MONTMARTRE
Peu Je temps avant l'entrée de nos troupes dans Paris, le chef du pouvoir exécutif écrivait aux préfets : — «Ceux (i qui s'inquiètent ont grand tort... nous battons en « brèche... jamais nous n'avons été plus près du but. » M. Thiers avait alors une parfaite intuition de l'issue des événements, mais il lui était difficile de prévoir et d'indiquer les circonstances mêmes de la solution qui allait intervenir. Le lendemain , 22 mai, il put seulement rendre compte à l'Assemblée nationale des faits qui s'étaient accomplis dans l'après-midi du 21.
<i Grâce à la puissance de l'artillerie dont nous disposions, nous avons pu, dit-il, cheminer avec une rapidité peu ordinaire soit contre les forts, soit contre les parties de l'enceinte, que nous devions franchir.
« C'était chose bien difficile de traverser à la sape un espace aussi considérable que le bois de Boulogne.
« Ce travail a clé fait en cinq jours ; nous ne pensions pas donner l'assaut avant trois on quatre jours.
(i Celle cruelle nécessité nous a été épargnée; le sang généreux de nos soldais n'a pas coulé, ou du moins a coulé dans une proportion bien moindre qu'on ne pouvait le craindre.
« Hier, d'ans l'après-midi, le brave général Douay s'est aperçu que noLre artillerie avait fait plus de ravages qu'il ne le supposait, et que la brèche de la porte de Saiut- Cloud était abordable.
(i Des officiers du génie avec des compagnies se sont précipités; l'armée a suivi. »
Il est permis d'ajouter quelques traits à ce récit nécessairement sobre de détails. On savait, en effet, que, grâce a l'action efficace de nos bouches à feu, les bastions du Point-du-Jour n'étaient plus tenables; que, cédant, à nos efforts multipliés, les défenseurs en avaient abandonné les terre-pleins, pour organiser en arrière des retranchements intérieurs. On continuait néanmoins les approches aussi méthodiquement que si le feu de l'enceinte n'eût pas été , depuis quelques jours , éleint. Les opérations se poursuivaient régulièrement, quand le dimanche 21 , vers midi , le capitaine du génie Garnier, de service à la tranchée, aperçut, sur la plongée voisine de la porte de Saint-Cloud, un homme agilant un mouchoir blanc et faisant des signaux. C'était, comme on te sut plus tard, M. Ducale! , employé du service des ponts
— sis —
et chaussées. Le pays reconnaissant devra garder précieusement le souvenir du nom de ce courageux citoyen. Le capitaine Garnier, s'étant approché, apprit de M. Ducatel que les défenses étaient désertes, et qu'une action de vigueur avait chance de succès. Une reconnaissance rapide lui permit de vérifier l'exactitude de l'assertion : quelques insurgés seulement gardaient la porte de Saint-Gloud, et ne paraissaient pas devoir opposer grande résistance à nos efforts. Cela étanl, M. Garnier franchit bravement la porte à la LËte de ses sapeurs, s'en empara, et s'y établit solidement en attendant des renforts. A trois heures et demie, le capitaine de frégate Trêves, qui se trouvait là par hasard, s'empressa de télégraphier à Versailles, et lut ultérieurement promu capitaine de vaisseau, en récompense delà belle conduite du trop modeste Garnier.
Les batteries de brèche ayant cessé le feu, la division Vergé (3 e de l'armée de réserve), placée provisoirement sous les ordres du général Douay, commença le mouvement en avant. Elle franchit la porte à trois heures et demie et prit immédiatement position au Point-du- Jour. A dix heures du soir, elle occupait, de concert avec la division Iferlhaut (i'° du 4 e corps de l'armée active), tout le massif compris entre la fortification et le chemin de fer de ceinture.
En même temps, le l" corps (de Ladmirault) pénétrait dans la place parles portes d'Auleml et de Passy.
rins de Langourian {2 e brigade de ia division Bruat ) suivait le quai de Grenelle et pénétrait dans le Champ-de- Mars. Après un engagement fort vif soutenu dans les baraquements du nord, les insurgés, pris en front et de liane, se retirèrent en désordre... et le drapeau tricolore fut plante sur le pavillon de l'École militaire. Non contents de ce résultat, les marins poursuivirent vigoureusement l'ennemi par les décombres de la cartoucherie incendiée de l'avenue Ilapp, et se virent bientôt, grâce au concours opportun de l'artillerie, maîtres de tout le pillé de maisons compris entre le Champ-de-Mars et la Seine, du pont d'Iéna au pont des Invalides. Ils marchèrent de là sur le ministère dos affaires étrangères et le Corps législatif, et nous donnèrent ainsi la rive gauche de la Seine jusqu'au pont de la Concorde.
