UNE VOIX DE L'ARMÉE DE METZ
Sous ce titre, Y Étoile belge publie la lettre suivante qui lui est adressée par le général commandant la 2"** division du 7"** corps devant Metz. Elle contient des révélations de haut intérêt sur les faits qui ont précédé la capitulation, et fait nettement ressortir le rôle qu'ont joué dans ce lamentable drame les maréchaux dépositaires de Thonneur des armées françaises.
gnic c(^Y?s. — 2""" division militaire. — Cabinet.
« Trêves, le 4 octobre 4870.
« Plusieurs journaux belges et français ont produit sur la capitulation de Metz des articles inexacts pour Thonneur de Tarmée française et des généraux en
sous-ordre. Il est indispensable que l'Europe sache que, dans aucune circonstance, les généraux commandant les divisions et les brigades de l'armée de Metz n'ont été consultés. Chaque fois que les commandants de corps d'armée les ont réunis, c'était, non pour leur demander leur avis, mais pour les informer des faits accomplis. Il faut donc que la responsabilité tout entière des fautes commises retombe sur le général en chef et les chefs des corps d'armée ci-dessous désignés : Bazainc, général en chef; — Canrobert, commandant le 6"® corps ; — Lebœuf, le 3*"^ corps ; — Ladmirault, le 4™* ; — Frossard, le 2"**^, et Desvaux la garde, en remplacement de Bourbaki.
« Le 8 octobre, par ordre du général en chef, les commandants des corps d^armée réunirent chez eux les généraux de division, afin de les informer qu'il ne restait plus à l'armée que pour huit jours de vivres, en réduisant la ration d'un tiers, et que la ville de Metz en avait tout au plus pour une dizaine de jours; qu'il fallait prendre un parti avant l'épuisement total de nos provisions de bouche; quanta nos munitions de guerre, l'artillerie avait encore assez de projectiles et l'infanterie une quantité suffisante de cartouches pour livrer une bataille.
« Afin de ne pas m'écarter de l'exacte vérité, je m'abstiens de parler des autres corps d'armée ; je citerai seulement, mot pour mot, tout ce qui a été dit et fait dans le 8"** corps, auquel j'ai l'honneur d'appartenir. M. le maréchal Canroberl, après nous avoir lu la lettre du général en chef faisant connaître la triste situation dans laquelle se trouvaient l'armée et la ville de Metz, se retira en nous priant de tenir conseil sur la conduite que les circonstances nous dictaient. Le 6"* corps d'armée était composé de quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie, commandées par MM. les généraux Tixier, Bisson, La Font de Villiers, Levassor, Sorval et du Barrail. Bien qu'ils n'eussent jamais été consultés jusqu'alors, pour les opérations militaires qui avaient amené cette fâcheuse situation, dans l'intérêt de l'aimée, les généraux de division du 6™® corps consentirent à proposer la capitulation suivante :
« N'ayant plus de vivres, l'armée de Metz consen- « tirait à capituler, à condition qu'elle rentrerait en « France avec drapeaux, armes et bagages, pour se « retirer dans une des villes du Midi, s'engageant k « ne pas servir contre la Prusse pendant le reste de « la campagne ; que la ville de Metz serait libre de « continuer sa défense. Si ces conditions n'étaient
« pas acceptées par Tennemi, nous étions résolus à (( poursuivre un passage, les armes à la main, et à « nous faire tous tuer plutôt que de nous rendre. »
« Ce procès-verbal, signé par les cinq généraux commandant les divisions du 6™® corps, fut remis au maréchal Canrobert, avec prière de le transmettre au maréchal Bazaine, commandant en chef. Bien résolu à ne pas accepter la moindre condition humiliante, j'adressai, le lendemain, une proposition au maréchal Canrobert, en le priant de la communiquer au maréchal commandant en chef.
« Je demandais qu'on formât une avant-garde composée de bataillons de chasseurs à pied au nombre de six, et des compagnies d'éclaireurs de tous les corps d'armée, ce qui faisaituntotaldelOjdOO hommes. Si Ton voulait me confier le commandement, je me chargeais d'ouvrir un passage à l'armée en m'emparant des hauteurs boisées qui vont presque jusqu'à Thionville; en longeant la rive gauche de la Moselle ; par ce moyen nous tournions les batteries ennemies établies à Saulny, Norroy, Bellevue, Fèves et Semécourt.
