'assurer par moi-même que toutes les mesures avaient été prises pour que l'ordre que j'avais donné fût sûrement exécuté.

A l'entrée du bourg, je rencontrai sur la grande route un officier du génie qui, sur les questions que je lui adressai, me rendit compte que les poudres, avec lesquelles on avait déjà chargé les fourneaux de mine, ayant été reconnues comme avariées, il se rendait à Sedan pour en chercher d'autres. Il ne doutait d'ailleurs pas, me dit-il, qu'il serait bientôt de retour, que les fourneaux de mine pourraient être promptement chargés, et que le feu y serait mis la nuit suivante.

Je quittai cet officier, non sans lui avoir recommandé de faire diligence, et je regagnai l'emplacement où j'avais décidé que je passerais la nuit, derrière le centre des troupes du 12« corps d'armée. Les officiers de mon état-major et moi, nous nous étendîmes par terre, autour d'un feu de bivouac, et enveloppés dans nos manteaux.

La fusillade avait cessé depuis plus de deux heures et la nuit se passa tranquillement. J'avais ordonné que le lendemain matin le réveil ne serait sonné qu'à cinq heures, parce que je voulais donner aux troupes le plus long repos possible, après les fatigues qu'elles avaient éprouvées pendant leur marche de Mouzon sur Sedan.

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Je passai toute la nuit, ayant sans oesse l'oreille tondue du côté de Bazeilles, et très impatient d'entendre le bruit de l'explosion qui devait faire sauter le pont fin chemin de fer. J'attendis inutilement jusqu'à quatre heures, le pont ne sauta pas. A l'heure oiî j'écris ces lignes, je ne suis point encore parvenu à découvrir les motifs qui ont empêché les officiers du génie d'acromplir la mission dont je les avais chargés.

Tout ce que j'ai pu savoir, c'est que le chef de bataillon Roulet, qui commandait le détachement du génie préposé au chargement des fourneaux de mine, avait attendu, sur la place de Bazeilles, et jusqu'à dix heures et demie, les poudres qu'il avait fait demander à Sedan. Vraisemblablement, elles ne lui furent pas apportées, ou bien il ne les reçut que lorsqu'il ne lui était plus possible de s'en servir.

Au petit point du jour, vers quatre heures, je devins inquiet, et il me parut que l'heure que j'avais indiquée pour le réveil était tardive. Alors, sans écouter les officiers de mon étnt-major qui me suppliaient de ne pas interrompre sitôt le sommeil de nos soldats, je me précipitai vers celui des régiments du corps d'armée qui se trouvait le plus près de moi, et j'ordonnai au premier clairon que je rencontrai de sonner sur-le-champ le réveil qui fut immédiatement répété dans tous les régiments. Bien m'en avait pris de mettre si

vite les hommes sur pied, car la sonnerie du réveil était à peine terminée qu'une fusillade des plus vives se faisait entendre à Bazeilles. Les Bavarois renouvelaient à ce moment les efforts qu'ils avaient fait la veille pour traverser la Meuse par le viaduc du chemin de fer.

J'envoyai aussitôt au maréchal de Mac-Mahon, à son quartier général de Sedan, quelques lignes écrites à la hâte pour l'informer du fait et lui dire que, dans ma conviction, ce qui se passait à Bazeilles n'était autre chose que le prélude d'une grande bataille que les Allemands allaient nous livrer.

Je montai à cheval et me portai au galop à Bazeilles où je constatai que la lutte, engagée entre les Allemands et notre infanterie de marine, prenait d'instant en instant une plus grande intensité, les Allemands s'entêtant à vouloir franchir le pont, tandis que les défenseurs de Bazeilles s'acharnaient à leur en interdire les approches. Les Bavarois se faisaient décimer bravement, il faut le reconnaître, par les feux de notre infanterie; mais il y avait peu d'apparence qu'ils pussent triompher de la résistance vigoureuse de celle-ci.