Pendant que ces choses se passaient, le général de Cissey n'était pas resté inactif.
Il avait tendu la main à l'armée de réserve (Vinoy), qui débouchait par le pont de Grenelle, et lancé ses colonnes'en avant: Tune, parla rue de Vaugirard; l'autre, parla ligne du chemin de fer de l'Ouest; une troisième, sur le 8* secteur, le long de la rue du rempart, en allant vers la Bièvre.
A quatre heures du malin , le 2" corps occupait fortement les posilions qui lui avaient été désignées, et les communeux évacuaient celles qu'ils s'étaient chargés de défendre. Les braves citoyens de Plaisance et les farouches de la Ftme-aux- Lions commençaient décidément à croire à la solidité de notre armée.
retours offensifs, les Communeux durent rétrograder dans leurs lignes. A midi, le combat était terminé , ne nous coûtant que trois hommes tués et une dizaine de blessés. Le 1* chasseurs s'était emparé d'un drapeau rouge, celui du 237 bataillon de la garde nationale in-
La nuit du 21 au 22 mai et la matinée du 22 furent employées en mouvements préparatoires et en engagements divers, conformément au plan d'ensemble arrêté par le maréchal de Mac- Manon.
Une colonne, composée de troupes appartenant à la division Vergé, monta la rue du rempart jusqu'au bastion 58, emporta l'énorme barricade de l'avenue du Ramelagh et prit possession du château de la Muette. Elle protégea ainsi le débouché des 1 er et -4° corps. Une autre colonne, franchissant les obstacles qui garnissaient le sous-œuvre du viaduc d'Auteuil , passa par l'usine à gaz, la rue llaynouard, la rue Franklin, et s'empara du Trocadéro, où le quartier général fut immédiatement transféré. La 3" colonne d'attaque fda le long de la rive droite en amont, prit, en passant, la maison du docteur Blanche et parvint au pont d'Iéna. Là elle se mit en communication avec les troupes qui opéraient sur sa gauche, et nos trois colonnes se donnèrent la main. Nous étions ainsi maîtres de toute la rive droite jusqu'à la ligne prolongeant le pont d'Iéna par le phare du Trocadéro et la porte de la Muette.
En même temps, une quatrième colonne, celle des ma-
rins de Langourian (2 P brigade de ia division Bruat ) vait le quai de Grenelle et pénétrait dans le Champ-d. Mars. Après un engagement fort vif soutenu dans les baraquements du nord, les insurgés, pris en front et de liane, se retirèrent en désordre... et le drapeau tricolore lut planté sur le pavillon de l'École militaire. Non contents de ce résultat, les marins poursuivirent vigoureusement l'ennemi par les décombres de la cartoucherie incendiée de l'avenue Rapp, et se virent bientôt, grâce au concours opportun de l'artillerie, maîtres de tout le pâté de maisons compris entre le Champ-de-Mars et la Seine, du pont d'Iéna au pont des Invalides. Ils marchèrent de là sur le ministère des affaires étrangères et le Corps législatif, et nous donnèrent ainsi la rive gauche de la Seine jusqu'au pont de la Concorde.
Pendant que ces choses se passaient, le général de Cissey n'était pas resté inactif.
Il avait tendu la main à l'armée de réserve (Vinov), qui débouchait par lepont de Grenelle, et lancé sei colonnos'en avant : l'une, par la rue de Vaugirard ; l'autre, par la ligne du chemin de fer de l'Ouest; une troisième, sur le 8° secteur, le long de la rue du rempart, en allant vers la Bicvre.
A quatre heures du malin , le 2" corps occupait fortement les positions qui lui avaient été désignées, et les communcux évacuaient celles qu'ils s'étaient chargés de défendre. Les braves citoyens de Plaisance et les farouches de la Fosse- aux- Lions commençaient décidément à croire à la solidité de notre armée.
