‹ Guerre de 1870, Bazeilles-SedanChapitre 16 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Ainsi que je l'avais prévu, l'Empereur n'avait pas accepté la démission du général de Wimpffen. Il s'était borné à inviter le général à se rendre près du général en chef des armées allemandes, en vue d'obtenir de celui-ci les conditions les moins défavorables pour l'armée française, vaincue la veille. 11 avait décidé que, de son côté, il se rendrait, dans le même but, près du roi de Prusse. Déjà, il avait chargé un de ses aides de camp de porter au roi une lettre dans laquelle il demandait à celui-ci une entrevue, et lui faisait connaître qu'ayant été vaincu la veille, il remettait son épée entre ses mains.

L'Empereur, le 2 septembre, partit de Sedan, avec sa maison militaire, et se rendit à l'entrevue que le roi Guillaume lui avait assignée. Sur son passage, dans les rues de la ville, tous les fronts étaient empreints d'une profonde tristesse ; ils se découvrirent, et aucun de nos soldats ne manqua

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au respect qui était dû au souverain malheureux.

Avant de quitter la place pour se diriger vers le quartier général de l'armée prussienne, le général de Wimplïen voulut réunir tous les généraux de l'armée française dans une conférence, afin de pouvoir discuter, avec eux, la question de savoir s'il était ou non possible de poursuivre la lutte, en défendant la forteresse où les troupes étaient enfermées. Dans cette conférence, il s'adressa spécialement aux généraux commandant l'artillerie et le génie de l'armée, les généraux Forgeot et Dejean, leur demandant quels étaient les moyens matériels qu'ils pouvaient encore mettre à la disposition des troupes, si l'on voulait soutenir un siège. Le général Forgeot lui déclara que l'armement de la place de Sedan, tel qu'il avait été préparé avant la guerre, était absolument insuffisant, parce qu'il ne comportait rien comme approvisionnements en munitions de guerre; que, d'autre part, les munitions d'artillerie de l'armée étaient entièrement épuisées, et qu'en conséquence son opinion était que la forteresse ne pouvait soutenir un siège < Le général Dejean se prononça dans le sens delà même opinion.

Le général Ducasse, qui commandait le génie du 12° corps, objecta que son cœur de soldat se révoltait à la -pensée que l'armée en était réduite à ne pouvoir se défendre i)lus longtemps; il invoqua le souvenii' de la défense de

Gênes par Masséna. Le général Pelle et le général Garrey de Bellemare appuyèrent le général Diicasse. Plusieurs généraux leur firent remarquer que l'armée, qui avait défendu Gênes, n'était en rien comparable avec celle qui était enfermée dans Sedan : la première avait, devant Gênes, entre elle et l'ennemi qui l'assiégeait, une vaste étendue de terrain sur laquelle elle avait la liberté de ses mouvements ; en outre, elle ne manquait pas de munitions, tandis qu'il en était tout autrement pour les troupes que l'on voudrait employer à la défense de Sedan.

Les généraux Ducasse, Pelle et Garrey de Bellemare furent invités par leurs collègues à proposer les moyens qu'ils pouvaient imaginer, pour qu'on pût soutenir un siège. Ils restèrent muets.

Un général fit le plus triste tableau de l'aspect que présentait l'armée dans les rues de Sedan, où les soldats de toutes armes, confondus entre eux, ne pouvaient circuler qu'avec la plus grande difficulté, serrés qu'ils étaient les uns contre les autres. Il fit remarquer que, si quelques troupes en assez bon ordre avaient pu être disposées sur les remparts, les autres, qui formaient une cohue indescriptible, non seulement ne pourraient être utilisées dans la défense de la place, mais qu'elles paralyseraient celle-ci, à supposer qu'on eût les munitions nécessaires pour l'entreprendre.

Le général de Wimpffen déclara alors que la

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place de Sedan ne pouvait être défendue. Il leva la séance, en annonçant aux généraux présents qu'il allait se rendre au grand quartier général de l'armée prussienne, pour chen^her à obtenir les conditions les moins mauvaises pour notre armée.

Le lendemain matin, à huit heures, le général convoqua de nouveau tous les généraux pour les faire assister au conseil de guerre qu'il devait présider. Trente à trente-deux généraux se trouvèrent présents à ce conseil de guerre, tandis que la veille dix-neuf ou vingt seulement avaient assisté à la conférence.

