III. — Capitulatioa de Bazaine
Le combat du 7 octobre fut le dernier que livra Tannée investie sous Metz. La situation de cette armée et de la place était devenue du reste très-précaire. La question lâ plus difficile était celle des approvisionnements ; les sorties, pour s'en procurer, avaient donné de fort minces résullatsj môme celle du 7 octobre où les Français tenaient prêtes de nombreuses voitures pour ramener leur butin.
On calculait qu'on aurait du pain jusqu'au 20 octobre environ, en faisant appel à toutes les ressources, en réduisant à 300 grammes la ration du soldat, en rationnant^lement les habitants de la ville, en consommant les deux jours de biscuit que le soldat avait en réserve dans son sac, en ne faisant enfin qu'une sorte de pain où le son entrerait dans la proportion permise.
Le fourrage sec pour les chevaux manquait depuis long* temps, et ces malheureux animaux cherchaient leur nourriturc sur les maigres pacages du terrain occupé par les Français autour de Metz, à peine un mille carré. Ils biou- . raient de faim, et 11 était de Tintérèt de Tarmée d'en ^àm^ nuer le nombre.
On tua donc les chevaux^ et la viande de cheval était si abondante pour Tarmée et les habitants de la ville, qu'elle ne fut pas rationnée.
Il arriva plusieurs fois, depuis la fin de septembre, que des chevaux passèrent chez les Prussiens.
La frivation de sel et de légumes frais était Tune des plus cruelles.
Le 8 octobre, il y avait environ i9,000 malades dans les hôpitaux de Metz, ainsi que dans les maisons particulières.
car les hdpitaux ne suffisaient pas. On manquait déj& pour eux d'effets de campement, de literie, de remèdes et de médecins. La petite vérole, qui sévissait dan s toute la France depuis Tautomne de 1869, avait pénétré dans Metz. Il s'y joignit, par suite de la mauvaise nourriture, le typhus, la diarrhée, la dys^enterie ; et ces maladies menaçaient de s'étendre et de s'aggraver bientôt, parce que les moyens préventifs et cenx de guérison devenaient de plus en |Jus difficiles.
La mortalité des chevaux augmentait dans une propor^ tien considérable ; ceux qui ne mouraient pas de faim ou n'étaient pas livrés à la boucherie perdaient leurs forces. Cela neutralisait une grande partie de l'artillerie et de la cavalerie de l'armée de Metz. Les soldats eux-mêmes, qui pouvaient faire le service, s'affaissaient sous la mauvaise nourriture et le désespoir. On peut donc admettre que l'armée susceptible de faire une tentative à l'extérieur de Metz c'est-ÀHlire de chercher à se faire jour, ne s'élevait pas, le 8 octobre, à plus de 70,000 hommes.
Maintenant on pourra toujours reprocher au maréchal Bazaine de n'avoir pas fait, avant le 8 octobre, une tentative énergique et désespérée. Ce reproche est mérité pour les premières semaines qui ont suivi le 18 août. Les défendeurs du maréchal ont prétendu que la sortie du 31 août et du i<r septembre avait pour but de se faire jour sur lliion* ville, et il8 l'ont fait bien plus ignorant quil ne l'était de ce qui se passait hors de Metz. En tout cas, si tel avait été réellement le but de l'attaque du 31 août, cela donnerait Qne bien pauvre idée des capacités militaires du maréchal Bazaine et de son entourage. Nous avons raconté les péripéties de cette journée : chacun peut juger la question luimême.
Quoi qu'il en soit, le maréchal Bazaine était hors d'état <ie chercher sérieusement à se faire jour après le 8 octobre ; il lui manquait les forces nécessaires, ainsi qu'un point d'appui qu'il pût atteindre facilement en dehors de Metz* L'armée de Bazaine pouvait encore faire des sorties dans le
dessein de se faire tuer et de vendre chèrement sa vie, mais rien de plus. Si Ton ne voulait pas recourir à cemojea suprême, il ne restait plus qu'à songer à obtenir la capitulation la moins défavorable.
Le 8 octobre, les commandants de corps d'armée réunirent, par ordre de Bazaine, leurs généraux de division; ils leur exposèrent la situation et leur montrèrent la nécesiâté d'une capitulation. La plupart se révoltèrent contre cette idée ; mais ils furent forcés de reconnaître qu'il n'y avait plus autre chose à faire. Ils conçurent seulement l'espérance que l'armée de Bazaine obtiendrait, en capitulant, la liberté de se rendre avec armes et bagages dans le midi de la France, en s'engageant à ne pas servir contre l'Allemagne pendant le reste de la campagne, et que le sort de l'armée pourrait être séparé de celui de la place, ce qui se* rait favorable à Metz et à sa garnison. Dans le cas où ces conditions ne seraient point acceptées par le chef de l'armée prussienne, on pourrait toujours, dans l'opinion des généraux de division et de la masse des officiers sous leurs ordre?, faire une tentative désespérée de percer.