Ceux de nos détachements qui suivaient la rue de Vaugirard ne rencontrèrent point d'obstacles sérieux, avant d'être arrivés à hauteur de l'hôpital des Jùifauls-Malades. A partir du ce point, ils poussèrent au nord-ouest pour aller appuyer leur gauche à L'hôtel des Invalides. La colonne qui lilait le long du chemin de 1er prit facilement possession de la gare Montparnasse, après en avoir délogé 130 fè'Jv/Ts ciUlrana qui ne se firent pas trop prier pour lâcher pied. Quant aux troupes qui tenaient les portes de Chàtillon, de Montrouge et d'Orléans, elles emportaient à la même heure, c'est-à-dire vers dix heures du matin, les barricades du carrefour des Gualre-Chemins, clé des quartiers compris dans le 8 e secteur de l'enceinte. Le général de Cissey occupait, dès lors, un grand triangle ayant pour sommets Grenelle, l'hôtel des Invalides et le carrefour des Quatre-Chemins. Dans cette situation, il observait facilement le faubourg Saint-Germain et pouvait entreprendre franchement l'attaque des défenses des XIY" et VI e arrondissements.
La mairie du XIV était devenue un centré de résistance ayant pour réduit le cimetière du .Montparnasse, et les insurgés l'avaient, en conséquence, couverte sur les deux lianes : sur la chaussée du Maine, par deux barricades élevées place Saiat-Pierre et rue de Vanvc;', flanquées elies-mèmiis par les trois barricades de la rue du Château et celle de la rue du Géorama; sur l'avenue d'Orléans, parles barricades du Carrefour, de la rue Brezin et de la place d'Enfer. Dans le VI" arrondissement , le
passage était obstrué par les barricades de la rue Va-vin- ; celles de la rue de* Vaugirard, à son intersection avec les rues de Madame et Bonaparte;, celles de la rue de Rennés, à la hauteur de la rue du Vieuix-Colombier et de Saint-Germain-des-Prés ; enfin, par les défenses très-respectables de la Croix-Rouge.
Tels étaient les premiers obstacles opposée à la marche du 2 e corps .
D'autres mouvements, exécutés par les troupes du 5 e corps, devaient encore contribuer au succès de la journée. Entré par la porte de Passy, le général Clinchant était heureusement allé prendre à revers les énormes barricades qui défendaient l'accès de TArc-de-Triomphe, entre la porte Maillot et l'Étoile. Cela fait, le général se répandit dans le parc Monceaux par l'avenue de la Reine- Hortense, l'avenue de Wagram et le boulevard de Courcelles. Il suivit de là les boulevards Malesherbes et Hausmann et parvint au nouvel Opéra, où. il établit son quartier général. Une de ses colonnes descendit, en môme temps,, le faubourg Saint-Honoré,. afin de tendre la main. aux détachements du 4° corps qui remontaient la rive droite de la Seine jusqu'au quai de Billy, et à la divisioi* Vergé qui venait de gagner les Champs-Elysées — et de prendre le palais de l'Industrie T malgré un feu très- vif des batteries installées sur la terrasse des Tuileries.
Tels étaient les résultats obtenus par les armées de Versailles à la fin de la journée du 22 mai. Ils étaient consi-
dérables, et M. Thiers put exposer h la chambre que le •
■but de ses efforts était atteint. — « Nous sommes fondés ii à croire, dit-il, que bientôt Paris sera vendu à son véri- <i talile souverain, c'est-à-dire à la France... » et il ajouta :
« La cause de la justice, de l'ordre, de l'humanité, de la civilisation a triomphé , grâce a notre hntve armée.
K Général en chef, généraux de division, tous les gé- :;cjïiux et les officiers de fous grades, et Jes soldats snrtuul, tout le monde a fait son devoir.
« Vous me permettrez donc de féliciter notre brave armée, qui n'a pas hésité à verser son sang vertueux, sou sang généreux, pour l'accomplissement de son devoir. »
Jalouse d'exprimer à tous sa reconnaissance , l'Assemblée déclara, séance tenante, que les armées de terre et de mer et ic chef du pouvoir exécutif avaient bienmérilé ■ le la patrie.
Cette motion fut adoptée à l'unanimité moins deux voix, dont celle tlu député Tolain, membre de V Internatiiutale.
La subite irruption de nos soldats dans Paris avait, dés la soirée du dimanche 21, produit l'effet d'un coup de fondre parmi les défenseurs de la Commune. La plupart îles chefs , glacés de terreur, ne songeaient plus qu'à la fuite, et se dispersaient dans la ville, abandonnant leurs jHisiesde combat ou leurs ministères, oubliant leurs papiers sur leurs bureaux, ou laissant un dîner à moitié *cni. C'était un désarroi complet
La nuit rendit un peu de calme aux plus alarmés et, le lendemain, on lisait sur les murs cette proclamation du fameux Comité de salut public :
« Que tous les bons citoyens se lèvent !
