CONSEIL DE GUERRE DU 10 OCTOBRE
Le 10 octobre, un conseil de guerre eut lieu au grand quartier général, dans lequel il fut décidé à Tunanimité que le général Boyer serait envoyé au grand quartier général royal à Versailles, pour tâcher de connaître la situation réelle de la France, les intentions des autorités prussiennes au sujet d une convention militaire, et les concessions qu'on pourrait en attendre dans l'intérêt de Farmée de Metz comme dans celui de la paix.
L'extrait du procès-verbal de ce conseil de guerre, concernant cette décision, était ainsi conçu :
« Après avoir rappelé les principaux traits de la situation, le maréchal Bazaine a ajouté que, malgré toutes les tentatives faites pour se meltre en communication avec la capitale, il ne lui était jamais parvenu aucune nouvelle officielle du gouvernement; qu'aucune version utile à l'armée du Rhin ne lui avait été signalée. De l'examen de nos ressources alimentaires de toutes
sortes, il résultait qu'en faisant tous les efforts imaginables, en fusionnant les ressources de la ville avec celles de la place et de Farmée, en réduisant la ration journalière de pain à 300 grammes, en rationnant les habitants, en consommant les réserves des. forts et en réduisant le blutage des farines au taux le plus bas, sans compromettre la santé des hommes, il était possible de vivre jusqu'au 20 octobre inclus, y compris les deux jours de biscuit existant dans les sacs des hommes.
« La ration de viande de cheval devait être élevée à 600 grammes d'abord et poussée à 700 grammes, tous les chevaux étant considérés comme sacrifiés, vu l'impossibilité de les nourrir autrement que par un pacage presque illusoire, et la mortalité faisant chaque jour chez ces animaux des progrès effrayants.
Il fut déclaré ensuite que l'état sanitaire était gravement compromis dans la place, tant par l'accumulation de 1,900 blessés ou malades que par le défaut de médicaments, de moyens de couchage, de locaux et d'abris, et par l'insuffisance du nombre des médecins.
« Les rapports du médecin en chef constatent que le typhus, la variole, la dyssentcrie et le cortège des maladies épidémiques commençaient à envahir les
établissements hospitaliers et à se répandre dans la ville.
« L'affaiblissement causé par la mauvaise alimentation à laquelle on était réduit ne pouvait qu^augmenter ces causes morbides. On constata que les ambulances et les hôpitaux étaient encombrés, que près de 3,000 malades ou blessés étaient encore recueillis chez les habitants, et la conclusion fut que, si un nombre considérable de blessés devait de nouveau être dirigé sur la place, il y aurait d'abord impossibilité de les installer j truûs surtout danger immédiat pour la santé publique.
« Cet exposé de la situation de nos ressources et de Tétat sanitaire étant connu de tous les membres du conseil de guerre. Ton passa à Texamen de la situation militaire.
« Après lectui*e faite en conseil des rapports des commandants des coi'ps d'atrmée et de la place de Metz, lexamen de la situation militaire se résuma dans les questions suivantes :
« 1* L'armée doit-elle tenir sous les murs de Metz jusqu'à l'entier épuisement de ses ressources alimentaires?
« 2"^ Doit-on continuer à faire des opérations autour de la place pour essayer de se procurer des vivi^s et des fourrages?
« ,3* Peutt^on enlrer en pourparlere avec reimemi pourdr&dter d*une wirvention militaire?
« ¥ Doit-on «ôtfier le sort dos armes et chefrcher h percer les lignes ennemies?
« La première qoestion est résolue affirmativement, à Vun&mmité^ par cette raison que la présence de Tarmée sous les murs de Metz y retient, en les immobilisant, âÔOjôOO eniiemis, -et que, dans les conditions ^ elle se trouve, le plus grand sei'Vice qfte rarmée du Rhin puisse rendre au pays est de gagner du temps et de lui permettre d'organiser la résistance dans l'intérieur.
« La deuxième question est résolue négativement, à tunanimité^ en raison du peu de probabilités qu'il y a de trouver des ressources suffisantes pour vivre quelques jours de plus, à cause des petites que ces opérations occasionneraient et de Teffiet dissolvant que leur insuccès pourrait avoir sur le moral de la troupe.
« La tix)isième question est résolue affirmativement, à VuvammUé, à la condition, toutefois, d'entamer les ouvertures dans un délai qui ne dépassera pas qua-^ rante-huit heures, afin de ne pas permettre à l'ennemi de retarder le moment de la conclusion de la convention jusqu'au jour et peut-être au delà du jour de l'épuisement de nos ressources,
fc Tous les membres du conseil de guerre déclarent énergiquement que les clauses de la convention devront être honorables pour nos armes et pour nousmêmes.
« La quatrième question en amène une cinquième ; M. le général Goffinières de Nordeck demande s'il ne serait pas préférable de tenter le sort des armes avant d'entamer des négociations, le succès de cette tentative pouvant rendre les pourparlers inutiles, ou bien le résultat de nos efforts pouvant peser dans la balance des pertes que nous aurions fait subir à Tennemi.
Cette question est écartée par la majorité et il est décidé à Vunanimité que si les conditions de Tennemi portent atteinte à l'honneur militaire, on essayera de se frayer un chemin par la force avant d'être épuisé par la famine, et tandis qu'il reste la possibilité d'atteler encore quelques batteries.
« Il est donc convenu et arrêté :
« 1® Que l'on tiendra sous Metz le plus longtemps possible;
« 2** Que Ton ne fera pas d'opérations autour de la place, le but à atteindre étant plus qu'improbable ;
« 3** Que des pourparlers seront engagés avec Tennemi, dans un délai qui ne dépassera pas quarante-
huit heures, afin de conclure une convention miUtaire honorable et acceptable pour tous.
<( 4** Que, dans le cas où Fennemi voudrait imposer des conditions incompatibles avec notre honneur et le sentiment du devoir militaire, on tentera de se frayer un passage les armes à la main.
(( Suivent les signatures :
« Maréchal Canrobert, commandant le G""® corps.
« Général Frossard, commandant le 2™* corps.
« Maréchal Lebœuf, commandant le 3™® corps.
« Général de Ladmirault, commandant le4'"*corps.
« Général Desvaux, commandant provisoirement la garde impériale.
« Général Soleille, commandant Fartillerie de Tarmée.
« Général Coffinières de Nordeck, commandant supérieur de Metz.
« Intendant Lebrun, intendant en chef de l'armée.
« Maréchal Bazaine, commandant en chef de Tarmée du Rhin. »