‹ Guerre de 1870: Campagne de la MoselleChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Combats des 31 août et l^f septembre.

Le 30 août, le maréchal Bazaine reçut d'un envoyé de l'empereur Tavis suivant, en réponse à la dépêche qu'il avait envoyée le lendemain de la bataille de Saint-Privat :

« Reçu votre dépêche du 19 dernier à Reims; me porte dans la direction de Montmédy; serai aprèsdemain sur l'Aisne, où j'agirai selon les circonstances pour vous venir en aide. »

« Je réunis l'armée le 31, dit le maréchal, en avant des forts de Queuleu et de Saint-Julien, et j'indiquai comme objectif à enlever de vive force le plateau de Sainte-Barbe, ayant le projet, en cas de réussite, de gagner Thionville par Bettelainville et Redange, avec les 3"*®, 4"* et 6"® corps, en feisant filer la garde et le 2"* corps par la route de Malroy. »

En effet, le 30 au soir, les troupes campées au Ban-Saint-Martin et en avant dePlappeville recevaient un . nouvel ordre de départ. Le lendemain matin, à cinq heures, commença le défilé du 6"® corps, suivi bientôt par la garde. Le corps Ladmirault (4"®) et le corps Frossard (2"*) levaient en même temps leurs tentes et toutes ces troupes allaient entreprendre, sur des ponts établis à cet effet, le passage .de la Moselle, que rinsuflSsance des moyens de passage rendit trèslong.

Dans Tordre de bataille, le 6""^ corps formait l'aile gauche, le 3"" la droite, tandis que le 4*"® corps formait le centre, ayant derrière lui le 2™* corps et la garde en réserve.

Le 6"™® corps devait dessiner son mouvement sur la gauche en attaquant Malroy, de manière à déborder Serviguy par la gauche.

Le 3™* corps devait attaquer Montoy, Noisseville, Retonfey, Flanville et Coincy pour déborder Sei^vigny par la droite.

Lorsque ces deux corps auraient esquissé leur mouvement, le 4"™* corps devait attaquer Servigny sur le centre. L'objectif de tout le mouvement était Sainte-Barbe, qui domine Sei'vigny à 2,000 mètres de distance.

« Ce projet, dit le général Deligny dans sa brochure sur l'armée de Metz, était bien conçu dans son ensemble; les positions à attaquer représentaient environ le huitième de la circonférence d'investissement ; l'armée avait son flanc gauche couvert par la Moselle, ses derrières assurés par les forts Saint-Julien et Belle-Croix, et, vers la droite, elle formait un échelon sur le fort Queuleu.

« En marchant résolument par la gauche et le centre, en renforçant la droite d'une division de la garde, pour barrer le chemin aux renforts que l'ennemi pourrait diriger sur le champ de bataille, on devait compter sur un éclatant succès : les Prussiens, quelque diligence qu'ils pussent faire, n'ayant pas plus de 20,000 hommes à nous opposer pendant la preriiière heure de combat, et ne pouvant en réunir plus de 40,000, quatre heures plus tard. »

Comme le 26 août, nos troupes averties la veille et sous les aimes depuis le matin neuf heures, n'attaquèrent l'ennemi que vers quatre heures du soir. Il fallait bien laisser à l'ennemi le temps de prendre ses dispositions, de masser ses forces et d'appeler des renforts qui pouvaient traverser la Moselle sur- des ponts, qu'il nous eût été si facile de détruire, pour retarder leur marche de cinq ou six heures.

Le signal de l'attaque fut donné par Fartillerie du fort Saint-Julien. Sainte-Barbe se trouvait à 7 kilomètres de notre front de bataille, et nous avions trois heures de jour pour nous emparer de toutes les positions ennemies. C'était insensé ! et cependant nos soldats s'élancèrent avec un entrain admirable.

Le 3"™® corps engage le premier ses tirailleurs avec l'ennemi. Une partie de nos batteries s'installe en avant du fort Saint-Julien et du château de Grimont ; d'autres en face de Vantoux et s'appuyant sur la route; les dernières se placent au-dessus de Colorabey..En avant du bois de Mey et un peu à 'droite du village de ce nom se placent les mitrailleuses. Une vive canonnade s'engage bientôt.

Les Prussiens ont des batteries de position près de Failly et de Vrémy, ainsi qu'à Sainte-Barbe. Bientôt ils en établissent d'autres au-dessus de Servigny et sur la gauche de Gras, parallèlement à la route de Boulay.

