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CHAPITRE II

Le 20 août, le maréchal de Mac-Mahon décida que l'armée de Châlons se porterait le lendemain sur Reims et y prendrait position. L'ordre de mouvement, adressé par lui au commandant du 12*' corps, portait qu'il irait établir ce corps sur les hauteurs qui se trouvent au nord de Reims entre les villages de Neuvillette et de Marfy, ayant à son front le canal de l'Aisne à la Marne. L'étape, que la majeure partie du 12° corps d'armée avait à franchir pour se rendre sur sa position, était de 32 kilomètres, pour quelques-^unes elle dépassait 3o kilomètres. C'était une étape bien longue, si l'on considère surtout que c'était la première marche que ces troupes allaient exécuter, que la 2^ division d'infanterie était composée de jeunes recrues et que la 3° division, comprenant l'infanterie de marine, n'avait été dans ses garnisons que fort peu exercée à la marche.

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Aussi la journée du 20 août fut-elle excessivement pénible pour le 12" corps. Ce jour-là, il quitta le camp à la première heure du jour; mais les traînards qu'il sema bientôt en grand nombre sur la route de Reims ne purent arriver au bivouac que fort tard dans la soirée. Beaucoup n'y furent rendus que le lendemain matin.

Des ordres avaient été donnés pour que les troupes pussent trouver, en arrivant à destination, la viande de distribution et le combustible nécessaire pour la cuisson de leurs aliments et leurs feux de bivouac. Mais ces ordres n'avaient point été mis à exécution en temps utile par les fonctionnaires de l'Intendance. Gomme les distribiil ions se faisaient trop attendre, pour le combustible principalement, les officiers commandants se virent forcés d'envoyer réquisitionner chez l'habitant le bois qui manquait à leurs soldats. Ce ne fut que fort tard que ceux-ci purent prendre leur repas du soir. Les traînards, eux, vécurent de ce que, sur la route, les habitants apitoyés sur leur lassitude voulurent bien leur donner pour apaiser leur faim. C'était, hélas ! pour ces malheureux, le triste prélude de bien d'autres misères qui leur étaient réservées pour les journées suivantes.

Déjà, il faut bien le dire, quoique ce soit navrant à raconter, déjà commençait à se manifester, asii^s la population de nos campagnes, un sentiment d'égoïsme antipatriotique dû à nos premiers dé-

sastres, et dont j'ai eu plus d'une fois à gémir en Champagne et en Lorraine, dans le cours de cette déplorable campagne que l'armée de Ghâlons venait d'inaugurer. Le pourra-t-on croire? J'étais, près de Reims, logé, avec mon état-major, dans un château, devenu depuis peu de temps la propriété d'un commerçant parisien retiré des affaires, après fortune faite. Dans l'après-midi du 21 août, ce singulier châtelain de création récente se précipita vers moi, les bras en l'air, les yeux enflammés de fureur, parce que des soldats venaient de s'emparer de quelques petits fagots détachés d'un monceau qu'il avait fait disposer à l'entrée de sa propriété. — « Mieux vaudrait pour moi, s'écriaitil, avoir affaire à des Prussiens qu'à des soldats français ! » Les officiers de mon état-major se jetèrent sur l'impudent personnage. Ils voulaient en faire bonne justice ; je dus intervenir pour les calmer et les empêcher de Tétrangler peut-être. Ai-je bien fait de le sauver de leurs mains? J'hésite à le dire.

L'armée fit séjour sous Reims le 22. La division de cavalerie Lichlin du 12° corps y fut rejointe ce jour-là par sa brigade de cuirassiers venant de Paris.

