‹ Guerre des communeux de Paris, 18 mars - 28 mai 1871Chapitre 21 sur 34 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

« Faire détruire immédiatement toute maison par les fenêtres de laquelle on aura tiré sur la garde nationale, et passer par les armes tous ses habitants, s'ils ne livrent ou exécutent eux-mêmes les auteurs de ce crime.

(i LA COMMISSION DE LA Cl'EItHE. »

Cette affiche placardée sur les murs de Paris, le soir du 24 mai , porte le n° 398. Elle exprime bien la rage et le désespoir des vaincus. La Commune à l'agonie ne devait plus, fort heureusement, rien livrer à la publicité, et il était temps, il faut l'avouer, de voir venir la fin de ces farces lugubres, car le gouvernement communeux venait de dépenser en affiches 5,000 rames de papier, soit 75,000 fr. volés à l'Imprimerie nationale.

11 faut vraiment reconnaître que nos sauvages ennemis avaient le génie du mal, et que le paroxysme de la haine leur donnait une formidable puissance. Qu'on étudie l'organisation de ces sombres bandits , et l'on sera frappé d'admiralion, ou plutôt de terreur. C'est le prussien Jacoby et le russe Touatchin, de Y Internationale qui, de Londres, ont expédié l'ordre de brûler Paris le jour où la confrérie ouvrière reconnaîtrait l'impossibilité de le défendre. C'est le 20 mai que la Commune prit officiellement une décision à cet égard et, le 24, que le Comité de salut public (II) lança froidement cet ordre :

« Le citoyen Millière, à la tôte de 150 fuséens, incendiera les maisons suspectes et les monuments publics de la rive gauche.

« Le citoyen Dereure, avec 100 fuséens, est chargé du l Pr et du 2 e arrondissement.

« Le citoyen Billioray, avec 100 hommes, est chargé des 9 e , 10 e et 20 e arrondissements.

« Le citoyen Vésinier, avec 50 hommes, est chargé

spécialement des boulevards, de III Madeleine à la Bas- Lille.

11 Ces citoyens devront s'entendre avec les chefs de barricades pour assurer l'exécution de ces ordres.

, 3 im

I BELESCLUZE, ilÉGËRE, RAKV1ER, JOUANNARD, VÉSIKIEIl, BRUNEL, D011W10WSKI. »

Les communeux avaient, depuis longtemps, embrigadé leurs incendiaires. C'étaient, outre les repris de justice , qui sontde toutes les l'Êtes, de hideux enfants pâles, comme on n'en voit qu'à Paris, et surtout de vieilles et horribles femmes sans nom, et des échappées de lupanar !.. L'effectif de celte armée de furies s'élevait au chiffre de HUIT MILLE I... Et cette armée avait sa hiérarchie, ses instructions, sa théorie faite!.... Chaque escouade de pâlruleurs ou île pétroleuses avait un quartier désigné pour théâtre de ses opérations. Les ordres d'incendie des édifices publics étaient revêtus du timbre humide de la Commune, de celui du Comité central, et du cachet du délégué civil à la guerre. Quant aux maisons particulières, on avait jugé plus commode de faire usage d'un timbre mobile. On a, en effet, trouvé a Paris des étiquettes gommées de la dimension d'un timbreposte portant les lettres B. P. I). {bon pour brûler), les unes de forme carrée, les autres de forme ovale, portant

an c iJiai i

centre sue tôle de bacchante. Les chefs des incer les posaient, en des points convenus, maisons condamnées au feu. On donnait aux pétrolei dix francs par maison réussie.

On croit rêver vraiment !..

Celle ronde de. dénions miles et femelles obéis.saiL à un communaux qui avait nom Ferré. On a retrouvé cet on revêtu de sa signature :

mimstéhe de la guerre.

CABINET ■tu minière.

Au citoyen Lucas.

Faites de suite flamber Finances et venez nom retrouver.

4 prairial, an 79.

TH. FEimK.

