‹ Guerre de 1870, Bazeilles-SedanChapitre 13 sur 48 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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je désirais qu'elle fît, car, devant le front du 1" corps, la Givonne était parfaitement guéable.

Le général Ducrot fit bon accueil à ma demande. Par suite d'une erreur commise par l'officier que j'avais chargé d'aller porter mes ordres à l'une des brigades de cavalerie du lî^*" corps, ce fut une des brigades de cavalerie du i''"' corps, celle du général Michel, qui traversa la Givonne au pont de Daigny. Dans le moment où, arrivé avec ses régiments de l'autre côté du pont, ce général prenait des dispositions pour les porter en avant, la division d'infanterie de Lartigue, du l''"" corps. qui avait franchi la rivière, se mettait en marche pour appuyer son mouvement. Malheureusement elle n'alla pas bien loin; assaillie bientôt, m'a-t-il été rapporté, par des feux trop meurtriers de l'infanterie allemande, elle se vit forcée de se rejeter en arrière et de repasser la Givonne. Le général Michel, de son côté, voyant que l'infanterie du général de Lartigue ne pouvait le soutenir, se décida lui-même à faire repasser le pont de Daigny à sa brigade, pour la reporter sur la rive droite de la rivière. Le mouvement combiné que j'avais imaginé et sur lequel j'avais cru pouvoir fonder de légitimes espérances avait ainsi complètement échoué. La situation du 12" corps d'armée allait devenir des plus difficiles.

A sept heures, le maréchal de Mac-Mahon, qui venait de visiter une partie des troupes de l'ar-

mée, arrivait devant Bazeilles,à quelque distance du point où je me trouvais avec l'état-major du 12*^ corps d'armée, quand un éclat d'obus le renversa de cheval grièvement blessé et le mit dans l'impossibilité de rester sur le champ de bataille. 11 fallut le transporter sur-le-champ à Sedan. Un officier de l'état-major général de l'armée vint m'informer de l'événement, et me fit connaître que le maréchal avait remis son commandement au général Ducrot, commandaut du l*"' corps d'armée.

Vers sept heures et demie, le nouveau général en chef était près de moi. « Vous le voyez, me dit-il, l'ennemi que nous avons devant nous s'élève de plus en plus vers les hauteurs qui dominent la gauche du 1"" corps. Il procède comme il est dans ses habitudes de le faire.; il va nous entourer de toutes parts. Il n'y a pas à hésiter; il faut que l'armée opère sur-le-champ sa retraite sur Mézières. »

Quand il me parlait ainsi, le général Ducrot savait peut-être ce qui se passait en face des 5" et 7" corps d'armée; mais il ne m'en dit rien, et, quant à moi, je l'ignorais absolument. En me basant toujours sur ce renseignement que le maréchal de Mac- Mahon m'avait donné à Mouzon, à savoir que l'armée allemande ne comptait pas plus de 70,000 hommes, je répondis au général : « Je suis prêt à me conformer aux ordres que vous me donnerez;

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vous êtes à présont le général on chef, je n'ai qu'à vous obéir. Toutefois, permettez-moi de vous représenter que si le 12° corps, qui a tenu vigoureusement sur sa position, reçoit l'ordre de se replier pour battre en retraite, son moral en sera certainement fort ébranlé. Il y a de très jeunes troupes dans ce corps ; je crains bien qu'un mouvement de recul les impressionne d'une manière très fâcheuse, et qu'alors le désordre se jette dans leurs rangs. L'ennemi n'a pu parvenir à les entamer, et j'espère qu'elles résisteront toujours à ses attaques. Voulez-vous réfléchir encore un instant sur le mouvement de retraite que vous m'indiquez. Après cela, venez me dire, ou envoyez-moi un officier qui ' me fasse connaître ce que vous aurez décidé, et alors je m'empresserai de faire de mon mieux pour exécuter vos ordres. »

Après avoir donné son acquiescement à ma demande, le général Ducrot me quitta pour se porter vers le l*"' corps d'armée. Vingt minutes ou une demi-heure plus tard, c'est-à-dire vers huit heures, il revint me trouver.

— « Il n'y a plus une minute à perdre, me dit il alors, l'armée va se mettre en mouvement de retraite pour gagner la route de Mézières. Les i*"" et 12*" corps von"t manouivrer pour se porter sur cette route en franchissant les hauteurs qui se trouvent derrière eux et en laissant Sedan sur la

gauche. En vous retirant, défendez le terrain pied à. pied, pour retarder la marche de l'ennemi qui va vous suivre.