J'adressai ce même jour aux généraux sous mes ordres, l'instruction ci-après :

« Le général commandant prescrit les dispositions suivantes :

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» Dans l'ordre de bataille du corps d'armée, chaque régiment en première ligne assurera son service de sûreté par trois grand'gardes composées chacune d'une compagnie, et non point par une seule, comme on l'a fait hier. On multipliera les petits postes avancés, détachés des grand'gardes, de façon à les relier étroitement entre eux. Les sentinelles, placées en avant des petits postes, devront être disposées à petite distance l'une de l'autre, 100 à 150 mètres au plus. On n'oubliera pas de les doubler pendant la nuit.

» Dans chaque régiment de 1''^ ligne, dès la tombée du jour, les patrouilles se succéderont, sans interruption, de la droite à la gauche et de la gauche à la droite des petits postes avancés des grand'gardes, ces patrouilles prolongeant leur itinéraire sur la gauche ou sur la droite jusqu'au premier petit poste du régiment voisin du leur.

» Les généraux de brigade placeront les grand' gardes, avec le concours des lieutenants-colonels. Ils les visiteront fréquemment ainsi que les petits postes avancés.

» Le général commandant du corps d'arméd exige absolument qu'à dater de demain il soit défendu de circuler entre l'extérieur et l'intérieur des campements, si ce n'est pour des troupes parfaitement reconnues par les grand'gardes, ou pour des individus porteurs de laissez-passer, régulièrement délivrés par les prévôts, ou par Tétat-major général,

OU par les généraux ou chefs de services administratifs.

» Pendant le jour comme pendant la nuit, les officiers commandant les grand'gardes useront des mesures les plus rigoureuses envers quiconque aurait enfreint les consignes.

» Les généraux réuniront aussitôt que possible les officiers commandant sous leurs ordres, et ils recommanderont à ceux-ci de mettre leurs troupes en garde contre le danger des paniques ; ils exigeront de chaque chef de bataillon qu'il réponde sur son honneur que ses soldats ne rompront pas leurs faisceaux en cas d'alerte, avant qu'il leur ait ordonné de le faire. Au premier cri indiquant une panique sur le front de son bataillon, il devra prescrire à haute voix à tout son monde de se tenir couché au pied des faisceaux jusqu'à qu'il lui commande de se remettre debout. Il devra d'ailleurs imposer à sa troupe par une attitude calme et au besoin par quelques paroles énergiques. »

Avant le départ du 12' corps du camp de Ghâlons pour se rendre sur la position de Reims, j'avais notifié aux généraux commandant les troupes et aux divers chefs de service l'ordre invariable suivant lequel marcheraient, pendant toutes les étapes, aussi longtemps qu'on ne serait pas devant l'ennemi, tous les transports et bagages du corps d'armée. Or, les instructions que j'avais

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données à ce sujet n'avaient point du tout été observées dans la marche qui avait été exécutée le 21, et le peu d'ordre qui avait été apporté dans Torg-anisation de ces transports n'avait i)as peu contribué à augmenter les fatigues du soldat.

Par un ordre général, je renouvelai, le 22 août, les prescriptions concernant Tordre et la police dans la conduite des bagages du corps d'armée: je recommandais aux généraux et chefs de service d'exiger rigoureusement qu'on s'y conformât exactement à l'avenir.

On se rappelle que, dans la conférence qui avait eu lieu, le ITaoût, entre l'Empereur, le prince Napoléon, le maréchal de Mac-Mahon, le général Trochu, le général Berthaut et le colonel Smitz, il avait été décidé que l'armée de Châlons se porterait sur Paris. Pendant les journées des 18 et 19, rien n'avait pu faire supposer qu'elle pourrait prendre une autre direction que celle d'Épernay et Château-Thierry pour gagner la capitale par la vallée de la Marne.

Pour quelle raison le maréchal de Mac-Mahon s'était-il déterminé, le 20, à porter le lendemain son armée sur Reims ? C'est que, pour le malheur de nos armées, ce n'était déjà plus les généraux qui allaient décider de leurs opérations militaires. C'était la politique qui devait à l'avenir leur dicter sa volonté, en leur imposant la direction qu'ils auraient à donner à ces opérations.