« Aux barricades ! l'ennemi est dans nos murs. « Pas d'hésitation!
« En avant pour la République, pour la Commune et pour la Liberté !
« Aux armes !
« Paris, 22 mai 1871. »
Les chefs communeux avaient, une fois encore, recours aux mensonges officiels et lançaient cette proclamation :
« Hier soir, les Versaillais ont tenté l'entrée de Paris , du côté de Neuilly, en comblant les fossés avec des fascines.
ff
« Immédiatement, les fédérés, au moyen de pompes à pétrole, incendièrent les fascines et brûlèrent tout vifs les royalistes.
<c Rien ne peut dépeindre, paraît-il , l'effet produit par ces engins d'un nouveau genre î »
D'autre part, la terreur rendait furieux quelques républicans très avancés. Le journal Le Salut Public publiait, par exemple, ce qui suit :
« Citoyens,
« La trahison a ouvert les portes à l'ennemi ; il est dans Paris ;* il nous bombarde; il tue nos femmes et nos enfants !
« Citoyens, l'heure suprême de la grande lutte a sonné. Demain, ce soir, le prolétariat sera retombé sous le joug, ou affranchi pour l'éternité. Si Thiers est vainqueur, si l'Assemblée triomphe, vous savez la vie qui vous attend : le travail sans résultat , la misère sans trêve. Plus d'avenir! plus d'espoir! Vos enfants, que vous aviez rêvés libres, resteront esclaves; les prêtres vont reprendre leur jeunesse; vos filles, que vous aviez vues belles et chastes, vont rouler flétries dans les bras de ces bandits!
« Aux armes! Aux armes!
« Pas de pitié ! — Fusillez ceux qui pourraient leur tendre la main ! Si vous étiez défaits, ils ne vous épargneraient point. Malheur à ceux qu'on dénoncera comme les soldats du droit ; malheur à ceux qui auront de la poudre aux doigts ou de la fumée sur le visage.
« Feu! Feu!
« Pressez-vous autour du drapeau rouge sur les barricades, autour du Comité de salut public. — 11 ne vous abandonnera pas.
« Nous ne vous abandonnerons pas non plus. Nous nous battrons avec vous jusqu'à la dernière cartouche, derrière le dernier pavé.
« Vive la République ! Vive la Commune ! Vive le Comité de salut public ! »
Faut-il attribuer à l'exaspération de quelque coramuneux fanatique l'explosion des poudres enfermées dans le manège de l'école d'état-major et qui, dans cette journée du 22 , vers midi, ébranla la région ouest du faubourg Saint-Germain? Était-ce là le prélude de tous les forfaits qu'allait commettre une bande de misérables? Était-ce un premier acte de leur vengeance? 11 est certain que la situation des insurgés était déjà grave, dès le soir du 22 mai, et que le succès de leur système de défense semblait singulièrement compromis.
L'insurrection s suivait un plan bien arrêté, et l'on peut reconnaître , dans l'ensemble des barricades dont les rues de Paris étaient hérissées, une sorte de système général assez intelligemment ordonné. Était-ce une conception de Gluseret ? Un plan de Gaillard père? Un souvenir d'étude de Rossel ? Nul ne saurait le dire aujourd'hui, mais, d'après les faits connus, il est, dès à présent, possible de restituer, comme il suit, l'édifice communeux :
En deçà de la ligne des fortifications, les insurgés avaient organisé une deuxième enceinte passant, sur la rive droite , par le Trocadéro , l'Arc-de-Triomphe , les boulevards de Courcelles, des Batignolles, de Rochechouart; sur la rive gauche, par le pont d'Iéna, l'avenue de la Bourdonnaye , l'École militaire, les boulevards des Invalides et du Montparnasse, et la gare de l'Ouest. Sur tout le développement de ces retranchements intérieurs, les têtes de rues étaient barricadées, et les places formaient réduits.
Concentriquement à ces deux enceintes fortifiées , les communeux avaient organisé défensivement la ligne des boulevards , la rue Royale, le ministère de la marine, la terrasse du jardin des Tuileries , le pont de la Concorde, le palais du corps législatif, la rue de Bourgogne et la rue de Varenne. Cette troisième ligne d'obstacles faisait l'orgueil des insurgés : ils ne se lassaient point d'admirer leur fameuse barricade de la rue Saint-Florentin, et celle qui fermait le quai, en prolongement du parapet des Tuileries regardant la place de la Concorde.
