ARMÉE DE METZ
Communication officielle faite verbalement aux officiers par leurs chefs^ le 19 octobre 1870.
(Cette pi^ a été rédigée immédiatement par qnelqueg officiers qni se sont réunis |K>ur contrôler entre eux leurs souvenirs ; ils en attestent l'exactitude. )
« Messieurs, je suis chargé par le général de division, et de la part de M. le maréchal commandant en chef, de vous faire connaître des faits importants qui se sont produits depuis quelques jours. Les approvisionnements de la place de Metz diminuant de plus en plus, M. le maréchal Bazaine a cru devoir entrer en pourparlers avec Fennemi. Il a désigné le général Boyer, son premier aide-de-camp, qui s'est rendu à Versailles, au quartier général du roi Guillaume. L'empressement avec lequel l'envoyé du maréchal a été accueilli semble prouver que les Prussiens sont très-désireux de terminer la guerre. Ainsi, le général Boyer ayant parcouru en chemin de fer le trajet de Metz à Château-Thierry, le service des trains était
interrompu, afin de rendre son voyage plus rapide; à Château-Thierry, une voiture aux armes du roi de Prusse l'attendait pour le transporter à Versailles. A peine amvé, le général est reçu par M. de Bismarck qui transmet au Roi sa demande d'audience; il est aussitôt introduit et se trouve en présence d'un conseil de guerre auquel assistent, sous la présidence du roi de Prusse, les principaux chefs de l'armée prussienne.
« Le général Boyer ayant exposé le but de sa mission, le général de Moltke prit la parole et déclara que, dans une question toute militaire, les négociations ne pouvaient être longues. L'armée de Metz devait subir le sort de l'armée de Sedan et se rendre prisonnière de guerre. M. de Bismarck fit observer que la question politique devait primer la question militaire. Je serais disposé à admettre, continua-t-il, une convention qui permettrait à l'armée de Metz de se retirer sur un point désigné du territoire français, afin d'y protéger les délibérations nécessaires pour assurer la paix. Cette idée était suggérée à M. de Bismarck par les difficultés que faisait naître pour le gouvernement prussien lui-même l'absence de tout gouvernement en France.
« En effet, les renseignements recueillis par le
DE LA MOSELLE. . 2ii
général le long de la route, auprès des chefs de gare et auprès de diverees personnes, les journaux qu'il a pu rapporter, ne laissent malheureusement subsister aucun doute à cet égard : l'anarchie la plus complète règne actuellement en France; Paris investi, affamé, sans communications extérieures, doit s'ouvrir aux Prussiens dans très-peu de jours; la discorde civile y paralyse la défense; les membres du comité de défense nationale ont été débordés. Gambetta et de Kératry sont partis en ballon, l'un .est venu tomber à Amiens, l'autre à Bar-le-Duc. Le désordre est au comble, dans le midi de la France. Le drapeau rouge flotte à Lyon, à Marseille, à Bordeaux. Une armée de volontaires bretons a été détruite du côté d'Orléans. La Normandie, parcourue par des bandes de brigands, a appelé les Prussiens pour rétablir l'ordre. Le Havre, Elbeuf, Rouen, ont actuellement des garnisons prussiennes qui concourent, avec, la garde nationale, à sauvegarder la sécurité publique. Un mouvement d'un caractère religieux a éclaté en Vendée ; le Nord désire ardemment la paix. La Prusse réclame la Lorraine, l'Alsace et plusieurs milliards d'indemnité de guerre ; l'Italie réclame la Savoie, Nice et la Corse.
« Cette anarchie, le gouvernement provisoire étant
dispersé, les différentes villes ne s'accordant pas qaant à la forme d'an gouvernement nouveau, les d*Orléans ne s'étant pas présentés, cette anarchie cause au gouvernement prussien, disposé à traiter de la paix, des difficultés imprévues. II ne peut songer à établir des bases de négociations qu'en s'adressant au gouvernement de fait qui existait avant le 1®' septembre, c'est-à-dire à la régence. On ignore encore si, dans les circonstances actuelles, la régente voudra prêter l'oreille à des propositions pacifiques. Mais, en CCS de refus, on ne pourrait s'adresser qu'à la Chambre des députés, issue du suffrage universel, et qui représente encore légalement la nation. Toutefois, pour que le Corps législatif puisse se réunir de nouveau et puisse délibérer, il faut qu'il soit protégé par une armée française. Tel est le rôle qu'aura sans doute à remplir l'armée de Metz. En attendant le retour du général Boyer, reparti pour Versailles avec de nouveaux pouvoirs, il est urgent de faire savoir aux troupes que la situation pénible où nous nous trouvons n'est que transitoire. L'armée sépare sa cause de celle de la ville de Metz. En attendant qu'elle puisse partir pour aller remplir une nouvelle mission patriotique, elle saura supporter courageusement encore quelques jours de privations. Si vous avez, messieurs, quel-
ques explications nouvelles à demander, je m'empresserai de vous les donner; mais je dois vous dire qu'aucune discussion ne saurait être admise. »
Après cette allocution, écoutée dans le plus profond silence, la séance a été levée.