Dans les situations semblables à celle oh se trouvait l'armée de Bazaine, on ne peut pas exiger que chacun obéisse aux lois de la logique. Mais l'observateur calme et impartial doit se demander ce qu'on espérait en cherchant à séparer le sort de l'armée de Bazaine de celui de Metz et de sa garnison. Si l'on entamait aussitôt des négociations avec le quartier général allemand et que ces négociations vinssent à aboutir, cela prendrait assurément plusieurs jours, et il faudrait ensuite plusieurs jours encore pour faire sortir de Metz l'armée de Bazaine. Dans le cas le plus favorable, on arriverait donc ainsi jusqu'au 16 octobre environ. Or, si les approvii'ionnements ne permettaient à toute l'armée de tenir que jusqu'au 20 octobre, le départ de l'armée de Bazaine ferait gagner tout au plus 8 à iO jours à la garnison restée seule, puisqu'elle conserverait les malades et que la population de Metz resterait la même. Cela valait-il la peine d'en parler ?
Lorsque les généraux de division furent ainsi préparés par les commandants de corps d'armée, Bazaine réunit, le 10 octobre^ un grand conseil de guerre. Il se composait des commandants de corps : général Desvaux (garde) , général Frossard (2* corps), maréchal Lebœuf (S*" corps), général Ladmirault (4* corps) , maréchal Ganrobert {6^ corps) ; et, en outre, du général d'artillerie Soleille, du général du génie [Coffinières de Nordeck, commandant la place de Metz, et de Tintendant général Lebrun.
Le général Desvaux, commandant la division de cavalerie de la garde au début de la guerre, commandait actuelle* ment le corps de la garde à la place de Bourbaki, lequel, d'accord avec Bazaine, était sorti secrètement de la place pour aller nouer des négociations politiques qui pouvaient ouvrir à l'armée de Metz de nouvelles espérances.
Les généraux de division ne furent pas plus appelés à ce conseil de guerre qu'aux autres, ce qui était certainement une faute dans les circonstances critiques où se trouvaient l'armée et la place. Il se montrait déjà çà et là, chez les officiers, un mécontentement de la conduite de Bazaine qui menaçait de s'étendre. Depuis que la situation politique était changée, beaucoup d'officiers n'avaient plus confiance dans Bazaine, ni dans les maréchaux et les commandants de corps d'armée qui, tous, ttmaient de très-près à l'Empire : ils leur reprochaient de ne songer qu'à leur intérêt personnel et s'expliquaient de cette façon leur inaction depuis le 19 août. Si Bazaine avait réuni autour de lui les généraux de division pour prendre leur avis et leur faire part du Men, c'eût été le meilleur moyen d'empêcher le mauvais esprit de se répandre ; cela aurait pu donner à Bazaine le courage et le droit de faire un dernier effort désespéré auquelles généraux de division, devenus solidaires, auraient employé toutes leurs forces ; ou bien convaincre ces généraux qu'un tel effort était inutile et impossible.
Après que la situation militaire eut été exposée au conseil de guerre, telle que nous la connaissons, trois questions lui furent soumises :
l"» L'armée de Metz doit-elle tenir jusqu'à répmsement de toutes ses provisions ? — Il y fut répondu oui 1 parce qu'en restant à Metz Tarmée de Bazaine y maintenait celle du prince Frédéric-Charles, ce qui donnait plus de temps pour les nouvelles formations militaires à l'intérieur de la France*
2» Faut-il encore faire des sorties pour se procurer de^ provisions? — Cette question fut résolue négativement » cause de l'incertitude du succès de ces entreprises, lequel était toujours hors de proportion avec les pertes qu'dle^ entraînaient.
3** Faut-il entrer en pourparlers avec l'ennemi pour oIk tenir une convention militaire acceptable? La réponse U affirmative. Quelqu'un demanda à Ce propos que les négociations fussent entamées dans 48 heures, au lieu d'attendre le dernier moment, parce que si les conditions i^ cette convention militaire n'étaient pas acceptables, o: pourrait encore chercher & se faire jour les armes à 'î main.
Plusieurs choses nous frappent dans cette discussion c'est surtout que le mot capitulation n'y est pas einployt. mais qu'on le remplace par celui de convention militaire, o qui prouve que l'armée de Metz prétendait à un rôle particulier. On reconnaîtra ensuite que, dans la' situation annon cée des approvisionnements, on avait déjà trop atteodi: pour nouer des négociations si l'on songeait encore sérieu'| sèment à se faire jour les armes & la main. Pouvait-il} avoir quelqu'un dans le camp français qui se figurât qu'on pût obtenir en quelques heures des Allemands, enivrés dr leurs succès, les conditions tout à fait extraordinaires qu oi^ demandait, conditions qui n'ont jamais été accordées à une armée dans la situation de celle de Bazaine?