Le gouvernement de la Régence, pour obéir au mouvement d'opinion qui se manifestait dans la capitale, avait exigé du ministre de la guerre qu'il ne permît pas au maréchal de Mac-Mahon de se porter directement sur Paris, et cela, parce que l'Empereur était près du maréchal et qu'on avait jugé que la rentrée à Paris du souverain y soulèverait la population qui ne lui pardonnait pas d'avoir été malheureux jusque-là.

Le ministre de la guerre, le général de Palikao, avait donc fait connaître au commandant en chef de l'armée de Ghâlons qu'il ne devait pas songer à marcher sur Paris, mais qu'il devait se diriger sur Metz pour aller y joindre ses forces à celles du maréchal Bazaine. Contraint à renoncer au pian d'opérations qu'il avait conçu, le maréchal de Mac-Mahon avait alors porté son armée sous Reims. Il l'y fit séjourner le 22. Pendant ce dernier jour, le maréchal qui, déjà, pendant qu'il était au camp de Ghâlons, avait, à plusieurs reprises, adressé au ministre de la guerre des observations tendant à lui démontrer combien sa marche sur Metz serait entourée de dangers, insista de nouveau près du ministre dans l'espoir que celuici reviendrait sur sa décision.

Il lui représenta que son armée, étant de formation très récente et son organisation encore fort incomplète, il ne pouvait pas absolument compter sur elle, s'il arrivait que, dans l'opération qu'on

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voulait lui faire entreprendre, elle eût à surmonter de grandes difficultés. — Qu'adviendraitil, si, dans sa marche sur Metz et sur sa ligne d'opération, elle se trouvait en face de forces allemandes trop supérieures? Ce serait la perte de cette armée, et la perte d'une armée, dans les circonstances où l'on se trouvait, porterait un coup mortel à la défense nationale.

En portant, au contraire, l'armée de Ghâlons sous Paris, on donnait à cette armée le temps de se compléter, de s'affermir, et Ton pouvait, en quinze jours ou trois semaines, élever le chiffre de ses combattants dans des proportions considérables.

Gomme on le voit, le maréchal de Mac-Mahon avait conscience de l'énorme faute militaire qu'on voulait lui faire commettre. Mais qu'il eût réussi ou non à convaincre le général de Palikao, celui-ci ne lui réitéra pas moins l'ordre qu'il lui avait donné de marcher sur Metz, pour aller prêter le secours de son armée à celle du maréchal Bazaine. Le gouvernement de la Régence dépêcha même M. Rouher près de l'Empereur et du maréchal, pour obtenir de ce dernier qu'il ne fît point opposition au plan d'opérations que le ministre de la guerre lui prescrivait d'exécuter.

M. Rouher était à Reims le 22; il remplit exactement la mission dont il avait été chargé. Mais le maréchal de Mac-Mahon, ne se tenant pas pour battu, lui réitéra les objections sérieuses qui

s'opposaient à ce que son armée fût dirigée sur Metz. Il finit par ramener à son opinion Téminent homme d'État qui, bien que n'étant point un soldat, mais homme d'intelligence, jugea mieux que n'avait fait le ministre de la guerre la question militaire capitale dont il s'agissait.

D'un commun accord , entre l'Empereur , M. Rouher et le maréchal de Mac-Mahon, il fut alors arrêté que l'armée de Ghâlons allait sur-lechamp se porter sur Paris. M. Rouher se chargea de rédiger immédiatement la proclamation que l'Empereur adresserait au peuple français pour lui faire connaître cette décision.