Ce n'est pas tout. Cette troisième enceinte étant supposée forcée, les insurgés n'étaient pas encore à bout de ressources. Sur la rive gauche, ils défendaient successive :nent les rues de Grenelle, Saint-Dominique, et de Lille, fermées par des barricades à leur intersection avec celles de Bellechasse , du Bac et des Saints-Pères, Sur la rive droite, ils soutenaient la lutte parla rue Neuve-des-Petits- Champs, la rue de la Paix, la place Vendôme. Chassés de celte dernière position, ils pouvaient encore défendre la nie Saint-Honoré, et opérer une retraite par le palais des Tuileries, le Louvre et l'Hôtel de ville.
Telles sont, vraisemblablement, les bases du projet des Laricades de 1871.
Ces obstacles eux-mêmes, il ne pouvait s'agir de les aborder de front, car ils étaient, pour la plupart, très-respectables, et solidement armés. Avare du sang de ses soldats, le maréchal de Mac-Mahon prescrivit aux généraux sous ses ordres de ne chercher à emporter de vive force
que les barricades considérées comme clés de positions; quant à toutes les autres, il était ordonné de les tourner. C'est ainsi que, dès la soirée du 22 mai, l'arrivée du général Clinchant sur les boulevards va faire tomber les défenses des Tuileries et la barricade Saint-Florentin. De môme aussi, les insurgés, repliés sur le LouVre, s'empresseront d'évacuer leur réduit quand ils se sentiront pris à revers par le boulevard de Sébastopol. On comprend donc, dans ses dispositions d'ensemble, le projet d'attaque du maréchal. Il consiste partout à s'étendre; à tourner, à déborder l'adversaire.
Le 23 mai, à 2 heures du soir, le chef du pouvoir exécutif adressait aux autorités cette proclamation :
a Les événements suivent la marche que nous avions le droit de prévoir.
« Il y a 90,tXK) hommes dans Paris. Le général de Cissey est établi de la gare du Montparnasse à l'École militaire, et achève de border la rive gauche de la Seine jusqu'aux Tuileries. Les généraux Douay et Vinoy etiveloppent les Tuileries, le Louvre, la place Vendôme, pour se diriger ensuite sur l'Hôtel de ville. Le général €linchant, maître de l'Opéra, de la gare Saint-Lazare et des Batignolles, vient d'enlever la barricade de Clichy. 11 est ainsi au pied de Montmartre, que le général Ladmirault vient de tourner avec deux divisions. Le général Montaudon, suivant par le dehors le mouvement du général Ladmirault, a pris Neuilly, Levallois-Perret, Clichy, et attaque Saint-Ouen.
Il a pris 105 bouches à feu et une foule de prisonniers.
« La résistance des insurgés cède peu à peu, et tout fait espérer que, si la lutte ne finit pas aujourd'hui , elle sera terminée demain au plus tard, et pour longtemps.
« Le nombre des prisonniers est déjà de 5 à 6,000, et sera le double d'ici à demain. Quant au nombre des morts et des blessés , il est impossible de le fixer, mais il est considérable; l'armée, au contraire, n'a fait que des pertes très-peu sensibles. »
Et, à trois heures et demie, cette seconde proclamation confirmait heureusement l'espoir qu'avait fait naître la première :
« Le drapeau tricolore flotte sur la butte Montmartre et sur la gare du Nord. Ces positions décisives ont été enlevées par les corps des généraux Clinchant et Ladmirault. On a fait environ 2 à 3 mille prisonniers.
« Le général Douay a pris l'église de la Trinité et marche sur la mairie de la rue Drouot. Les généraux de Cissey et Vinoy se portent sur l'Hôtel de ville et les Tuileries. »
Quelques détails sont encore ici nécessaires : Nous avons exposé plus haut comment, dès le soir du 22 mai, les insurgés se trouvaient enveloppés par les divers corps de notre armée. A ce moment, le quartier général s'installait aux Affaires étrangères. Le général de
Ladmirault (1 er corps) s'établissait boulevard d'Inkermann; le général de Cissey, à l'École militaire. Le général Douay (4 e corps) avait son quartier général avenue Montaigne; le général Clincbant (5 e corps ), au nouvel Opéra; le général Vinoy (armée de réserve), aux Invalides.