Mais le fort Saint-Julien dirige contre les batteries ennemies le feu de ses pièces de 24 à longue portée. Du petit fort des Bordes (1) nous pouvons suivre la bataille sur presque toute son étendue.

(i) On appelait autrefois Bordes, disent les chroniques messines, de petites maisons de campagne occupées par des propriétaires ou

Les pointeurs du fort Saint-Julien dirigent sur Tennemi un feu violent, dont les résultats excitent ladmiration des troupes massées autour d'eux. Grâce à la justesse de leur tir, les batteries prussiennes de Gras sont éteintes et nos fantassins se déployant en tirailleurs gagnent rapidement du terrain.

La division Montaudon ( i^ du 3"* corps) reçoit Tordre d'enlever Montoy et Flanville et de se diriger sur Retonfey. Ce mouvement doit être soutenu, à très-petite dislance, par la division Bataille (2™* corps), commandée depuis quelques jours par le général Bastoul. La division Montaudon exécute rapidement son mouvement; mais sur Tordre du général Frossard qui redoute une attaque sur sa droite, elle n'est soutenue qu'une heure et demie plus tard par la division Bataille.

Blessé k Flanville, le général Montaudon réclame le secoui's de la brigade Mangin (division Bataille), qui se porte en avant suivie de près par la brigade placée sous les ordres du colonel Hameler. Arrivée à

des locataires de la ville. Quand les empereurs ou princes et seigneurs de haute lignée venaient visiter Metz, on faisait sortir de la ville toutes les femmes de mauvaise vie et elles se logeaient dans les Bordes, d'où vient le nom qui servit à désigner ces maisons de plaisance. Le fort où nous nous trouvions se trouve sur remplacement où s'élevaient plusieurs de ces villas.

la hauteur de Tauberge qui précède Flanville sur la route de Saint-Avold, la brigade Mangin trouve la division Montaudon en train d^attaquer ce village.

Comme il n'y avait plus de général à la tête de la division, le général Mangin prend la direction du mouvement, lance le 81* de ligne, le 62® et le 18* bataillon de chasseurs à pied et les fait soutenir par sa brigade.

Le village est donc pris et occupé par la 1" brigade de la division Montaudon, soutenue par la brigade Mangin et la 2""* brigade de la division Bataille.

Arrivées à la hauteur de Flanville vere huit heures et demie, les troupes apprennent par un officier d'ordonnance du général Frossard que le succès se dessinant sur toute la ligne, il y a lieu de se porter en avant et de se rabattre sur Retonfey pour culbuter complètement les Prussiens.

Il est neuf heures du soir. La division Bataille se trouve réunie à la division Montaudon à Flanville, en arrière de ce village qu'occupe le 81® de ligne, dont une seule compagnie, commandée par le lieutenant Estienne, vient d'enlever brillamment le château d'Aubigny.

La division Bataille, ignorant absolument à cette heure les positions du reste de l'armée et craignant

une attaque sur la droite, bivaque k Flanville et prend ses dispositions pour n'être point surprise.

D'autre part, plusieurs régiments du 4""* corps avaient enlevé Servigny de vive force, tandis que le maréchal Lebœuf s'emparait de Noisseville. Malheu-

reuseraènt, comme le fait remarquer M. de Piolant, trop désireux de donner des preuves de la plus folle témérité, l'ancien ministre de la guerre mettait une réelle affectation à se placer de préférence aux postes les plus dangereux. Presque tout son état-major fut tué ou blessé à ses côtés. Le maréchal perdit ainsi un temps précieux. Sainte-Barbe, qui devait être enveloppée par l'aile droite de son armée, soutenue par une division du général Frossard, ne fut pas. englobée dans le mouvement tournant très-nettement indiqué. La prise de Servigny et de Noisseville devenait sans portée, puisque ces villages étaient battus par les feux de Sainte-Barbe. D'un autre côté, le maréchal Canrobert ne poussa pas plus loin que Chieulles et Failly, et, en ne s'emparant point de Malroy, permit aux Prussiens de conserver leurs communications parfaitement libres entre la rive gauche de la Moselle et le bourg fortifié de Sainte-Barbe.

Quant au maréchal Bazaine, au lieu de se rendre sur le champ de bataille conquis par la valeur de ses

troupes et de donner les ordres nécessaires pour qu'elles pussent se maintenir dans les positions enlevées à Tennemi, il rentra paisiblement se coucher à Saint-Julien.