— a C'est bien, répondis-je ; mais, mon général, pour que le mouvement des l*^"" et 12" corps s'exécute de manière à ce que ces corps se prêtent mutuellement appui, permettez-moi de vous prier de vouloir bien approuver les dispositions suivantes et donner vos instructions en conséquence au commandant du l*"" corps : Les divisions du 12^ corps vont marcher en retraite en échelons par brigade, la brigade de gauche qui est à droite du ]"'' corps commençant le mouvement, et la brigade de droite qui est à Bazeilles formant le dernier échelon, afin que Bazeilles ne soit abandonné qu'à la dernière extrémité. Le 12" corps occupera ensuite et successivement les positions favorables à la défense que le terrain lui présentera d'ici au bois de la Garenne; car il n'y a pas d'autre chemin que celui qui traverse ce bois qui puisse lui permettre de descendre dans la plaine de Floing et de Saint-Menges et d'atteindre de ce côté la grande route de Mézières. Mais il faut absolument, ajoutai-je, qu'on procède sans précipitation; il faut surtout que le 1"'" corps d'armée ne découvre pas trop tôt la gauche du 12". Je vous prie instamment de donner des ordres tels que le 1" corps ne commence à se retirer que lorsque les troupes dn 12" auront occupé la posi-

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tioii, où je compte les établir au-delà du ravin du fond de Givonne.

— « C'est entendu, répondit le général Ducrot, donnez vos ordres aux généraux du i^I" corps, je vais donner les miens à ceux du i'^''. »

11 était alors huit heures ou huit heures et quart, et à ce moment de la journée, et même à sept heures et demie, la situation des deux armées, allemande et française, était déjà telle que le mouvement de retraite, imaginé parle général Ducrot, était devenu , sinon tout à fait impossible, du moins des plus difficiles à exécuter. C'est dans la journée du 31, ou dans la nuit du 31 au l*"' septembre, que la retraite de l'armée sur Mézières, eût dû être entreprise, pour qu'on pût la dérober à l'armée allemande. Le 1" septembre, dès huit hem es du matin, les forces amenées de Metz par le prince Frédéric- Charles avaient fait leur jonction avec celles du Prince Royal de Saxe, et ces forces réunies enserraient déjà l'armée française dans le vaste entonnoir que j'ai décrit plus haut, et où elle était déjà venue prendre position. Gomment notre armée aurait-elle pu sortir de cette souricière pour se retirer sur Mézières, quand, pour y i^éussir, il lui eût fallu passer à travers les lignes de :200,000 à 220,000 Allemands, appuyées de 450 à 500 canons? Sans parler des 1", 5" et 7'' corps d'armée français qui, par les positions qu'ils occupaient sur le champ de bataille, étaient plus rapprochés tle la

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route de Mézières que ne l'était le 12" corps, est-ce que ce dernier corps aurait eu la moindre chance de pouvoir exécuter le mouvement de retraite imaginé par le général Ducrot?

Je n'hésite pas à me prononcer pour la négative, et en voici les raisons :

En donnant ses ordres pour le mouvement de retraite qu'il voulait faire exécuter, le général Ducrot avait prescrit que, pour atteindre la plaine de Floing et gagner ensuite la route de Mézières, le 12° corps d'armée irait franchir la ligne des hauteurs qui s'étend entre Sedan et le calvaire d'tlly, en laissant la forteresse sur sa gauche.

Il en résultait, qu'après avoir fait traverser à ce corps d'armée le profond ravin du fond de Givonne, son général commandant aurait dû l'acheminer ensuite vers le bois de la Garenne, Or, en arrivant à la lisière Est de ce bois, ses troupes se seraient trouvées dans l'obligation de le traverser, avant de descendre dans la plaine de Floing; après quoi il eût fallu leur faire faire un grand détour par Saint-Menges, Vrigne-aux-Bois et Viviers pour de là se rabattre sur la grande route de Mézières.

Examinons sommairement les difficultés qu'elles auraient rencontrées en suivant cette direction. ^ Avant d'arriver à la lisière du bois de la Garenne et de s'engager dans l'unique chemin fort étroit par

