CHAPITRE VII
Dans l'après-midi du 2 septembre, entre trois et quatre heures, l'état-major général de l'armée me fit connaître que, comme conséquence de la capitulation, l'autorité allemande avait arrêté que l'armée française, prisonnière de guerre, déposerait sur-le-champ ses armes entre ses mains, et que, le lendemain, elle serait dirigée, sous escorte, de Sedan sur la presqu'île d'Yges qu'une boucle de la Meuse forme en aval de la place. C'était dans cette presqu'île que l'armée devait attendre que l'état-major prussien eût arrêté les dispositions nécessaires pour l'acheminer, par détachements, sur les forteresses de l'intérieur de l'Allemagne.
Le 3 septembre, à trois heures de l'après-midi^ et en exécution des ordres que j'avais reçus, je me mis en tête des prisonniers du 12° corps d'armée^ pour me rendre avec eux dans la presqu'île;
17(3 LE 14'"" CORPS d'aumée en 1870
Cuiume je passais à la hauteurdc la rue de la Sous- Préfecture, je vis tout à coup, ô surprise! le général de Wimpffen se jeter à la bride de mon cheval, pour me faire ses adieux et m'adresser quelques paroles cordiales que j'étais loin d'attendre de lui. r — Je suis bienheureux de te rencontrer, me ditil, pour te déclarer, avant que nous nous séparions l'un de l'autre, que jamais je n'oublierai ce que je t'ai vu faire à la tète de tes troupes.
— Tu ne viens donc pas là où je vais ? lui répondis-je.
— ■ Non, reprit-il, sur la demande que j'en ai faite, j'ai reçu l'autorisation de me rendre librement à Stuttgard où se trouvent des membres de ma famille.
— Ah! tu vas à Stuttgard, lui répondis-je, tu ne restes pas avec l'armée! Eh bien! je te souhaite bon voyage.
I']t sur ce dernier mol, je m'éloignai du général, et poursuivis mou chemin.
11 n'y a ((ue 5 kilomètres de Sedan à la j)res- (.{u'île d'Yges. Il me fallut plus de trois iieures pour franchir cette distance, parce qu'il y avait un grand désordre parmi les soldats prisonniers qui l'encombraient. Pour expliquer ce désordre, il faut que je dise que, dans ^^a commisération pour nos soldats, la bonne population de Sedan leur avait ouvert toutes grandes les jiortes de ses caves, et que lie.niconp en avaient abusé jusqu'à
perdre complètement la raison. Leur exaltation était devenue si grande, que je me demandai avec inquiétude si, une fois arrivés dans la presqu'île où ils allaient être enfermés, ils ne se livreraient pas aussitôt à tous les excès possibles, soit envers les habitants, soit envers leurs officiers qu'ils avaient déjà si peu respectés à Sedan. Ne se porteraient-ils pas à des sévices sur leurs chefs, à présent qu'ils ne devaient plus obéissance qu'aux officiers allemands ? Car c'est ainsi qu'il en avait été décidé par le général en chef de l'armée prussienne.
Fort heureusement les craintes que j'avais éprouvées ne se justifièrent pas. Ceux que le vin avait surexcités se calmèrent bientôt, au contact du sol humide et froid sur lequel ils eurent à passer la nuit. Cette [nuit se passa sans être troublée par aucun incident fâcheux ; elle fut horrible pour nos malheureux soldats, forcés de reposer leurs membres sur un sol que la pluie avait profondément détrempé, et sans abris d'aucune espèce qui pût les garantir contre l'humidité et le froid. Mieux partagés qu'eux, les officiers de mon état-major et moi, nous avions pu au moins nous faire un lit de nos manteaux ; le lendemain matin , je pus m'installer chez le maire d'Yges, qui avait mis un lit à ma disposition; mes officiers firent leur chambre à coucher d'une des pièces de son haljitation, après y avoir fait jeter
178 LE là""" CORPS d'armée en 1870
quelques bottes de paille. C'est là que nous devions désormais vivre ensemble de l'existence matérielle et surtout de l'existence morale la plus misérable qui se puisse imaginer.
