‹ Guerre de 1870: Campagne de la MoselleChapitre 3 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Premières inquiétudes. — Le général Ghangarnier offre ses services. — Le commandement de l'armée remis au maréchal Bazaine. — Napoléon quitte la ville de Metz. — Mouvements des Prussiens. — Positions de leur 1^ armée. — Positions des 3me et A^^ corps français. — Mouvement de retraite sur Verdun. — Attaque des Prussiens. — Bataille de Borny ou de Pange. — Journée du 15. — Continuation du mouvement de retraite sur Verdun. — Mouvement offensif de Tennemi. — Positions des corps de farmée française. — Une reconnaissance avortée. — Le maire de Gorze. — Fuite de Napoléon III.

Avec les premiers revers, la confiance qui semblait animer le chef de l'État au début de la guerre avait totalement disparu. Il ne se montrait point, et la population exprimait hautement son inquiétude. On commençait k s'apercevoir que Ton avait affaire à un ennemi plus nombreux, plus expérimenté que nous, et opposant à notre élan la ruse et la ténacité. En même temps on voyait de près ces généraux qui avaient conquis pour la plupart l^ur haute position

dans les salons des Tuileries ou dans les affaires de décembre 18S1, et si on les comparait aux tacticiens consommés que nous opposait là Prusse, ràvantage n'était certes pas de notre côté.

C'est sur ces entrefaites que le brave général Changarnier, une de nos gloires d'Afrique, et qui avait en vain tenté d'obtenir un commandement au début de la guerre, arriva à Metz offrir de nouveau le concours désintéressé de son patriotisme. Il fut reçu par l'empereur, qui l'entretint longuement et fut trop heureux cette fois d'accepter les conseils de son expérience — trop tard malheureusement.

L'empereur se démit de son commandement et réunit toutes les troupes de l'armée de Metz sous celui du maréchal Bazaine, que remplaçait au 3™® corps le général Decaen.

Quel était l'homme à qui Napoléon III confiait en quelque sorte par ce commandement les destinées d'e la France? D'une réputation équivoque, il avait tous les titres pour remplacer Forey au Mexique ; aussi le nomma-t-on en octobre 1863 au commandement en chef de l'armée expéditionnaire. Tout le monde sait quelles infamies signalèrent cette guerre, entreprise pour le triomphe des races latines et la créance

Jecker. Le général français, dont les tripotages durant son expédition ne sont un mystère pour personne, et qui rêva un instant la couronne du Mexique, conduisit de trahisons en trahisons le malheureux Maximilieu du palais de Mexico au champ fatal de Queretaro. Pour récompense, il fut élevé le 8 septembre 1864 au rang de maréchal de France. Napoléon payait son complice. Et c*était dans les mains de cet homme, pour qui l'honneur et le patriotisme sont lettre close, qu'on allait remettre Thonueur et le salut de la patrie!...

Enfin le général du génie Coflînières de Nordeck fut nommé commandant supérieur de la place de Metz.

En même temps l'empereur, quittant la ville, allait établir son quartier général à Longeville, après avoir adi*essé aux Messins la proclamation suivante :

« En vous quittant pour aller combattre l'invasion, je confie à votre patriotisme la défense de cette grande cité. Vous ne permettrez pas que l'étranger s'empare de ce boulevard de la France, et vous rivaliserez de dévouement et de courage avec l'armée.

« Je consei*verai le souvenir reconnaissant de l'accueil que j'ai trouvé dans vos murs, et j'espère que.

dans des temps plus heureux, je pourrai venir vous remercier de votre noble conduite.

« Du quartier impérial de Metz, le 14 août 1870.

« Napoléon. »

Pendant ce temps, le 1" et le 2™* corps prussien et la l'® division de cavalerie ayant opéré leur jonction, commençaient un mouvement en avant vers Metz et Nancy, c'est-à-dire vers la ligne de la Moselle, mouvement qui ne pouvait s'effectuer qu'avec beaucoup de lenteur, parce que, décrivant une immense conversion sur leur aile droite, la 2"® armée avait de longues marches à faire.

D'autre part, le prince royal et la 3"*® armée poursuivaient l'armée de Mac-Mahon, composée des 1*"^ et §"« corps, tandis que la 4™* armée était concentrée k Kaiserslautern, suivant la même direction que la précédente.

Le 10 août, la division de cavalerie ennemie occupe toute la ligne de Saar-Union, Gross-Tonquin, Faulquemont, Fouligny et les Étangs, suivie le 12 par le gros de l'armée, qui occupe les mêmes positions et se relie à la 3™® armée par Saar-Union, où se trouvent également les corps bavarois.

Enfin le 14, à midi, suivant les documents officiels

prussiens, la l'* armée occupe les positions suivantes :

La 2"** division du i^ corps d'armée sur la route de Boulay (Sarrelouis), près des Étangs;

La 1" division de ce corps à Courcelles-Chaussy, sur la route de Saint-Avold (Sarrebruck) ;

La 13"« division du 7"« corps d'armée à Pange et la 14™* à Dommangeville ;

Le 8"® corps d'armée était en réserve entre Varize et Vionville ;

La S*"*" division de cavalerie couvrait l'aile droite et était établie près de Sainte-Barbe ;

Enfin la 1'® division formait l'aile gauche, près de Frontigny.