Avec le consentementdu prince Frédéric-Charles, Baiainti envoya son premier aide de camp, le général Napoléoi^ Boyer, à Versailles, pour s'informer de la véritable sitaa^ tion de la France^ et des concessions que le grand quartier
général des armées allemandes était disposé à faire* dans l'intérêt de Tannée de Metz et de la paix générale.
U résulte déjà de ce dernier point seul que la mission du général Boyer n'était pas uniquement militaire et avait nn côté politique. Cela est bon à noter, parce que les défenseurs de Bazaine ont soutenu le contraire à plusieurs r^rises.
Lorsque Boyer fut parti pour son voyage, le général Ooffinières annonça, le il3 octobre, à la ville de Metz, que Ton ne ferait plus qu'une sorte de pain — avec le son, — que ebaque habitant adulte recevrait de ce pain 400 grammes par jour ; les enfants de 4 à 12 ans, 200 grammes ; les enfants au-dessous de 4 ans, 100 grammes. Le prix du pain était de 45 centimes le kilogramme*
Cette annonce, jointe aux nouvelles fort obscures de la nùsâon de Boyer, causa parmi les habitants de Metz une gnnde consternation. Les bourgeois ne se plaignaient point des privations qui devaient leur être imposées, mais bien de l'ignorance où on les laissait des événements, des puissances occultes auxquelles on les avait soumis peu à peu et par lesquelles ils appréhendaient d'être livrés aux Prussiens.
Le conseil municipal de la ville exprima ces pensées dans une lettre au général Coffinières. Ce dernier répondit sans rien dire. Il conseillait aux Messins « de s'abstenir de faire de la politique, parce que la politique avait une infltience <)imlvante s. Néanmoins, il leur conseillait de se réunir «u cri de : Vive la France 1 — qui était sûrement un cri politiquoé Si les Messins criaient : Vive la France ! ils acceptaient la politique de la défense nationale contre les Alleluinds. Ils suivaient donc une autre politique que s'ils mieni crié : Vive Napoléon III 1 ou encore : Vive le roi de Prusse l — Il y a malheureusement une foule de gens <iui, sous le mot de « politique » , ne comprennent que ce qui leur est désagréable.
Boyer, arrivé à Versailles, eut une entrevue avec Bismarck et Moltke. II commença naturellement par deman-
der que rarmée de Bazaine — il ne devait pas être question de Metz et de sa garnison — obttnt la liberté de se retirer, avec armes et bagages, dans le midi de la FraDce, sous la condition de ne plus servir contre 1* Allemagne pendant cette guerre.
On lui répondit par cette question ; qui garantirait un semblable traité ? Le maréchal Bazaine n'était en dèfiaitive qu'un général d'armée. À quel Gouvernement obéissait-il? Depuis la captivité de l'empereur Napoléon, TÂllemagne ne reconnaissait qu'un seul Gouvernement de la France, c'cr tait la régence de l'impératrice Eugénie. U était impossible aux gouvernements allemands confédérés de traiter avec le « Gouvernement de la défense nationale » tant que celui-ci n'aurait pas convoqué une Assemblée constituante. [Mais ils pouvaient traiter avec l'impératrice Eugénie et, si celle princesse acceptait leurs conditions , ils permettraient à l'armée de Metz de se retirer librement, à la condition que cette armée proclamerait la régence, deviendrait V a armée de l'ordre » el, avec Bazaine à sa tète jouant le rôle de Monck, mettrait fin au pouvoir des rouges.
Les faits montreront bientôt que Boyer était aussi peu éloigné de cette idée que le maréchal Bazaine. On peut même affirmer, avec certitude, sans avoir assisté aux négociations secrètes de Versailles, que Boyer acceptait celle idée beaucoup plus sérieusement que les chefs de la politique allemande.
Pouvail-on penser, en effet, que Bismarck eût une confiance absolue dans l'autorité de Bazaine sur ses troupes, dès que celles-ci ne seraient plus investies dans Metz, ou qu'il acceptât, pour des garanties suffisantes, les déclarations de limpératrice Eugénie? Assurément, non. Il devait se dire au contraire que l'armée de Bazaine, dès qu'elle serait libre, refuserait l'obéissance à ce maréchal s'il voulait tenir sa promesse, et se mettrait tout entière à la disposition du Gouvernement provisoire.
Le général Boyer revint de son voyage à Versailles dans la nuit du 17 au 18 octobre, et il rendit compte du résultat
de sa mission devant un conseil de guerre composé comme celui dont nous avons parlé plus haut. Ce conseil décida, & la majorité de sept voix contre deux, que le général Boyer retournerait à Versailles et se rendrait ensuite à Ghislehurst auprès de l'impératrice Eugénie, afin d'obtenir parson intervention des conditions favorables pour l'armée de Metz.