Mais le Comité de salut public ne se proposait pas sei ment de brùlerParis;ilavaitconçu,concurremmeiit,ridéL de le faire sauter. Les égouls, les sous-œuvres de ne édifices avaient élé, à cet effet, criblés de chambres de mine, elles fourneaux étaient chargés de poudre, de dynamite et de pétrole. LeTrocadéro, les Ternes, le boulevard Malcsherbes, la gare Saint-Lazare, les Invalides,

l'église Sainte-Clotîldc , la rue de Lilie, la rue Saint-Dominique, Notre-Dame devaient s'écrouler sous un jeu d'explosions formidables. On découvrit, Tort heureusement, ù temps, un millier de fds conducteurs destinés a la mise du feu, et c'est à l'armée qu'on doit ces précieuses découvertes. Quand un détachement pénétrait dans un quartier, il se divisait en deux sections, dont l'une gardait les rues à la surface du sol, et l'autre, explorait les cgouls sous la conduite des officiers du génie. Grâce aux ingénieuses recherches et à la circonspection de ces mineurs habiles, on sut prévenir toute espèce d'accidents, et c'est l'incendie seulement qui a fait des ravages.

Au milieu de tantale calamités, nous devons encore remercier Dieu qui pouvait nous infliger des épreuves plus terribles. La ruine est loin d'être totale , et Paris n'est pas enseveli sons ses décombres.

o II ne faut , dit le Journal officiel du 5 juin , ni se dissimuler, ni s'exagérer ses pertes.

« Paris a perdu la plupart de ses palais.

h Les Tuileries, le Palais-Royal, l'Hôtel de ville, le palais du quai d'Orsay ne sont plus que des raines. Il faudrait des millions pour leur rendre la splendeur qu'ils avaient encore il y a trois semaines. Rien que pour réparer les murailles, poserune toiture, relever ou remplacer quelques statues, la ville devra s'imposer des sacrifices énormes. Il sera sage de le faire , pour ne pas laisser aux rues leur aspect désolé. Celte grande ville, si riante et si

riche, qui attirait les gens du monde , les artistes, les hommes d'étude, et qui avait conquis l'utile royauté de la mode, ne peut rester longtemps ensevelie sous les décombres.

« Elle doit, à tout prix, relever les façades de ses monuments; pour l'intérieur, c'est une perte presque irréparable. On ne refait pas en un jour des chefs-d'œuvre accumulés par des siècles.

« Quand même on trouverait, malgré les charges qui nous accablent, assez de ressources pour refaire les escaliers, peupler les appartements de tableaux et de statues, suspendre des lustres aux plafonds , étaler des tapis sous les pieds, jeter sur les murailles les riches tentures des Gobelins et de Beauvais, on ne referait pas la grandeur historique qui s'attachait à ces appartements et à ces galeries.

u L'histoire perd ses témoins. Nous ne connaîtrons plus nos rois que par les livres. Leur maison, que nous pouvions visiter, qui racontait les détails de leur vie , a tout à coup disparu. Il ne nous reste de l'œuvre de Philibert Delorme que ces murailles crevassées et noircies , derrière lesquelles se sont abrités, après les rois de France, les assemblées révolutionnaires et l'empire.

« L'architecture est l'art français par excellence. Nous avons des maîtres presque partout ; en architecture, nous n'avons que des rivaux, et c'est à peine si nous en avons pour l'architecture religieuse. On s'était donné bien du mal pour cacher et alourdir le palais de Philibert De-

Iorme; on avait amplifié, sans trop de succès, notre HôLel de ville. On les retrouvait pourtant et on les admirait, sous ces ornements maladroits. Ils sont perdus. Si, quelque jour, la France redevient assez riche pour se donner le luxe qui sied à un grand peuple, elle les remplacera : mais elle ne pourra pas les refaire.

« Ce malheur, qui est déplorable , pouvait être beaucoup plus grand. Les incendiaires avaient projeté une destruction complète ; ils y travaillaient scientifiquement. Ils avaient choisi pour instrument le pétrole, ils avaient étudié avec soin ce Paris, qu'ils voulaient anéantir; la bande avait ses ordres, son système , son plan régulier. Non-seulement, on accumulait les matières incendiaires , mais on coupait les conduites d'eau; on emportait les pompes, les tuyaux, les échelles. Quand on apprit que les Tuileries brûlaient, ce ne fut partout qu'un cri d'effroi, à cause du Louvre. Les flammes en vinrent bien près, puisqu'elles brûlèrent cette belle bibliothèque qui séparait l'ancien ministère d'État de la caserne des zouaves de la garde. Grâce à Dieu, elles s'arrêtèrent au seuil du musée des Antiques.

h Nos beaux marbres , nos grandes toiles sont préservées. Nous n'avons rien perdu, absolument rien. Si l'on excepte un coin du plafond de la galène d'Apollon, tout les dommages du Louvre sont extérieurs , et ils sont médiocres. Une femme, sculptée par Sarrasin , est à moitié détruite; la façade de la galerie de Tintante a perdu une partie de son entablement ; c'est presque tout, avec quel-

— Ma —

ques traces d'obus, et des traces plus nombreuses dt balles, On avait tant à redouter, qu'on se prend à se sen lir reconnaissant envers la Providence de ne nous avoîi pas frappés plus durement.