Nous avons dit que l'armée française, placée sous le commandement du maréchal Bazaine, était depuis le 12 août concentrée sous les murs de Metz. Elle occupait les positions suivantes :

Le 6™* corps — Ganrobert — était placé au sud de la ville, en avant de Saint-Privat, entre le chemin de fer de Pont-à-Mousson et la rive gauche de la Seille;

Le 2"*" corps — Frossard — s'étendait en suivant la voie ferrée, depuis le fort de Queuleu jusqu'à Ars, en passant par Mercy-le-Haut;

DE LA MOSELLE. 4i

Le 3'"® corps — Decaen — élait établi à Grigy et Borny, appuyant sa gauche sur la route de Boulay ;

Le 4"* corps — Ladmirault — dont le quartier général était établi au château de Grimont, campait sur la ligne qui s'étend de ce point à la route de Boulay, en passant par Mey;

Enfin la garde, commandée par Bourbaki, formait la réserve et se trouvait en arrière de Borny.

Le 13, il fut décidé, dans un conseil de guerre tenu à Metz, que l'armée de Bazaine se retirerait sur Châlons pour y rallier celle de Mac-Mahon.

Cette journée fut employée par nos troupes à remettre en ordre les effets et les armes, et à remplacer les munitions qui avaient été avariées. Cette dernière opération n'avait pu se faire encore, les caissons d'infanterie n'ayant été reçus que ce jour-là.

L'ordre fut ensuite donné pour le lendemain, à une partie de l'armée, d'opérer un mouvement de retraite sur Verdun, afin de couper aux Prussiens la route de Paris.

Ce fut le 2"" corps qui commença ce mouvement dans la nuit du 14, à trois heures du matin. La 2me division — de Laveaucoupet — en avait été détachée pour occuper les forts de Metz. Les troupes ne pouvant traverser la Moselle que sur deux ponts,

pendant que les bagages encombraient ceux de la ville, ce mouvement s'exécuta avec une telle lenteur, que le 3"*® corps ne put le suivre que dans le milieu de la journée ; déjà la dernière brigade de ce corps se préparait à suivre le mouvement, lorsque les Prussiens, que nos reconnaissances du matin n'avaient point signalés et qui sortirent brusquement du bois de Colombey, attaquèrent nos avant-postes, sur lesquels ils dirigèrent un feu de mitraille très-nourri.

Par cette attaque, l'ennemi tentait de fair^ croire à une attaque de la ville par surprise; mais son but était double. Il voulait à la fois donner au prince Frédéric-Charles le temps d'opérer son mouvement tournant sur Pont-à-Mousson, et, s'emparant des gorges de Vallières et Vantoux, prendre à revers l'un des trois forts Saint-Julien, Bellecroix ou Queuleu, dont l'armement, non encore terminé, ne le fut que longtemps après.

Si les Prussiens, qui étaient parfaitement renseignés à cet égard, eussent possédé des documents complets sur les positions et les mouvements des troupes françaises, leur projet eût probablement réussi dans son entier.

Leur attaque eut cependant pour résultat d'arrêter le mouvement des 3™* et 4*"® corps et d'empêcher le

général Frossard de se jeter sur PoiU-à-Mousson, où un corps prussien défilait tranquillement par la route de Chemineau et Les Mesnil et s'en allait camper dans les plaines de Waville.

Durant ce temps, un autre corps prussien, celui-là même qui avait combattu à Reichshoffen, traversait la Moselle sur le pont de Marbache et, côtoyant la rive droite de la rivière, tentait d'opérer sa jonction avec le corps de Steinmetz qui entourait Metz par le nord.

Ce fut sur l'arrière-garde du corps Ladmirault (4"**) que tombèrent les premiers obus.

Le 41™* de ligne (3™* corps, division Gastagny), qui, par sa position, se trouva le premier engagé, dut se replier devant cette attaque imprévue ; mais il fut bien vite ramené en avant et se déploya en tirailleurs, soutenu par les 17"** et 44"** de ligne et par le 18™« bataillon de chasseurs, la droite du 3"** corps restant en observation.

En même temps, sur la gauche, la brigade de Bellecourt du 4"*® corps (1" de la 2"** division), composée du 5"*® bataillon de chasseurs, des 13™* et 43"** de ligne, prit position sur les hauteurs qui commandent la vallée de Nouilly, en avant du petit bois de Mey. Des batteries de mitrailleuses vinrent s'établir eu face du bois de Colombey, et d'autres batteries d'ar-

tillerie, appartenant à la 2"** division du 4"* corps, à Textrême gauche, de façon à battre le ravin de Nouilly et à commander en outre le terrain qui s'étend jusqu'à Servigny.

La brigade de Bellecourt avait à peine pris position, que des masses profondes d'infanterie prussienne débouchèrent de la route de Bouzonville, s'avançant par le vallon de Nouilly, précédées de tirailleurs qui se cachaient dans les vignes.

Les mitrailleuses du 4"* corps ouvrirent un feu très-vif sur cette colonne, auquel se joignit bientôt celui des tirailleurs du 8"* bataillon de chasseurs et du 13™* de ligne, qui le matin même avait reçu six cents hommes de réserve sachant à peine manier le fusil, et maintenant en ligne, placés en avant du bois de Mey.

L'artillerie prussienne, qui venait d'occuper Servigny-lez-Sainte-Barbe, établit sur la route de Bouzonville des batteries qui couvrirent d'obus le terrain occupé par la brigade de Bellecourt. A peu près vers le même temps, l'artillerie du 4"* corps arrivait en ligne; l'action dès lors devint générale.

Tout l'effort des Prussiens se portait vers le bois de Mey, considéré par eux comme la clef de la position. Grâce aux forces dont ils disposaient sur ce point, ils

gagnèrent rapidement du terrain, et, vers sept heures, ils pai^enaient à ce bois, d'où ils délogeaient un bataillon du 64"* qui battit en retraite avec un certain désordre. On parvint cependant à le rallier, et Ton fit exécuter un feu à volonté sur le bois d'où partait une grêle de balles qui, pour la plupart, faisaient explosion à leur point de chute.