La séance ayant été ouverte, le général de Wimpfîen, en proie à la plus vive émotion, les larmes aux yeux et la parole entrecoupée par des sanglots, fit au conseil les déclarations suivantes que je vais reproduire aussi fidèlement que la mémoire peut me les rappeler :

« — Par l'ordre de l'Empereur, je me suis rendu. la nuit dernière, près du général en chef de l'armée prussienne, en vue d'obtenir de lui les meilleures conditions possibles pour notre armée. J'ai représenté au général de Moltke et à M. de Bismarck qui assistait à l'entrevue le désespoir que j'éprouvais de m'être vu dans la dure obligation de prendre le commandement en chef de l'armée française, au moment même où je ne faisais qu'arriver à celte armée. N'était-il pas bien cruel pour moi, leur ai-je dit. que l'on fût allé me chercher au fond de l'Algérie

LA ( APITULATION I()l

pour m'imposer cette obligation? Je les ai priés de vouloir bien me tenir compte de ma situation personnelle et des difficultés que j'avais rencontrées dans l'exercice do mon commandement, pour ne point user d'une trop grande rigueur envers l'armée française. Je leur ai demandé instamment que cette armée, après engagement pris par moi qu'elle ne servirait plus contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre, fût autorisée à se retirer à l'intérieur de la France, pour y être internée sur tel point du territoire qu'ils voudraient indiquer, ou bien qu'ils consentissent à ce qu'elle fût transportée en Algérie. Je les ai suppliés de vouloir bien, en raison de la valeur avec laquelle elle avait combattu la veille, ne point se montrer trop cruels envers elle. Enfin, j'ai terminé, en faisant remarquer au général de Moltke et à M. de Bismarck, que l'Empereur était sorti de Sedan pour aller trouver le roi Guillaume qui avait consenti à le recevoir, et que, de l'entrevue des deux souverains, il était à espérer qu'il résulterait quelque détermination donnant satisfaction aux intérêts réciproques des deux nations belligérantes.

» Je suis navré des communications que j'ai à vous faire sur ce qui m'a été répondu par les chefs de l'armée allemande.

» Dans la situation où se trouve on ce moment l'armée française, m'ont dit ceux-ci, nous ne pouvons consontir qu'à une soulo rliose, c'esf

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que celle-ci se constitue prisonnière de guerre, qu'elle nous remette ses armes, son matériel et ses caisses militaires. L'état de votre armée nous est connu aussi bien que vous le connaissez vous-même. Vos troupes n'ont plus de munitions de guerre ; elles vont nécessairement manquer de vivres; elles sont entassées dans Sedan, sans qu'elles puissent essayer ni d'en sortir ni de défendre la forteresse. Vous pouvez constater de vos propres yeux que déjà les batteries si nombreuses de notre artillerie sont en position tout autour de Sedan, prêtes à ouvrir sur la place leurs feux convergents, pour anéantir en même temps et votre armée et la population de la ville. Voudriez-vous sacrifier inutilement cette population, en sacrifiant ce qui vous reste de vos soldats?

» Toutefois, pour reconnaître, comme vous le demandez, la valeur de l'armée française que nous venons de combattre, nous pouvons consentir à ce que vos officiers conservent leurs armes personnelles.

» Comme atténuation même aux conditions rigoureuses que nous vous imposons, nous permettrons à ceux de vos officiers qui prendront, par écrit et sur l'honneur, l'engagement de ne plus servir d'ici à la fin de la guerre, de se rendre librement dans leurs foyers. Quant aux propositions que vous nous apportez, l'Allemagne nous désapprouverait

hautement si nous les acceptions. Nous attendrons jusqu'à demain, à dix heures du matin, que vous nous ayez fait connaître si vous vous soumettez aux conditions que nous faisons à votre armée. Si, à cette heure, nous n'avons pas reçu votre adhésion, le feu de nos batteries sera ouvert sur Sedan. C'est alors sur vous que retombera la responsabilité de la destruction qui en sera la conséquence. »

