‹ Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871 (volume 2)Chapitre 11 sur 39 · IX. — Siège et prise de Strasbourg · texte numérisé non relu

IX. — Siège et prise de Strasbourg

L'antique cité de Strasbouiç continua d'être. ville impériale allemande après que l'Alsace eut été cédée à la France par le traité de Westphalie. Les Français l'occupèrent en 1681. n existait depuis longtemps, dans la ville, un parti français considérable, ce qui s'explique par la situation de Strasbourg sur la rive gauche du Rhin et par les circonstances déplorables où se trouvait alors l'empire [d'Allemagne. Le parti français, représenté surtout dans le conseil, travaillait depuis des années k faire renvoyer les troupes mercenaires et à laisser dans l'abandon les choses militaires de la ville, de sorte qu'en 1681 les Français trouvèrent Strasbourg sans défense.

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps de la trahison française qui enleva Strasbourg à l'empire d'Allemagne. Il serait beaucoup plus juste, au point de \ue historique, de parler de la trahison par laquelle le soi-disant empire d'Allemagne livra Strasbourg à la France. Par la pak de Ryswick, Î1697, l'Empereur et l'Empire cédèrent formeDement Strasbourg à la France. Elle conserva, du reste, jusqu'à la Révolution française ses privilèges et sa constitution spéciale de ville impériale. En perdant alors ces privilèges, elle s'unit, comme toute l'Alsace, de la manière la plus intime à la grande France, et, bien que le petit bourgeois et l'ouvrier y parlent encore allemand aujourd'hui, on peut dire qu'en raison des sentiments de ses habitants Strasbourg est une des villes les plus françaises qu'il y ait. Et dans le fait, que pouvaient lui offrir ces petites dynasties allemandes, conservées jusqu'à nous comme un bijou précieux, avec tout ce qui s'ensuit, en comparaison de l'appartenance à une grande nation qui, si elle n'a pas toujours eu

la liberté politique, a du moins su conquérir et conserver le bienfait inestimable de l'égalité ?

Strasbourg avait, au dernier recensement (1868), environ 85,000 habitants. L'extrémité orientale de ses ouvrages n'est pas à beaucoiip plus d'un kilomètre du grand Rhin. Le petit Rhin, qui se sépare du fleuve au-dessus de Strasbourg, pour le rejoindre ensuite à 4 kilomètres plus bas, forme avec lui l'tle des Epis et passe très-près de la citadelle.

L'Dl,dont le cours, au-dessus de Strasbourg, est presque parallèle à celui du Rhin, et n'en est pas éloigné de plus de 7 kilomètres, se partage dans la viÛe en deux bras ; — celui de l'ouest s'appelle canal des faux remparts, — et se jette dans le Rhin au-dessous de Strasbourg, à Wanzenau. L'Dl reçoit au-dessus de la ville la Brusch, en partie canausée.

L'Dl se réunit, au sud de Strasbourg, avec le canal du Rhône au Rhin ; au nord de la ville, avec le canal de la Marne au Rhin, qui se prolonge jusqu'à l'extrémité inférieure de rtle des Epis.

Toutes ces eaux forment, au nord et au sud de la partie orientale de la ville, une foule d'Iles dont les plus remarquables sont rtle de Wacken, la Robertsau et l'Ile de Sporen.

La ville s'étend de l'ouest à l'est, dans le sens de sa plus grande longueur, qui est d'environ 3,600 pas. La largeur de la ville, à l'ouest, est de 2,300 pas, du saillant du baslion n* 7 à celui du bastion nM2 ; elle n'est que de 800 pas à Test, à l'esplanade, qui sépare la ville de la citadelle.

La gare principale est dans l'intérieur de la ville, près des ouvrages de l'ouest. Le chemin de fer sort de la ville par des passages voûtés auxquels on travaillait encore au mois de juillet 1870, et il se divise près de la lunette 44 : une voie se dirige au nord, pour se bifurquer ensuite à Wendenheim en deux lignes, l'une qui mène à Paris par Saveme, l'autre à Haguenau ; une seconde voie va d'abord au sud, puis se dirige à l'est en contournant la ville ; elle a

une station à la porte d' AusterUts et traverse ensuite te Rhin sur un magnifique pont, monmnent d'arehitectare moderne^ pour rejoindre, par Kebl, le chemin de fer badois. Le pont a, entre piliers, 817 pieds (suisses) de longueur-, il porte deux voies et deux sentiers de piétons* La partie du milieu est fixe, les deux extrémités sont des ponts tournants qui permettent d'interrompre des deux côtés la circulaUon. Il existe des postes fortifiés aux extrémités badoise et françaîse. La construction du pont, conunencée en 18S8,fat terminée le 6 avril 1861 • Nous avons déjà parlé de sa destruction partielle, le 22 juillet 1870« Au sud du pont du chemin de fer se trouve l'ancien pont de bateaux.

De la ligne deStrasbourg à Kehl se détachent près de b ville, la ligne de BUe par Mulhouse et, de cette demi^ les chemins de fer qui conduisent aux Vosges, à Wassalonne, Mutzig et Barr .

Comme établissements militaires ne dépendant pas directement des fortifications, Strasbourg renferme des casernes pour environ 10,000 hommes, une écde d'artillerie, un hôpital militaire de 1800 lits, avec une diniqne militaire, une école de médecine militaire, un grand arsenal et de nombreux ateliers militaires pour l'artillerie et le régim^^ de pontonniers en garnison à Strasbourg, La fonderie de canons qui s'y trouvait est transférée à Bourges depuis plusieurs années.

Le monument le plus célèbre de Strasbourg est la cathédrale, commencée en lOlS et terminée en 1439« La seule tour qui ait été construite s'élève à 502 pieds aurdessus du pavé de la rue ; c'est le monument le plus élevé de l'Europe et elle n'a que 7 pieds de moins que la grande pyramide d'Egypte. De la plate-forme, qui n'est qu'à 239 pieds au* dessus du pavé, on a déjà une, vue charmante des plaines de l'Alsace et de Bade. La tour est donc un excellent observatoire militaire* — La bibliothèque de Strasbourg est célèbre par le grand nombre de ses manuscrits précieux*

Les fortifications de Strasbourg ont été oon^ruites, dans leurforme actueUe, par le Strasbouigeois Daniel Speckle,

qui écrivit ]6 premier bon livre allemand sur la fortification permanente, — - Arcfntectura txm Festungeny — publié l'année de sa mort, en iS89«

Lorsque Strasbourg passa à la France, Vauban eon»* truisit (1682-84) la citadelle, pentagone régulier bastlonné, d'un espace restreint, renforce au nord et à l'est par deux ourrages à cornes. C'est également à Yauban que sont dus la plupart des ouvrages extérieurs, ouvrages à cornes et lunettes.