Trois fois le bois fut pris et repris, non sans pertes considérables de part et d'autre.

D'autre part, l'ennemi avançant entre les deux corps français, par le vallon de Nouilly, le général Pradier commandant la 2"* brigade de la division Grenier (4"* corps) jeta en avant deux bataillons pour arrêter les nombreux tirailleurs qui cherchaient à nous tourner sur la droite ; d'autre part, l'infanterie et la cavalerie ennemies, massées derrière Servigny, menaçant la gauche, la division Gourtot de Gissey (1" du 4"** corps) s'élança au pas de charge et s'opposa à ce mouvement en ouvrant un feu violent à volonté.

La nuit tombait, une partie du 3™" corps, qui dès les premiers coups de canon avait fait demi-tour et repris ses positions du matin, se porta à son tour en avant, et bientôt les colonnes ennemies repoussées de toutes parts, se retirèrent en mettant le feu à quelques maisons des villages de Servigny et de

Mey, qui brûlèrent toute la nuit. Les Prussiens furent aussi débusqués à Mercy-le-Haut, Mercy-lez-Metz, et il y eut un long échange de coups de canon entre les batteries ennemies et celles du fort de Queuleu.

Comparées à celles de Tennemi, nos pertes furent minimes; elles s'élevèrent à 3,000 tués ou blessés, tandis que de leur aveu, les Prussiens perdirent environ 10,000 hommes. Cependant les 41® et 44* de ligne, ainsi que le 15® bataillon de chasseurs à pied, furent très-éprouvés. On eut à déplorer la perte d'un excellent officier, le colonel Fournier du 44® de ligne; les généraux Decaen et Castagny furent blessés. Le premier, atteint au genou, continua, bien que blessé, de diriger son corps ; trois quarts d'heure plus tard, son cheval était tué et, dans sa chute, froissait cruellement le général qu'on dut emporter du champ de bataille.

Dans leur l'apport officiel, les Prussiens affectèrent de considérer comme une éclatante victoire cette bataille de Borny qui fut, en réalité, une défaite sérieuse pour eux. Les troupes françaises bivaquèrenl sur le champ de bataille; et cependant, le 18 au matin, la reine de Prusse recevait une dépèche ainsi conçue :

« Combat victorieux k Borny sous Metz ; les Fran-

çais sont refoulés derrière Metz. Je me rends sur le champ de bataille.

« Guillaume (1). »

Le maréchal Bazaine était-il mal renseigné sur les forces de Fennemi, de beaucoup inférieures à celles dont il disposait, ou ne voulut-il pas poursuivre son succès en prenant une vigoureuse offensive, c'est ce que nous ignorons. Toujours est-il que renonçant à recueillir les fruits de sa victoire — ce que nous aurons dans la suite occasion de signaler plus d'une fois — il donna Tordre de poursuivre dans la nuit la retraite interrompue la veille, et le 18 août au matin il bivaquait sur les glacis de Metz.

Cette journée du 15 fut employée de part et d'autre

(1) Dans une brochui^, qui du reste fourmille d'erreurs, parce que l'auteur n'a pas assisté aux événements dont il parle, et qu'il s'est contenté, pour en écrire le récit, des documents fournis par les Prussiens, M. Vandevelde considère également la bataille de Borny ou de Pange comme une victoire des Prussiens, et prétend à tort que les Français ont été refoulés sur Metz. Trompé par le mouvement de retraite volontaire de notre armée sur Verdun, M. Vandevelde n'était pas comme nous le ië août, au matin, sur le champ de bataille de Borny, durant la trêve accordée aux Prussiens pour enterrer leurs morts. Nous n'avons pas non plus rencontré le roi Guillaume sur le lieu du combat oii il annonçait son auguste présence.

au transport des blessés et k rensevelissement des morts de la veille. Pendant ce temps, notre armée continuait le passage de la Moselle pour se concentrer sur le plateau de Gravelotte où elle espérait devancer les troupes du prince Frédéric-Charles dont la présence avait été signalée à Briey.

Dès le matin, alors qu'une partie de notre armée était campée sur la rive gauche de la Moselle, un détachement ennemi iSt un mouvement offensif en avant d'Ars, sans doute pour masquer le passage des troupes prussiennes, et vint établir deux pièces de position à Tendroit connu sous le nom de Pompeà-feu.

Toujours admirablement renseigné, l'ennemi envoya ses obus k Longeville, dans la direction de la maison Hénoque, où Napoléon III avait passé la nuit et dans laquelle il se trouvait encore.

Le premier de ces projectiles tomba dans le camp français, entre Longeville et Moulins, et vint éclater au milieu de trois officiers occupés k déjeuner; deux furent tués et le troisième grièvement blessé.

Une batterie fut immédiatement envoyée k mi-côte de Sainte-Ruffine, mais avant qu'elle eût pris position, le fort Saint-Quentin avait pointé une de ses pièces k longue portée et balayé la batterie ennemie.

Le reste du jour Tarmée ne fut point inquiétée et les troupes purent tranquillement établir leure campements.

