A LA GARDE NATIONALE DE LA SEINE
« Le gouvernement vous appelle à défendre votre cité, vos foyers, vos familles, vos propriétés.
«.Quelques hommes égarés, se mettant au-dessus des lois, n'obéissant qu'à des chefs occultes, dirigent dontre Paris les canons qui avaient été soustraits aux Prussiens.
(( Us résistent par la force à la garde nationale et à l'armée.
« Voulez-vous le souffrir?
« Voulez-vous, sous les yeux de l'étranger, prêt à profiter de nos discordes, abandonner Paris à la sédition?
« Si vous ne l'étouffez pas dans son germe, c'en est fait de la République et peut-être de la France I
« Vous avez leur sort entre vos mains.
« Le gouvernement a voulu que vos armes vous fussent laissées.
« Saisissez-les avec résolution pour rétablir le régime des lois, sauver la République de l'anarchie, qui serait sa perte; groupez-vous autour de vos chefs : c'est le seul moyen d'échapper à la ruine et à la domination de l'étranger. »
Dès qu'il fut informé des résolutions bien arrêtées du gouvernement, le parti du désordre se mit, suivant ses us, à jeter les hauts cris. — « On veut égorger nos frè- « res!... on veut détruire la République I... proclamer « un roi !... la réaction est sans pitié ni vergogne !... « On va tirer sur le peuple I... » et autres clameurs bien connues. Pour en atténuer autant que possible l'effet, le pouvoir fit afficher encore cet avis qui porte la date du 18 mars :
« Gardes nationaux de Paris,
« On répand le bruit absurde que le gouvernement prépare un coup d'État.
« Le gouvernement de la République n'a et ne peut avoir d'autre but que le salut de la République.
« Les mesures qu'il a prises étaient indispensables au maintien de Tordre ; il a voulu et il veut en finir avec un comité insurrectionnel dont les membres , presque tous inconnus à la population , ne représentent que les doctrines communistes, et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau, si la garde nationale et l'armée ne se levaient pour défendre , d'un commun accord, la patrie et la République. »
C'était la journée du 18 mars, six mois, jour pour jour, après l'arrivée des Prussiens sous Paris, que le gouvernement venait de choisir pour réprimer l'émeute. Le drame allait avoir pour principale scène cette butte Montmartre jadis si bien nommée mont des martyrs, et digne aujourd'hui de reprendre le nom grotesque de mont Marat, qu'elle portait au temps de la Terreur. Les entrepreneurs de l'insurrection parisienne s'y étaient organisés militairement; ils y avaient nommé un commandant supérieur de leurs forces réunies, et leur fameux Comité central siégeait au numéro 8 de la rue des Rosiers , flanqué d'une cour martiale et d'un bureau de l'état-major de la place! Quant aux bouches à feu qui armaient la
butte, elles ne menaçaient pas les Prussiens, comme en 1814, mais bien les Parisiens eux-mêmes, ainsi qu'il advint au temps de Henri IV. Le roi assiégeant sa bonne ville mit, en effet, deux pièces en batterie à l'abbaye de Montmartre et « Yescopeterie commença sur la minuict et « dura deux grandes heures... » ainsi que le raconte Sully. Les gens de la Commune savaient-ils donc l'histoire? Estce en mémoire de ce fait de guerre qu'ils ont , avant le jour de l'incendie, brisé cette statue de Henri IV, qui décorait, en haut-relief, le porche de l'Hôtel de ville ?
Le 18 mars, à quatre heures du matin, les troupes de l'armée de Paris, reçurent l'ordre d'aller occuper les positions qui leur avaient été assignées. Toutes devaient prendre part à l'action ; mais il est juste de dire que la majeure part des fatigues de la journée incomba à la division Susbielle, composée de la brigade Paturel ( 17 e bataillon de chasseurs, 31° et 76 e de marche) et de la brigade Lecomte ( 18 e bataillon de chasseurs , 88 e et 136 e de marche ).
Trois régiments d'infanterie furent chargés du soin de garder les abords de l'Hôtel de ville; un autre , le 89 e de marche, les Tuileries. La place de la Bastille fut occupée par un bataillon du 64 e et deux compagnies du 24 e . Les 113 e , 114 e et 120 e restèrent consignés à la caserne du Prince-Eugène. Les rues de Flandre, de Puebla, de Crimée virent arriver de forts détachements d'infanterie; un bataillon de la garde républicaine et le 35 e régiment d'infanterie eurent Tordre de se placer aux alentours des
buttes Chaumont. La place Clichy, la place Blanche, la place Pigalle ; les boulevards des Batignolles, de Clichy et de Rochechouart furent occupés par la garde républicaine, le 1 er bataillon de chasseurs à pied, le 13t} e régiment de marche, la gendarmerie à cheval, un détachement de chasseurs d'Afrique et une demi - batterie d'artillerie. Appuyées sur cette base d'opérations, d'autres troupes, parmi lesquelles le 88* de marche, furent, en outre, commandées pour aller prendre position sur les hauteurs de Montmartre avec des escouades de gardiens de la paix.