Le lendemain , 23 , vit s'accomplir, sur la rive droite, les opérations suivantes : dès le matin, les buttes Montmartre furent couvertes des feux de la batterie de pièces à longue portée établie au château de Bécon, et de ceux de la division Montaudon (3 e du 1 er corps) qui opérait, à l'extérieur, par Levallois, Clichy et Saint-Ouen. Cette division formait, au nord-ouest, l'investissement de Montmartre, dont le tir n'était pas assez plongeant pour l'inquiéter, et elle en rejetait les défenseurs sur le revers opposé, vers les pentes des rues Rochechouart et des Martvrs.
La canonnade fut très-vive jusqu'à dix heures du matin. Pendant ce temps, le reste du 1 er corps s'avançait,- à l'intérieur, par le parc Monceaux et le boulevard des Batignolles. De son côté , le 5 e corps marchait par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue de Clichy. Le général Clinchant n'emporta pas sans difficulté les défenses de celte fameuse place Clichy, jadis témoin des efforts du maréchal Moncey ; mais il l'emporta, et la possession de celte étoile nous donna la clef des positions qu'il s'agissait d'occuper. Dès que les barricades sont prises, Ladmirault file par l'avenue de Saint-Ouen et va se placer
au nord de la butte, face en arrière aux fronts du 4 e secteur. Sa i rc division (Grenier) détache la brigade Abbatucci dans la rue des Poissonniers ; *çt la brigade Pradier, dans la rue Marcadet. Sa 2 e division (de Laveaucoupet) se masse en réserve dans le triangle décrit par ces deux rues et la rue du rempart. Une batterie de 12, de la réserve, et une batterie de 4, de la division de Laveaucoupet (commandant Vidal), prennent position sur le terre-plein de l'enceinte. Les feux dont elles couvrent le moulin de la Galette sont destinés à déloger les tirailleurs communeux et à aider ainsi aux mouvements du général Pradier.
Cependant la brigade Abbatucci rencontre sur la gauche une vive résistance. La brigade Hanrion, de la division Laveaucoupet, qui arrive de l'avenue d'Eylau, où elle était en réserve, lui envoie le 2 e bataillon de marche de chasseurs et un bataillon du 45 e de marche. Les chasseurs enlèvent vivement les barricades des rues de la Chapelle, Philippe-de-Girard, Pajol et Riquet; les compagnies du 45 e chassent également les défenseurs des rues- Doudeauville, Stephenson, Myrrha, Léon et Polonceau; et la division Grenier, complètement dégagée, termine heureusement son mouvement. A la même heure, Clinchant s'empresse d'occuper solidement l'avenue de Clichy, l'avenue de Saint-Ouen , le pourtour du cimetière Montmartre; et la butte, déjà menacée parle nord, est encore assaillie h l'ouest.
Le 4 e corps avait aussi son rôle dans cet ensemble
d'opérations combinées. Le général Douay vient de s'emparer de la ligne des boulevards , de la Madeleine au Château-d'Eau, non sans faire * au boulevard des Italiens, un très-grand carnage d'insurgés. Il s'élance à son tour par la rue du Faubourg-Poissonnière et le boulevard Magenta, et prend position sur la chaussée Clignancourl. Les gares du Nord et de l'Est tombent entre nos mains, et Montmartre est enveloppé à l'est, comme il Test déjà à l'ouest et au nord. Quant au versant sud, il est à la fois menacé par Douay et Clinchant , qui doivent se donner la main par les boulevards Clichy et Rochechouart.
Le nœud coulant était donc passé complètement; il ne s'agissait plus que de serrer.
Vers une heure de l'après-midi, toutes les dispositions étant bien prises, notre canon, qui, depuis dix heures, avait ralenti son feu, cessa tout d'un coup de se faire entendre... et nos colonnes d'attaqué s'ébranlèrent pour gravir les pentes de la fameuse butte. Elles s'élancèrent à Tassaut, de trois côtés à la fois, avec un élan irrésistible, alors que les insurgés ne croyaient môme pas qu'on osât les aborder,... et le drapeau national fut planté sur la tour Solferino par les troupes de Ta brigade Wolff (i re de la division de Laveaucoupet : 23 e bataillon de marche de chasseurs: 67 e , 68 e et 69 e de marche).