Régulièrement, je n'avais plus qualité pour exercer la moindre autorité sur les soldats qui, jusqu'au 3 septembre, s'étaient trouvés sous mon commandement. C'était cependant un devoir pour moi de chercher par tous les moyens possibles à subvenir à leurs besoins. Je m'adressai aux chefs de corps; je fis appel à leur sollicitude pour leurs hommes. J'invitai chacun d'eux à désigner un de ses officiers qui, muni d'une commission spéciale revêtue de la signature du général Gresley, mon clief d'état-major, serait chargé de requérir, près des habitants de la presqu'île , et par bons payables après la guerre, les denrées nécessaires pour assurer la subsistance, le chauffage et le couchag-e des prisonniers appartenant au 12^ corps. Je dois dire, pour rendre justice aux officiers dont il s'agit, qu'ils s'acquittèrent avec un dévouement inépuisable de la mission que je leur confiai. Grâce à l'intellig-ence qu'ils y apportèrent, grâce aussi à leur fermeté, les réquisitions et les distributions purent être faites, avec régularité et sans gaspillage, et durant quelques jours, nos malheureux soldats virent leurs besoins assurés.
Mais, pondant ces quel({Uos jours, il était facile
de prévoir que les ressources des habitant allaient être bien vite épuisées.
Qu'adviendrait-il ensuite, si les Prussiens obligeaient les prisonniers à stationner de longs jours dans le camp où ils les avaient enfermés? On s'en fera peut-être une légère idée, quand j'aurai fait une description sommaire de ce camp, que les soldats appelèrent bientôt le « Camp de la misère » , en raison des souffrances qu'ils eurent à y subir, nom qu'il devrait à tout jamais conserver dans l'histoire.
La presqu'île d'Yges est circonscrite par un parallélogramme à angles arrondis, dont trois des côtés sont formés par la Meuse, et le quatrième par un canal sur lequel se trouve le hameau de Glaire, près du village de Villette. La Meuse a une largeur de 12 à 15 mètres sur 2 à 3 de profondeur, et ses bords sont escarpés ; le canal est assez large et assez profond pour répondre aux besoins de la batellerie. Dans sa plus grande dimension, le parallélogramme mesure quatre kilomètres environ, dans sa largeur moyenne, quinze cents mètres. L'entrée de la presqu'île est au hameau de Glaire, et c'est par là seulement qu'on peut y pénétrer. Elle est située près de Torcy, l'un des faubourgs de Sedan, et forme sur le canal un étroit défilé d'une .dizaine de mètres de largeur tout au plus.
En établissant un poste de surveillance à cette
IcSO LE 1:2'"" COUPS d'aumée en 1S7U
entrée, l'élat-majur prussien s'élait donné la cer litude que de ce eùté les prisonniers français ne pourraient s'évader. La superficie de la presqu'île était plus grande qu'il ne fallait pour que les survivants de Tarméo française, après la bo taille du 1*^'" septembre, y fussent campés, sans y être trop serrés les uns contre les autres. Mais, comme les officiers prussiens avaient supposé que nos soldats essaieraient de leur échapper en traversant la Meuse à la nage, ils les avaient parqués dans une enceinte rétrécie laissant entre elle et la rivière une zone de terrain assez large, et tout autour de cette enceinte un cordon de sentinelles, à deux pas l'une de l'autre, avait été disposé par eux avec ordre de faire feu sur tout prisonnier qui ferait mine de vouloir la franchir.
Le petit village d'Yges se trouvait en entier dans la i)orlion du terrain occupée par l'armée française. 11 ne compte que peu d'habitations, et, conséquemment, sa population était trop peu importante pjur qu'elle put fournir des abris à nos soldats. Les denrées alimentaires y étaient quasi insignifiantes; la paille et le bois, très rares. Le manque de paille était une chose déplorable , puisqu'il devait en résulter pour les prisonniers l'obligation de coucher sur un sol, qui humide de sa nature, étant de tous cotés près (le la Me.se, venait d'être détrempé par des pliiii^s récentes. Le manque de hois. c'était très
LE CAMP DE LA MISÈBE. A YGES 181
malheureux encore, car outre que l'on ne pouvait alors songer à des feux de bivouac qui eussent pourtant été si nécessaires, on allait peut-être bientôt se trouver dans l'impossibilité de se procurer le combustible nécessaire à la cuisson des aliments.
Pour cette cuisson elle-même, les ustensiles étaient en trop petite quantité, car beaucoup de nos soldats, avant leur sortie de Sedan, s'étaient débarrassés de ceux qu'ils portaient sur eux, et il ne fallait pas compter que les habitants d'Yges pourraient leur en prêter un nombre suffisant.