La nuit venue, nos soldats s^étaient contentés do bivaquer sur place. Pendant ce temps, Fennemi forçant sa marche et servi par Tobscurité, amenait des renforts considérables sur ses positions, et à une heure du matin il reprenait, presque sans coup férir, Servigny, insuffisamment occupé.

« A dix heures du soir, dit le rapport français, Tarmée occupait les positions suivantes : à l'extrême droite, la division Gastagny, du 3"'® corps, était entre le fort de Queuleu et Colombey, se reliant à la brigade Lapasset, qîii occupait ce village ainsi que celui de Goincy. La division Fauvart-Bastoul, du 2"** corps^ était sur la route de Sarrebrûck, appuyée à Flauville ; Tautre division de ce corps (division Vergé), à Bellecroix, en réser\'e avec trois régiments, son quatrième régiment (le 32'"®) était en- soutien à Noisseville. Dans le 3"*® corps^ une brigade de la division Montaudon à Montoy; Tautre (général Glinchant) à Noisseville. Les divisions Metman et Aymar ^ntouraienf Servigny. Le 4""* corps d'armée avait également une division devant ce village, une autre en face de Poix et devant

le chemin de Failly, la troisième près des deux autres, en rései*ve. Le 6™* corps avait à sa droite, en arrière de Failly, sa gauche vei^s la Moselle, par Vany et Chieulles. La garde s'était un peu avancée; la division de voltigeurs était en arrière du 4™* corps; celle des grenadiers en avant du château de Grimont, de manière à couvrir nos réserves d'artillerie et de cavalerie qui étaient restées autour du fort Saint- Julien. ))

Le lendemain, à la pointe du jour, le feu recommença sur toute la ligne, et vers six heures et demie du matin, lorsque nous arrivâmes sur le champ de bsrtaille, il était de part et d'autre d'une grande vivacité. Les crépitations de la fusillade se mêlaient aux fonûidables détonations du canon et au bruit sinistre des mitrailleuses. La fumée de la poudre se fondait avec les vapeurs du matin, et nos soldats combattaient environnés d'un nuage blanchâtre.

Bientôt la fumée s'éleva, un soleil radieux dissipa les vapeurs et nous aperçûmes distinctement tout le champ de bataille d'une éminence qui dominait le ravin de Lauvallier, rempli des morts de la veille. Nos troupes n'ayant point d'ordres, se bornaient à se maintenir dans leurs positions de la nuit. Elles demeurèrent ainsi une partie de la matinée sous un feu

d'artillerie des plus violents et que leur immobilité contribuait à rendre plus meurtrier.

Vers dix heures moins un quart, les obus ennemis qui tombaient encore assez loin commencèrent à passer par-dessus nos têtes et, suivant l'expression des soldats, à rappliquer autour de nous. C'étaient nos troupes qui, toujours combattant, mais sans ordres et ne sachant que faire, se retiraient en se l'epliant lentement avec un ensemble parfait, sans le moindre trouble, en dépit des projectiles eimemis qui pleuvaient ot éclataient sur elles.

Que signifiait ce mouvement de retraite?... Que s'était-il donc passé?... Chacun se le demandait. Le général en chef, les commandants de corps s'interrogeaient l'un l'autre, mais ils ne le surent jamais d'une manière positive.

De fait, personne, paraît-il, n'ordonna la retraite ; elle eut lieu parce que les troupes comprirent qu'on ne faisait ou qu'on ne voulait rien faire de bon et qu'on ne s'occupait pas d'elles; elles se retirèrent tranquillement, comme d'un commun accord. Tous les officiers, tous les généraux interrogés répondirent invariablement : « Nous nous sommes retirés parce que nous avons vu tout le monde se retirer. »

Lorsque le maréchal commandant en chef se fut

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aperçu du mouvement rétrograde des troupes, il manifesta du mécontentement-et une certaine inquiétude. Il donna Tordre de faire avancer deux régiments de la garde, qu'il fit établir sur les flancs de la route de Bouzonville, derrière des tranchées qu'on éleva à la hâte ; il appela en même temps à lui la cavalerie de la garde et la division de réserve de cette arme; on prit à la hâte quelques autres dispositions, comme si véritablement il y eût eu apparence de danger sérieux.