Le 2™* corps, qui était arrivé le premier en dépit d'une marche fort longue et rendue difficile par Tencombrement des routes, atteignit dans la journée le village de Rezonville, en avant duquel il se plaça, à gauche de la route et sur le plateau qui domino Vionville;

Le 6™* corps s'installa sur la droite de la même route, sur les hauteurs qui séparent Rezonville de Villers-au-Bois;

Le 3"** corps — dans le commandement duquel le maréchal Lebœuf, démis de ses fonctions de major général, avait succédé au général Decaen, — s'établit à Vernéville, faisant face à l'ouest, entre ce village et Saint-Marcel ;

Le 4"® corpè, parti de Metz le dernier, après avoir campé en avant de Woippy, sur la route de Briey, s'achemina le 16, de grand matin, vers Doncourt;

La garde se trouvait déjà à Gravelotle à la bifurcation des routes de Conflans et de Mars-la-Tour ;

Enfin, la division de cavalerie du général du Barrail (réserve) composée des chasseurs d'Afrique, éclairait la route d'Étain, tandis que celle du général de

Forton (réserve) composée des 1*' et 9* dragons et des 7® et 10* cuirassiers éclairait celle de Saint- Mihiel.

La journée du 16 fut encore marquée par un engagement. La division de cavalerie du général Legrand ayant reçu Tordre d'aller avec deux régiments de ligne et une batterie reconnaître Mars-la-Tour, cette reconnaissance se dirigea vers le village qu elle traversa sans coup férir; mais, au moment où elle atteignait les hauteurs qui le dominent, elle renconti*a une forte colonne de uhlans; et, pendant qu'elle prenait position pour charger, Tennemi, ouvrant son centre par un rapide mouvement de conversion à gauche et à droite, démasqua une batterie qui dirigea sur notre cavalerie un feu terrible. Le mouvement était manqué et nos éclaireurs durent opérer leur retraite sous une pluie de mitraille.

Le même soir, le maire de Saint-Julien-lez-Goi-ze mandait à son collègue de Gorze que des forces prussiennes considérables traversaient sa commune et se dissimulaient dans les bois environnants. Le maire de cette dernière localité qui voyait également les alentours envahis par l'ennemi, envoya un exprès au général Frossard pour l'avertir, mais ce dernier se contenta de répondre qu'il était instruit de tout et

que le maire de Gorze se trompait sur la quotité des forces ennemies.

Dans cette même journée, une demi-heure après lalerte de Longeville, les équipages impériaux traversaient Moulins au grand trot, emmenant Napoléon III dans la direction de Verdun; il coucha le soir à Gravelotte; Bazaine restait seul maître de l'armée !

CkAPITRE IV

Bataille de Rezonviile ou de Gravelotte. — La journée du 17.

Le 16 août au matin, pendant que Tempereur se dirigeait sur Verdun par Étain, les grand' gardes de la division de cavalerie du général Forton occupaient derrière un long mur du village de Flavigny, — à gauche de la route de Rezonviile à Vionville, — une position qui devait leur permettre d'observer à droite et à gauche les mouvements des troupes prussiennes si elles tentaient de sortir des bois environnants.

Le général Forton était, avons-nous dit, chargé d'éclairer l'armée, et cependant à neuf heures du matin personne n'était encore sorti du camp, où laimême était tranquillement occupé à déjeuner. C'est vers ce moment que le colonel Duféron du 4™® chas-

seurs (1" brigade, 2"* corps), ayant fait demander au général Forton s'il avait besoin de son régiment, ce dernier Tàvait remercié, alléguant qu'il savait par un capitaine d'éclaireurs volontaires, M. Ârnoux Rivière, qu'il n'y avait aucun Prussien sur la route ni dans les environs : et, cependant, une demi-heure après, sa division était surprise avec ses chevaux au piquet et dessellés.

En effet, à neuf heures et demie les premiers obus prussiens tombaient sur le 2™' corps. Le prince J. Murât, qui commandait la l"' brigade déjeunait également — nos généraux ne faisaient bien que cela. — Son Altesse ne se dérangea même pas au bruit des décharges d'artillerie, et ce fut seulement lorsqu'on vint la prévenir que la bataille s'engageait qu'elle daigna sortir de sa tente, la serviette à la main.

La cavalerie, surprise par cette attaque soudaine, se forme rapidement pour se porter à la hauteur de Rezon ville, derrière le campement du 2™*' corps.

En même temps le général Frossard fait prendre les armes à ce corps et occupe les positions de combat reconnues d'avance. La division Bataille, qui occupe sur la droite les hauteurs dominant le hameau de Flavigny, se porte la première en avant, et, par

son énergie et sa vigueur, le général arrête un mouvement de panique du 8"** de ligne, fuyant à la débandade sous une grêle d'obus. En parvenant à rallier ce régiment, qui fait partie de sa l"* brigade, le général Bataille évite peut-être un grand désastre.

Malheureusement cet officier général n'avait point son artillerie avec lui, une partie se trouvant avec le général Frossard, qui s'entourait toujours d'une immense quantité d'artillerie. Ce ne fut qu'au bout d'une heure , après avoir envoyé tous ses aides de camp au commandant du 2"® corps, que le général Bataille put rentrer en possession de son artillerie divisionnaire.

La division Vergé, que le commandant de la 2*"® division avait appelé à son aide, n'arrivait pas non plus. Ce fut la brigade du général Valazé (1" brigade de la 2*"® division) qui seule se porta en avant, encore ne lui fut-elle pas d'un grand secours, car le 32"** de ligne ne put tenir devant le terrible feu d'artillerie de l'ennemi.