Le général de Wimptïen avait fini déparier. Les généraux l'avaient écouté, dans un morne silence et le désespoir dans l'àme. Ce qu'il leur fallait conclure des tristes communications que le général en chef venait de leur faire, c'est qu'au lieu des conditions honorables que celui-ci avait réclamées pour son armée vaincue, les chefs de l'armée allemande entendaient appliquer à leurs ennemis les plus dures qui aient jamais été inscrites dans le code des lois de la guerre. Les généraux français pouvaient, à vrai dire, se demander, avec stupéfaction, comment il était possible que le général de Wimpffen eût pu s'imaginer un instant qu'en plaidant, près du général de Moltke et de M. de Bismarck, les circonstances atténuantes d'une faute qu'on pouvait lui imputer pour n'avoir pas su, comme il avait affirmé qu'il le ferait, jeter l'armée prussienne dans la Meuse, il obtiendrait qu'ils se montreraient moins durs à l'égard de l'armée qu'ils avaient jetée, eux, vaincue et emprisonnée«

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dans Sedan. Quello idée le général de WimpfTen avait-il donc pu se l'aire de la générosité de ces deux hommes? Autant eût valu, pour le général de N^'impfTen , demander aux deux grands chefs de l'armée allemande de renier tout leur passé.

A entendre pourtant le général de WimplTen, le général de Moltke et M. de Bismarck avaient voulu faire preuve de magnanimité, grande magnanimité, en effet, quand ils avaient déclaré qu'ils consentiraient à ce que les officiers français se retirassent librement dans leurs foyers, après s'être engagés à ne plus servir contre l'Allemagne. Et quand il avait notifié cette disposition aux généraux réunis autour de lui, le général de ^^'impf^'en n'avait pas prononcé un seul mot qui donnât à penser que son cœur de soldat s'était révolté à la pensée de la proposition qu'il s'agissait de faire à nos officiers. Loin de la trouver lilessante pourceux-ci, le général, il l'avait confessé liii-nième, n'y avait vu autre chose qu'un adoucissement apporté aux lois rigoureuses que l'ennemi eutendait appliquer aux officiers qui se refuseraient à l'accepter.

A ce sujet, je crus devoir j)rendre la parole poiii' représenter au général en chef que, si la capitulation était inévitable, il lui était impossible de laisser introduire, dans le protocole qui la consacrerait, une clause autorisant nos officiers à prendre l'rngagr'mpnt dont il avait donné la formule.

« On ne trouvera pas dans toute l'armée, luidisje, un seul officier qui se montre assez oublieux de ses devoirs envers le pays et de son honneur pour signer l'engagement dont il s'agit. A la guerre, la fortune est changeante, qui sait si les vaincus qui seront prisonniers de guerre demain, ne pourront pas, avant que la guerre soit terminée, reprendre les armes et servir encore la patrie? D'ailleurs si nos soldats doivent être prisonniers, est-ce que leurs officiers pourraient, sans se déshonorer, ne pas partager leur sort? »

Le général Dejean, commandant on chef le génie de l'armée, appuya mes paroles; il rappela au général de Wimpfîen que ce que je venais de dire était écrit dans nos règlements militaires ; il fit remarquer que la conduite des officiers, placés dans les circonstances où l'on se trouvait, était toute tracée dans un article du règlement sur le service en campagne, qui stipulait que l'officier, commandant une troupe faite prisonnière de guerre, avait pour devoir strict de partager le sort de ses soldats. Le général de Wimpfîen ne fit aucune objection ; il se borna à répéter ce qu'il avait déclaré précédemment, à savoir qu'en ne repoussant pas la concession faite par le général en chef de l'armée allemande, il avait été mû uniquement par son désir d'atténuer, autant que possible, ce qu'il y avait d'affreux dans la situation de nos officiers.

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' On en était là do la disniission, au sein du conseil de guerre, et il était neuf heures, quand un oolonel de l'état-major prussien se présenta, demandant, au nom du général de Moltke, à voir le général en chef de l'armée française. Le général de AVimpffen donna l'ordre de l'introduire dans la pièce, où le conseil de guerre était en séance. -r- Par ordre de notre général en chef, lui dit le colonel, je suis envoyé près devons pour vous exposer qu'il y a extrême urgence à ce que vous lui fassiez connaître vos résolutions. Je suis chargé de vous rappeler que c'est à dix heures précises que l'artillerie de notre armée doit ouvrir le feu sur Sedan, si d'ici là vous n'avez pas notifié votre décision. Il est neuf heures, c'est à peine si j'aurai le temps de la porter à notre grand quartier général, au cas où vous voudriez me la remettre.