« L'armée pouvait, passant au-dessus des bois, éviter l'artillerie placée sur la rive droite de la rivière, et, protégée par mes troupes, n'aurait eu à se défendre
qu'à l*ari*ière-garde. Culbutant devant nous les faibles lignes que les Prussiens avaient dans la vallée, nous pouvions dans la journée gagner Thionville et de là nous diriger sur Mézières en longeant la frontière, au pis aller nous jeter dans le Luxembourg. Mal* heureusement, ma proposition resta sans effet, et Son Excellence ne daigna pas me répondre.
« Le 11, nous apprîmes que le général Boyer, désigné par le commandant en chef pour traiter de la capitulation, était parti pour Versailles.
« Le 18, le maréchal Canrobert me fît appeler à sept heures du matin; il feignit de ne pas connaître les nouvelles apportées dans la nuit par le général Boyer ; il m'interrogea longuement sur mon opinion en cas de refus de Tennemi d'accepter des conditions honorables. Je lui répondis que le seul parti à prendre était celui que j'avais proposé, c'est-à-dire gagner Thionville par les hauteurs boisées. La conversation en resta là. Le même jour, à deux heures de l'après-midi, les commandants de corps d'armée réunirent les généraux de division, les chefs de service et les chefs de corps, pour les entretenir sur les projets du général en chef et les résultats de la démarche faite par le général Boyer, rentré de la veille au grand quartier général.
DE LA MOSELLE. 2o5
(( Dans la réunion des généraux de division du 6™* corps, le maréchal Canroberl fut excessivement embari*assé dans les détails sur la mission du général Boyer.
« Il parla longuement pour ne rien dire; sa voix tremblait et, après bien des circonlocutions, il finit par nous dire que le roi de Prusse ne voulait pas reconnaître le gouvernement de la défense nationale, mais qu'il traiterait volontiers, et au grand avantage de Farmée française, avec le gouvernement de la régence; qu*en conséquence le général en chef allait de nouveau envoyer le général Boyer pour décider Fimpératrice à accepter cette proposition. Le maréchal nous engagea à réunir les officiers pour leur bien faire comprendre la triste position dans laquelle se trouvait Tarmée, et leur dit que le seul moyen d'en sortir était d'établir en France le gouvernement de la régence; que pour arriver à ce résultat il n'y avait que quelques jours k attendre, que l'armée serait dirigée avec drapeaux, armes et bagages sur une ville de France où l'on proclamerait le nouveau gouvernement, qu'on comptait sur le dévouement du soldat pour prendre patience encore quelques jours, que faute de pain on augmenterait d'un tiers la ration de viande de cheval. Les officiers acceptèrent la pi*o-
position da GommaiMbnt en dhef, oomme seul mopyeu de reDtrer en France avw les honnears de la gnerre, mais parmi eax pas on n'aurait consenti à imposer le gouYernement à notre pays.
tt Le même jour, ordre fut donné de se temr prêt à partir an premier signal; on donna à tous les étatsmajors le plan des attaques prussiennes, non pas pour les leur £iire connaître dans la prévision d un assaut, mais pour faire accepter aux officiers ce que Ton voulait d*eux en cherchant à les intimider par la quantité et la force des ouvrages prussiens. Cette mesure était une fourberie de la part du commandant, car, une fois prisonniers, nous pûmes, eu passant les lignes, nous rendre un compte exact de la fausseté des plans qui avaient été communiqués.
a Les avant- postes de Ladonchamps et de la ferme Sainte-Agathe, qui occupaient toute la partie de la plaine de la Moselle faisant face à Thionville, furent retirés, les officiers prussiens vinr^t serrer la main aux officiers français, se chargèrent de leurs lettres et leur dirent qu'ils partaient pour Mézières ; tous les avant-*postes furent retirés; on paya aux officiers de tous grades un mois de solde de France, c'est-à-dire solde sans accessoires ; on demanda de suite un supplément de proposition pour des récom-
DR LA MOSELLE. 25Si
penses ; en vkih poU, m fi^ VW9 le» préparatifs d'un proçhaiii dépail.