On décida ensuite à l'unanimité que Bazaine ne signerait pas de traité qui ne concernât pas exclusivement l'armée^, parce que cette dernière devait être placée en dehors detoute question politique.
On voit facilement que ces deux décisions sont en.oon«> tradiction flagrante. De deux choses l'une : ou la seconde résolution n'était pas prise sérieusement et n'était destinée qu'à apaiser les masses s'il fallait leur faire connaître les décisions du conseil de guerre, ou bien il régnait des désordres graves dans les tètes des membres du conseil de guerre.
Ce qui prouve que ces messieurs de la majorité du conseil de guerre n'avaient pas la conscience absolument nette, c'est la manière obscure et entortillée dont lescomman-» daots de corps firent connaître aux généraux de division le» décisions du conseil.
Boyer revint à Versailles et se rendit de là à Gbislehursl;. L'impératrice Eugénie, après beaucoup d'hésitationsj dé^ Clara qu'elle ne voulait s'engager à rien. Elle se défiait de^ Bazaine et ne voulait pas se confier aveuglément à lui ; en outre, elle croyait toujours à l'avenir de son fils et refusait de le compromettre en déclarant consentir à une paix quisemblait honteuse à la masse des Français.
Le 23 octobre, le roi Guillaume reçut du général Boyer la nouvelle que ses négociations avaient été sans résultat. B après tout ce que savait le quartier général allemand, les subsistances de l'armée française de Metz devaient tirer à leur fin. En conséquence, le prince Frédéric-Charles fut tvisé d'informer le maréchal Bazaine que le quartier gêné*
rai du roi avait dû renoncer à l'espoir d'arriver à un résultat au moyen de négociations « politiques » .
n est intéressant de trouver là celte expression de négociations politiques, dans le mémoire justificatif de Bazaine, quand ce mémoire s'est efforcé d'établir ailleurs que la mission de Boyer n'avait pas de caractère politique*
Pendjint le voyage de Boyer en Angleterre, on prit à Metz des dispositions comme si Ton était certain que l'armée de Bazaine sortirait avec ses armes et son matériel de guerre. On annonça également aux officiers supérieurs que cette armée serait chargée de proclamer et de soutenir la régence. La plupart reçurent cette communication sous toutes réserves, jusqu'à ce qu'ils fussent libres de faire ce qu'ils voudraient.
Le 24 octobre, le prince Frédéric^Charles s'acquitta de sa mission. Le 23, Bazaine réunit un nouveau conseil de
guerre.
Il se trouvait alors à Metz, à l'armée de Bazaine, levieui général Changarnier. Ce personnage, né en '179H, entré dans l'armée en 1815, avait parcouru sous Louîs-Phlilipp^ une brillante carrière militaire.
Lorsqu'éclata la révolution de 1848, Changarnier commandait la division militaire d'Alger, Le général Cavaignac, plus jeune que lui de grade, ayant été nomme gouverneur général de l'Algérie, Changarnier revint en France, où il offrit ses services à la République, quoiqu'il fût l'un des adversaires les plus déclarés des institutions r^ublicaines. Lamartine voulut l'envoyer comme ambassadeur à Berlin ; mais le général refusa ce poste et resta à Paris. Lorsque Cavaignac fut élu à la Constituante, Changarnier fut envoyé en Algérie pour le remplacer, mais. nonuné lui-même député, il rentra bientôt en France et Cavaignac, devenu chef du Gouvernement, lui donna le commandement de la garde nationale* Lorsque le prince Louis-Napoléon devint président de la République, il ajouta au commandement de Changarnier celui de Tarmée de Paris, qu'il lui retira ensuite au commencement de iSoL
Personne n'avait réellement confiance dans le général Chaïigarnîerjquî s'était toujours posé en miles gloriosus et enMonkde Tavenir; ceux-là mêmes au profit desquels il pouYait jouer le rôle de Monk se défiaient de lui. Lorsque le commandement de l'armée de Paris lui fut enlevé, il continua de faire le matamore sans faire preuve cependant de coup d'œil politique ou militaire. Au coup d'Etat il fut d'abord enfermé à Mazas et ensuite exilé. II se rendit alors à Malines, où il fixa sa résidence et revint en France en 1859. Lorsque la plupart des princes d'Orléans offrirent leurs services au Gouvernement français en 1870, Chan-, garnier en fit autant. Les services des princes ne furent point acceptés, mais Changarnier fut, au contraire, accueilli à Metz par le quartier général de Napoléon III, qu'il accompagna en qualité de spiritus famiHari&y sans qu'on puisse reconnaître de résultats eaicellents de ses bons conseils.
Dans le conseil de guerre du 25 octobre^ il fut décidé que le général Changarnier se rendrait au quartier général du prince Frédéric - Charles pour obtenir de celui-ci le libre départ de l'armée de Bazaine pour l'Algérie, ou bien un armistice avec droit de se réapprovisionner, pendant lequel Tancien Corps législatif (composé en majorité des mameluks de TËmpire) serait convoqué pour choisir un nouveau gouvernement, que l'armée de Bazaine, devenue « armée de l'ordre », ferait reconnaître par toute la France.