Ce premier engagement fut très-meurtrier, le général Bataille eut deux chevaux tués sous lui. Quelques instants après, alors qu'à pied, derrière sa ligne de bataille, il donnait des ordres avec un admirable sang-froid, une balle vint l'atteindre au ventre. Malgré

sa blessure, le commandant de la 2"*® division resta sur le champ de bataille, soutenu par deux soldats, jusqu^au moment où toutes ses dispositions eurent été prises. En abandonnant ses troupes, le général en remit le commandement au colonel Loysel, qui les i*amena en arrière et parvint à reformer la division. II était alors midi et demi.

Pendant ce temps, le 12™* bataillon de chasseurs et un régiment de ligne de cette division s'opposaient sur la droite à ce que l'ennemi pût tourner ses positions, tandis que sur la gauche du bois des Oignons où ils se cachaient, les Prussiens décimaient nos soldats.

En face de ce bois avait été placée la brigade Lapasset, détachée du 3™* corps pour les observer et couvrir la tête du défilé de Gorze. La division Verge tenait la gauche de la division Bataille.

Le maréchal Canrobert, à son tour, déploie son corps d'armée (6"®) en avant de Rezonville, entre la route de Verdun et le village de Saint-Marcel. La division Tixicr à droite, le 9™® de ligne de la division Bisson et la division Lafont de Villiers à gauche, et s'appuyant sur la route.

La 4"" division — Levassor-Sorval — s'établit en arrière et parallèlement à la route, ïivec ordre de sou-

tenir la brigade Lapasset et de surveiller les ravins qui, par les bois, aboutissent à Ars et Novéant.

« Deux attaques se dessinent bientôt, dit le rapport du maréchal Bazaine : Tune venant à gauche, par les bois de Vionville, de Saint-Aruould et des Oignons ; l'autre sur notre front, par Mars-la-Tour et le village de Vionville. »

En effet, dès que la canonnade avait été entendue par les Prussiens, de nombreux renforts avaient été dirigés sur le lieu du combat : en premier lieu, le g*"® corps, qui faisait partie de la 2"** armée, puis la garde, qui se portèrent du côté de Mars-la^Tour afin de couper à nos troupes la route de Verdun; le la*"* corps (saxon) arriva même à temps dans la journée pour prendre part à la lutte.

La première armée, d'autre part, avait effectué en grande partie son passage sur la rive gauche de la Moselle : les 7"»® et 8"*® corps s'étaient portés sur Jouyaux-Arches où l'on jeta un pont et sur Corny où il en existait un en pierre, et ces deux corps s'étaient dirigés vers Gravelotte.

« A la première nouvelle de l'engagement, dit le rapport du commandant en chef, je quitte mon quarlier général de Gravelotte et me poste, avec mon étatmajor, sur le théâtre du combat, donnant l'ordre à la

garde de se placer en réserve à droite et à gauche de la route, sur les crêtes du ravin de la Jurée, et prévenant le maréchal Lebœuf qu'il eût à pivoter sur sa gauche pour appuyer le 6"® corps et prendre Tennemi en flanc ; je comptais en même temps sur la vieille expérience du général Ladmirault pour accourir au bruit du canon et soutenir le mouvement tournant du 3"*® corps, en avant duquel il devait alors se trouver.

« A peine arrivé sur le terrain, je trouvai le 2"* corps fortement engagé sur tout son front, sous un feu d'artillerie des plus intenses (voir plus haut), mais se maintenant dans ses positions, un peu en arrière des crêtes. Le maréchal Canrobert avait, de son côté, arrêté le mouvement offensif de l'ennemi, qui se bornait déjà à n'entretenir devant lui qu'une vive canonnade ; c'était donc évidemment sur notre gauche que l'ennemi se réservait de faire le plus grand effort, à l'abri des bois qui le dissimulaient et dans le but de nous couper la retraite sous Metz.

« Tout en me préoccupant de l'attaque que je voyais se dessiner sur notre flanc, je voulus que notre droite Ait solidement appuyée avant l'entrée en ligne des troupes du maréchal Lebœuf, et je prescrivis à la division Forton d'allev se placer en arrière du 6'°* corps, sur l'ancienne voie romaine, le dos appuyé

au bois de Villers-aux-Bois, avec ordre de charger au moment opportun.

« Ces premières dispositions prises, j'appelai les batteries de 12 de la rései've générale, pour combattre les batteries ennemies qui inquiétaient le 2™* corps... »

C'est vers ce moment que le général fut blessé et que le général en chef, pour soutenir sa division et une partie de la division Vergé qui pliaient devant les furieuses attaques de l'ennemi, donna l'ordre au 3me régiment de lanciers et aux cuirassiers de la garde de charger l'infanterie prussienne pour soutenir la gauche de la division Vergé et la brigade Lapasset, qui tenaient bravement leurs positions.

La charge des lanciers fut repoussée avec des perles assez sérieuses, et celle des cuirassiers, qui eut au moins l'avantage d'arrêter l'ennemi, le fut également. Les hussards prussiens poursuivirent même nos cuirassiers dans leur retraite et enveloppèrent un instant le maréchal Bazaine et son escorte, qui durent mettre l'épée à la main pour se défendre.

« L'hésitation qui se manifesta à ce moment, dit le rapport du maréchal, me permit de faire avancer la division Picard, des grenadiers de la garde, qui se porta en avant sous les ordres mêmes du général

Bourbaki, relevant les divisions Vergé et Bataille et prenant position de chaque côté du village de Rezonville, pendant qu une brigade de la division Levassor- Sorval, du 6"* corps, venait s'appuyer à gauche sui* les^rêtes du village de Vionville; en même temps la division Deligny, des voltigeurs de la garde, recevait Tordre de se porter en face du bois des Oignons, de le faire occuper par son bataillon de chasseurs et d'observer les débouchés par où les Prussiens pourraient tenter de mettre le pied sur le plateau de Gi'avelotte.