« Le musée de Clum r , rempli de trésors jusqu'à regorger, étalera encore ses faïences, ses cristaux, se: armures, ses bijoux, ses meubles, tontes ces splendidi?; reliques qu'on ne se lasse pas d'admirer et d'étudier. Li Luxembourg nous rend intactes les toiles de ['ieeUi française contemporaine. Le musée de Serres, transporté dans Taris quand il était menacé par les Prussiena miraculeusement échappé aux communeux. Noui avons perdu les Gobelinsavec les magnifiques tapisserie; qu'ils contenaient; mais les tapisseries de la couronne nous restent.

« A part la bibliolheque du Louvre et celle du Palai— Hoyal, d'une importance bien moindre, toutes nos bibliothèques sont sauvées. Nous avons tremblé longtemps pour l'Arsenal, très-voisin du grenier d'abondance, donl l'incendie a duré trois jours, Le feu et la fumée ont pas sur ces livres inestimables et sur ce riche amas de i nuscrils, sans les atteindre. Sainte-Geneviève, la biblii Ihèque de la Sorbonne, la belle collection de M, Cousin léguée par lui à l'État, celle de l'École normale, dont |. fonds principal est un héritage de Georges Cuvier, cell du Sénat devenue publique, celle de l'École de médecine, celle du Corps législatif n'ont pas souffert. Le grand dépôt national de la rue Richelieu, si dangereusemeut

situé et entouré de maisons de tous les eûtes , quoique menaeé à plusieurs reprises, est sorti sain et sauf de celle terrible crise. C'est ainsi que nous conservons un trésor que ni le Brilish Muséum, ni la bibliothèque du Vatican, ni aucune collection connue ne peut égaler. Les manuscrits les plus précieux étaient en dépôt dans les caves de l'Ëcoie des beaux-arts, dont on s'occupe en ce moment de les tirer.

« Nous avons eu le même bonheur pour les Archives, Elles sont sauvées ; l'histoire de France est sauvée ! L'hôtel Souhise, où tous ces manuscrits sont réunis dans un ordre admirable, n'est séparé duMont-dc-Piétéqueparunc me. Les commissaires de la Commune venaient au Montde-Piété tous les jours; il y avait là des millions qui les attirai eut; ils comprenaient moins la valeur des autres trésors entassés si prés de la. Il n'aurait pas fallu beaucoup de pétrole pour les détruire. On les a oubliés.

« On a oublié aussi l'Imprimerie nationale; ou plutôt on a pris ce grand monument de l'art typographique pour une manufacture comme toutes les autres. Le temps aussi a manqué aux iconoclastes. Nos soldats marchaient vile; leurs chefs savaient ce que chaque minute de retard coûtait à la civilisation.

« Enfin, l'art religieux n'a presque rien perdu. La Sainte-Chapelle, la merveille des merveilles, a tous ses vitraux intacts. Elle est restée debout entre l'incendie du palais et celui de la préfecture de police. Saint- Llienne-du-Mont, Saînt-Germain-dcs-Piés, Saint-Séverin,

Saint-Eustache nous restent. Saint-Eustache, pourtant, a souffert. Les vitraux de Philippe de Champagne sont perdus, malheur irréparable. A Notre-Dame, tout était prêt pour l'incendie. Les deux ambous, à l'extrémité du baschœur, sont brûlés. Les barbares n'ont pas incendié la séculaire forêt qui domine les voûtes ; ils n'ont pas faif pleuvoir sur la Cité et l'Hôtel-Dieu cette immense quantité de plomb qui couronne le majestueux édifice. Paris, malgré les Tuileries et l'Hôtel de ville ; malgré le Palais-Royal et le palais du quai d'Orsay ; malgré les Gobelins, Paris est encore Paris. Il peut, comme la France, ressusciter et grandir, à force de sagesse. »

C'est en effet à l'heureuse arrivée et à la rapidité des mouvements de l'armée que la ville de Paris doit son salut.