Le désordre fut immense parmi ces bandes de communeux en guenilles : 120 pièces de canon, de longues files de fourgons, des bataillons entiers tombèrent
entre nos mains. Ce fat un vaste coup lie Met exécuta en moins d'une demi-heure. Les défenseurs du versant sud pouvaient seuls tenter une retraite par les rues Pigalle, des Martyrs et Rochechouart. Ils tinrent assez bien derrière des bâtiments en construction de l'avenue Trudaine , et l'on eut quelque peine à les en déloger. Trois cents d'entre eux s'étaient retranchés dans l'église de la Trinité. On dut recourir au canon pour en enfoncer les portes. Rien de plus triste que le délilé de ces misérables lorsqu'ils sortirent entourés des soldats. En tête marchait un délégué de !a Commune, à la mise soignée et à l'air résolu ; mais le reste était un pele-mûle sans nom d'individus aux costumes souillés, au visage exténué et défait. La foule les accablait d'outrages et ne leur aurait pas épargné les mauvais traitements sans l'intervention énergique de nos officiers.
Ainsi Montmartre était a nous! Nous possédions l'Avenlin démagogique ! le nid de vautours qui avait vu éclore la Commune rouge 1 le repaire d'où, le 18 mars, les hommes de proie s'étaient jetés sur le splendide ï'aris !
Nos perles étaient heureusement loin d'atteindre le chiffre qu'on pouvait craindre d'avoir a supporter. Les guerres dénies sont ordinairement désastreuses, mais la prudence de nos généraux et l'entrain des soldats surent heureusement nous préserver d'un trop grand deuil. Depuis trois jours que durait le combat, nous n'avions perdu que trés-peu d'officiers, parmi lesquels il faut
citer le colonel d'état- major Piquemal et le capitaine du génie Ilaxo.
Quant aux communeux, on leur avait tué beaucoup de monde et fait un grand nombre de prisonniers; entn autres, le célèbre Assi, l'ancien gréviste du Creusot, surpris au quai de Billy dans la journée du 22. Ce personnage conduit, le lendemain malin, à Versailles, y Tut d'à bord d'une insolence extrême. — «Voyez, disait-il impu- « déminent au grand-prévôt, dans quel étal vos infâme il soldats ont mis Paris!... Paris!... tous n'y seriez jamai: « entrés si la Commune n'avait pas été à bout de rcssoui - « ces... Mais votre victoire vous coûtera cher!... » On lt questionna pour connaître le sens de ces rélicences corn minaloires... on lui demanda si Paris était menacé d'in cendies, d'explosions... il ne voulut pas répondre et I. régime du pain cl de l'eau put seul calmer celte exal talion.
L'attitude d'Assi étant inquiétante, le préfet de polire fil aussitôt partir pour Paris plusieurs compagnies de gardiens de la paix, préalablement revêtus de costumes civils.
Pendant que les !", 4° et 3" corps prenaient possession de Montmartre, le général de Cissey (2" corps) niellai: aussi à profit la journée du 2'.i. Sa droite, appuyée a la gare de l'Ouest, emportait la grande barricade de la me de Rennes et, cet obstacle enlevé, prenait possession de Suint-Sulpiee; elle s'établissait, d'ailleurs, délinitivem-.-nl sur la ebaussée du Maine, aux lieu et place du fameux
généra! Henry. Sa gauche s'installait solidement rue de Varenne d'où elle avait chassé les insurgés, et organisait au Corps législatif une batterie destinée à conlrebaltre celle de la terrasse des Tuileries. Elle était, d'ailleurs, soutenue par la division Brual qui occupait le ministère de la guerre et la direction du service télégraphique de la rue de Grenelle. Pendant la nuit du 23 au 2-1, le général de Cissey, filant le long de la rue du rempart jusqu'à la courtine 83-84, s'empara du parc de Montsouris, de la ligne et de l'embarcadère du chemin de fer de Sceaux, et fit tomber, en les prenant à revers, les barricades de la place d'Enfer qui l'avaient fort gêné la veille.
Extérieurement à l'enceinte, entre la porte de Vanves et la Maison-Blanche , f la rive gauche était aussi témoin d'une grande acLion de vigueur, Repousses par les soldats du 38" de marche, les insurgés qui défendaient celte région n'avaient d'autre ressource que de se réfugier sous le canon des forts d'Ivry, de Bicétre et de Montrouge... qui, affolés , éperdus , enragés, tiraient à toute volée sur le sud de Paris.
Entre les quartiers de la rive droite et ceux de la rive gauche, le cours de la Seine était aussi défendu par les insurgés. Ils avaient embossé sous le pont Royal une canonnière qui lâchait de vigoureuses bordées, et installé sur le terre-plein du Pont-Neuf une batterie qui nous faisait également beaucoup de mal. Pour tenir tète à ces défenses, on eut l'idée d'organiser une lloltille cl, dans la journée du 23, le général Brual entreprit cette organisation en
commençant par réarmer la Commune, batterie flottante prise aux insurgés dans les eaux de Grenelle.