Mais pendant que ceci se passait dans le cabinet de l'Empereur, le maréchal de Mac-Mahon, dans son incessant désir de ramener à ses idées le ministre de la guerre, comme il y avait ramené M. Rouher, avait fait une dernière tentative près du ministre. Il lui avait adressé une dépêche dans laquelle il lui disait : « Gomment puis-je me porter vers le maréchal Bazaine , quand j'ignore absolument dans quelle situation il se trouve, quand je ne sais rien de ses projets? » Mais alors, ô fatalité! à peine le maréchal de Mac- Mahon avait-il expédié cette dépêche, qu'il arrivait à Reims un télégramme du maréchal Bazaine aussi vague que laconique et ne contenant que ces quelques mots : Je compte toujours nie retirer par les places du Nord. La mauvaise fortune qui,

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depuis le commencement do la guerre, s'était acharnée après nos armées voulait cette fois la perte de celle de Châlons, comme si déjà elle ne nous avait pas suffisamment accablés.

En effet, aussitôt qu'il eut pris connaissance du télégramme du maréchal Bazaine, le maréchal de Mac-Mahon décida que son armée se dirigerait immédiatement sur Metz. Le motif qui lui dictait cette résolution, c'était la ferme volonté qu'il avait qu'on ne pût jamais l'accuser de n'avoir pas voulu courir au secours du maréchal Bazaine. Sa détermination, à ne la considérer qu'à ce point de vue platonique, fut véritablement héroïque; au point de vue purement militaire et stratégique, elle devait décider de la perte de l'armée qu'il commandait. J'ai entendu bien des gens du métier formuler devant moi cette opinion que, puisque le maréchal de Mac-Mahon n'avait pas la moindre confiance dans le plan d'opérations que le ministre de la guerre lui avait imposé, il aurait dû se démettre de son commandement en le priant de lui donner un remplaçant, ou de venir le remplacer, puisque lui, ministre, y avait la plus entière confiance. Ceux qui en jugeaient ainsi, se méprenaient singulièrement sur le caractère du maréchal, caractère qu'on peut définir en deux mots : Obéissance d'abord, puis advienne que pourra pour celui qui a obéi.

Alors qu'étant au camp de Châlons, le mare-

chai de Mac-Mahon conservait encore l'espoir qu'il lui serait permis de faire marcher son armée sur Paris, il ne lui avait pas répugné de la porter d'ahord sur Reims. C'était même parce qu'il avait cet espoir, qu'il lui avait fait prendre position sous les murs de cette ville. Cette position, en effet, lui présentait cet avantage qu'elle le rapprochait de nos forteresses du Nord, lesquelles pouvaient servir d'appui à son armée, et que, d'autre part, s'il devait diriger celle-ci sur la capitale, [il pouvait l'y acheminer par la vallée de l'Oise qui lui offrirait des positions défensives, peut-être plus avantageuses que celles qu'il aurait trouvées dans la vallée de la Meuse. Une autre considération encore, c'est que par la première de ces vallées, il aurait, avec son armée, menacé le flanc droit de l'armée allemande marchant vers Paris par la vallée de la Marne qui était sa ligne d'opération naturelle, ou bien qu'il aurait obligé cette armée à quitter cette ligne, si elle avait voulu se jeter sur les traces de l'armée française pour l'attaquer dans la vallée de l'Oise.

\ présent que le maréchal avait pris définitivement son parti d'obéir aux injonctions du ministre de la guerre, il devait amèrement regretter d'avoir perdu deux jours, le premier, celui du 21, en portant son armée sous Reims, le second, en l'y faisant séjourner le 22, tandis que, du camp de Châlons, il aurait pu la porter, dans ces deux

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journées, sous Vouziers, d'où elle n'aurait plus eu que trois étapes à faire pour être à Montraédy. En supposant qu'il lui eût accordé un séjour de vingt-quatre heures, avant delà réunir sous Montmédy, rien ne se serait opposé à ce qu'elle y fût rendue le 26 août.

Le maréchal de Mac-Mahon, ayant donc arrêté ses dispositions en vue d'aller donner la main au maréchal Bazaine, mit son armée en mouvement le 23 au matin. Il la porta, ce jour-là, dans la direction du Nord-Est et lui fit prendre position sur la Suippe, autour de Béthiniville oi!i il établit son quartier général.