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lequel il pouvait gagner la plaine de Floing-, puis la grande route de Mézières, le 12* corps d'armée aurait eu à combattre sans cesse pour parcourir, toujours en reculant, 6 kilomètres, à travers un terrain couvert d'obstacles naturels, très difficiles à francliir, entre autres le profond ravin du fond de Givonne. Combien de temps y eût-il employé, en mettant les choses au mieux, c'est-à-dire en admettant que les troupes eussent, pendant tout ce temps, conservé un ordre parfait et la meilleure attitude possible? Deux heures tout au moins, probablement beaucoup plus. Je suppose qu'il fût arrivé jusqu'au bois de la Garenne ; mais là, le commandant du 12" corps d'armée se serait vu forcé de disposer ses troupes en une colonne très mince pour lui faire traverser le bois par un chemin si étroit que deux voitures n'y peuvent passer de front. Si l'on considère que l'efîectif de ces troupes dépassait, le l'"' septembre au matin, le chiffre de 30,000 hommes, et qu'avec le corps d'armée, devaient marcher les batteries de son artillerie qui étaient encore intactes, c'est-à-dire une vingtaine de batteries sur les vingt-sept que ce corps avait eues le 2o août, lorsqu'il était à Rethel et avant le combat de Mouzon, on peut ^oir que la traversée du bois de la Garenne, bien que n'ayant pas plus de 250 mètres de longueur, aurait exigé quatre heures au moins , cinq ou six plus probablement. J'en appelle sur ce point aux gens du métier.

certain que je suis qu'ils ne me contrediront pas.

Ce serait donc, en définitive, vers deux heures après midi, que le 12^ corps d'armée, rassemblé à la lisière Ouest du bois de la Garenne, aurait pu descendre sur Floing- pour tenter de gag-ner la route de Mézières. Or, est-ce qu'à cette heure-là les masses de l'armée allemande n'étaient pas depuis longtemps déjà concentrées devant le calvaire d'illy et sur les hauteurs qui dominent les villages de Floing et de Saint-Menges? Est-ce que le corps d'armée aurait eu la moindre chance de pouvoir se frayer un passage à travers les lignes ennemies? Non, tout le courage de ses officiers et do ses soldats n'eût pu le sauver d'une destruction complète.

A la rigueur, on peut admettre qu'à la faveur du mouvement de retraite ordonné par le général Ducrot, une partie des troupes des 1", S*" et 7^ corps d'armée, qui, les premiers, devaient commencer ce mouvement, aurait peut-être pu se dérober à l'ennemi, avant l'achèvement de sa concentration devant la position occupée par les 5'' et 7^ corps, mais à quel prix encore leur eût-il été possible de résister au premier choc des forces supérieures allemandes ?

Enfin, à supposer même qu'elles fussent parvenues à atteindre la route de Mézières, elles y eussent été poursuivies et harcelées par la cavalerie et l'artillerie allemandes, et il est bien pro-

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bable qu'alors la désorganisalion se serait jetée dans leurs rangs.

(juoi qu'il en soit de ces appréciations, je reconnaîtrai volontiers que, si le projet de retraite, imaginé par le général Ducrot, ne pouvait sauver notre armée, il avait au moins cet avantage de lui donner la possibilité de succomber glorieusement en rase campagne. Cela valait pour elle assurément beaucoui) mieux que de se voir réduite à s'enfermer dans une forteresse, où, impuissante à soutenir un siège, elle s'est trouvée forcée de remettre les armes à ses A'ainqueurs.

La retraite des 1" et 12° corps d'armée étant arrêtée d'après les dispositions que j'ai indiquées ci-dessus, l'ordre fui donné aux généraux commandant les divisions du second de ces corps de porter leurs troupes en arrière par échelons de brigade, pour leur faire prendre position, dès qu'elles auraient franchi le profond ravin du fond de Givonne. Mais, à peine les premières brigades avaient-elles exécuté leur mouvement, que le l^"" corps tout entier abandonna sa position, contrairement à ce qui avait été convenu entre le général en chef et moi.

Il en résulta que le flanc gauche du 12" corps fut tout aussitôt découvert, et que les Allemands purent traverser la Givonne, sans rencontrer In moindre résistance devant eux, du côté où le cours d'eau était facilement franchissable. Dès ce

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moment, la situation du 12® corps devint critique, puisqu'il n'avait plus seulement à répondre sur son front à une attaque de l'ennemi venant de Bazeilles, mais encore à une attaque de flanc dirigée sur lui par les corps prussiens qui avaient passé la Givonne près de ce village.

Les choses en étaient là, le 12" corps n'ayant encore qu'en partie traversé le ravin du fond de Givonne, quand un officier de l'état-major général vint m'apprendre que ce n'était plus le général Ducrot qui commandait l'armée, mais bien le général de Wimpffen, nommé l'avant-veille au commandement du 5'' corps.