Ainsi que l'avait dit M. Thiers, on était en droit d'espérer que la lutte serait, sinon terminée, du moins trèsavancée dès la matinée du 24 mai, mais d'autres épreuves nous attendaient encore. Nous avions à subir les effets de la rage d'une insurrection vaincue. Contraints de nous céder le terrain , les misérables mirent le feu aux édifices qu'ils abandonnaient.
L'incendie se manifesta aux Tuileries dans la nuit du 23 au 24.
« Je ne veux pas chercher à vous consoler, disait M. Thiers à l'Assemblée, en la séance du 24 mai, car je suis inconsolable moi-même du malheur qui vient de frapper notre pauvre pays. Avant tout, laissez-moi vous dire que l'insurrection est vaincue. Le drapeau tricolore flotte sur la plus grande partie de Paris ; l'acte odieux de vandalisme, et sans exemple dans l'histoire , n'est qu'un acte de désespoir.
« Nous étions arrivés hier soir, 23, à l'Opéra , sur les hauteurs de Montmartre. Nous enveloppions la place Vendôme , les Tuileries, le Louvre. D'autre part, sur la rive gauche, le général de Gissey occupait la plupart des points et avait laissé du repos aux troupes qui avaient combattu toute la journée. Nos généraux ne voulaient pas non plus opérer de nuit dans une ville comme Paris. Quiconque a quelques notions de stratégie n'eût jamais donné un ordre
pareil. D'ailleurs, quoi qu'on eût fait, les scélérats qui ont commis ces actes abominables en avaient eonçu le projet, et il n'élailau pouvoir de personne d 'arrêter leurs mains. Les flammes s'élevaient d'abord sur les Finances , puis sur le Conseil d'État et la Cour des comptes.
h On ne pouvait rien eu ce moment; les retranchements des insurgés étaient hérissés de canons et, d'un autre côté, c'était le pétrole qui activait les flammes et qu'on ne pou* vait éteindre. Ce matin, 24, les généraux ont fait tout ce qu'ils ou t pu. Mais quaud, la place Vendôme prise, ils prenaient les Tuileries, les Tuileries n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Le général Douay s'est empressé de faire une coupure pour préserver le Louvre. Nous avons toute raison de croire que le Louvre est sauvegardé. Je reçois en ce moment une dépêche qui m'en donne la plus forte espérance. Le drapeau tricolore Hotte sur le Louvre. Malheureusement , j'ai une nouvelle douleur à vous infliger, malgré moi. L'Hôtel de ville est en flammes.
« Ces malheureux n'ont pas voulu lâcher leur victime , la malheureuse ville de Paris; ils ne voulaient la laisser que détruite. Nousserons mailrcs de Paris ce soir; demain, au plus tard, nous serons établis entièrement dans Paris : c'est la conviction de tous nos généraux. L'insurrection est vaincue. Nous avons la victoire, mais nous n'étions pas maîtres de la main des scélérats. C'est avec le pétrole qu'ils ont agi. Ils ont envoyé des bombes à pétrole contre nos soldats. Il y en a quelques-uns qui ont été odieusement brûlés. »
C'était le commencement des horreurs qui devaient
désoler Paris. Oui, pendant plusieurs jours, nous alliom voir incendier les monuments de noire pauvre chère capitale, l'étoile de l'Occident. Les Tuileries, la Légion d'honneur, le Conseil d'Étal, le Palais de justice, l'Hôtel de ville, le ministère des finances, le Grenier d'abondance, l'entrepôt, et lant d'autres édilices publics, et des centaines de maisons particulières devaient Être la proie des llammes ! Pendant toute la matinée du 24, Versailles l'ut couvert d'un nuage de fumée épaisse... et cette fumée venait de notre malheureuse ville de Paris! Vers une heure de l'après-midi, une explosion terrible se lîl entendre... le* Versaillais crurent que le Panthéon venait de sauter. Ce n'était heureusement que ia poudrière du Luxembourg, mais on peut, jusqu'à certain point, comprendre ies cris de mort qui furent proférés, ce jour-là, air le passage des communeux prisonniers.
El, tandis que nos monuments brûlaient ainsi, que des bombes chargées de pétroles faisaient à nos soldais d'horribles blessures, l'abject Comité central avait l'audace de leur adresser cette proclamation :