Le 12^ corps d'armée prit ses campements près du village d'Hétrégeville. Gomme l'administration se trouvait dans l'impuissance de donner ellemême aux troupes les approvisionnements dont elles avaient besoin pour renouveler leurs vivres de toute espèce, il fallut recourir aux réquisitions pour se procurer le pain, la viande, le bois et les fourrages qui leur étaient nécessaires.

La mesure était regrottalde, car elle révélait, aux yeux de tous, l'impéritie ou l'insuffisance qui avait présidé à l'organisation des services administratifs de l'armée de Ghâlons. A un autre point de vue, elle était déplorable, car il était impossible que, chez des troupes de récente formation, comme étaient celles du 12° corps, et qui comprenaient dans leurs rangs un grand nombre de

jeunes soldats inexpérimentés, les réquisitions chez l'habitant ne donnassent pas lieu à quelques désordres, et c'est, en efîet, ce qui arriva. Le village d'Hétrégeville, le seul où le 12® corps avait été autorisé à user des réquisitions, ne renfermait pas une population assez nombreuse et assez riche pour qu'elle pût fournir aux détachements, chargés d'y réquérir, la totalité des denrées qui lui était demandée.

Il en résulta que des soldats, faisant partie des détachements de réquisition, se jetèrent en maraudeurs dans la campagne, autour du village, pour y trouver, plus sûrement et plus vite, ce que les habitants du village ne pouvaient leur livrer.

Les officiers, pour réprimer cette première tentative de maraude , voulaient recourir à quelques exemples sévères. Mais, en vérité, pouvaient-ils se montrer bien rigoureux envers des hommes dont le seul crime était d'essayer de se procurer euxmêmes, en violation des règlements militaires, ce que les agents de l'administration n'avaient pu leur faire distribuer régulièrement? C'était, en somme, l'impuissance des fonctionnaires de l'Intendance qui était la cause du commencement de désordre et d'indiscipline qui se manifestait parmi les troupes. Le commandement avait pour devoir de s'en préoccuper sérieusement.

A Hétrégeville , je représentai à M. l'intendant Rossi, combien j'avais à me plaindre de ce

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qu'il ne pût mieux assurer les besoins du corps d'armée. Ce fonctionnaire me confessa alors, les larmes aux yeux , que manquant du personnel et des moyens de transport qui lui étaient nécessaires pour régulariser son service , il se trouvait dans l'impuissance de me prêter le concours que j'avais le droit d'attendre de lui. Ce n'était ni le zèle ni l'intelligence qui lui faisaient défaut, je le reconnais ici volontiers. J'en eus la preuve, quand il me raconta qu'arrivé à l'armée sans monture, pour y être rendu plus vite, il n'avait pas cessé un seul instant, depuis notre départ du camp de Ghâlons, de battre la campagne, nuit et jour, en voiture, ou dans de mauvaises charrettes, pour chercher les denrées nécessaires au ravitaillement du corps d'armée. Il fallait bien, me dit-il , qu'il fît lui-même la besogne qui incombait à des agents subalternes, puisque le nombre de ces agents mis à sa disposition était absolument insuffisant.

Cette déclaration de M. l'intendant Rossi était navrante. Je l'invitai à ne pas se décourager et à faire de son mieux dans la direction de son service , me promettant in petto de ne plus compter sur lui à l'avenir et de recourir, pour ravitailler les troupes que je commandais, à des officiers de régiment que je substituerais aux agents de l'administration, dans les divisions du corps d'armée où ces agents faisaient défaut. Je donnai sur-le-

champ les ordres nécessaires pour qu'il en fût ainsi.