Plein de confiance dans l'attitude delà division de Vassoigne, je me portai de Bazeilles vers les 1'° et 2° divisions d'infanterie du 12° corps. A 300 ou 400 mètres en arrière de la ligne formée par les deux divisions, se trouvait une petite émi-

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nence que j'avais fait signaler, la veille, à tous les généraux du oorps d'armée, en leur faisant connaître que ce serait sur le point culminant de ladite éminence que l'on serait certain de me trouver, s'il y avait bataille le lendemain et que, pendant l'action, ils eussent besoin de communiquer avec moi.

Vers cinq heures un quart, j'étais en observation sur le point que j'indique, et je pouvais y embrasser du regard toute la cime des hauteurs qui, du côté de l'est, dominent la Givonne, et tout le terrain sur lequel le 12" corps d'armée avait pris position. Il était six heures, quand je m'aperçus que de nombreuses batteries allemandes, qui paraissaient venir de Douzy, quittaient, l'une après l'autre, la grande route de Douzy à Sedan, avant d'arriver à Bazeilles, pour s'élever sur les collines qui bordent la droite de cette route et aller prendre position, à la rive gauche de la Givonne, sur une ligne de hauteurs ininterrompue et parallèle au front des troupes du 12" corps.

Ces batteries étaient au nombre de neuf à di:i (1); elles s'établirent de manière à avoir leur gauche au-dessus du château do la Moncelle, et leur droite au-dessus du village de Daigny. Bientôt on vit se former, au loin et derrière elles, de

(1) On sut plus tard que ces battorios appartenaient aux i» et i^^ corps d'armée prussien.

fortes colonnes d'infanterie bien disposées pour être prêtes à les appuyer.

Dans le moment où le corps bavarois avait commencé, vers quatre heures, son attaque sur le viaduc du chemin de fer et sur Bazeilles, son artillerie qui était en position, au-dessus des villages de Remilly et de Noyers, avait ouvert sur le bourg de Bazeilles un feu des plus violents qui y incendia, comme cela était déjà arrivé dans la journée précédente, un certain nombre d'habitations. Entre 6 heures et (3 heures et demie, les batteries prussiennes que j'ai signalées ci-dessus, comme faisant face aux 1''' et 2* divisions du 12° corps d'armée ouvrirent le feu à leur tour, tirant lentement d'abord pour bien connaître, au moyen de quelques coups d'essai, la distance qu'il y avait entre elles etles troupes françaises.Mais aussitôt que leurs officiers furent éditiés à ce sujet, leurs coups de canon se succédèrent avec la plus grande vitesse. Il fallait d'ailleurs admirer avec quelle habileté les officiers allemands avaient su utiliser la configuration du terrain pour dissimuler et abriter parfaitement leurs batteries, les bouches à feu, les hommes et les attelages.

Sous l'avalanche de fer qui vint alors la foudroyer, l'infanterie française fit bonne contenance. Sur la rive droite de la Givonne comme à Bazeilles, les soldats surent se maintenir dans une attitude parfaite.

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Ces pauvres jeunes soldats de la 2° division, qui n'étaient sous les drapeaux que depuis six semaines, tout au plus, se montrèrent eux-mêmes admirables sous les obus qui les décimaient.

Les batteries de réserve du 12° corps voulurent répondre par leurs feux à ceux des batteries allemandes. Mais, hélas! pas un seul de leurs projectiles ne put atteindre celles-ci. La portée de leurs canons de 12 n'était pas assez grande; tous leurs obus frappaient le sol ou éclataient en Tair à la moitié ou aux deux tiers de la distance qu'ils auraient dû parcourir pour produire leur effet utile. Dans mon désespoir de les voir aussi impuissantes, j'ordonnai au colonel qui les commandait, de les porter beaucoup plus en avant et de les faire mettre en batterie aussi près que possible de la ligne qui était occupée par l'infanterie. « Peutêtre, lui dis-je, qu'en les rapprochant ainsi de quelques centaines de mètres de l'artillerie allemande, vous pourrez faire arriver vos obus jusqu'à celle-ci. — Deux ou trois cents mètres de plus ou de moins, repartit le colonel, ne changeront rien à l'infériorité de nos canons sur ceux des Prussiens. Mes obus ne porteront pas mieux jusqu'aux batteries qui sont devant nous. — Eh bien, repris-je, portez-vous néanmoins aussi près que possible de notre infanterie ; si vos feux n'en deviennent pas alors plus efficaces, au moins nos divisions d'infanterie verront-elles que l'artillerie fait tous ses