Disons aussi que l'armée prisonnière avait traîné à sa suite et conduit, dans la presqu'île d'Yges, une quantité considérable de chevaux; l'état-major prussien s'étant peu soucié de les lui enlever, soit parce que ces chevaux ne lui étaient point nécessaires, soit parce qu'il avait voulu s'éviter les frais de leur subsistance. Qu'allait-il advenir pour ces nombreux chevaux? Les habitants d'Yges ne pouvaient les nourrir; en fait de fourrages, ils n'avaient dans leurs greniers que ce qui leur était absolument indispensable pour les quelques têtes de bétail qu'on consentirait à leur laisser.
L'eau potable enfin allait manquer bien vite; car, il y avait très peu de puits dans le village, et en très peu de jours, ces puits seraient épuisés, et bientôt on no pourrait plus en retirer que de
182 LE là""* CORPS d'armée en 1870
l'oan bourbeuse. Il faudrait alors recourir à Veau de la Meuse, avec l'autorisation et sous la surveillance des Prussiens; mais quelle eau, quand on savait qu'en amont de la presqu'île, le lit de la rivière était partout rempli des dépouilles de chevaux qu'on y avait jetés après la bataille de Sedan ! Ne serait-on pas forcé aussi d'y jeter les animaux qui allaient succomber d'inanition dans l'intérieur du camp, parce qu'on manquait d'outils pour les enfouir?
Telle était la physionomie de la presqu'île d'Yges, et telle était aussi la perspective que pouvaient envisager les prisonniers français, dès le lendemain du jour où ils y furent campés par les Prussiens.
La situation devint en effet lamentable dès les journées du 6 et du 7 septembre. Combien je regrette de n'avoir pu retrouver, dans mes papiers, les pages sur lequelles j'avais, pendant mon séjour à Yges, écrit, heure par heure, les incidents de chaque journée. Mieux que tout ce que je pourrais en dire aujourd'hui, ces pages feraient connaître ce que le Camp de la misère fut pour nos trop malheureux soldats. On y verrait que, dans certains jours, leurs privations y devinrent telles, qu'on les vit se jeter en bandes sur les rares habitations d'Yges, pour arracher de force les bois de charpente et le chaume des toitures. A un certain moment, le pillage et la violence furent
LE CAMP DE LA MISÈBE, A YGES 183
poussés à ce point que, pour garantir l'habitation du maire où je logeais, plusieurs officiers, mon officier d'ordonnance entre autres, se virent forcés de monter la faction, sabre au poing, pour en éloigner les pillards; on les éloignait, et pourtant avait-on le droit de juger sévèrement leur conduite, quand ces pauvres gens n'avaient ni paille pour se coucher, ni bois pour faire leur misérable soupe !
Dès le 5 septembre, le peu de biscuit qu'on avait distribué aux soldats, avant qu'ils quittassent Sedan, était consommé. De tout ce que les habitants avaient pu leur livrer en viande, en mettant à leur disposition la presque totalité de leurs bestiaux, il ne restait rien ou à, peu près rien. Il fallut recourir à la viande de cheval, et alors, dans tout l'intérieur du camp, ce fut bientôt un spectacle affreux que celui d'une quantité d'hommes se ruant, à l'envi les uns des autres, sur les chevaux tombés d'inanition ou sur ceux qu'ils abattaient pour les dépouiller et en arracher quelque morceau.
Jnsque-là, incurie ou cruauté inqualifiable! les autorités allemandes n'avaient rien fait pour que l'armée française, prisonnière, ne fût point réduite à de pareilles extrémités; elles n'avaient point songé à prendre des dispositions pour qu'elle ne pérît point sous le coup de la famine.
Je me décidai, le 6 septembre, à m'adresser au
184 LE là"»" CORPS d'armée en 1870
général prussien Bernard! qui commandait à Sedan, pour lui exposer la situation déplorable des soldats au camp d'Yges, en faisant appel à son humanité, et le priant de vouloir bien leur assurer des vivres, si leur séjour dans ce camp devait se prolonger.
Je dois ici rendre au général Bernardi cette justice qu'aussitôt après avoir reçu ma prière, il me fit savoir qu'il allait sur-le-champ réunir ce qu'il pourrait en vivres-pain et en viande, et le faire transporter à Yges, pour être distribué aux prisonniers. Et en effet, le lendemain, dans la matinée, un jeune officier bavarois vint m'informer qu'il amenait au camp un convoi de biscuit-pain et un certain nombre de têtes de bétail. Cet officier m'apprit en même temps que, par ordre du général Bernardi, il viendrait de nouveau chaque jour s'enquérir près de moi des besoins de nos soldats, afin que le général pût prendre les mesures nécessaires pour y satisfaire du mieux qu'il pourrait.