L'encdnte principale a, — sans la citadelle, — 17 bastions et, avec elle, 22. Le côté du sud en a 7, numérotés de Test à l'ouest, de 1 à 7 (fort Blanc) ; le côté de Touest S, numérotés du sud au nord, de 7 à 12 (fort de Pierres) ; le cAtédu nord a les bastions de 12 à 17. Des cinq bastions de la citadefle, les numéros 18 et 22 regardent la ville.

Parmi les ouvrages extérieurs, les plus importants sont les ouvrages à cornes 40-42 devant le front 8-9, et 47-49 devant le front 10-11 ; les lunettes 52 et 53 devant le front

iM2; l'ouvrage à cornes de Finckmatt devant les fronts

On n'avait presque rien fait d'important pour Strasbourg dans ces dernières années. Comme dans toutes les places fortes, on commença, en 1867, à y construire des traverses creuses sur les chemins couverts ; on fit des corrections sur Ibs points oh le mur maçonné de l'escarpe n'était pas asses ouvert, en élevant et prolongeant les masses couvrantes } les magasins à poudre furent mieux protégés contre les effets terribles des pièces rayées. On construisit au milieu fe ouvrages à cornes 40-42 et 47-49, ainsi que dans la lu- Dette 53, des traverses qui partageaient chacun de ces ou- ^es en deux moitiés, l'une à gauche et l'autre à droite, en défllant mieux chaque moitié, et dans lescpielles la portion non employée de la garnison trouvait des casernes et fe abris. De nouveaux magasins à poudre furent construits ^^us les bastions 7, 9 et 11 du côté de l'ouest.

Le bastion n" 12, fermé à la gorge du côté de la ville, est ^ ouvrage extrêmement faible à cause de son peu d'éten-

due et de son angle au saillant très-aigu. Et c*est pourtant là, à Tangle nord-ouest, que le point d'attaque est indiqué d'avance. En effet, en avant de tout le côté sud de la place, on peut inonder le terrain et le rendre impraticable au moyen de grandes écluses situées entre les bastions 6 et 7, qui font déborder TIll et la Brusch. En avant de la partie orientale du côté nord, depuis Finckmatt jusqu'au petit Rhin, le terrain est sillonné de cours d'eau, de canaux, de fossés de toute largeur.

H était possible de faire une correction en grand du bastion n^ 12, mais on ne s'en occupa pas ; on se contenta de construire sur les deux faces deux traverses creuses, pour servir d'abris et de magasins à poudre, et d'établir au sa3lant de l'ouvrage une batterie casematée pour une pièce de gros calibre.

En raison de la construction resserrée de la ville et de son peu de largeur, la reconstruction de l'enceinte continue ne pouvait donner de grands résultats. 0 eût été beaucoup plus important d'entourer la place d'ouvrages détachés à une assez grande distance de l'enceinte continue. M^s il n'existait encore aucun de ces ouvrages en 1870.

Cependant .beaucoup de projets avaient été présentés à ce sujet depuis quelques années.

A près de 6,000 pas, au nord-ouest de Strasboui?;, s'élève, à 140 pieds au-dessus de la plaine, la chaîne de collines du Hausberg, au pied de laquelle se trouvent les communes de Oberhausbergen, Mittelhausbergen, Niederhausbergen et Mundolsheim. On pouvait couronner cette chaîne d'ouvrages détachés que l'on aurait reliés aux fortifications de la place, d'un côté à Schiltigheim par les hauteurs ondulées de Suffelweyersheim et de Bischeim, de l'autre à Kœnigshofen par les ondulations d'Oberhau?bergen. L'éloignement de la place était peut-être un peu grand ; mais si l'on avait rendu indépendants les principaux forts détachés, en les armant en outre d'une quantité suffisante de pièces rayées de gros calibre, l'ennemi n'aurait jamais osé pénétrer dans ce cercle enchanté, avant de

s'être emparé de deux ou trois ouvrages détachés, et il n*eût pas pu de longtemps bombarder la ville de la rive gauche du Rhin.

Cependant, le grand éloignement du Hausberg, et surtout la dépense, empêchèrent d'adopter ce projet, et l'on résolut de se contenter de construire devant l'angle nordouest une ligne avancée dont l'aile droite s'appuierait à rni, à Schiltigheim, et la gauche à la Brusch, à Kœnigshofen. Elle serait à 1800 pas environ des ouvrages extérieurs de l'enceinte continue et aurait pour ouvrage central un ouvrage à cornes, fermé à la gorge par un mur, et situé en avant de la voie ferrée qui relie le chemin de fer de Paris aux ateliers du chemin de l'Est, entre le chemin de fer de Paris et la route de Mittelhausbergen. On devait conunencer en 1871 la construction de cet ouvrage central.

On faisait également des projets pour mieux couvrir le côté de l'Est. On devait notamment construire deux ouyrages indépendants tout près du grand Rhin, dans l'angle nord étrangle sud de l'île des Epis, pour prolonger d'en- >iron 1800 pas la ligne de feux de la citadelle, et si ces forts avaient existé en 1870, ils auraient certainement rendu de grands services contre le bombardement de la rive droite du Rhin. Mais ce projet fut également mis de côté, parce que le Gquvemement craignait que son exécution ne donnât lieu sans utilité à des clameurs dans le genre de la chanson de Nicolas Recker.

C'est pour cela que l'attaque de 1870 trouva Strasbourg désarmée ; car, dans les conditions de l'armement actuel, Strasbourg ne méritait même pas, dans cette guerre, la désignation de place forte de première classe.

Si la France avait eu un système militaire qui rendît disponibles de fortes garnisons pour les places fortes ; si cette guerre n'avait pas été entreprise par le Gouvernement de l'empereur Napoléon en dehors de tout calcul politique et militaire, on aurait toujours pu remédier en quelque sorte à l'insuffisance des défenses de Strasbourg, puisqu'il

eût suffi de quelques semaines pour construire des forts détachés aux points les plus importants, notamment devant l'angle nord-ouest de l'enceinte continue.

La garnison normale de Strasbourg était comptée à 15,000 hommes. En 1870, les Allemands l'ont évaluée à 18,000 hommes, mais il faut y faire entrer non-seulement les gardes nationales, mobiles et sédentaires, mais encore les nombreux employés des établissements militaires, du génie, de l'artillerie, de l'école de médecine militaire, et le^^ ouvriers d'Etat. U y avait à peine 3,000 hommes de véritables troupes dans Strasbourg.