« Au moment même où lennemi prononçait son attaque sur Rezonville, il tentait de tourner notre droite avec sa cavalerie; trois de ses régiments, les cuirassiers du roi et deux régiments de uhlans, traversaient la droite du 6*"® corps, nos batteries, et, dépassant la crête que nous occupions, tentaient de se rabattre sur les derrières de notre infanterie. La division -du général dô Forton, dont ils ne soupçonnaient pas la présence, les prend en flanc et en queue, et cette masse de cavalerie est complètement anéantie sous le sabre de nos dragons et de nos cuirassiers. La droite est complètement dégagée, et déjà le feu du maréchal Lebœuf (3™® corps) commence à se faire entendre; il était alors deux heures. L'ennemi était

complètement repoussé sur notre droite; au centre l'attitude du 6"* corps et des grenadiers de la garde avait arrêté son attaque, et à gauche il n'avait pas encore pris l'initiative que j'attendais, mais qui ne s'en préparait pas moins; le feu de son artillerie avait k peu près cessé, mais il était évident qu'il prenait des dispositions pour un nouvel effort.

« Complètement rassuré à droite par l'entrée en ligne des troupes du 3"® corps, je fis dire au maréchal Lebœuf de maintenir fortement ses positions avec la division Nayral, de se relier au 6"* corps par la division Aymar et de diriger sur Gravelotte la division Montaudon, que je destinais à occuper le débouché d'Ars-sur-MoselIe. Je faisais reporter en même temps sur le même point les divisions du 2™* corps qui avaient été reformées, et je plaçais des batteries de 12 et des mitrailleuses au débouché des ravins pour y cribler les masses ennemies qui tenteraient de s'y engager. Je savais que des renforts avaient passé par Ars et Novéant, et je me préoccupais avant tout de l'attaque qui pouvait être faite sur notre flanc. Ma ligne de bataille, qui se trouvait au début de Inaction à peu près parallèle au ravin de Rezonville, avait pris vers trois heures une position presque perpendiculaire au bois des Oignons, vers

Mars-la-Tour et Bruville. A ce moment, en effet, le 4"'* corps venait d'entrer en ligne ; la division Grenier, conduite par le général Ladmirault lui-même, avait chassé l'ennemi devant elle, l'avait repoussé de Saint- Marcel et de Bruville, rejeté sur Mars-la-Tour et se préparait à l'attaquer à Vionville ; la division de Cissey appuyait le mouvement, et sur la droite marchait la division Glérambault (chasseurs et dragons), le 2"® chasseurs d'Afrique et la brigade de la garde (lanciers et dragons) qui était accourue au canon, après avoir escorté l'empereur jusqu'à Étain.

« Le général Ladmirault reconnut que la position de Vionville était trop fortement occupée pour qu'il pût s'en emparer avec ses deux divisions, et il dut se borner à maintenir l'enuemi en s'établissant >ur le terrain qu'il avait gagné.

« La canonnade, qui avait cessé quelque temps, reprit avec plus d'intensité que jamais vers les cinq heures, pour préparer le retour offensif que les Prussiens allaient essayer. Après un feu qui ne dura pas moins de deux heures, leurs réserves dessinèrent l'attaque en grosses masses, une charge de cuirassiers fut tentée par eux sur la division Lafont de Villiers, pour rompre notre centre; le 93™® perdit son aigle, un canon fut enlevé, mais les cuirassiers prussiens

trouvent devant eux la division Valabrègue du 2""® corps qui s'était maintenue à la hauteur de Rezonville; ils sont ramenés vigoureusement, et Taigle et le canon sont repris.

« J'arrête le mouvement de la division Montaudon que j'avais dirigée sur Gravelotte, et la fais rétrograder vers le 3™" corps, pour parer à toute éventualité; — de ce côté, la division Forton, que j'avais également fait reculer, reprend sa position près du bais de Villei*s.

« Le général Deligny va rejoindre, avec les quatre bataillons de voltigeurs qui lui restent, sa 2"® brigade, qui a déjà appuyé et relevé une partie des grenadiers sur les crêtes du ravin de Rezonville. (1)

« En même temps le général Bourbaki, rassemblant toutes les bouches à feu dont il dispose établit une grande batterie, de cinquante-quatre pièces, qui foudroie les masses ennemies, et les désorganise pendant que le feu de l'infanterie les fait reculer.

« A notre gauche, l'ennemi tente vainement de

(i) Les grenadiers de la garde furent elTectivement en péril ; entourés sur un mamelon par des forces très-supérieures ils allaient être écrasés et leur drapeau pris, lorsqu'ils furent secourus par le 3>°c bataillon du 51 » de ligne^ qui par son impétuosité fit reculer l'ennemi et donna aux voltigeurs le temps d'arriver.

déboucher par les bois qu'il trouve fortement gardés; il veut s'avancer par les ravins qui séparent les bois de Saint-Aniould et des Oignons, mais nos mitrailleuses arrêtent toutes ses tentatives, en lui faisant subir des pertes énormes.

« A la droite, il tente, avec une masse de cavalerie, de tourner le 4"® coi'ps ; le général Ladmirault la fait charger par la nombreuse cavalerie qu'il a sous la main, et, après des charges successives où des deux côtés on se bat avec acharnement, l'ennemi se retire. — La division de Cissey protège notre ralliement et, par sa belle contenance, impose à l'aile gauche prussienne, qui se met définitivement en retraite. »

L'année ennemie était battue, les Prussiens opérèrent sur toute la ligne un mouvement rétrograde en l'appuyant par une grêle d'obus qu'ils lançaient dans nos rangs; un feu de mousqueterie bien nourri, exécuta par les zouaves et des troupes de la garde, et quelques volées de mitrailleuses achevèrent la déroute de l'ennemi. La bataille avait duré près de dix heures.