efforts pour les soutenir et cela produira un effet utile sur le moral de nos soldats. »

Ma pensée se reporta de nouveau à ce moment à l'année 1867, à cette époque, où, comme je l'ai raconté dans mes Souvenirs, ayant dénoncé à l'Empereur et au maréchal Niel, ministre de la guerre, la supériorité extraordinaire des canons prussiens sur les canons français, on s'était ri des appréhensions que cette supériorité m'avait fait concevoir. — • « Si notre canon, m'avait-on objecté alors, ne porte pas aussi loin que les canons prussiens, nos officiers d'artillerie se montreront plus entreprenants; ils se porteront audacieusement sur les batteries ennemies, et se mettront ainsi à bonne distance pour les combattre avantageusement. » En parlant ainsi, on oubliait trop qu'il se présente souvent à la guerre des circonstances où des difficultés de terrain s'opposent à ce que des batteries se rapprochent, comme on le voudrait, de l'artillerie qui leur est opposée. C'était ce qui devait arriver aux batteries du 12' corps sur le champ de bataille de Sedan. Dans le moment où il eût été si désirable qu'elles pussent, se mettre à bonne distance de l'artillerie allemande, il eût fallu que le lit profondément encaissé de la Givonne et ses berges abruptes, ne s'opposassent pas à leur passage sur la rive gauche de la rivière. Le passage leur était absolument interdit ; les travaux que l'on aurait voulu entfeprendre pour leur préparer des ram-

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pes sur les deux berges eussent présenté trop de difficultés et par suite exigé un temps beaucoup trop long pour qu'on pût y songer.

Les conditions dans lesquelles Fartillerie du 12" corps se trouvait sur la rive droite de la Givonne étaient le l""" septembre, à 7 heures du matin, à peu près les mêmes pour les 1°'" et 2° divisions d'infanterie de ce corps.

Pour que notre infanterie pût combattre efficacement l'artillerie qu'elle avait devant elle et qui l'écrasait sous ses obus, il eût fallu que nos bataillons pussent se porter résolument, et sans tirer, sur les batteries ennemies. Recourir à des feux de mousqueterie, avant d'être sur ces batteries, leur eût été à peu près inutile; car, ainsi que je l'ai dit précédemment, elles étaient parfaitement dissimulées derrière les parties élevées du terrain. Mais obliger les généraux qui commandaient les l""* et 2* divisions d'infanterie du corps d'armée à faire franchir la Givonne par leurs bataillons, pour les porter ensuite sur l'artillerie allemande, c'était les engager dans une opération d'une exécution bien difficile sinon tout à fait impossible. Avec nos vieux soldats de Grimée et d'Italie, on aurait pu l'entreprendre; mais cela était-il possible, quand l'infanterie de ces deux divisions comptait, dans ses rangs, un si grand nombre de soldats qui voyaient le feu pour la première fois? — Nos j^ataillons n'au-

BATAILLE t)E SEDAN Ô7

raient traversé la Givonne qu'en surmontant de très grandes difficultés ; ils n'eussent pu gagner la rive gauche de la rivière sans que la désorganisation se mît dans leurs rangs, et il eût fallu du temps pour y rétablir l'ordre nécessaire ; leurs officiers montés, enfin, eussent été forcés de laisser leurs montures sur la rive droite, et si alors l'infanterie ennemie, qui était formée derrière les batteries allemandes, s'était tout à coup démasquée et s'était jetée sur les bataillons français, ne les aurait-elle pas jetés dans la Givonne, ou leur aurait-elle permis de regagner la rive droite? La seule chose qui paraissait possible à faire, et qui fut faite en effet, c'était de détacher, de chaque régiment d'infanterie, quelques compagnies pour les porter de l'autre côté de la Givonne, les y déployer en tirailleurs, et les faire marcher sur les batteries ennemies.