Les commandants de corps d'armée informèrent les è'énéraux de division de la mission de Changarnier. La chose leur sembla risible, ainsi que cela devait être. Le p;cnéral Bisson déclara sans façon au maréchal Canrobert que Bazaine et les commandants de corps ne songeaient qu'à se constituer, eux et l'armée, prisonniers de guerre ; qu'ils savaient fort bien qu'ils ne pouvaient plus oser se montrer en France, et qu'ils voulaient, en traitant avec Tennemi, mettre au moins leurs m économies » en sûreté.
Changarnier se rendit auprès du prince Frédéric-Charles,
Celui-ci avait ses instructions ; il savait, en outre, queVarmée de Metz, 15 jours après le 10 octobre, n'était plus ea état de pouvoir poser ses conditions. En effet, dans la situation actuelle de cette armée, il était insensé de parler, comme on le faisait, de tenter une grande percée. Ce que Tarmée de Bazaine n'avait pas pu ou pas osé foire deui mois plus tôt, alors qu'elle était encore magnifique, on ne pouvait songer à l'entreprendre avec les restes de celte armée, affaiblis par la faim et les souffrances.
Le prince exigea simplement la reddition de l'arinée el de la place, et Changarnier revint à Metz avec cette ré* ponse.
Dans la soirée du 25 octobre, une entrevue eut égaiement lieu au château de Frescaty, situé au sud du fort Saint-Privat, entre le général Stiehle, chef d'état-majorgénéral du prince Frédéric-Charles, et le général de divisioo de Cissey, du corps Ladmirault. Dans leur entretien, il fut encore question de séparer le sort de l'armée de Bazaioe de celui de la forteresse. Bazaine avait envoyé cette foi^ un commandant de division, afin qu'on ne pût pas dire qu'il voulait cacher quelque chose à l'armée. Ainsi que nous l'avons déjà fait observer, la séparation du sort de l'armée d'opérations de celui de la place n'avait aucune signification pratique. Les Allemands répondirent à cette demande que ce n'était que la présence de l'armée de Bazaine sous les murs de Metz qui avait permis de mettre en état de défense les nouveaux forts de la place, qui étaient loin d'être terminés avant l'investissement.
Le 26 au soir, les négociations définitives eurent lieu au château de Frescaty entre les généraux Stiehle et Jarras. Une seule difficulté s'éleva au sujet de savoir si les offi* ciers pourraient être libres sur parole. Comme il était arrivé que des officiers français, après avoir donné leur parole d'honneur de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre, avaient repris des commandements dans l'armée française, le prince Frédéric-Charles ne voulait pas admettre cette clause dans la capitulation.
Il fallut demander par le télégraphe la décision du roi de Prusse, qui fut favorable à la demande française.
Le 27 au soir, les généraux en chef ratifièrent les négodations et la capitulation fut signée*
Elle reposait sur les principes de la capitulation de Sedan, et UDB annexe particulière contenait des stipulations concernant les habitants de Metz et le départ des troupes.
Lorsque Bazaine et Coffînières annoncèrent, le 27, à l'armée et à la ville que la capitulation était signée, cela causa une grande excitation et des scènes de désordre, bien que la chose pût ètfe envisagée depuis longtemps conune inévitable. Bazaine, ainsi que les commandants de corps et Coffinières, furent accusés de trahison et même menacés de voies de fait. Sur le désir exprès de Bazaine, la garde seule devait défiler en armes, et les autres corps déposer leurs armes dans la ville de Metz. Les aigles furent remises à l'arsenal le 28 au soir ; on avait dit qu'elles y seraient brûlées, mais, dans le fait, elles furent livrées aux Prussiens au nombre de 83.
Dans la mUtinée du 29 octobre, les Allemands occupèrent les forts détachés et les portes de la place, après avoir fait rechercher par un détachement de pionniers les mines qui pouvaient exister. A midi, les troupes françaises commencèrent à défiler.
Le 6* corps et la division de cavalerie Forton marchèrent vers Ladonchamps, par la route de Thionville, sur la rive gauche de la Moselle ;
Le 4* corps gagna les lignes prussiennes par la route d'Amanvillers, entre les forts Plappeville et Saint-Quentin ;
La garde, la réserve générale d'artillerie, le train des équipages du grand quartier général, suivirent la route de Nancy jusqu'au Tournebride, près deFrescaty ;
Le 2* corps avec la division Laveaucoupet et la brigade Lapasset, sur la route de Nomény par Magny-sur-Seille, jusqu'à la ferme Saint-Thîébault ;
Le 3« corps sur la route de Sarrebruck jusqu'à la ferme <lc Bellecroix ;
La garde mobile et toutes les autres troupes qui tormaient la garnison de la plaoe, sur la route de Strasbourg jusqu'à Grigy.