Le général de Wimpffen était, il est vrai, le plus ancien des divisionnaires de l'armée ; mais cela ne suffisait pas pour établir en sa faveur un droit absolu au commandement en chef. Aux termes des lois qui régissent la constitution des armées en France, c'est au ministre de la guerre seul, délégué du pouvoir exécutif, qu'il appartient de désigner les maréchaux et les généraux de division qui doivent commander les armées, sans que la question d'ancienneté de grade puisse infirmer en rien les décisions du ministre. Mais ce que l'on avait ignoré à l'armée du maréchal de Mac-Mahon, et ce que le maréchal avait ignoré lui-même, avant de transmettre son commandement au général Ducrot, c'est que le ministre de la guerre, comte de Palikao, en nommant le gêné-

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rai de Wimpfîen au commandement du o° corps d'armée, avait en même temps remis à celui-ci, dans une entrevue qu'il avait eue avecluiàParis, une lettre de service confidentielle, l'investissant du droit de réclamer le commandement en chef de l'armée, dans le cas où le maréchal de Mac- Mahon viendrait à être mis dans l'impossibilité de l'exercer lui-même, et ce cas, prévu par le ministre de la guerre, venait de se produire par suite de la blessure g-rave du maréchal. Celui-ci, dans le moment où il avait dû quitter le champ de bataille, avait désigné le général Ducrot pour le remplacer à la tête de l'armée, parce que, sans doute, de ses quatre lieutenants, commandants de corps d'armée, c'était celui qui lui inspirait le plus de confiance. Le général de AVimpifen n'avait pas, à son arrivée à l'armée, jugé à propos de lui donner connaissance de la lettre de service confidentielle que le ministre de la guerre lui avait remise et qu'il portait secrètement sur lui.

Quoi qu'il en soit, le général Ducrot, ([ui avait pris le commandement de l'armée, le conserva pendant une heure un quart, de sept heures, et quart à huit heures et demie, sans que le général de Wimpffen fît rien pour user du droit qu'il avait de le revendiquer. Il se décida seulement à exliibersa lettre de service conditionnelle, lorsqu'il vit que le général Ducrot avait commandé

à l'armée un mouvement de retraite dans la direction de Mézières.

Le général de Wimpffen avait hésité jusque-là, et cela se conçoit. Prendre le commandement en chef d'une armée en pleine retraite, quand cette armée se trouvait, après les premiers incidents de la lutte, dans une situation si compromise déjà, sinon tout à fait désespérée, c'était assumer sur sa tête une responsabilité qui devait l'effrayer* Pour ne pas reculer devant cette responsabilité, il lui fallait non seulement une résolution bravant tous les obstacles, mais encore une confiance illimitée dans sa propre capacité. L'une et l'autre n'avaient jamais manqué au général de Wimpffen ^ il l'avait démontré dans bien des circonstances de Sa vie militaire, et il en donna une nouvelle preuve sous Sedan,

Vers huit heures et demie, le général de Wimpffen arriva près de moi à bride abattue. Son attitude imposante frappa l'esprit des officiers qui m'entouraient. L'exaltation était empreinte sur tous ses traits; elle disait d'elle-même, avant qu'il eût prononcé un seul mot, combien il réprouvait tout ce qui avait été fait jusque-là dans l'armée.

Arrête sur-le-champ, me dit-il vivement, le mouvement que le (jénéml JJuci'ot vient de faire commencer à ton corps d'armée.

Le général de Wimpffen me tutoyait, comme on voit; il n'avait pas oublié nos jeunes an-

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nées passées ensemble à l'École militaire de Saint- Cyr.

— Je ne wia'yjas, puursui vit-il, (/e mouvement de retraite sur Mézières ; si l'armée devait opérer sa retraite, ce serait surCariçinanet non sur Mézières. Mais nous n'en sommes pas encore là. Tu vas faire reprendre à tes troupes les positions qu'elles viennent d'abandonner. Le 12° corps a tenu admirablement sur ces positions depuis le matin, il continuera. » Et tout à fait j^racieux pour le commandant de ce corps, le général ajouta : « 7« auras les honneurs de la journée.

— Faisons seulement de notre mieux, lui ré- })ondis-je, pour que nous en sortions à notre honneur. Il faut, me dis-tu, que le 12^ corps d'armée reprenne les positions qu'il a quittées sur les ordres du général Ducrot. Mais voici que déjà ma division de droite, la division d'infanterie de marine, a abandonné à l'ennemi le bourg de Bazeilles, oii elle était si solidement établie; elle l'a pu faire assez heureusement, sans avoir eu trop à souffrir des feux de l'ennemi qui l'ont assaillie dans son premier mouvement de retraite. Mais lui faire réoccuper Bazeilles, ce ne sera pas chose facile. L'exécution de l'ordre (|ui lui a été donné, a jeté quelque désordre dans ses rangs, et le moral des soldats en a été nIVaibli. Le mouvement en avant ([ue je vais lui ordonner, sera-t-il exécuté avec tout l'entrain désirable? Je veux bien

l'espérer; mais en vérité je ne saurais en répondre. Les autres divisions du corps d'armée ont dû aussi s'éloigner de leurs positions devant la Givonne. Pourront-elles s'y établir de nouveau en les reconquérant sur les Allemands qui les occupent déjà? »