— A l'heure qu'il est, répondit le général de WimpfTen, l'Empereur Napoléon a dû voir le roi Guillaume.Mais j'ignore encore le résultat de l'entrevue qui a eu lieu entre les deux souverains. Je désirerais qu'il me fût possible de le savoir, avant de rien décider.

— L'entrevue dont vous parlez, reprit le colonel, ne peut en aucune façon arrêter l'action militaire des deux armées ; ce sont les généraux en chef .seuls qui ont les pouvoirs nécessaires pour la continuer ou pour y mettre fin.

Comme le colloque se prolongeait et que l'officier prussien se montrait de plus en plus impatient de rejoindre le quartier général de l'armée prussienne, je me permis de faire remarquer au général de Wimpffen que discuter plus longtemps était d'autantplus oiseux et intempestif que l'envoyé du général de Moltke avait été uniquement chargé du soin de lui donner communication de la déclaration qu'il venait de lui faire, et que dès lors sa mission était remplie. « Le mieux, lui dis-je, ce serait que tu te rendisses sur-le-champ près du général de Moltke ; tu pourrais alors discuter avec lui, pour défendre les intérêts de notre armée. »

Le général de Wimpffen se rendit à mon avis ; il passa dans une pièce voisine pour mettre ses épaulettes sur sa tunique et prendre son épée, dans le hut d'aller avec le colonel prussien trouver le général en chef de l'armée prussienne et M. de Bismarck.

Pendant les quelques minutes que le général fit attendre le colonel, je pus ahorder celui-ci et échanger avec lui quelques paroles.

— Voudriez- vous bien m'expliquer, lui dis-je. comment il s'est fait que, dans la journée d'hier, j'aie si peu vu, devant moi, l'infanterie de votre armée? Ce n'est qu'à Bazeilles que l'infanterie bavaroise s'est mise à portée de nos fusils.

— La raison en est bien simple, répondit le colonel; dès nos premiers engagements avec l'ar-

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niée française, nous avions reconnu la grande supériorité de votre fusil sur le nôtre; mais, par contre , nous avions constaté que notre canon était de beaucoup supérieur aux canons français, sous le double rapport de la portée et de la précision, et tout aussitôt notre état-major avait donné, dans toute notre armée, aux commandants des troupes, Tordre d'éviter, autant que possible, d'engager leur infanterie contre la vôtre et de combattre celle-ci principalement par des feux d'artillerie.

A l'instant où le général de Wimpffen reparut, je lui demandai de vouloir bien ordonner que l'on rédigeât immédiatement un procès-verbal de la séance du conseil de guerre qui venait d'avoir lieu. Le général m'invitaà l'établir moi-même, en m'adjoignant, comme collaborateurs, le général Faure, son chef d'état-major général, et le général Ducrot.

Les généraux présents agitèrent un instant la question de savoir si le procès-verbal, dont il s'agissait, serait ou non revêtu de leurs signatures. Ils décidèrent que, s'en rapportant à ce que feraient ceux de leurs camarades qui avaient été chargés par le général de Wimpiîen d'en arrêter les termes, il leur paraissait suffisant que le document fût signé, au nom de tous, par les commandants de corps d'armée.

Le procès-verbal fut rédigé comme il vient d'être dit, et quand il eut été arrêté, le général Faure se chargea de le soumettre à l'approbation du général

de Wimpffen, aussitôt qu'il le reverrait. Les généraux convinrent entre eux qu'ils demeureraient en permanence à la résidence du général en chef, jusqu'à ce que celui-ci fût revenu du quartier général de l'armée prussienne.

Le général de Wimpffen rentra à son quartier général de Sedan vers deux heures, ayant signé le protocole de capitulation qu'on avait exigé de lui. Il en notifia les clauses principales à ses généraux. Elles disposaient que l'armée française, constituée prisonnière de guerre, remettrait immédiatement aux autorités prussiennes tout son armement et ses caisses militaires. Elles stipulaient en outre que les officiers français qui consentiraient à prendre par écrit et sur leur honneur l'engagement de ne plus servir pendant la durée de la guerre seraient autorisés à rentrer librement dans leurs foyers. Cette dernière clause était celle contre laquelle les généraux français avaient énergiquement protesté devant le général de Wimpffen, et qu'aux termes de nos règlements français il n'avait pas le droit d'accepter.

En donnant connaissance des dispositions formulées dans le protocole, le général en chef s'était abstenu de donner lecture du protocole luimême. J'exprimai le désir que j'avais qu'une copie m'en fût remise par lui. Il me promit de m'en envoyer une, mais il ne me la fit pas parvenir.