Arrivées à leurs bivouacs, les troupes françaises, dontl^ officiers retournèrent dans la place, furent mises sous les ordres de leurs sous-officiers et d'officiers allemands ; les prisonniers français trouvèrent des provisions que Tétatmajor allemand avait fait transporter. Les jours suivants, le général de Zastrowdont le corps, le 7% devait rester anx environs de Metz, jSt partir les prisonniers de guerre par les lignes de Sarrebruck et db Sarrelouis. Le généra! Kummer fut nommé commandant de Metz. La portion do sa division qui ne fut pas employée à escorter les prisonniers fut attachée au 7" corps d'armée.
Les Allemands estiment à 173,000 le nombre des prisonniers de Metz. C'est un chiffre exagéré, même si l'on admeft que les 20,000 malades que renfermaient les hôpitaux, les gardes nationaux mobiles et sédentaires, les employés et toutes les personnes qui touchaient de tr^ loin à l'armée, soient compris dans le nombre?
Cette évaluation parait avoir été prise uniquement dans une lettre que le général Coffînières adressa, le IS octobre, au conseil municipal de Metz, pour excuser la capitulation prochaine. Dans cette lettre, il donnait le nombre des gens à nourrir à Metz et sous la ville, estimé naturellement le plus haut possible, à 230,000. Si l'on en retranche la population civile, évaluée habituellement à 57,000 Ames, il reste exactement 173,000 militaires. Mais Coffinières pouvait fort bien se permettre une exagération, d'abord parce qu'il en avait besoin, et en second lieu parce qu'A comptait probablement ce qui aurait pu se trouver à Metz le li octobre. — Il convient de remarquer que, par suite de la retraite en ville de la population des campagnes <des environs, la population civile de Metz s'était fort élevée andessus de 60,000 hommes, — et, en outre, que Bazaine évalue à 65,000 hommes la partie de son armée capd[>le de porter les armes au moment de la capitulation, ce qui est
entièrement d'accord avec d'autres renseignements dignes de foi qui nous sont panrenus.
Les AUemands estimèrent, plutAt trop bas que trop haut, à 80 millions de francs ]a valeur de matériel de guerre que la chate de Metz faisait passer entre leurs mains.
Pour célébrer le nouveau succès des armes allemandes, le roi Guillaume nomma feld-maréchaux le prince royal de Prusse et le prince Frédéric-Charles. Ce titre n'avait jamais été porté par un prince de la maison royale de Prasse et, depuis longtemps, le seul Prussien revêtu de cette haote dignité militaire était le maréchal WrangeL Le vieux soldat ne pouvait que se trouver fort honoré d'avoir des collèges princiers, et il leur exprima ce sentiment dans la forme qui lui est particulière. Le général de Moltke reçut le titre de comte.
La chute de Metz causa en France autant de colère que s'il n'était jamais arrivé qu'une place forte, même défendue par une armée, eût succombé. Et pourtant il n'y avait pas plus de iS ans que Sébastopol était tombée, sans que l'armée russe ait jamais été investie comme celle de Bazaine et réduite aux ressources de la place.
La délégation du Gouvernement qui était h Tours, el à laquelle s'était réuni M. Gambetta, publia sans détours que Bazaine était un traître, et M. Gambetta ordonna aux préfets et autres fonctionnaires de faire rechercher Bazaine et ses officiers, et de les faire incarcérer.
nr. ^ Le Gouvernement de la défense nationale jusqu'au milieu
de novembre.
La capitulation de Bazaine est l'événement militaire le plus important pendant la période écoulée depuis le commencemeot d'octobre jusqu'au milieu de novembre. Les l^ts militaires furent nombreux pendant ce temps, mais Us n'eurent rien de décisif, et les opérations prirent au
'Coritlrairèdeplus en plus un caractère marqué d'indécision. Afin d'interrompre le moins possible^ plus tard, le récit des événements militaires, nous allons d'abord raconter à grands traits les faits politiques accomplis depuis le !•' octobre jusqu'au milieu de novembre.
Le Gouvernement de la défense nationale avait cornjnencé par fixer au 16 octobre les élections pour une Assemblée constituante ; quelques jours plus tard, pendant les négociations qui précédèrent l'entrevue de Fer- Tières, il avança les élections au 2 octobre, pour imposer silence à ceux qui l'accusaient de vouloir retarder ou empêcher les élections, afin de se maintenir au pouvoir. L'entrevue de Ferrières n'ayant pas amené de résultat, le Oouvernement ajourna indéfiniment les élections, par décret du 23 septembre, jusqu'à ce qu'elles pussent se faire librement dans toute l'étendue de la République.