Ce n'était pas sans peine que j'avais pu obtenir du général de Wimpffen qu'il voulût bien m'écouter. Son ton autoritaire indiquait clairement que, dans sa pensée, le plan qu'il allait substituer à celui du général Ducrot serait infailliblement suivi de succès. Il y comptait sûrement, hélas I

La vérité pourtant, c'est qu'à l'heure où le général de Wimpffen était devant moi et arrètnil les dispositions que j'ai indiquées, il était impossible qu'un homme de sang-froid et d'intelligence, ([u'un général, appréciant bien la situation de l'armée française et celle de l'armée allemande, m^ reconnût pas que, pour la première de ces armées, la bataille ne fût déjà perdue. Gomme je l'ai raconté précédemment, l'armée française avait, à cette heure, autour d'elle 220,000 Ahemands. formant un cercle de fer qu'il ne lui était plus possible de briser. Sur toutes les hauteurs qui dominaient le vaste entonnoir où elle se débattait, une artillerie formidable, qui comptait de 450 à 500 bouches à feu, l'écrasait, sans que ses canons pussent répondre à ceux des Prussiens. Et ce qu'il y avait de plus navrant encore, c'est que

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l'infanterie française ne pouvait faire que peu de mal à l'infanterie allemande, celle-ci se dérobant aux fusils de nos soldats, et laissant ses bataillons tranquillement l'arme au pied, derrière les batteries prussiennes, pendant que ces batteries poursuivaient l'œuvre de destruction de notre armée.

Le bourg- de Bazeilles était tout en flammes. Pour tirer vengeance de l'infanterie de marine qui lui avait fait essuyer des pertes énormes, les Bavarois, dès leur entrée dans Bazeilles^ avaient exercé les plus cruelles représailles sur les habitants. Ils s'étaientprécipités de maison en maison, la torche d'une main et le pétrole de l'autre pour incendier toutes les habitations (1).

Après la guerre, les Allemands ont écrit que l'incendie de Bazeilles avait été déterminé par des obus français. Ils ont voulu relever leurs soldats bavarois de l'afîront qui leur avait été fait par le cri d'indignation soulevé partout en Europe à la nouvelle des horribles traitements qu'ils avaient fait subir aux malheureux habitants de Bazeilles. Ils ont essayé de rejeter cet affront sur l'artillerie française. La vérité, c'est que pas un seul officier de Tartillerie du d^"" corps n'a fait tirer sur Bazeilles après que notre infanterie de marine eut abandonné le bourg.

([) Voir les documents annexes (ini intliquent les atroi-ités commises à Bazeilles pai* les bavarois.

Bataille de sedan 115

Entre huit heures et demie et neuf heures, et pour me conformer aux ordres du général en chef de Wimpfï'en, j'arrêtai le mouvement de retraite que le général Ducrot avait prescrit une heure auparavant. Je reportai en avant les troupes du 12® corps, pour leur faire réoccuper les positions qu'elles avaient dû quitter et principalement Bazeilles, où le corps d'armée bavarois s'était déjà fortement établi. Les efforts qu'elles firent pour reprendre aux Allemands la rive droite de la Givonne, et les tentatives répétées auxquelles la division d'infanterie de marine se livra, pour déloger de Bazeilles les Allemands qui en défendaient les approches, n'aboutirent qu'à lui faire perdre beaucoup de monde.

Sous les obus qui jetaient le ravage dans leurs rangs, les troupes furent forcées de se retirer derrière le ravin du Fond-de-Givonne^ la division d'infanterie de marine disputant toujours pied à j)ied aux Allemands les clôtures qui couvraient lé terrain, à la partie inférieure du ravin, entre Bazeilles et Balan,

C'est quand je traversai ce ravin que j'aperçus, pour la dernière fois, une de mes ordonnances, le soldat Boutron, à qui, depuis longtemps, j'avais voué une grande affection, pour les services qu'il m'avait rendus et le dévouement qu'il m'avait montré, dans mes campagnes, en Algérie, en Grimée et en Italie.