Les Prussiens avaient successivement mis ien ligne près de 180,000 hommes, et malgré leur infériorité numérique, nos troupes non-seulement consei'vèrent leurs positions, mais s'établirent encore sur celles de

rennemi auquel elles firent éprouver des pertes considérables. (1) Nos troupes bivaquèrent sur le champ de bataille et vers huit heures on vit s'allumer les feux des campements français.

Nous étions donc vainqueurs, en dépit des télégrammes mensongers des Prussiens, et nos ti*oupes s'attendaient à marcher en avant pour profiter de leur victoire. Aussi quelle ne fut pas leur stupéfaction lorsque, le lendemain matin, 17, avant Taube, le com-' mandant en chef envoya mystérieusement Tordre aux chefs de corps de se replier sur Metz dans la direction de Metz, sur les villages d'Âmanvilliers et de Chastei- Saint-Germain, en se dissimulant de leur mieux dans les bois et les ravins.

Nous avions battu l'ennemi et nous reculions devant lui; l'armée ne comprenait guère cette tactique, mais l'ordre était précis, on l'exécuta ; on se contenta, pour diminuer le mécontentement général, de répandre le bruit que Mac-Mahon arrivant par Pont-à-Mousson, on allait couper la retraite de l'ennemi à Ars.

Pendant ce temps, l'ennemi, étonné de notre immo-

(i) Le prince Frédéric-Charles, qui d'abord avait estimé à 15,000 hommes tués ou blessés ses pertes dans cette journée, déclare quelques jours après, dans son rapport ofQciel, que ce chiflnre doit être porté à 17,000 ; il fût en réalité de 32,000.

bilité, s'empresse de prendre ses mesures pour réparer le désastre de la veille.

En effet, si le 17 au lieu de battre en retraite sur Metz, nous eussions fait un mouvement de conversion sur notre gauche, en nous rabattant sur le cours de la^ Moselle, l'armée ennemie était très-probablement écrasée.

Quelles sont^ les raisons que le maréchal Bazaine donna de son inaction? Nous les trouvons dans son Rapport sommaire sur les opérations de t armée du Rhin,

« L'extrait suivant, dit ce document, de la dépêche que j'adressai à S. M. l'empereur et au ministre de la guerre le 17 août, expose la situation de l'armée après ce combat.

« On dit aujourd'hui que le roi de Prusse serait à Pange ou au château d'Âubiginy, qu'il est suivi d'une armée de 100,000 hommes et qu'en outre des troupes nombreuses ont été vues sur la route de Verdun et à Mont-sous-les-Côtes.

« Ce qui pourrait* donner une certaine vraisemblance à cette nouvelle de l'arrivée du roi de Prusse, c'est qu'en ce moment, où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté, les Prussiens dirigent une attaqjme sérieuse sur le fort de Queuleu : ils auraient établi

des batteries à Magny, à Mercy-le-Haut, et au bois de Pouilly; dans ce moment le tir est même assez vif.

(( Quant à nous, les corps sont peu riches en vivres ; je vais tâcher d'en faire venir par la route des Ârdennes qui est encore libre. M. le général Soleille, que j'ai envoyé dans la place, me rend compte qu'elle est peu approvisionnée en munitions et qu'elle ne peut nous donner que 800,000 cartouches, ce qui pour nos soldats est l'affaire d'wn^ jowm^^. Il n'y a également qùun petit nombre de coups pour pièces de quatre, et enfin il ajoute que l'établissement pyrotechnique n'a pas les moyens nécessaires pour confectionner les cartouches.

« M. le général Soleille a dû demander à Paris ce qui est indispensable pour remonter l'outillage ; mais cela arrivera-t-il à temps? Les régiments du corps du général Frossard n'ont plus d'ustensiles de campement et ne peuvent faire cuire leurs aliments. Nous allons faire tous nos efforts pour reconstituer nos approvisionnements de toute sorte afin de reprendre notre marche dans deux jours, si cela est possible. Je prendrai la route de Briey. Nous ne perdrons pas de temps, à moins que de nouveaux combats ne déjouent mes combinaisons. »

« Je joignis à cette dépêche une note du général

Soleille indiquant le peu de ressources qu'offrait la place de Metz pour le ravitaillement en munitions de l'artillerie et de Tinfanterie. Depuis on trouva dans les magasins du chemin de fer, 4,000,000 de cartouches, et M. le général Soleille donna une telle impulsion k l'arsenal de Metz, que l'on put y fabriquer de la poudre et des cartouches avec un papier spécial ; un marché fut passé pour fondre des projectiles. »

Il ressort de cette dépêche et des explications qui la suivent que le principal but du maréchal Bazaine était d'éloigner l'empereur afin de rester maître de la situation et d'attendre les événements pour agir au mieux de ses intérêts. Quant à rejoindre ce dernier et donner la main au maréchal Mac-Mahon, il ne paraît s'en soucier.

En effet, comme nous l'avons vu, le maréchal, au lieu de poursuivre son succès et d'anéantir l'ennemi, ou bien encore de regagner rapidement la route de Verdun, envoie, le 17, l'armée s'^établir sur les positions de Rozérieulles à Saint-Privat-la-Montagne, et allègue les motifs suivants pour justifier cette mesure :

1* Manque d'eau à Gravelotte et aux environs ;

^ Obligation avant de continuer la marche en avant d'aligner les vivres et de remplacer les muni-

lions consommées, principalement en projectiles de quatre ;

3® Évacuer les blessés sur Metz.