Enfin il y avait bien sur la Givonne un pont par lequel il était possible de faire passer des troupes de la rive droite à la rive gauche de hi rivière. C'était le pont de Daigny qui se trouvait en avant de la gauche du corps d'armée. Mais, pour traverser ce pont et le village, les troupes auraient eu à franchir un défilé fort long et très étroit, et quand, après beaucoup de temps, elles seraient arrivées sur la rive gauche de la Givonne, il leur eût fallu exécuter une longue marche de flanc sous le feu des batteries allemandes, avant

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de pouvoir marcher directement sur elles. Cela n'était point encore praticable ; on ne pouvait l'entreprendre sans exposer les troupes dont il s'agit à être refoulées par l'infanterie prussienne et jetées dans le lit encaissé de la rivière.

La situation du 13^ corps était celle que je viens d'indiquer entre 6 heures 1/2 et 6 heures " 3/4 du matin. Jusque-là, rien n'indiquait encore que les Allemands eussent l'intention de franchir la Givonne pour l'attaquer de front sur la rive droite du cours d'eau.

Je dois faire remarquer, avant d'aller plus loin< que, depuis près de trois heures déjà, le 12'' corps d'armée était réduit à l'impuissance, si ce n'est toutefois à Bazeilles, son artillerie ne pouvant combattre l'artillerie qu'il avait devant lui ; l'étatmajor général de l'armée m'avait laissé dans une ignorance complète sur ce qui se passait devant le front des l""", 5'' et 1" corps d'armée. Il ne m'avait pas fait connaître notamment que l'armée allemande se présentait avec des forces considérables vis-à-vis des deux derniers de ces corps. Je m'en étais reposé entièrement sur ce que le maréchal de Mac-Mahon m'avait dit. l'avantveille au soir, à Mouzon; rien n'était venu me donner à penser que l'ennemi qui nous attaquait sous Sedan, put compter un chilïre d'effectif supérieur à 70,000 hommes. Je ne m'imaginais donc pas qu'il y eût une disproportion marquée

entre les forces de l'armée allemande et celles de la nôtre, et je supposais que les troupes ennemies qui se trouvaient en face des l^"" et 12° corps français, devant Bazeilles, Daigny, et Givonne, sur la rive gauche de la Givonne, et sur les hauteurs de Rémilly et de Noyers à la rive gauche de la Meuse, représentaient la portion la plus considérable de l'armée ennemie, qui nous attaquait. J'en concluais que l'essentiel pour nous, c'était que les 1*"' et 12'' corps luttassent avantageusement contre les Allemands qui étaient devant eux.

A 6 heures 3/4, voyant que l'ennemi, se contentant de nous écraser avec les feux de son artillerie, faisait mine de ne point vouloir engager son infanterie contre la nôtre, je fis prévenir le commandant du 1'' corps, le général Ducrot, que j'allais faire passer le pont de Daigny par une de mes brigades de cavalerie, qui, arrivée sur la rive gauche de la Givonne, chargerait aussitôt les batteries allemandes en position devant le 12° corps, les prenant en flanc de leur droite à leur gauche, afin d'en sabrer les canonniers et d'en détruire les attelages. Je fis en même temps prier le général Ducrot de vouloir bien faire protéger le mouvement de la brigade de cavalerie dont il s'agissait, par une de ses divisions d'infanterie, qui , en se portant au-delà de la Givonne, couvrirait le flanc gauche de la brigade; Rien ne paraissait s'opposer à ce que cette division exécutât le mouvement que

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