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Aussitôt après la communication qui venait de leur être faite, les généraux français se séparèrent, et comme je venais de quitter le général de Wimpffen, les généraux qui appartenaient au 42" corps d'armée, à l'exception de deux ou trois, vinrent me prier de leur dire ce que je pensais de la clause de capitulation qui permettait aux officiers de rentrer dans leurs foyers aux conditions imposées par les Allemands.

— Pourquoi m'interroger à cet égard? leur répondis-je; est-ce donc que vous ne m'avez pas entendu, quand j'en ai parlé en séance du conseil de guerre? Si cependant vous voulez savoir ce que je ferai, pour mon compte per sonnel, de la clause dont il s'agit, je puis vous déclarer que, fait prisonnier avec nos soldats, je suivrai nos soldats en captivité, comme notre règlement le veut ; je partagerai leur sort.

Tous les généraux qui m'écoutaient me donnèrent alors leur parole qu'ils conformeraient leur conduite à la mienne.

Pendant les quelques minutes que cet entretien avait duré, il s'était passé tout près de moi une scène vraiment navrante. Le général de B..., que je n'avais pas vu parmi les généraux dont je viens de parler, avait désiré adresser quelques paroles d'adieu aux officiers des deux régiments de sa brigade, et à cet effet il les avait réunis autour de lui. Mais à peine avait-il prononcé

quelques mots, que l'un des colonels de ces régiments, lui coupant la parole, l'avait apostrophé tout aussitôt:

— Vous voulez nous faire vos adieux? s'était-il écrié; est-ce que nous vous connaissons? Depuis que nous avons été mis sous votre commandement, vous n'avez pas vu une seule fois vos régiments; vous ne vous êtes jamais enquis de leurs besoins ; vous n'avez jamais rien fait pour eux, etc.

Le général de Fénelon avait pu fort heureusement intervenir et arrêter le colonel, en le rappelant au respect qu'il devait à son général de brigade. Tous les officiers présents étaient stupéfaits.

Si triste qu'il puisse être d'avoir à raconter un pareil acte d'indiscipline, commis par un colonel envers son général, j'ai cru que je ne devais pas le laisser dans l'oubli.

Il est bon que nos jeunes officiers, je parle de ceux qui viendront à me lire, le méditent et se persuadent que, si dans la victoire le soldat grandit sa gloire par une discipline toujours exacte, cette discipline l'honore encore plus dans les jours de malheur où la fortune des armes s'est tournée contre lui.

Dans la soirée du l*"' septembre, aussitôt après la fin de la bataille, j'avais invité les généraux du 12'' corps h m'adresser, le plus tôt possible, leurs

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rapports sur les événements de la journée. Dès que j'eus reçu ces rapports, je les résumai, dans un rapport général, à la fin duquel je signalai les officiers et les soldats dignes d'être récompensés, comme s'étant particulièrement distingués pendant la bataille de la veille et dans le combat de Mouzon. J'adressai mon travail au général de Wimpffen en le priant de vouloir bien le transmettre au ministre de la guerre. Je n'ignorais pas, hélas ! que les propositions que j'avais faites, en faveur des héros et des mutilés de Sedan, avaient peu de chances d'être accueillies favorablement et d'être suivies d'efîet. J'étais convaincu qu'à Paris, on se montrerait peu disposé à accorder des faveurs à des soldats ayant appartenu à une armée qui avait eu le malheur d'être vaincue. Mais j'espérais que, si on ne récompensait pas par des décorations ceux que j'avais signalés comme les ayant bien méritées, on écrirait tout au moins sur leurs états de services, au ministère de la guerre, la mention des propositions dont ils étaient l'objet, et que cette mention pourrait leur être utile dans l'avenir.

Ce que devint mon rapport, je n'ai jamais pu le savoir.

A ma rentrée de captivité, le chefs de bureau du ministère de la guerre voulurent bien, sur ma demande, le faire rechercher dans leurs archives. On ne l'y trouva point. Je chis en con-

dure que le général Wimpffen ne l'avait pas fait parvenir au ministre. Peut-être avait-il trouvé que le récit que j'avais fait, dans cette pièce, des événements de la journée du 1'^'' septembre n'était point absolument tel qu'il l'aurait voulu.

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