On ne sait pas trop ce qui décida la délégation de Tours à revenir, le 29 septembre, sur ce décret, et à fixer de nouveau les élections au 16 octobre. Dès que le GouverD^ ment de Paris apprit cela, le l""' octobre, il résolut d'annuler le décret de la délégation et d'envoyer en même temps à Tours un de ses membres, investi de la confiance du Gouvernement, et capable de le représenter sans avoir besoin ^e demander de nouvelles instructions. M. Gambettâ s'offrit pour cela, et il fut d'autant plus agréable à ses collègues, que ceux-ci pensèrent qu'il animerait par son feu les efforts de la province pour continuer la guerre.
Gambettâ quitta Paris, en ballon, le 6 octobre.
Les ballons ont été déjà plusieurs fois employés à des usages militaires, mais jamais sur une aussi grande échelle que dans celte guerre. On s'en est d'abord servi pour reconnaître l'ennemi, ainsi que le firent les Français pendant les guerres de la Révolution, notamment à Maubeuge, en 1793, et à Fleurus, en 1794. lis avaient créé un corps spécial d'aérostiers que Moreau emmena le premier en campagne en 1796. Les ballon^ dont ils se servaient étaient des ballons captifs , retenus par des cordes auxquelles on
attelait des chevaux. Cet appareil empêchait le balloa de s'élever plus haut qu'on ne voulait et le maintenait au-dessus du terrain convenable. On s'est également servi à Paris, en 1870, des ballons captifs pour observer l'ennemi. Des ballons libres ont été parfois employés pour faire des reconnaissances, et c'est dans un de ces ballons que monta M. Godard, à Castiglione, la veille de la bataille de Solférino. On sait, du reste, qu'il ne vit rien du tout.
Les Autrichiens se servirent des ballons, en 1849, devant Venise, pour autre chose que des reconnaissances. Ils y placèrent, en effet, des bombes explosibles qu'ils laissaient tomber dans la ville lorsqu'un vent favorable les portait audessus d'elle. On comprend que cette manœuvre eut peu de succès, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit complètement inapplicable.
Les ballons ont servi principalement, en 1870, à faire <»mffluniquer les villes assiégées avec l'extérieur, ce qui se lit à Paris sur la plus grande échelle. On établit, à la gare du chemin de fer d'Orléans, sous la direction de AI. Godard, un atelier de construction de ballons, dans lequel plusieurs centaines d'ouvriers et d'ouvrières travaillaient sans interruption. Un modèle fut adopté d'après lequel chaque ballon fut construit. Ces ballons avaient environ 50 pieds de diamètre, ce qui leur permettait d'enlever dans leur nacelle un poids net de 1000 kilogrammes, c'est-à-dire deux ou trois hommes, plus le lest nécessaire pour un long voyage et une quantité considérable de lettres et de journaux. Chaque ballon était pourvu, à la partie supérieure, d'une soupape que Taéronaute pouvait ouvrir de la nacelle au moyen d'un cordon, pour opérer sa descente. Les secteurs étaient peints aux couleurs de la République, bleu, blanc et ronge, et chaque ballon avait son nom comme un navire. Les aérostiers recevaient une instruction théorique et pratique, cette dernière dans les ballons captifs. On les choisissait de préférence parmi les nombreux matelots qu'on avait fait venir à Paris.
Tout voyage aérien expose à de nombreux dangers qui
se produisent surtout dans la descente. La imitasse du mouvement est très-grande ; elle dépend de la force du vent, mais dépasse en moyenne celle d'un train express ; il est en outre impossible de diminuer cette vitesse instantanément, ce qui empoche- Taéronaute de pouvoir choisir une place libre pour y opérer sa descente. II est donc très-rare qu'un aéronaute puisse atterrir sans contusions. Pendant la guerre de 1870, tous ces dangers s'augmentaient encore pour les aérostiers parisiens auxquels les Prussiens envoyèrent des coups de fusil et de canon. M. Krupp construisit même, à Essen, un canon spécial contre les ballons; cet engin, de petit calibre, était supporté sur un seul pied analogue à celu i d'un télescope, ce qui permettait de le tourner facilement dans tous les sens et sous tous les angles possibles. Il est vrai que ces efforts et ces inventions eurent fort peu de résultats, à cause de la vitesse des ballons et de la hauteur à laquelle ils se trouvaient déjà quand ils traversaient la ligne des forts détachés.
Mais, pour que le ballon atteignit son but, il fallait qnll tombât loin des Allemands et que l'aéronaute pût confier ses dépêches à un bureau de poste ou prendre lui-même le chemin de fer. Plus l'invasion s'étendit en France, plus ces conditions devinrent difficiles. Plusieurs ballons qui, pour plus de sûreté, avaient choisi au loin le terme de leur voyage, allèrent tomber en Allemagne. Afin de les soustraire aux balles prussiennes, le général Trochu ordonna que les ballons partiraient de Paris la nuit, habituellement entre minuit et deux heures du matin ; il en résulta souvent que les aéronautes restèrent pendant plusieurs heures incertains de leur direction et de la vitesse de leur mouvement. Ils étaient bien pourvus des appareils nécessaires pour produire de la lumière électrique, mais ces appareils ne fonctionnaient pas toujours pour diverses raisons, et en outre ils ne remplaçaient pas, pour s'orienter, la lumière du jour.