Dans raprès-micli du 23 août, j'allai visiter le maréchal de Mac-Mahon à son quartier général de Béthiniville. Dans mon entretien avec lui, je lui fis part des appréhensions que me faisait concevoir le commencement de désordre qui s'était produit, dans la matinée, parmi les troupes du 12® corps d'armée, désordre provenant de ce que l'administration n'avait pas assuré les distrihutions dues à ces troupes. Le commandant du 5° corps, le général de Failly, qui se trouvait en même temps que moi près du maréchal, représenta, comme je venais de le faire devant lui , que , si l'administration de l'armée ne prenait pas immédiatement des mesures telles qu'elle pût, à l'avenir, subvenir aux besoins des troupes par les moyens réguliers, il était grandement à craindre que nos soldats ne se livrassent à la maraude, ce qui les disposerait infailliblement à la désertion.

« Faites, répondit le maréchal, ce que j'ai fait pendant la retraite du l'"'" corps d'armée sur le camp de Châlons. J'ai prescrit aux officiers commandants de faire vivre leurs soldats sur l'habitant, en se passant de l'intervention de l'administration. Le moyen que conseillait le maréchal est, on effet, une mesure extrême à laquelle on peut bien avoir recours après une déroute , quand, avant tout, il ne faut songer qu'à rallier

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des troupes débandées, en les éloignant du lieu 011 elles ont été défaites par l'ennemi. Mais le maréchal savait mieux que moi que faire pratiquer de pareils moyens par des troupes à peine organisées et inexpérimentées, c'était s'exposer de gaieté de cœur, à voir se développer parmi elles des ferments de désordre et d'indiscipline. J'imagine qu'à cet égard, on ne trouverait pas un homme du métier qui ne partageât pas cette opinion.

La nécessité oblige pourtant à employer ce moyen, quand on n'en a pas d'autre à sa disposition, et c'est ce que j'avais reconnu moi-même, puisque avant mon entretien avec le maréchal je m'étais résolu à y recourir, comme je l'ai dit ci-dessus. Gela n'empêchait point qu'il ne présentât de graves inconvénients.

Le 24 août, le grand quartier général de l'armée et le 12° corps furent portés sous Rethel. Ce mouvement, qui faisait dévier l'armée de sa direction première, celle du Nord-Est, pour incliner sa marche vers le Nord, donna à penser à ceux qui n'étaient pas dans les secrets du plan d'opération du général en chef, que celui-ci avait peut-être renoncé à son projet de faire marcher son armée sur Montmédy, afin de la diriger de préférence sur Mézières et de la rapprocher ainsi de nos forteresses du Nord. A mon sens, le principal motif de ce changement de direction, c'était la néces-

site, qui s'était imposée au maréchal de Mac-Mahon, de rapprocher son armée de la voie ferrée de Reims à Mézières , cette voie, qui n'était pas encore menacée par l'ennemi, permettant à l'administration de la guerre de faire arriver sûrement au maréchal les approvisionnements dont il avait besoin pour ses troupes.

L'armée séjourna le 25 à Réthel, probablement parce qu'elle ne pouvait continuer sa marche, avant d'avoir été ravitaillée en vivres de toute espèce. Les commandants des corps d'armée furent informés qu'ils auraient à percevoir ce jourlà deux journées de vivres , pain , sucre et café, pour leurs troupes.

Les distributions ne se firent pas encore à Réthel avec tout l'ordre désirable, parce que les corvées des différents corps se présentèrent toutes, en même temps, au dépôt des vivres, le chef d'étatmajor général et l'intendant en chef de l'armée ne s'étant pas concertés à l'avance pour assigner â ces corvées des heures de distribution distinctes J)our les différents corps d'armée. D'autre part, il avait été parfaitement notifié aux troupes qu'elles percevraient deux iours de vivres; mais un sousintendant adjoint du il" corps d'armée, M. Lègues^ qui présidait aux distributions de ce corps, fit attribuer à celui-ci trois jours de vivres au lieu de deux , obéissant en cela à un désir bien naturel d'approvisionner le plus largement possible

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