Au début de la guerre, le commandement de la place fdt confié au général Uhrich, qui se trouvait depuis deux ans dans le cadre de réserve. — Uhrich, né à Phalsbourg en 1802, sortit de Saint-Cyr en 1820 conune sous-lieutenanl d'infanterie. Il fit la campagne d'Espagne en 1823, resli plusieurs années en Afrique à partir de 1834 et devint général de brigade en 1852. En 1855, il conduisît en Crimée une brigade de la garde et revint à Paris la même année comme général de division. Au début de la guerre d'Italie, il commandait une division de l'armée de Paris qui devint la 2* division du 5« corps de l'armée active.

Nous avons vu que le 8 août, deux jours après la bataille de Wœrth, la cavalerie badoise arrivait devant Strasboui^g (IP partie, page 236).

Le corps de siège fut successivement composé de :

La division badoise, dont le général Laroche prit bientôt le commandement à la place du général Beyer, qn tomba malade avant le bombardement ;

La division de landvy^ehr de la garde prussienne (Lo6n)

La 1" division de réserve (landwehr) prussienne (Très kow);

37 compagnies d'artillerie de place, dont 2 bavaroises, S wurtembergeoises, 4 badoises et 29 allemandes du nord;

Un bataillon combiné de pionniers prussiens et une compagnie de pionniers bavarois.

Le généial de Werder reçut le commandement en chef du corps du siège, — Werder, né en 1808, entra en 1825 dans le régiment des gardes du corps de la cavalerie de la garde prussienne et, en 1826, il fut nommé of&der dans le 1*' régiment à pied de la garde. En 1842 et 1843, il fit, avec Tannée russe, quelques campagnes dans la Caucase, et^ après son retour, il passa comme capitaine dans l'étatmajor général, d'où il rentra dans l'infanterie dès 1848. Généraknajor en 1863, il fut nommé général lieutenant en 1866, commanda, la même année, la 3* division d'in- Éanterie, dans Tannée du prince Frédéric-Charles, et obtint Tordre jM>t(r le mérite par sa conduite à Gitschin et à Kœnig« graetz.

Le commandement de Tartillerie de siège fut donné au général lieutenant de Decker, et celui du génie au générallûajor de Mertens, qui avait dirigé, en 1864, les travaux du siège de Duppel.

En arrivant d^ant Strasbourg, le général de Werder mit son quartier général à Mundolsheîm, sur la Suffel.

Du 11 au 17 août, la division badoise fut seule devant la place; et, par conséquent, Tinvestissement était fort imparfait. Le 13, Werder fit occuper Schiltigheim et le 18, Kœnigshofen.

A partir de ce jour les réserves prussiennes conunencèrent à arriver, et, à partir du 21, les pièces de siège.

Le 23 août, Werder résolut de commencer le 24 à bombarder la ville avec les 40 pièces de siège prussiennes disponibles et l'artillerie de campagne badoise, pendant que 32 pièces de siège badoises, amenées de Rastadt et mises en batterie près de Kehl sur la rive droite du Rhin, bombarderaient la citadelle.

Depuis que la première bombe est tombée dans une ville assiégée, on a beaucoup discuté Tadmissibilité et Topportunité d'un bombardement. En France même, cette discus- ^on a eu lieu récemment entre un officier du génie trèsremarquable et un ancien officier d'artillme d'une valeur

reconnue. Le premier, le chef de bataillon Prévost (1), commandant le génie des forts de Test de Paris, s'est montré adversaire déclaré du bombardement, pour lequel se prononce au contraire énergiquement le général d'artillerie de Blois (2), du cadre de réserve. Il n'est pas sans intérêt de résumer en quelques mots les raisons que fait valoir ce général en faveur du bombardement.

l® Pendant le bombardement, l'assiégeant, abrité derrière ses parapets, dans les parallèles et les tranchées, éprouvera des pertes minimes ;

2^ Si le bombardement n'aboutit pas, et que l'assiégeant doive procéder à une attaque en règle, il la commencera avec des forces presque intactes contre une garnison qui aura déjà beaucoup souffert, et que le bombardement aura déjà mise probablement en conflit avec la population de la ville ; la résistance qu'il lui restera à vaincre ne sera donc pas aussi grande que si l'assiégeant avait commencé de suite une attaque en règle de la place ; #

3® Si, par philanthropie ou pour d'autres raisons, l'assiégeant veut ménager les habitants de la ville, ceux-ci ne lui sauront pas gré de sa douceur et soutiendront plutôt la ga^ nison, ce qui donnera plus de force à la défense, au grand détriment de l'agresseur ;

4^ Par suite de la durée toujours longue d'un siège en r^le, le corps de siège et un corps d'observation seront immobilisés pendant longtemps, et hors d'état de faire d'autres opérations en rase campagne ;

5" Quand l'agresseur s'est enfin rendu maître d'une place forte après un long siège en règle, il n'y trouve plus que des magasins vides qu'il est obligé de remplir aussitôt, que des murs écroulés qu'il lui faut relever.

(i) Eludes hiitoriquei sur la fortification, Vallaque et la dif(9if des places, iSQ9.

(2) De la fortification en présence de VartiUerie nouvelle, ^h

— Examen critique det études historiquet sur la fortification, Vattaque et la défense des places, par F. Prévost. Paris, 1869.

Le bombardement a eu de tout temps beaucoup plus de partisans dans l'artillerie que dans le génie. Gela ne veut pas dire que les officiers du génie soient plus humains que ceux d'artillerie. Cela vient plutôt de ce que chaque arme combat assez naturellement pro domo siiâ. L'ingénieur ne veut pas entendre parler de bombardement, parce qu'il désire faire valoir son choix judicieux du point d'attaque, î^es sapes, ses tranchées, son indication du point exact où doi\ent être installées les batteries ; il veut en outre mettre à l'épreuve les ouvrages de défense construits par un de ses camarades francs-maçons du parti ennemi. L'artilleur, au contraire, méprise par état toutes ces feintes, et il a beauœup plus de confiance dans la grosseur du calibre de ses canons et dans le tonnerre de son artillerie qu'il écoute avec une certaine complaisance.