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Je trouvai le pauvre garçon au bord d'un puits, où il étanchait avec une éponge le sang de deux blessures qu'avait reçues, au commencement de la journée, le cheval que je montais. Un instant après, le pauvre Boutron fut tué par un obus.

Le lecteur trouvera, parmi les pièces annexées à mon récit, la notice qui lui a été consacrée, en 1875, en souvenir de ce qu'il fit pour moi.

Pendant que les événements, que j'ai racontés ci-dessus, se passaient sur la rive droite de la Givonne, du côté de Bazeilles, il y eut, devant le 7'" corps d'armée, un incident qui fait trop d'honneur à notre cavalerie pour que je le passe sous silence. 11 me paraît d'autant phis nécessaire que j'en parle que jusqu'ici il n'en a pas été question, que je sache, dans les récits qui ont été faits sur la bataille de Sedan. Qu'il me soit permis de faire ici une courte digression à ce sujet.

Dans la matinée du i'' septembre, la division de cavalerie du 5* corps d'armée, commandée par le général Brahaut, avait ses campements établis en avant du 7*= corps et tout près de Floing. Quand les masses allemandes, se concentrant au-dessus de ce village, l'eurent obligée à se retirer devant elles, elle alla prendre position à côté de la division de cavalerie indépendante du général Margueritte, près du calvaire d'IUy. Un peu avant dix heures, le général Brahaut et le général Margueritte, après avoir

échangé leurs impressions sur ce qui se passait sous leurs yeux, se mirent d'accord pour essayer d'arrêter les bataillons prussiens, en les faisant charger simultanément par leur cavalerie. Ils convinrent que les régiments de la division de cavalerie indépendante chargeraient de front, pendant que la brigade de Bernis, de la division de Brahaut, chargerait les bataillons, en les attaquant sur leur flanc gauche. 11 était dix heures, quand le mouvement combiné des deux divisions étant parfaitement arrêté, le général Brahaut le mit à exécution. Les régiments de la brigade de Bernis traversèrent le village d'Illy et se lancèrent sur l'infanterie prussienne ; mais sous la pluie de balles qui décima leurs hommes et leurs chevaux, ils regagnèrent leur position et s'y rallièrent. La division du général Margueritte n'avait pas chargé. On a raconté qu'au moment de la mettre en mouvement, le général avait jugé qu'il devait, eu égard aux difficultés de terrain, renoncer à donner suite au projet concerté entre le général Brahaut et lui.

La division du général Brahaut perdit, dans cette circonstance, un assez grand nombre de ses officiers et de ses cavaliers. Ce fut un peu plus tard que le malheureux général Brahaut, apercevant, à la lisière du bois près duquel il se trouvait, quelques cavaliers coiffés de casques, et s'imaginant qu'ils appartenaient à l'armée belge,

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alla à eux, et fut tout à coup enveloppé par de nombreux cavaliers allemands qui le firent prisonnier. Un de ses généraux de brigade, le général de Bernis, poursuivi par ces cavaliers, se jeta à travers bois pour leur échapper. Quand il put se reconnaître, il apprit qu'il était en territoire belge et qu'il ne lui était plus possible de rejoindre ses régiments. Il put gagner la France el se rendre à Paris.

Je reprends le récit des événements survenus clans la bataille.

Le l'^' corps d'armée n'avait pas mieux réussi que le 12'' à reprendre les positions qu'il avait quittées à huit heures du matin. 11 s'était vu forcé de se retirer devant les masses allemandes qui, après avoir franchi la Givonne, l'avaient débordé sur sa gauche. Le général Ducrot avait alors concentré sa résistance sur la hauteur du calvaire d'IUy, en joignant, vers cette hauteur, toutes ses forces à celles du 7" corps (général Douai) près duquel se trouvait la division de cavalerie indépendante du général Margueritte.

Entre onze heures et midi, le 12° corps, repoussé par l'armée du Prince Royal de Prusse, prit position sur l'emplacement où se trouvent les restes d'anciennes fortifications en terre qui sont adossées à l'enceinte delà forteresse de Sedan, et que les habitants du pays appellent le Vieux Camp. Sa droite s'appuyait aux jarrlins ot aux murs de clô-

ture des habitations du village de Balan. La division d'infanterie de marine avait été établie défensivement derrière les talus dégradés des anciennes fortifications. Les deux autres divisions s'étaient formées à sa gauche.

Une partie de l'artillerie se trouvait en batterie, partie dans les intervalles laissés libres entre les divisions, partie derrière les parapets du Vieux Camp qui pouvaient les abriter. La cavalerie du général de Fénelon avait pris position sur la gauche du corps d'armée, à peu de distance de celle où était la division du général Margueritte.