Toute son armée était devant lui, faisant la meilleure contenance; de danger sérieux il n'y en avait donc aucun, et c'était s'en créer inconsidérément que d'acculer ses lignes déployées à des obstacles infranchissables et d'accumuler des réser\^es à l'entrée de défilés étroits. Il eût suffi en ce moment d'un coup de clairon pour arrêter instantanément ce mouvement de retraite et d'un simple ordre pour reporter l'armée en avant. Toute précaution même était devenue sans objet; l'ennemi, fatigué des marches qu'il avait dû faire pour se réunir, restait immobile dans ses positions ; il se contentait de nous envoyer des obus et de nous faire suivre par quelques groupes de tirailleurs.

Quand on se fut arrêté en avant des forts, on s'occupa des morts et des blessés, qui furent relevés de

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part et d'autre. Les troupes campées en permanence sur la rive droite de la Moselle reprirent leurs bivacs ordinaires, et celles qui avaient à se porter sur la rive gauche s'écoulèrent lentement et péniblement le long des flancs du fort Saint-Julien. Il était dix heures du soir lorsque les derniers régiments ai'rivèrent sur leurs emplacements respectifs (1).

Il ressort de ce récit, très-véridique dans son ensemble, que la bataille de Noisseville, nom donné à cette opération qui dura deux jours et qui nous coûta au delà de 2,000 hommes mis hors de combat, n'avait été ni préparée avec soin, ni bien conduite, et* que le général en chef ne s'était proposé aucun but sérieux, car celui qu'il a laissé entrevoir eût été obtenu s'il l'avait poursuivi avec la volonté de l'atteindre. Il lui eût sufiî de commencer l'action deux heures plus tôt le 31, de ne pas laisser les contingents ennemis défiler pendant toute la nuit suivante, à un kilomètre de son flanc droit, et, même ces fautes ayant été commises, de donner des ordres dans la matinée du 1*' septembre, pour que l'offensive fût vigoureusement reprise (2).

(i) Nos pertes dans ces deux journées s'élèvent à 150 officiers et 3,400 hommes hors de combat.

(2) Armée de Metz, par le général Deligny, 1870.

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On s'attendait à un ordre du jour; mais, selon son habitude, le commandant en chef resta muet. Il y eut beaucoup de mécontentement dans Farmée, qui sentait s'affaiblir sa confiance dans son chef et qui se demandait pourquoi tant de sang répandu inutilement, et pourquoi la victoire du 31, due à son irrésistible élan, aboutissait à la retraite honteuse du 4®'.

Nos soldats rentrèrent tristes et découragés, et nous en entendîmes s'écrier dans leur énergique langage :

« C'était bien la peine de se faire casser la g hier

pour prendre des positions que l'on nous fait quitter ce matin. »

Il est de toute évidence que l'insuccès du l** septembre doit être entièrement attribué au maréchal Bazaine. Au reste, il n'y a qu'une voix dans l'armée et parmi les gens spéciaux pour affirmer que s'il avait poursuivi les avantages remportés la veille, au lieu de laisser aux Prussiens le temps d'appeler à eux des forces considérables, il perçait facilement les lignes ennemies, et sauvait la ville et l'armée. Mais telle n'était pas sans doute son intention secrète.

Dans son rapport sommaire, le maréchal se contente de dire qu il prévint l'empereur et le ministre de la guerre par une dépêche en triple expédition.

1t)2 CAMPAGNE

Cette pièce mérite d*être citée :

« Après une tentative de vive force, laquelle nous a amenés à un combat qui a duré deux jours dans les environs de Sainte-Barbe, nous sommes de nouveau dans le camp retranché de Metz, avec peu de ressources en munitions d^artillerie de campagne, ni viande, ni biscuit ; enfin un état sanitaire qui n*est pas parfait, la place étant encombrée de blessés. Malgré les nombreux combats, le moral de Farmée reste bon. Je continue à faire des efforts pour sortir de la situation dans laquelle nous sommes ; mais Tennemi est trèsnombreux autour de nous. Le général Decaen est mort. Blessés et malades, environ 18,000.

« J'ai toujours ignoré si cette dépèche était parvenue, car depuis cette époque je n'ai pltis reçu aucune communication du gouvernement, »

Ce n'étaient pas les combats qui pouvaient affaiblir le moral de Farmée ; bien au contraire, s'il avait dû subir un affaissement, c'eût été après les longs jours d'inaction que lui préparait le maréchal, dont les efforts pour sœ^tir de la situxition où il se trouvait furent purement platoniques. Mais l'armée de Metz ne connut pas les défaillances; elle fut admirable jusqu'au dernier jour, et son général en chef fut le seul qui osa la calomnier.

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