Cn bombardement est assurément une cruelle chose, mais on ne doit pas pour cela le condamner en principe. En effet, la guerre est toujours une cruelle chose, et il est i^ r^le que les Innocents en souffrent beaucoup plus que les coupables. Que Ton compare le prisonnier de Wilhelmshœhe et son entourage avec la noble nation française qu'ils ont précipitée dans cette malheureuse guerre 1

Cela nous conduit naturellement à cette conclusion, qu'il laut étudier, dans chaque cas particulier, le but et l'opportunité d'un bombardement. Si nous nous livrons à cette étude en ce qui concerne Strasbourg, nous trouvons que le •bombardement de cette ville était inopportun pour les motife suivants :

1' Si la population de Strasbourg brûlait du désir de se jeter dans les bras de l'Allemagne, il sufiSsait de quelques <»ups de canon allemands pour lui faire exercer, sur le <»nimandant de la place, une pression irrésistible. Dans ce % le bombardement n'était ni cruel, ni inopportun. Mais *^ hypothèse était fausse : les habitants de Strasbourg avaient, au contraire, des sentiments plus français que les ÏJabitants du centre de la France, et Ton pouvait prévoir

que lebombsordoment n'aur^t pour résultat que de les irrita d'avantage contre les Allemands,

2° Au moment où le bombardeftient de Strasbourg fut résolu, les Allemands avaient déjà fait connaître assez clairement qu'après leurs victoireS| ils voulaient conserver, en signant la paix, l'Alsace « pays de frères allemands, tene essentiellement allemande d, et surtout Strasbourg, u cette ville si vraiment allemande » . Or, malgré le proverbe : a qui aime bien ch&tie bien », nous n'avons jamais entendu dire qu'un bombardement fût le véritable moyen de témoigper ou de réveiller l'amour fraternel.

3* Bien qu'on eût vivement critiqué la manière d'opérer de l'artillerie prussienne, môme en 1866, il n'eu était pas moins reconnu généralement, depuis l'attaque des ouvrages de Duppel, en 1864, que l'artillerie de siège prussienne obtenait des résultats extraordinaires et inconnus jusqu'alors, par la justesse de son tir et l'effet de ses projeclile>. Sa puissance de destruction était à l'abri d'un doute. Oo pouvait donc, dans ces circonstances-là, s'abstenir de bombarder la ville dont la garnison était fort insuffisante en force numérique et en qualité, on le devait surtout parce que, nous le répétons, c'était un singulier moyen de prouver aux Strasbourgeois son amour fraternel.

Le général de Werder se décida au bombardement parce qu'il savait que la ville ne renfermait pas beaucoup dV paees à Tépreuve de la bombe et qu'il supposait que les habitants forceraient aussitôt le commandant à rendre la place. Ca calcul était faux ; mais il eût été vrai si la population de Strasbourg se fût composée de ces Juifs, qui se donnent ai^jourd'bui pour les vrais Allemands et demandent à grands cris la destruction de la France ; les uns sont des fournisseurs qui gagnent, à la prolongation de cette guerre funeste, un argent mal acquis, sans s'exposer au moindre danger;! Içs autres sont des professeurs qui déshonorent la sciencei et qui, pour obtenir de meilleures places, sont prêts à com^ mettre toutes les bassesses, même h calomnier le peuple allemand devant l'histoire du monde.

Werder commença par infonner le gAnëral Uhriob de $on dessein de bombarder la ville, et il le somma de rendre la place, ce qui fut refusé. Werder entra alors dans plus de détails : il pria le général Uhrich d'enlever l'observatoire militaire établi sur la cathédrale, pour ne pas forcer les Allemands à tirer sur ce monument d'architecture gothique; il lui demanda encore de faire évacuer l'hôpital militaire, situé près de la citadelle, parce qu'il se trouvait dans la ligne de tir des batteries allemandes, qui ne pouvaient pas le voir assez distinctement. Uhrich repoussa également ces deui demandes.

Le sort de la brave ville de Strasbourg doit toucher le cœur de Thonnôte homme, à quelque nationalité qu'il ap* [Hirtienne, queUes que soient ses opinions politiques. Bfdi il faut être juste : en France, on a représenté partout le bombardement de Strasbourg comme un acte de barbarie allemande ; et, quand le général Uhrich annonça que si les Allemands entraient dans la place, il se retirerait dans la citadelle d'où il bombarderait la ville, les journaux français traitèrent cela d'héroïsme. Nous sommes forcé d'avouer qu'il nous est impossible de concilier ces deux manières de dire, et nous le déclarons d'autant plus librement que nous venons de nous prononcer contre l'opportunité du bombar-dément de Strasbourg.

Le bombardement commença dans la matinée du 24 août, n fit des ravages épouvantables : la magnifique oathédrale fiit honteusement endommagée ; la précieuse bibliothèque fut anéantie ; beaucoup de maisons particulières furent détruites ; des vieillards, des femmes, des enfants furent tués ou estropiés. La population sans défense se réfugia dans les caves, les hommes valides cherchèrent avec courage à arrêter l'incendie, pour sauver ce qu'ils pourraieut de la ville de leurs pères.

L'évèque de Strasbourg essaya d'intervenir. A sa prière, Werder suspendit le bombardement le 26 août, de 4 heures du matin à midi. Mais les efforts de l'évêque furent inutiles, parce qu'il ne put obtenir du général Uhrich aucune

concession. Le bombardement recommença donc le 26, à midi, et continua sans interruption jusqu'au lendemain soir.

Ce fut en vain : commandant, garnison, habitants, restèrent inébranlables. Personne ne pressa le général Uhrich de capituler.

Pendant que les batteries allemandes de la rive gauche du Rhin dirigeaient leur feu contre la ville, les batteries badoises de la rive droite bombardaient avec succès la citadelle, dont elles réduisaient en cendres les habitations et les magasins.

Les batteries françaises de la citadelle leur répondirent vivement et incendièrent Kehl. Les Allemands, à leur tour, reprochèrent aux Français d'avoir dirigé leur feu contre cette ville ouverte, ce qui n'était pas nécessaire puisque les batteries badoises n'étaient pas devant Kehl, mais à côté. Ce dernier fait est vrai, mais on conviendra que Kdil eût été pour les Badois un abri trop commode s'il eût été complètement assuré contre le feu des Français.

Nous devons encore mentionner que, dans ses négociations avec l'évêque, le général de Werder avait offert de laisser sortir de Strasbourg les femmes, les enfants et les vieillards. Le général Uhrich refusa de profiter de cette offre à cause de la difficulté de faire im choix dans une population de 8S,000 âmes.

Lorsque le général de Werder reconnut que le bomba^ dément ne lui promettait pas un prompt succès, il se décida, le 27 août, à se servir des moyens abondants dont il disposait pour commencer un siège en règle.

On commença immédiatement à établir les dépôts du génie, à faire les gabions, fascines, etc.