Gomme je me trouvais sur le point culminant du Vieux Camp, près d'un des régiments de la division d'infanterie de marine, je vis tout à coup arriver simultanément près de moi le général de Wimpffen et le général Ducrot.

Aussitôt s'engagea entre eux un colloque des plus animés, le second, reprochant au premier de n'avoir pas voulu que l'armée opérât sa retraite sur Mezières, seul moyen qui pût la sauver d'une défaite complète ; le premier, répondant que l'armée ne pouvait exécuter un mouvement de retraite, qu'en s'ouvrant un passage, à travers les lignes ennemies, du côté de Bazeilles, pour se diriger ensuite sur Carignan.

« — Quel est votre avis, général Lebrun? dit le général Ducrot. — Mon avis, lui répondis-je, il en est bien question à présent; je n'ai plus n en donner.

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Dans 00 moment, vous me voyez oooupé ù eonsnlter la oarlo pour arrôter les dispositions que j'ai à prendre, on vue de résister le plus longtemps possible à l'ennemi ffui est devant nous. »

Le général Ducrot n'ajouta rien ; il partit au galop de son cheval, pour aller rejoindre les troupes de son corps d'armée. Le général de \\'imptîen, qui était loin d'abandonner son projet d'ouvrir à l'armée un passage, à travers les Allemands, dans la direction de Carignan, me dit à ce moment :

— Je vais donner l ordre à une division d'infanterie, celle du général Goze du 5° corps, de prêter son appui au 4T corps. Fais en sor^te de jiorter celui-ci sur Jiazeilles; le génércd Goze protégera son flanc gauche en portant aussi ses troupes sur le village. Envoie un de tes officiers pou)- lui recommander de marcher résolument en avant.

Sans que je puisse l'affirmer, je crois que c'est aussitôt après m'avoir donné ces ordres que le général de Wimpfîen adressa a l'Empereur ces quelques lignes qu'il a rappelées après la guerre et dans lesquelles il lui disait : « Sire, venez vous mettre]à la tète de mes troupes ; elles tiendront à honneur d'ouvrir à Votre Majesté un passage à travers les lignes ennemies. y>

Je me mis en devoir d'exécuter les ordres du général en chef, n'attendant, pour mettre It^ 12"» corps en mouvement, que l'instant où la divi-

sion Goze, appelée de la position où se tenait le 5" corps, serait arrivée à hauteur de la gauche du premier de ces corps. J'allais mettre celui-ci en marche pour le porter en avant, quand je vis tout à coup que la division Goze, après avoir franchi une distance de quatre à cinq cents mètres, était rejetée en arrière par les forces allemandes très noml)reuses qui, occupant toute la partie du champ de bataille comprise entre Bazeilles et le ravin du Fond-de-Givonne, avaient déjà en partie traversé ce ravin. La division Goze, ainsi repoussée, se jeta sur sa droite, dans les enclos qui entourent le village de Balan, et où se trouvaient déjà des détachements de la division d'infanterie de marine du général de Vassoigne. A deux heures de l'après-midi, les quatre corps de l'armée française étaient disposés sur le terrain d'une façon bien singulière. Par suite des mouvements rétrogrades successifs que les l" et 12" corps avaient été forcés d'exécuter, cette superficie considérable, ce vaste entonnoir qui, si malencontreusement, leur avait servi de champ de bataille au commencement de la journée, s'était tellement rétréci qu'à présent les quatre corps d'armée se touchaient presque. Les 5° et 7" corps étaient demeurés eu place, adossés au bois de la Garenne. Le l*'' corps était venu s'établir au calvaire d'Illy pour s'y joindre au 7", et le 12°, en prenant position sur les hauteurs du Vieux Camp, n'avait plus entre lui et

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la lisière Est du bois de la Garenne qu'une bande de terrain de 5 à 600 mètres de largeur, formant une sorte de cuvette entre le bois et le Vieux Camp, Ce dernier corps, ainsi que le 5% faisaient face à l'Est et tournaient le dos au 7** qui regardq,it l'Ouest, et qui leur était caché par le bois de la Uarenne. Quant au l*"" corps, une partie de ses troupes faisait face à l'Est, de même que la division de cavalerie indépendante du général Marguerite, et celle du général de Fénelon(l2'' corps); l'autre partie faisait face à l'Ouest.