Le 24, à cloq heui?e^ du soir, le maréchal Can* robert réunit ses géiiéi*aux de division pour nous annoi3cer le refu$ de Vimpératrice. Un seul espoir, disait-il, nous restait : le général Changarnier s'était rendu auprès du prii^CQ Fr^^éric-Cbarles, afin de lui proposer de faire un appel aux anciens généraux de TE^pire. Ceux-ci devaient nommer un gouvernement que uous ferions accepter par la France.
« Lorsque le maréchal eut fini de parler, je lui fis obsiervef que cette démarche était une feinte, la réunion de Fancienne Chambre étant impossible, la France ne voulant pas plus de ses députés qu'elle ne voulait de la régence ; j'ajoutais que Uarmée se regardait comme trompée, persuadée qu'elle était de l'autorisation accordée par S. M. le roi de Prusse de sa rentrée en France avec drapeaux, armes et bagages, mais que les généraux en chef, trop compromis pour l'y suivre, songe^tieut à la livrer à l'ennemi pour se constituer prisonniers avec elle, afin de sauver lew vie et leur fortune.
« Le maréchal Canrobert repoussa l'accusation que je portais contre le général en chef, tout en partageant vçkon opinion sur l'impossibilité de la démarche tentée
par le général Changamier. Deux jours après, le maréchal Canrobert nous réunit pour la dernière fois et nous annonça qu'une capitulation acceptée par le général en chef nous constituait prisonniers de guerre, car le prince Frédéric-Charles ne voulait entendre parler d'aucune autre condition.
« Indigné du mépris avec lequel le prince traitait une armée qui Tavait toujours loyalement et vaillamment combattu, je demandai au maréchal à faire un appel à nos troupes pour réunir 10,000 hommes de bonne volonté et marcher à leur tète, non pas pour percer la ligne et nous sauver, mais pour marcher sur Ars, quartier général du prince, m'emparer de ses canons et le voir fuir devant cette armée à laquelle il refusait les honneurs de la guerre.
« Le maréchal me répondit que cela n'améliorerait pas le sort de l'armée et ne ferait que l'aggraver. Toute résistance aux ordres de nos chefs étant impossible, nous dûmes nous soumettre à ces honteuses conditions acceptées par eux. Le lendemain, nous rendîmes nos armes, et le jour suivant nous livrâmes à l'ennemi nos braves soldats dignes d'un meilleur sort.
« Et nous nous constituâmes prisonniers.
(c Voilà, Monsieur, où nous a conduits la fourberie des chefs que nous avait donnés l'empereur.
« Mais une dernière infamie devait mettre le comble à ces honteuses menées : le 28, à dix heures du soir, les généraux de division recevaient la lettre confidentielle suivante :
« Général,
« Veuillez donner des ordres pour que les aigles « des régiments d'infanterie de votre division soient « réunies, ce soir^ dans le logement que vous occu- (( pez. Demain matin, à sept heures, elles seront « transportées, par les soins du géné!*al commandant « l'artillerie, dans un fourgon fermé, sous l'escorte « d'un officier et de maréchaux-de-logis d'artillerie, à « l'arsenal de Metz ; elles devront être enveloppées « de leurs étuis, et vous préviendrez les chefs de « corps que ces aigles seront brûlées à l'arsenal. Le « directeur de cet établissement les recevi*a et en dé- « livrera des récépissés aux corps.
Le maréchal de France commandant le 6« corps d*armée.
Par ordre ;
Le général chef d'étal-major général,
« (Signe) : Henry. »
« C'était un nouveau mensonge, les aigles n'ont
2SHI CAMPAGNE
pa$ été brûlées» mais bien livrées k l'eimemi c<mime
le dernier trophée de notre honte.
Le génânil commandant la Gfi divii^ion da 2« oorps d^armée,
« BiSSON. ))
Dans un rapport que M. de Yalcourt iSt au gouver* nemcnt de la défense nationale, à Tours, la question politique fut posée comme nous venons de la lire dans la lettre de M. le général Bisson, mais ce rapport contenant des détails nouveaux, nous allons eu consigner ici les conclusions :