L'artillerie du général de Werder était nombreuse et excellente. Il avait en tout 241 pièces de siège dont 44 badoises, qui se décomposaient ainsi :

58 canons de 24 rayé (parmi lesquels 16 badois — et 12 courts, particulièrement destinés au tir indirect); BU canons de 12 rayé (dont 16 badois) ;

20 canons de 6 rayé ;

2 mortiers rayés de 21 centimètres ;

8 mortiers lisses de 60, badois ;

19 mortiers lisses de SO ;

24 mortiers lisses de 25, dont 4 badois ;

30 mortiers de 7.

Dans la nuit du 29 au 30 août, la première parallèle fut ouverte à la sape ordinaire à 700 ou 800 pas de l'angle nord-ouest de la place ; elle appuyait sa gauche à Schiltigheim, sa droite au chemin de fer de Paris. On construisit en même temps à 200 ou 300 pas derrière la première parallèle, iO batteries qui furent armées de 44 pièces rayées et se trouvèrent prêtes à tirer le 30 au matin. Lorsqu'elles ouvrirent le feu contre les ouvrages de l'angle nord-ouest, elles furent soutenues par les batteries allemandes qui avaient été construites pour le bombardement et n'étaient pas encore désarmées.

L'artillerie de la défense fut surprise par le feu de l'artilr lerie de l'assiégeant le 30 août au matin ; l'armement de sûreté était insuffisant pour répondre aux pièces allemandes et l'armement contre un siège en r^le était encore incomplet. Les Allemands supposèrent alors que les Français avaient compté sur un autre point d'attaque que celui choisi par eux. Cela n'est pas possible, puisque le seul point où Strasbourg pouvait être attaqué était celui choisi par les Allemands. Nous devons admettre plutôt que les Français ne s'attendaient pas à voir l'attaque régulière commencer le 30 août. En moins de deux heures, leur feu du front attaqué fut réduit au silence et ne put recommencer que ^s l'après-midi.

Le feu continuel des obusiers et des mortiers de l'assiégeant rendaient très-difficile à l'assiégé de réparer ses batteries endommagées ou d'en construire de nouvelles, même pour mortiers. Cependant il faisait tous ses efforts pour être toujours en état de répondre au feu des Allemands.

Dans la nuit du 31 août au 1" septembre, les assiégeants creusèrent les approches de la première à la deuxième

parallèle, et ils ouvrirent celle-ci à la sape ordinaire dans la nuit du 1" au 2 septembre, à 400 pas des ouvrages de la place.

Le 2 septembre, à 4 heures du matin, les assiégés firent leur première sortie de quelque importance. tJne colonne s'avança au nord par les îles Wacken et Jars contre le flanc gauche des travaux de siège des Âllem wds ; une autre colonne sortit au sud contre la gare de la porte d'Austerliti. Toutes deux furent repoussées après un combat très-conrt; mais les Badois, qui se laissèrent entraîner trop loin dans la poursuite, subirent des pertes importantes. De grandes aortiei de la garnison de Strasbourg étaient généralement trèsHlifficiles, à cause du manque complet d'ouvrages détâchés, et surtout à cause du peu de troupes de ligne qu'avait le général Uhrich.

A mesure que les Allemands poussaient leurs travaux d'approche, l'artillerie allemande augmentait le nombre de ses batteries et les rapprochait de la place.

Lé 9 septembre, elle avait en action 178 bouohes à feu, y compris les pièces badoises de la rive droite du Rhin et 48 mortiers.

Les assiégeants creusèrent les approches de la deuxième à la troisième parallèle dans les nuits du 9 au 10 et du 10 au 11 septembre, et ils ouvrirent ensuite la plus grande partie de la troisième parallèle dans la nuit du 11 au 12, au pied du glacis des lunettes 83 et S2.

Ces travaux de tranchée coûtaient des sacrifices : le 8 septembre, les Allemands avaient déjà perdu 87 hommes tués, 327 blessés et 30 disparus. Il se trouvait dans le nombre 2 officiers du génie tués et 2 blessés.

Dès le 11 septembre, l'artillerie arma contre la lunette 53 une batterie de brèche n* 28, de 4 pièces de 24 court. Cette batterie de brèche était sur la route de Wissembouig, de^ rière la première parallèle et à environ 1100 pas de son objectif qu'elle ne pouvait atteindre que par un tir indirect, pajr-dessuf un fossé assez large. Elle remplit sa mission avec un sncoès remarquable.

D&s que la catastrophe de Sedan fut connue dans lé camp allemand, le général de Wetder en informa le général Uhrich. Cette nouvelle fut reçue très-froîdement et resta sans effet. Cependant il se formait dans toute la Suisse AèÈ sociétés de'secours pour les habitants de Strasbourg, ville que des liens firatemels avaient liée intimement à la Gonfédé^ ration dans les siècles précédents. Bâle fut naturellement le centre de ces sociétés de secours, et il en partit une délé«gation pour se rendre au quartier général allemand et essayer de faire le plus de bien possible. Elle reçut la pefmission d'entrer à Strasbourg, ob les Suisses obtinrent ce qui avait été refusé aux Allemands, et furent asse2 heureux pour emmener de la ville assiégée 800 personnes incapable^ de porter les armes.

Pendant que les Allemands s'approchaient rapidement de l'angle nord-ouest de l'enceinte de Strasbourg, ils ne n^ligeaient pas de s'avancer vers la citadelle.

Les Badois passèrent de la rive droite du Rhin dans l'île des Epis où entrèrent également des bataillons prussiens, venant de la Robertsau.

Le 15 septembre, les assiégés, qui étaient inquiétés sans cesse par l'artillerie de campagne allemande au sud de la \ille, tentèrent une sortie dans Ttle des Epis. Elle fut repousséc par les Radois. Dans ce combat fut tué le colonel Fiévée, commandant le régiment de pontonniers français, honmie d'une stature extraordinaire.

Le 12 septembre, les Allemands armèrent la batterie dé brèche n* 42 de 6 pièces de 24 court, contre le flanc droit du bastion n* 11. Cette batterie était à 1000 pas de son objectif, tout près du chemin qui conduit du cimetière de Sainte-Hélène à Schiltigheîm. On construisît ensuite à 900 pas de son objectif la batterie n* 88, de 4 pièces de 24 court, pour faire brèche dans la face gauche du bastion n* 12.