Grâce à l'envoi fait'parle général Bernardi, tous les prisonniers purent recevoir deux jours de vivres-pain, mais quant aux vivres-viande, il ne fut possible d'en donner qu'à un petit nombre d'entre eux, parce que le convoi ne comprenait qu'une trentaine de vaches sur pied.
Les jours suivants les distributions se firent régulièrement, seulement on dut réduire considéra-
blement la ration. Malgré la réduction, les soldats purent vivre ; c'était déjà beaucoup, et c'était au général Bernardi qu'ils devaient de voir ainsi leur existence assurée.
Dans les conversations fréquentes que j'eus l'occasion d'avoir avec le jeune officier allemand qui avait été mis par le général à ma disposition, je pus être informé des pertes que les troupes bavaroises avaient éprouvées les 31 août et l""" septembre devant Bazeilles. Elles avaient été énormes, me raconta cet officier ; le régiment auquel il appartenait avait principalement souffert; tous les officiers, à peu d'exceptions près, étaient tombés tués ou blessés sous les feux de notre infanterie.
C'est à la date du 6 septembre, si ma mémoire est fidèle, que les premiers détachements de prisonniers français furent dirigés du Camp delà misère sur les forteresses de l'Allemagne. Chaque détachement fut formé de onze à douze cents hommes, sous-officiers et soldats, placés sous la garde d'une escorte de soldats allemands. Quelques jours plus tard, l'état-major prussien composa des détachements dans lesquels des officiers figuraient seuls. — Les officiers généraux furent autorisés, par faveur spéciale, à se rendre librement à Pont-à- Mousson, pour s'y présenter à l'officier prussien, commandant la place, qui devait ensuite les faire transporter par chemin de fer et sous escorte sur des forteresses de l'Allemagne. Mais pour pouvoir
180 LE 12'"^ CORPS d'armée en 1870
se rendre librement à Pont-n-Monsson, il y avait obligation, pour chaque général prisonnier, de prendre, sur l'honneur et par écrit, l'engagement de ne pas abuser de la liberté qu'on lui laissait pour essayer de s'évader. Tous les généraux se résolurent à subir cette condition. Qu'eussent-ils gagné à refuser de s'y soumettre, sinon de se faire conduire à Pont-à-Mousson, sous une escorte de soldats prussiens?
Il m'eût été bien facile de quitter Yges le 7 ou le 8 septembre. Une simple demande, que j'aurais adressée au général Bernardi, eût suffi pour que je fusse autorisé à le faire. Je crus que je ne pouvais honorablement me mettre en route, pour Pont-à- Mousson, que lorsque j'aurais vu le dernier détachement de prisonniers quitter le camp, pour se rendre en Allemagne. J'avais pu jusque-là être de quelque utilité à nos soldats, en intervenant en leur faveur auprès de l'état-major prussien; ma tache ne devait être considérée comme achevée que lorsque je n'aurais plus rien à faire pour eux. Je ne m'éloignai donc d'Yges que le 11 septembre seulement.
Les dernières journées que je passai au Camp de la misère s'écoulèrent bien longues et bien tristes, comme on peut se l'imaginer.
J'ai dit que l'armée française avait amené avec elle, dans la presqu'île d'Yges, une quantité considérable de chevaux. Pendant deux ou trois jours,
ces pauvres chevaux, qu'on avait lâchés en liberté dans le camp, s'étaient jetés d'abord avec avidité sur le peu d'herbe qui recouvrait le sol. Mais bientôt après, quand ils eurent dévoré cette herbe jusqu'à la racine, ils s'étaient précipités sur tout ce qui, autour d'eux, avait quelque apparence de végétation, sur les quelques troncs d'arbres qui étaient à leur portée ; puis ils avaient dévoré jusqu'à leurs excréments, et enfin, quand tout cela leur avait manqué, ils s'étaient rués les uns sur les autres, pour s'arracher réciproquement et s'en faire une pâture, le crin de leurs queues et de leurs crinières. Les pauvres bêtes, affolées par la faim et d'autant plus surexcitées, que les unes étaient des juments françaises ou des chevaux hongres, et les autres d'origine algérienne, se livraient la nuit à des courses effrénées, et, à chaque instant, on entendait le cri lamentable de soldats renversés ou écrasés sur leur passage.