Dès six heures du matin, ces premiers ordres étaient exécutés. Les gardiens de la paix cernaient 150 ou 200 gardes nationaux préposés à la défense du parc d'artillerie des insurgés, et les troupes de soutien étaient maîtresses de tous les points importants. Il ne restait plus qu'à emmener, les pièces et le succès était complet. Malheureusement, les attelages qui avaient été commandés à cet effet n'arrivèrent pas en temps opportun. La cause de ce fatal retard est jusqu'à présent restée obscure ; mais un fait certain , qu'il est douloureux de rappeler, c'est que les avant-trains étaient encore sur la place de la Concorde à l'heure où l'on aurait eu besoin de les atteler aux bouches à feu de la tour Solférino. Pendant qu'on attendait les conducteurs , l'émoi naissait et se propageait dans tout le pâté des buttes. Une population turbulente s'indignait tout haut de se voir interdire la circulation sur les boulevards; elle injuriait les faction-
naires posés au débouché des rues ; elle menaçait les canonniers qui la surveillaient. En même temps, le Comité central faisait battre le rappel et, vers sept heures du matin, les boulevards étaient envahis par dix ou douze mille gardes nationaux des arrondissements des Batignolles , de Montmartre , de la Villette et de Belleville. Des groupes de curieux, des femmes, des enfant»
entouraient les soldats qui gardaient les pièces reconquises, les cajolaient, les amadouaient, leur demandaient s'ils auraient bien le cœur de tirer sur leurs frères !....
Cependant une dizaine d'avant-trains étaient parvenus jusque sur les hauteurs de la butte et en ramenaient des canons. Ils descendaient tranquillement, lorsque, à l'angle de la rue Lepic et de la rue des Abbesses, ils furent arrêtés par un rassemblement de quelques centaines d'habitants du quartier, principalement des enfants et des femmes. Le détachement d'infanterie venu pour les escorter, oubliant alors tous ses devoirs , se laissa disperser par la foule, et cédant à des séductions perfides , finit par lever la crosse en l'air. Ces misérables soldats appartenaient au 88 e régiment de marche, de la brigade Lecomte. Le premier effet de leur défection fut de laisser les conducteurs d'artillerie noyés dans les flots d'une foule toujours grossissante, et dans l'impossibilité absolue de reculer ou d'avancer. Qu'arriva-t-il? Les gardes nationaux leur reprirent leurs pièces. Il était alors neuf heures du matin.
Jugeant que l'entreprise était manquée , et n'avait plus
chance de réussir par le moyen d'an retour offensif, le général Vinoy donna l'ordre de battre en retraite et se retira par les Ternes. Cette détermination ne fut d'ailleurs prise qu'à raison des mauvaises nouvelles arrivant, en ce moment, des autres quartiers de Paris.
L'opération n'avait pas mieux réussi à Belleville que sur les hauteurs de Montmartre. Un détachement du 35* avait, il est vrai , pu s'emparer, dès le matin, des buttes Chaumont, défendues par un poste d'une vingtaine de gardes nationaux. Mais , dès que la nouvelle de ce coup de main se fut répandue dans le quartier, le rappel et la générale s'y firent entendre de toutes parts, et les braves tirailleurs de Belleville parvinrent à fraterniser avec la troupe. Ils reprirent donc possession des buttes, des pièces qu'on voulait leur enlever et de celles que l'artillerie avait amenées au coin de la rue d'Allemagne pour appuyer le mouvement de l'infanterie. En même temps, le 120 e se laissait honteusement désarmer par le peuple, et les insurgés devenaient maîtres de la caserne du Prince- Eugène. La retraite du général Vinoy n'était, on le voit, que trop bien motivée.
Telle est l'histoire succincte de cette funeste matinée du 18 mars, dont les conséquences devaient être si terribles.