Comme les pièces de la plupart des batteries allemandes devaient tirer par-dessus des troupes situées en avant d'elle*, ^ par conséquent avec une grande inclinaison, l'artillerie allemande remplaça lés épaulemeâts ordinaires des batteries

par des épauleznents très-plats en forme de jatte. Par suite de cette (Ûsposition et de leur emplacement caché derrière et dans les parallèles et les approches, les batteries allemandes offraient aux assiégés un but très-peu apparent. C'est devant Strasbourg qu'on employa pour Ik première fois, et comme nous le verrons bientôt, avec un grand succès, le tir indirect pour faire brèche dans des murs en maçonnerie qu'on n'aperçoit pas des batteries. Le canon employé principalement pour ce tir indirect était le 24 rayé court (calibre de 15 centimètres).

Le 17 septembre, les pionniers prussiens couronnaient à la sape le glacis des lunettes 53 et 52. On avait heureusement découvert et déchargé un système de mines devant ie premier de ces ouvrages. Il ne fut pas nécessaire d'établir des batteries de brèche et des contre-batteries sur le couronnement du glacis, parce que le feu indirect avait fait l'office de ces batteries dans la lunette 53. Lorsque la brèche fut praticable, les pionniers prussiens descendirent par âes cheminements couverts jusqu'à l'eau des fossés des lunettes 53 et 52 ; au moyen de deux mines ils jetèrent dans le fossé la contrescarpe maçonnée de la lunette 53 en face de la brèche, et ils commencèrent ensuite à construire une cbau^ séede20 pieds de largeur pour traverser le fossé plein d'eau, large de 60 pieds, et arriver à la brèche de la lunette

Mais avant que cette digue fût achevée, le 20 septembre, on sut par une reconnaissance que les Français avaient évacué la lunette 53. La brèche fut aussitôt occupée ; l'intérieur de l'ouvrage le fut également dans la soirée du 20, et les pionniers commencèrent à s'y construire des logements, ce qui ne pouvait se faire sans éprouver des pertes par le feu des ouvrages situés en arrière. — La lunette 33 était dans un état de complète destruction ; la traversecaserne sur la capitale de l'ouvrage n'avait pas même pu résister au feu de l'artillerie allemande.

Gonmoie la lunette 53, la lunette 52 était détruite et évacuée ; le 21 septembre, un pont de tonneaux^ fut jeté sur

ie fossé plein d*eau et lai^e de 1 80 pieds de cet ouvrage, qui fut occupé pendant la nuit.

L'artillerie allemande avait, le 24 septembre, 299 pièces en batterie, dont 83 mortiers. La dernière ^batterie reçut le n* 60; elle fut placée dans la redoute S3 et armée de trois pièces rayées. Les Allemands construisirent en tout 68 batteries pendant le siège ; si la dernière batterie n*a cependant que le n* 60, cela vient de ce que quelques batteries que Ton porta plus en avant pendant les opérations conservèrent leur premier numéro avec une lettre distinctive, a, A, etc.

Le 27 septembre, les ouvrages du front d'attaque n'étaient plus tenables. Il y avait dans le bastion n* 11 une brèche de 80 pieds complètement praticable; l'intérieur n'était qu'un monceau de ruines, la communication avec la \ille était presque impossible. Dans le bastion n*" 12, la brèche était faite et il ne restait plus qu'à renverser le massif de terre qui était encore debout, ce qu'on ne voulait faire qu'avant de donner l'assaut. La batterie casematée au saillant du bastion n"" 12 et le mur de séparation n'étaient plus que des ruines méconnaissables. H en était de même de la lunette 44 devant le front 9-10, des casernes et de la partie de la ville situées dans le voisinage du front d'attaque. La voûte de la Porte-de-Pierre, dans la courtine 11- 12, était près de s'écrouler, et les assiégés l'avaient remplie de sacs à terre pour prévenir sa chute ; les ouvrages à cornes de Finckmatt (38-60 et 47-49), les plus rapprochés du front d'attaque, n'étaient pas aussi endommagés que ce front, mais ils avaient beaucoup souffert.

Le 27 septembre à S heures du soir, le général Ubrich fit arborer le drapeau blanc sur la cathédrale ainsi que sur les bastions 11 et 12.

L'artillerie allemande cessa aussitôt le feu. Elle avait tiré, depuis le commencement de l'attaque, sur la ville et les ouvrages de place, 193,722 coups de canon ; ce qui fait 6,249 par jour, 269 par heure, 4 ou 5 coups par minute.

Les canons rayés de 24 avaient tiré 28,000 obus et

S,000 shrapnels ; les canons rayés de 12, 48,000 obus et H ,000 shrapnels ; les canons rayés de 6, 8,000 obus et 4,000 shrapnels ; les canons rayés de 24 court (IS centimètres), 3,000 obus; les mortiers rayés de 21 centimètres, 600 bombes ; les mortiers lisses, 88,000 bombes — dont 18,000 pour les mortiers de 80, 20,000 pour ceux de 2B et 23,000 pour ceux de 7.

La capitulation fat conclue sans incident ; on prit pour modèle celle de Sedan pour ce qui concernait les officiers. Les troupes de ligne et les gardes mobiles étaient prisonniers de guerre, les gardes nationaux et les francs-tireurs étaient désarmés et mis en liberté sur parole de ne pas servir pendant la durée de la guerre. La citadelle, la porte d'Austerlitz, la porte Fischer et la porte Nationale devaient être livrées aux Allemands le 28 septembre, à 8 heures du matin ; à 11 heures, la garnison se rendrait sur le Gralgass, entre la redoute 37 et la lunette 44, et la remise du matériel de guerre commencerait à midi.

Le défilé des troupes n'eut pas lieu sans désordre : beaucoup de soldats brisèrent leurs armes et une partie ne put être éloignée de la ville qu'à 3 heures du soir.

Les Allemands trouvèrent dans la place 1 ,070 bouches à feu.

Le général lieutenant de OUech fut nommé gouverneur, et le général-major de Méïlens commandant de la place. Le général de Werdcr, mis à la tète du 14» corps d'armée nouvellement formé, devait opérer des deux côtés des Vosges jusque dans la vallée de la Saône, pour disperser les troupes qui s'y rassemblaient et couper les chemins de fer de Mulhouse et de Pontarlier à Paris,

Pendant le siège de Strasbourg, plusieurs détachements du corps de siège avaient été déjà envoyés dans les Vosges pour faire la chasse aux bandes de fîrancs-tireurs qui s'y montraient en grand nombre et les détruire, ce qui n'était pas facile.

Les habitants de Strasbourg, sans se révolter ouvertement, prouvèrent par toute leur conduite qu'ils étaient fort

mal disposés à répondre à 1' ce amour fraternel » des Allemands.