Non, de pareilles scènes d'horreur sont indescriptibles ; il faut les avoir eues sous les yeux pour s'en faire une idée exacte.
Dès le 7 déjà, les dépouilles d'un assez grand nombre de chevaux gisaient dans l'intérieur du camp, les unes provenant de chevaux morts d'inanition, les autres de chevaux abattus parles soldats qui manquaient de viande pour faire leur soupe. La décomposition de ces animaux, hâtée par des chaleurs excessives qui avaient tout à coup
1S8 LE l^â™" CORPS d'armée en 1870
succédé aux pluies des journées précédentes, et les émanation spestilentielles qu'ils répandaient dans l'air vinrent inquiéter sérieusement nos médecins.
J'eus de nouveau recours au général Bernardi,et, sur ma demande, il voulut bien m'envoyer une trentaine de pioches et autant de pelles avec lesquelles les prisonniers purent creuser de grandes fosses et recouvrir de terre les restes d'animaux qui infectaient la presqu'île. Peut-être est-ce à cela seul que le camp maudit dut de n'être pas envahi par le typhus.
Les dures épreuves que je viens d'énumérer ne furent pas les seules que durent subir, au camp d'Yges, les officiers comme les soldats français, avant leur départ pour l'Allemagne. Aux officiers en était réservée une dernière, la plus cruelle de toutes, je veux parler de l'obligation que leur imposa l'autorité allemande de remettre entre ses mains leurs armes personnelles. C'est, au camp d'Yges seulement, que j'appris que, nonobstant l'engagement pris par les chefs de l'armée allemande, dans la nuit du l"" au 2 septembre, devant le général de Wimpffen, engagement que celui-ci avait notifié à ses généraux, aucune clause n'avait été introduite dans le protocole de la capitulation, qui donnât aux officiers prisonniers la liberté de conserver leur sabre ou leur épée. Le général de Moltke avait, paraissait-il, fait fi de cet engagement, ou bien le général de WimplTen avait né-
LE CAMP DE LA MISÈRE, A YGES IcSD
gligé d'en réclamer la consécration dans un article spécial du protocole de capitulation.
Quand ils eurent connaissance du fait, la plupart de nos officiers brisèrent leurs armes et les mirent sous terre ; ils les firent ainsi disparaître, comme ils avaient fait le 2 septembre des drapeaux de leurs régiments, en les incinérant.
Pour mon propre compte, estimant que par la position que j'avais occupée dans l'armée, mon devoir était de respecter, si dures qu'elles fussent, les conditions de capitulation qui avaient été acceptées par le général en chef de Wimpffen, je jugeai que je ne pouvais pas suivre l'exemple des officiers de grade subalterne. Je me résolas seulement à adresser au général prussien qui commandait à Sedan , le général Bernardi , une lettre dans laquelle, après avoir protesté vivement contre le manque de parole des chefs de l'armée allemande, je lui déclarais que jamais je ne consentirais à donner mon épée au premier poste prussien qui me la demanderait à mon entrée à Pont-à- Mousson, mais que je me résignais à la remettre entre ses mains, s'il voulait bien la recevoir.
Le général me donna la preuve qu'il était homme de cœur. 11 me répondit qu'il comprenait ma demande et qu'au jour et à l'heure où je quitterais Yges, il se trouverait près du poste prussien établi à l'entrée de la presqu'île, et que là il recevrait mon épée.
100 LE 12"*® CORPS d'armée en 1870
Kn ellet le 11 septembre, comme j'allais passer devant ce poste, le général Bernardi, entouré des officiers de son état-major, vint à moi, et après m'avoir adressé quelques paroles que je ne rapporterai point ici, mais qui m'émurent profondément, il me déclara que, s'il prenait mon épée, c'était dans la seule intention de la garder soigneusement, pour me la renvoyer en France, aussitôt que la guerre serait terminée et que je lui aurais fait connaître le lieu de ma résidence. En honorant ainsi l'armée française dans la personne de l'un de ses chefs, le général s'honora lui-même.
Pour les services qu'il rendit à nos soldats prisonniers, pour ce qu'il fit pour moi dans la circonstance que je viens de rappeler, j'ai conservé au général Bernardi un souvenir de reconnaissance que je lui garderai toujours.