Telle était donc la disposition générale de l'ar-^ mée française, quand, tout à coup, vers l'heure que j'ai indiquée ci-dessus, on vit, du IS'' corps, dégringoler, comme une avalanche, du haut du bois de la Garenne, une masse d'hommes, de chevaux et de voitures d'artillerie, s'abattant pêle-mêle, confondus ensemble, dans le fond de la cuvette que je viens de signaler. De cette cuvette, les hommes, comme affolés, coururent, vers les fossés de la place de Sedan, pour chercher à pénétrer dans la forteresse. Toute cette masse, qui était venue tomber ainsi sur le dos des troupes du 12^ corps, composait une fraction assez considérable du 7° corps qui, ayant été rejetée par l'ennemi de la position qu'elle occupait, avait cru trouver un refuge en arrière de cette position. Aussitôt arrivées près des fossés de l'enceinte de Sedan, ces troupes avaient jugé que ces fossés étaient

le seul refuge qui fût à leur portée. Un assez grand nombre de soldats s'y précipitèrent, et ils gagnèrent la porte de la place qui était la plus voisine d'eux, et c'est dans le moment où ils s'y présentaient déjà en grand nombre, que j'y courus moi-même. Dans la crainte où j'étais que les soldats du 12^ corps ne suivissent bientôt l'exemple de ceux du T% j'ordonnai au poste de garde nationale, qui gardait la porte, de la tenir fermée et de lever le pont-levis. 11 fallait empêcher nos soldats, s'il était possible, de se réfugier dans l'intérieur de la forteresse ; car si l'armée française devait succomber, il n'y avait plus rien à désirer pour elle, sinon que ce fût en rase campagne, et pas autrement.

Pendant que les incidents que je viens de raconter se passaient, entre le bois de la Garenne et le 12° corps, puis à l'entrée de la place de Sedan, le général Ducrot qui avait rejoint ses troupes vers le calvaire d'Illy, essaya d'arrêter l'élan des corps prussiens qui, après s'être développés dans l'intervalle qui sépare le village de Floing de celui de Fleigneux, s'avançaient résolument pour attaquer la position qui était encore occupée par la partie la plus considérable des troupes du 7" corps (général Douai), et par celles du l*"'. Il était alors de 2 heures et demie à 3 heures.

Le général donna l'ordre au général Margueritte de faire charger les régiments de sa division de

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cavalerie par échelons sur les bataillons prussiens. Son intention était de faire charger également ensuite les régiments de la division de Fénelon.

Bien que le général Margueritte ne fût point directement sous les ordres du général Ducrot, puisque ses troupes formaient une division de cavalerie indépendante, il n'hésita pas un seul instant à obtempérer aux ordres qui lui étaient tlonnés.

Mais dans le moment même où, se préparant à les mettre à exécution, le général reconnaissait le terrain qu'il avait en avant du front de ses régiments, il tomba frappé mortellement par uni^ balle.

La charge fut exécutée cependant, et, depuis 1870, la légende veut qu'elle ait été commandée ])ar le colonel de Gallifîet.

J'ai cru, d'abord, avoir trouvé l'explication de cette légende dans ce fait que le général Ducrot aurait fait exécuter à la division Margueritte deux cliarges, et non pas une seule, la première commandée et conduite parle colonel de Bauffremonl. la seconde par le colonel de Gallilfet, indûment chargé par lui de la commander. Mais, plus tard, des renseignements très précis m'ont fait acquérir la conviction que la division Margueritte n'a exécuté qu'une seule charge. Voici comment les choses se seraient passées :

Quand le général Ducrot, entre deux et trois heures après midi, vit l'état de confusion dans lequel l'armée française se trouvait déjà, il obéit à l'inspiration soudaine de faire charger la division Marguèritte dont les régiments étaient tout près de lui. Il ne tint pas compte, et l'on ne saurait lui en faire un reproche, de cette circonstance que cette division, étant indépendante et par conséquent à la disposition du général en chef seul, il n'avait point qualité pour lui donner lui-même l'ordre de charger. Il ne considéra qu'une seule chose, le grand service que cette division pouvait rendre à l'armée, en se précipitant sur les bataillons allemands, développés devant elle dans la plaine de Floing.

Mais dans le moment où il prit la détermination de la faire agir, le général n'ignorait pas que le général Marguèritte avait été, peu auparavant, mortellement blessé, et que le général Tilliard, le seul général de brigade que son grade aurait pu appeler à lui succéder dans le commandement, avait été tué dans la matinée. Il savait aussi que le colonel Clicquot, le plus ancien des colonels de la division, avait été tué également, et qu'alors c'était au colonel de Bauffremont, le plus ancien des autres colonels, qu'appartenait le droit de prendre le commandement laissé vacant par les généraux Marguèritte et Tilliard. On a écrit, après la guerre, que le colonel de Galliffet avait pu exercer ce com-

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