H est vrai que cet amour fraternel se manifestait d'une manière peu engageante. Une curiosité brutale, plutôt que le désir de venir en aide au malheur, attira dans Strasbourg une foule de gens. Beaucoup d'entre eux semblaient vouloir se repaître des images de destruction que Ton rencontrait partout. Des photographes prirent les vues de ces ruines et leurs œuvres vinrent orner les journaux illustrés et les albums. Des chroniqueurs militaires y ajoutèrent un texte stupide pour les journaux qui prétendent représenter la civilisation allemande. On eut l'heureuse idée de traiter la citadelle comme un morceau de choix, en faisant payer un thaler d'entrée pour la visiter. Cet argent, destiné aux réparations de la cathédrale, s'éleva en peu de temps à 50,000 thalers.

lîn intéressant industriel de Leipzig eut l'ingénieuse idée de ramasser les éclats d'obus qui avaient ravagé la ville, ponr en frapper des « médailles patriotiques » qu'il vendît 10 gros la pièce. Il joignit à l'annonce de ce charmant article un certificat du maire KOss, attestant qu'il avait acheté, le 9 novembre, 80 quintaux d'éclats d'obus.

Les Strasbourgeois auxquels leur situation et leurs occupations le permettaient, se tinrent renfermés chez eux pendant que la ville se remplissait d'étrangers ; ceux dont la langne maternelle était l'allemand évitèrent de le parler avec les envahisseurs. Un grand nombre, espérant des temps meilleurs, cherchèrent un asile en Suisse, et beaucoup de jeunes gens se rendirent de Strasbourg, comme de de toute l'Alsace, dans le midi de la France, pour entrer dans la garde knobile ou dans les corps de francs-tireurs qui s'y formaient.

Xt — Situation de la guerre à la fia da mois de septembre.

A la fin de septembre Taction des forces allemande se concentre autour de trois points : Strasbourg, Metz et

Paris.

Strasbourg est tombée. La plus grande partie des troupes employées à en faire le siège sont devenues disponibles pour d'autres opérations. Gomme les Allemands ont déclaré qu'ils voulaient conserver l'Alsace après la paix, le premier devoir de ces troupes doit être de s'emparer de la haute Alsace, et notamment des places qui sont encore aux mains des Français : Schélestadt, Neuf-Brisach et Belfort. Mais il est à présumer que de nouveaux corps français se forment dans le sud et l'ouest de l'Alsace, et il faut chercher à les détruire en germe, ce qui est possible avec des forces restreintes, en envoyant des détachements dans la vallée de la Saône.

Metz est investie depuis le 18 août par deux armées allemandes, la première et la deuxième ; mais elle n'est pas assiégée régulièrement, et l'on ne fait contre elle aucune tentative de bombardement. Les Allemands espèrent qu'ils s'en rendront maîtres par la faim. Ce résultat semble inévitable, parce que, quelque bien approvisionnée que pût être cetter place, une partie de ces approvisionnements a été livrée à l'armée active dès le commencement du mois d'août, et maintenant l'armée de Bazaine en consomme au moins autant que la garnison et la population de Metz réunies. Depuis que la catastrophe de Sedan et la proclamation de là République sont connues à Metz, la défense active de Bazaine a presque cessé, ainsi que nous le verrons dans la quatrième partie de ce livre. Mais les Allemands ne peuvent pas compter sur la durée de cet état de choses, et ils doivent s'attendre tous les jours à ce que Bazaine fasse une tentative désespérée. Cette circonstance immobilise devant Metz des forces considérables, qui ne peuvent entreprendre

des opérations secondaires de quelque durée, afin d'être toujours prêtes au moment critique. Il est vrai que des entreprises de cette nature ne sont pas nécessaires pour les troupes allemandes qui assiègent Metz, parce qu'il ne se trouve à proximité de cette place aucun point assez important pour que le gouvernement de la République française puisse songer à en faire le centre de formations nouvelles considérables.

Paris est investi depuis le 19 septembre, mais il n'y a plus à songer à sa chute prochaine. Après que la première surprise de la catastrophe de Sedan est passée, après qu'un nouYel ordre de choses s'est établi et que les masses l'ont accepté, — nous ne voulons pas dire plus, — après que la conférence de Ferrières, loin de faire naître l'espérance d'une paix prochaine, a montré quel abîme s'est creusé entre l'Allemagne et la France, il faut que les Allemands s'attendent à une résistance sérieuse s'ils veulent faire de Paris un siège plus ou moins régulier, et qu'ils créent les moycDs de vaincre cette résistance, ce qui fera perdre du temps. Si, au contraire, ils chargent la faim de faire l'œu- ^Te des combats, il faut encore des mois pour qu'elle réduise la \ille.

Les Français, n'ayant plus à compter sur la paix, doivent chercher à créer de nouvelles armées, des armées populaires, puisque les armées impériales n'existent plus ou que ce qui en reste est investi ou dispersé. Le but de ces nouvelles armées devra être, avant tout, de débloquer Paris, cptt« ville qui, par le nombre de ses habitants — sans parler du reste — l'emporte de beaucoup sur plus d'une principauté et même d'un grand-duché de l'Allemagne.

Où et comment former ces nouveUes armées?

La portion de la France occupée par les Allemands, et facile à commander de quelques points centraux, ne comprend pas plus du septième de son territoire. Mais, dans le ûord, le pays encore Ûbre d'ennemis ne forme qu'une bande étroite, à cause du voisinage de la frontière belge et de la mer. 11 n'est donc pas sûr, et les points de rassemblement

qui s'y trouvent ont, autour d'eux, un territoire trop restreint pour permettrela formation de nouvellee armées.

C'est donc nécessairement dans le midi de la France que doivent avoir li^u ces nouvelles formations.

La France méridionale est divisée en deux parties trèsdistinctes: Tune à l'est des Gévennes, le bassin du RhÔDe, et l'autre à l'ouest des Cévennes, comprenant le bassin de la Loire, les montagnes du Limousin et le bassin de la Gironde.

La région de l'est n'a jamais été liée aussi intimement que la région de l'ouest avec le point central de la France.

Des siècles se passent sans apporter de grands changements dans les choses essentielles, et, dans les momentà critiques, les caractères essentiels suivissent toujours a^-ec une force qui surprend celui qui n'a pas étudié l'histoire avec réflexion.