Si nos troupes avaient franchi la porte de Saint-Cloud quarante-huit heures plus tard, c'en était fait de tous les édifices, de toutes les maisons, de tous les quartiers. Le feu devait tout dévorer, et les matières explosibles accumulées n'allaient plus avoir à disperser que des cendrée et des décombres !... Une fois entrés dans Paris , nos soldats s'empressèrent d'organiser un service de secours, se portèrent partout où on les appela , et sauvèrent des trésors déjà en proie aux flammes. C'est ainsi que, dans la matinée du 24 mai, les divisions Bruat et Vergé (2 e et 3 e de l'armée de réserve) coupèrent l'incendie du Louvre. Ce sont des fusiliers marins qui ont préservé du feu la Bibliothèque nationale, l'Institut, les Beaux-Arts, le Luxembourg!

Il nous faut témoigner ici notre gratitude aux étrangers amis, Anglais et Belges qui, dès la nouvelle du sinistre, s'empressèrent d'accourir à notre secours. Nous devons aussi remercier, avec l'Assemblée nationale, ces sapeurs pompiers de la province dont le dévouement ne nous fait jamais défaut. Nous les avions déjà vus à Paris au mois de septembre 1870, quand les Prussiens allaient nous investir. Ils sont revenus en mai 1871, alors que nous étions aux mains des bandits internationaux. Gomme le chœur des tragédies antiques , ils auront vu le prologue et le dénouement du drame.

La presse s'est faite, dans ces derniers temps, l'écho de bruits persistants tendant à attribuer aux Prussiens une large part de responsabilité dans ces événements effroyables. Nous nous abstiendrons d'émettre aucun avis, touchant cette question délicate, mais nous observerons que les incendiaires de Paris ont opéré par le pétrole... exactement suivant la méthode des officiers de l'armée prussienne chargés de mettre à feu nos villages.

Nous citerons aussi un mot de M. de Bismarck. — « La Commune de Paris , aurait-il dit , se chargera de grouper autour d'elle les chefs de la démagogie cosmopolite, et nous fermerons ensuite la souricière. »

Et, en effet, il a empêché les communeux vaincus de s'échapper par les chemins de l'Est et du Nord. Il a fait tirer sur quiconque osait franchir les lignes de l'armée prussienne.

Nous transcrirons enfin la lettre suivante adressée, le

25 (liai, au journal la Gironde par un. officier de l'aimée danoise :

« Je suis Danois d'origine, mais Français de cœur ; et, en lisant dans votre journal l'incendie du Louvre et des Tuileries, j'éprouve un grand serrement de cœur. A voir le plus beau joyau du monde entier incendié par ces bandits, c'est horrible! Mais laissez-moi vous raconter quelques bribes de ma conversation avec un officier d'élal-major prussien que je rencontrai il y a quelques joursàCompiègne, et dont je fis la connaissance en 1868, précisément au bal des Tuileries, en l'entendant causer, en allemand, avec assez de familiarité, avec un domestique de Sa Majesté l'empereur qui le servait au souper :

« Que pensez-vous du drame qui se joue à Paris? me « disait-il; je suis lier du succès de mon pays, mais où <[ je rougis d'Être Allemand, c'est d'entendre à mes côtés v nos généraux se réjouir des forfaits de cette lie de « foutes les nations, en partie soudoyée par Bismarck, n pour que, suivant sa prophétie, Paris a pourrisse dans n son jus i>. Et, pour que le programme soit complet, ii l'A brideront tout, pour la plus grande gloire de l'Alle-

n La prédiction s'accomplît, vous le voyez, et ma mémoire me retrace fidèlement ces paroles sinistres, dont je vous garantis la parfaite exactitude.

« Je vous tairai, monsieur, le nom de l'officier prussien de qui je liens ces détails, par des raisons que vous comprendrez; mais je ne crains pas de signer de mou nom, que je vous livre pour en l'aire tel usage qu'il vous conviendra. »

Cela dit, nous en appelons aux um.es sincères qui se sentent libres de préjuges, et se croient exemptes de toute prévention.

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