« Des suppositions ont été faites, dit encore le maréchal, sur la possibilité de continuer la marche sur Verdun dans la nuit du 16 au 17, elles étaient erronées. Ceux qui les émettaient ne connaissaient pas la situation. Uennemi recevait à chaque instant des renforts considérables et avait envoyé des forces pour occuper la position de Fresnes en avant de Verdun; Tarmée française en marche depuis plusieurs jours venait de livrer deux batailles sanglantes, et elle avait encore des fractions en arrière, y compris le grand parc de réserve de Tarmée, qui était arrêté à Toul, attendant une occasion favorable pour rejoindre, ce qu'il n'a pu faire. L'armée pouvait éprouver un échec très-sérieux,- qui aurait eu une influence fâcheuse sur les opérations ultérieures.

« Les corps reçurent Tordre de se fortifier dans leurs nouvelles positions et d'y tenir le plus longtemps possible (1). Mon intention était de reprendre l'offensive, le ravitaillement teiminé. »

(i) Le 17 août les positions de rarmée de Metz étaient les suivantes : Le â™^' corps occupa les crêtes de RozérieuIIes à droite de la route de Gravelotte ; le 3i»« corps s*établit sur le prolongement

Reprenons une à une les assertions explicitement ou implicitement renfermées dans la dépêche et le rapport du maréchal Bazàine.

La mention de Tattaque du fort de Queuleu, insignifiante en elle-même puisque les obus prussiens tombaient pour la plupart dans la Seille ou s'enterraient sur les glacis du fort, tend à faire comprendre à Tempereur que la place de Metz a encore besoin du secours de Farmée. Le fait était vrai en partie, mais la garnison normale de la ville suffisait amplement à cette tâche. Dans tous les cas, si Tarmée du maréchal était nécessaire à la défense de Metz, pourquoi avoir livré jusqu'au 18 août deux batailles sanglantes pour en sortir.

Les corps étaient peu riches en vivres. La ville n'en possédait-elle pas, elle qui a pu nourrir 173,000 rationnaires durant soixante-dix jours d'investissement? Le maréchal pouvait en demander à son subordonné le général Coffinières, commandant supérieur de Metz.

du même plateau, appuyé aux fermes de Moscou, Leipzig et la Folie ; le 4"*« corps entre la Folie et Amanvillers ; le 6")« corps sur les hauteurs situées à droite de Saint-Privat-la-Montagne. Enfin la garde formait la réserve, en arrière des forts Saint-Quentin et de Plappeville, près du Ban-Saint-Martin.

Et d'ailleurs ne savait-il pas que 1,800,000 rations Fattendaient à Verdun?

La place ne pouvait fournir que 800,000 cartouches. Comment le général Soleille nVt-il pas découvert, malgré ses actives recherches, les 4,000,000 de cartouches qui étaient à la gare?

L'établissement pyrotechnique n'avait pas les moyens

nécessaires pour confectionnei' les cartouches. Comment le général Soleille, déjà nommé, n'a-t-il pas su qu'il existait dans l'île du Saulcy une fabrique de cartouches depuis longtemps en activité?

Le maréchal espérait partir sous deux jours. Metz n'avait donc pas besoin de son armée? Non, mais le maréchal avait besoin de rester à Metz.

Le maréchal quitte les positions conquises la veille par le manque d'eau à Gravelotte et aux environs. Nous avons sous les yeux d'excellentes cartes de la Moselle, qui nous démontrent jusqu'à l'évidence que de nombreux cours d'eau, tributaires de cette rivière, arrosent les localités occupées le 16 par notre armée.

Il fallait aligner les vivres et remplacer les munitions. Pourquoi n'y avoir pas pensé au moment de se mettre en marche pour Verdun? On n'avait donc pas l'intention de s'éloigner?

Quant à l'évacuation des blessés sur Metz, n'était-

elle pas couverte par Tarmée, soit que celle-ci, prenant Tofifensive, fit un mouvement de conversion sur sur sa gauche en poussant Tennemi vers la Moselle, soit que, perçant les lignes peu profondes le 16 sur la route de Verdun, elle prît le chemin de cette ville?

Le maréchal parle des renforts considérables envoyés à l'ennemi dans la journée du- 17; nous les avons vus en effet de nos yeux suivre sans être inquiétés la direction de Pont-à-Mousson.

Nous avons vu également quelques éclaireurs prussiens salués par le feu de nos mitrailleuses établies sur le plateau de Châtel-Saint-Germain. Sont-ce là les forces qui ont empêché le commandant en chef de marcher en avant.

Quant au grand parc de réserve laissé si malencontreusement à Toul, il lui était encore plus difficile, si la route de Verdun était barrée à Fresnes, de venir au-devant d'une armée de 150,000 hommes, qu'à celle-ci de le rejoindre.

Les corps, après avoir battu en retraite, reçurent l'ordre de se fortifier dans leurs positions et d'y tenir le plus longtemps possible. Ainsi, après une victoire éclatante, contestée seulement par les Prussiens et le maréchal Bazaine, on éprouvait le besoin de se retrancher. Au reste la nécessité s'en faisait si peu sen-

tir, que Tordre ne fut pas exécuté et que le commandant en chef, qui sans doute avait ses raisons, ne se donna pas la peine de s'en assurer. Aussi Farmée tout entière s'endormit-elle dans la quiétude la plus parfaite. Le réveil allait être terrible pour elle.

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