Ainsi, dans la vallée du Rhône, quelque française qu'dle soit, il nous semble toujours être dans le monde des colonies grecques et ensuite dans la province romaine. Une grande ville s'y est formée, Lyon, la seconde ville de Franee sgprès Paris, quoique bien loin derrière la capitale. D s y trouve une autre grande ville, Marseille, la troisième ville de France. Lyon et Marseille ont, à elles deux, le tiers à peine des habitants de Paris, mais elles laissent loin dei^ rière elles les autres villes de France. Jamais l'histoire de la vallée du Rhône n'a été liée aussi intimement à l'histoire du centre de la France que celle de la région de l'ouest.

C'est là, sur les deux rives de la Loire, que s'étend le pays des Carnutes, que les Druides appelaient le nombril de la Gaule celtique ; c'est de là, d'Orléans, que vint la délivrance de la France de l'invasion anglaise, par les mains de Jeanne d'Arc. C'est derrière la Loire que se retirèrent les débris de l'armée française après les revers de 1815, et le surnom de brigands de la Loire, que leur donnèrent les partisans des Bourbons, fut un titre d'honneur aux yeni du peuple français. C'est plus au sud, dans les montagnes d'Auvergne, que se leva Vercingétorix, le héros qui fit,

pour délivrer son pays de la domination romaine, cette puissante et malheureuse tentative.

La région du sud*ouest ne renferme pas d'aussi grandes villes que le bassin du Rhône, mais il s'y trouve cependant des villes telles que Nantes, Bordeaux, Toulouse, importantes par le nombre de leurs habitants, leur commerce et leur industrie, et qui forment des centres capables de faciliter l'habillement, Té^pement et l'armement d'armées considérables.

Dans la guerre actueUe, la région de la Loire acquiert une importance particulière à cause de son voisinage de Paris,

Si Ton se demande quel caractère vont prendre les nouvelles formations françaises, on trouve que ce caractère doit être complètement révolutionnaire. Même les nouvelles formations de la ligne, qui se forment autour d'uif noyau fourm par les anciens dépôts ou des dépôts créés à la hâte, se composeront de quelques anciens soldats, mais, en bien plus grand nombre, de conscrits de la classe de 1870. A cela se joindront les gardes mobiles et d'autres corps de troupes formés de diverses manières, car on va faire appel à tous les moyens. Le matériel, l'équipement, les chevaux, etc., seront fournis par réquisition. Comme on manque d'officiers éprouvés, on en improvisera ; et, comme l'opinion s'accrédite de plus en plus que c'est aux anciens généraux, qui étaient soldats depuis leur jeunesse, qu'il faut attribuer les défaites précédentes, il est très-possible que les gens qui gouvernent la France commettent la faute de nommer ofiSciers et même généraux des gens complètement étrangers aux choses de la guerre.

Comme il faut compter avant tout sur la masse, sur le grand nombre des soldats, l'armement ne pourra pas .être uniforme ; on prendra des armes partout ot l'on pourra.

Le temps presse : dégager Paris est la promise chose à ^re. Que l'on voie la situation de Paris sous des couleurs aussi roses qu'on voudra, il n'en est pas moins certain que

plus le moment flu déblocus sera proche, plus Paris sera certain de tenir jusqu'à ce moment-là.

L'activité militaire du Gouvernement prend donc le caractère d'efforts désespérés ; la passion pénètre les masses,qu'il faut soulever par tous les moyens. Plus le théâtre de la guerre s'étend, plus les conomunications des Âllemanè s'allongent et plus il y a de raisons pour soulever les passions populaires. L'envahisseur marchera souvent en petits détachements, avec lesquels pourront se mesurer avec avantage de petits détachements français, des corps de partisans, surtout s'ils sont soutenus activement et en secret par la population, qui opposera en même temps aux Allemands une résistanc-e passive. Chaque succès d'un de ces corps de partisans français sera suivi de représailles des Allemands, et celles-ci, à leur tour, crieront vengeance. On peut donc affirmer que plus les Français, excités au plus haut point, verront le succès s'éloigner, plus la guerre deviendra cruelle et acharnée.

La superstition commence également à jouer son rôle. Des possédés annoncent de grands malheurs que doitsui\Te finalement un grand succès. Les masses écoutent etcroient; les journalistes, qui n'y croient point, reproduisent cependant ces prophéties et se gardent bien de laisser paraître leur incrédulité. Des gens fort intelligents feuillettent Nostradamus. Us n'y ont trouvé, à notre connaissance, que les vers suivants qui puissent s'appliquer aux circonstances où nous sommes :

Par le décide de deux choses bâtards (1) Nepveu de sang (2) occupera le règne : Dedans Lectoyre (3) seront des coups de dards, Nepveu par peur pliera l'enseigne.

Tout en investissant Paris, les Allemands devront entreprendre de ce point central des expéditions dans toutes les

(i) La monarchie de juillet et la République de i848.

(2) Napoléon UI.

(3) Les commentateurs modernes ont voulu voir là b Lorraine ;

directions, soit pour reconnaître ce qui se passera non loin d'eux, soit pour empêcher ou étouffer en germe de nou- Telles formations, toutes les fois que cela sera possible sans un trop grand déploiement de forces. Ds devront diriger surtout leur attention vers la ligne delà Loire et chercher à s'élaLJir sur ce fleuve, afin de combattre plus efficacement toute tentative de déblocus qui s'organisera dans la région sud-ouest de la France.

Telle était la situation militaire des partis belligérants à la fin de septembre ; telle était la perspective désolante pour les deux partis après Tévanouissement des espérances de paix qu'avait pu faire concevoir la catastrophe de Sedan, désolante pour les Français puisqu'il ne leur restait qu'un bien faible espoir de vaincre en rase campagne, désolante aussi pour les Allemands qui ne voyaient plus la paix prochaine, mais au lieu de cela l'explosion d'une violente haine nationale et de nouvelles guerres dans l'avenir, guerres qu'ils ne commenceraient peut-être pas dans des conditions lussi favorables qu'en 1870, malgré l'Alsace et laLorraine, - ou à cause d'elles.

Plus d'un Allemand tournait déjà, du théâtre de la nierre, les yeux vers la patrie, et se demandait si tant I efforts profiteraient à l'Allemagne et au peuple allemand, l si les fruits de cette guerre ne seraient pas, comme en 813 et en 1815, bien loin de ce qu'on espérait.

feou&e impartial n'y aurait vu que la ville de Gascogne LectQure. ^i quand on se môle de commenter^ il ne faut pas se laisser arrêter "^r si peu, et l'on peut dire qu'en désignant Lectoure, — ville trèsipprodiée de la frontière d'Espagne, — Nostradamus, ou son démon, ^1q sealement dire que cette malheureuse guerre, qui force le cpveu de sang à plier renseigne, aura pour cause les affaires d'Es-

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