Après la guerre, l'estimable général me fit savoir, par notre consul français à Dantzig, qu'il n'attendait qu'un mot de moi pour tenir la promesse qu'il m'avait faite de me renvoyer mon épée. Je ne pus me résoudre à la lui demander. Je préférai la laisser dans les mains loyales qui l'avaient reçue. Portée par moi si longtemps et toujours avec bonheur dans mes campagnes en Algérie, à Malakotf , à Magenta, à Solférino, cette épée m'avait trahi à Sedan ; je ne désirais pas la reprendre. Et voilà comment il se fait ((u'elle est encore aujourd'hui en Allemagne !
Quel voyage que celui que j'ai fait pour me rendre, avec les officiers de mon état-major, car on les avait autorisés à m'accompagner, du camp d'Yges à Pont-à-Mousson ! Pendant trois jours et partout sur ma route, une population que les malheurs de notre armée avaient exaspérée poursuivait de ses invectives les officiers qu'elle voyait passer sous ses yeux. Çà et là, dans la campagne, des soldats échappés du champ de bataille de Sadan, de lâches déserteurs peut-être, qui avaient jeté bas leur uniforme pour endosser la blouse du paysan, se précipitaient, à la tête de leurs anciens chefs, pour les insulter grossièrement et leur reprocher d'avoir trahi en vendant la France à la Prusse. Ceux-là seuls qui ont traversé les campagnes de la Lorraine, dans les journées dont je parle, ceux-là seuls savent les souifrances morales que nos officiers eurent à y subir. Qu'on dise tant qu'on le voudra que les populations lorraines sont bonnes et généreuses ; en septembre 1870 , celles des campagnes voisines du chemin qui conduit d'Yges à Pont-à-Mousson ne se montrèrent nullement compatissantes pour le malheur. Un certain nombre d'habitants, dans les villages qui se trouvent sur ce chemin, furent cruels pour les officiers de notre armée.
Arrivé à Pont-à-Mousson dans la matinée du 13 septembre, je me présentai à l'état-major prussien, et avis me fut donné que, dans la soirée du même
J9^ LE 1:2'"'' COUPS d'ahmée en 1870
jour, je ferais, avec les ofiiciers qui étaient avec moi, partie d'un détachement à destination de l'Allemagne. L'officier commandant, après m'avoir indiqué l'heure à laquelle partirait le train de chemin de fer dans lequel j'aurais à monter, me fit connaître que, n'imaginant pas que je voulusse essayer de m'évader, il me laissait toute liberté dans la ville pour y vaquer à -mes affaires en attendant l'heure de mon départ. Assurément la situation qui m'était ainsi faite ne laissait pas que d'être fort délicate. Deux officiers de mon étatmajor, le chef d'escadron de Chabannesetle lieutenant de Contenson, à qui l'état-major prussien n'avait pas imposé d'autres conditions de liberté provisoire qu'à moi-même, profitèrent de cette liberté pour changer leur uniforme contre des vêtements bourgeois. Ils trompèrent, sous ce déguisement, la surveillance des postes allemands qui gardaient les entrées de la place et réussirent à s'évader. Les autorités prussiennes ne songèrent jamais, que je sache, à leur en faire un crime.
M'était-il permis d'user des moyens qu'avaient employés les deux officiers dont je viens de donner les noms pour éviter comme eux la captivité ? Je ne le pensai pas; je considérai qu'il ne m'était pas permis, sans forfaire à l'honneur, de profiter de la liberté qui m'avait été laissée, par égard jjour mon grade, pour tromper la confiance de rofficier ])russieii à qui j'en étais redevable.
Il y a eu, dans l'armée française, des officiers qui, après les capitulations de Sedan et de Metz, ne voulurent. pas en subir les conséquences et refusèrent de se constituer prisonniers. Ils échappèrent aux x\llemands en traversant les lignes ennemies à leurs risques et périls.
Le brave colonel Leperche, à Metz, passa, à cheval et en uniforme, à travers les Prussiens, et fut assez heureux pour n'être pas arrêté par les coups de feu qu'on tira sur lui. Le général Garey de Bellemarre, étant au camp d'Yges, se déguisa en paysan, et passa, sans être reconnu pour être officier, sous le nez des soldats prussiens qui gardaient l'entrée de la presqu'île d'Yges. Il faut admirer la conduite de ces officiers. C'est au péril de leur vie qu'ils se sont acquis le droit de mettre encore leur épée au service du pays, dans les armées de l'intérieur, après avoir fait partie de celles qui avaient été vaincues jei faites prisonnières à Metz- et à Sedan.