La guerre commence et les premiers épisodes en sont navrants. A dix heures du matin, place Pigalle , le capitaine de Saint-James, des chasseurs d'Afrique, est tu4 à bout portant par quelques gardes nationaux, et ce meurtre
est le signal de tous les excès. Le général Leqomte est fait prisonnier du peuple, emmené au Château-Rouge, puis traîné par-devant la cour martiale qui siège rue des Rosiers. A cinq heures et demie du soir, après un jugement sommaire et dérisoire, le général est fusillé avec Clément Thomas , qu'on vient d'arrêter sur le boulevard Rochechouart. Et ce ne sont pas les seules victimes ! des gendarmes, des gardiens de la paix sont arrêtés dans toutes les rues , conduits rue des Rosiers , jugés et exécutés ! Paris entrevoit le retour de la Terreur, et , à l'ouverture de la Bourse , la rente baisse de deux francs.
Pendant que l'armée de Paris venait se masser tout entière sur la rive gauche de la Seine, l'insurrection naissante perfectionnait et étendait ses moyens de défense. Partout s'élevaient ces barricades si chères aux plèbes parisiennes... et les barricades, cette fois, étaient armées d'artillerie. On en voyait construire à Montmartre : rue des Martyrs , à son intersection avec le boulevard; au haut de la rue Germain-Pilon; au carrefour des rues Lepic, des Àbbesses et des Dames; place Blanche, au débouché des rues Blanche et Fontaine; place des Àbbesses; rue Gabrielle; au pourtour de la tour Solférino et du moulin de la Galette, etc.
A Belleville : rue de Paris; au haut de la rue du Faubourg-du-Temple ; rue de Belleville, à la hauteur delà rue de Tourtille; au carrefour des rues Piat et Rebeval; à l'angle des rues Clavel, de la Mare , de la Villette ; au carrefour des rues Dupré, des Lilas, des Bois; aux
angles des rues de Crimée, des Fêtes, des Solitaires ; rues d'Allemagne, de Flandre, Lafayette, et Faubourg- Saint-Martin.
Dans le onzième arrondissement, où l'insurrection se propageait rapidement : rues Saint-Sébastien, Saint-Sabin ; rue Sedaine, rue du Chemin-Vert, partout où le génie du mal inspirait l'immense émeute.
Pendant que ces travaux s'exécutaient dans les rues, l'insurrection prenait vigoureusement l'offensive. Elle descendait des hauteurs de Montmartre et de Belleville , roulait comme un torrent et débordait en tous sens pour inonder la ville entière. Vers quatre heures de l'aprèsmidi, trois bataillons de gardes nationaux ivres prirent par la rue des Martyrs ; trois autres suivirent le boulevard Rochechouart et la rue du Faubourg-Poissonnière; et les deux colonnes se dirigèrent vers l'Hôtel de ville, où elles se joignirent à une dizaine d'autres bataillons venus des quartiers de la rive gauche. A la môme heure, des gardes nationaux de Belleville occupaient l'Imprimerie nationale , la caserne Napoléon , l'État-major de la place Vendôme, les gares de chemin de fer — et l'arrestation du général Chanzy était comme le prélude des saturnales dont l'ère venait de s'ouvrir.
A l'exception des hommes de quelques bataillons débauchés par les insurgés, toutes les troupes de l'armée de Paris se trouvaient cantonnées sur la rive gauche de la Seine ; mais on les sentait molles , hésitantes , accessibles à la contagion ; et, à moins qu'un événement im-
prévu ne vînt à surgir, on ne pouvait plus raisonnablement compter sur leur concours. t Cet événement, on essaya de le faire naître en appelant au secours la partie saine de la population, les gardes nationaux amis de l'ordre. On leur demanda de faire acte de bonne volonté et de donner l'exemple à des soldats qu'on peut entraîner encore plus facilement qu'on ne les pervertit. Le parti de Tordre, déjà terrorisé , subissait les atteintes d'une lâcheté folle. Il ne mit sous les armes qu'un effectif dérisoire.
Dans cette situation critique , qui mettait en jeu le salut de la France , M. Thiers prit courageusement un grand parti, celui d'abandonner Paris à son sort mérité. Il battit donc en retraite devant l'insurrection menaçante, sans se laisser intimider par les horreurs possibles d'une guerre qui semblait devoir rappeler la révolte des mercenaires de Carthage , et celle de Spartacus à Rome.
Paris avait besoin d'une leçon, mais, hélas ! qu'elle fut dure 1 Isolés du reste de la France , ses habitants devaient subir un joug odieux. Le despotisme abject des gens qui s'installaient à l'Hôtel de ville allait enfin châtier des excès anarchiques et des tendances trop révolutionnaires.