Les Prussiens ajoutèrent un article au Code du droit de la guerre en traitant comme prisonniers de guerre les aéro-
nautesqui tombèrent entre leurs mains et qu'ils envoyèrent en Allemagne.
Mais si, malgré les dangers et les obstacles de toute es-pëce, il sortait de Paris presque journelleinent des ballons qui poTtû^t à la province des nouvelles de la capitale, le même moyen ne pouvait être employé pour porter à Paris des n(»y€dles de la province. Il aurait Mu pour cela pouvoir diriger les ballons.
En France et à Paris surtout il ne manqua pas d'aéronaates intelligents et chercheurs. A côté de MM. Godard et Nadar, qui ont en Europe une célébrité professionnelle, nous citePOQs le mathématicien Wilfrid de Fonvielle qui a fait un grand nombre de voyages en ballon, pour faire des observatiois de physique, et qui a quitté Paris, pendant le blocus, dans un ballon qu'il avait construit lui-même. Ces hommes et beaucoup d'autres^ auxquels s'est joint récemnient le célèbre ingénieur maritime Dupuy de Lôme, ont étudié la question des ballons dirigeables. Il a môme été affinsé plusieurs ibis que cette question était résolue, et cela tout dernièrement par un sieur Vallée, qui veut avoir inventé un ballon dirigeable, susceptible de porter 60,000 kilogrammes. Il est certain qu'on ne peut affirmer aujourd'hui qu'il y ait rien d'impossible; mais jusqu'à ce qu'on ^t trouvé dans cette question quelque chose d'entièrement nouveau, à laquelle persoiyie n'ait encore songé, il reste avéré qœ la difficulté principale consiste à donner au ballon ta force suffisante pour supporter un appareil dirigeant qui pmsseètre en rapport avec la résistance àvaincre. Tant que cette difBcnlté ne sera pas vaincue, on ne pourra pas diriger les ballons et, ce qui est aussi important, les arrêter facilement. H nous faut donc attendre.
De hardis aéronantes ont cherché à parvenir de province à Paris avec des ballons ordinaires sans appareil dirigeant, en se servant habilement des courants qui existent dans les afférentes couches de l'atmosphère, mais toutes leurs tentatives o&t échoué.
Q fallait donc nécessairement trouver un autre moyen
pour correspondre avec Paris. Ces moyens furent : 1* des fils télégraphiques souterrains, 2* des messagers, 3' des pigeons voyageurs, 4^ les expéditions par eau.
Il existait en effet des fils télégraphiques souterrains dans les environs de Paris, mais comme ces fils revenaient bientôt à la surface, ils furent promptement découverts, après l'investissement, par la cavalerie allemande qui les coupa.
Beaucoup de messagers furent envoyés à Paris avec des dépêches cachées. Au commencement, un grand nombre d'entre eux réussirent à franchir les lignes allemandes, mais cela devint beaucoup plus rare à mesure que les AI1^ mands resserrèrent leurs lignes, connurent mieux le pays et se retranchèrent. Beaucoup de ces honmies déterminés furent faits prisonniers ou tués, pas toujours par les Allemands.
C'est surtout en Orient qu'on emploie, depuis des siècles, les pigeons à porter des lettres. Le pigeon turc {colomba turcicd) fut longtemps le pigeon messager le plus estimé, mais le pigeon fuyard ordinaire {colomba lima) et notre pigeon franc qui lui doit son origine peuvent remplir les mêmes fonctions. Ils parcourent environ SO kilomètres, 6 à 7 milles allemands, à l'heure et vont ainsi de Zurich à Paris en 10 à H heures. Avant l'existence du télégraphe électrique, c'étaient surtout les gros banquiers qui se servaient de pigeons pour porter les dép^hes de bourse. Il ne faut pas trop charger le pigeon, ou d'une manière incommode, pour qu'il fasse bien son service. Les dépèches de banquier étaient très-courtes et écrites sur le plus petit morceau de papier de soie. Pour les préserver de l'humidité et d'autres influences, on enfermait les dépêches dans un morceau de tuyau de plume, fermé aux deux extrémités, que l'on fixait avec beaucoup de soin à une plume de la queue du pigeon voyageur. C'est le procédé qu'employèrent les Français en
Il s'agissait maintenant de faire porter à un seul pigeon un très-grand nombre de dépêches. M. Steenackers, qui dirigeait à Tours le service de la poste et des télégraphes, trouva,
grâce aux progrès de rindustrie moderne, un moyen trèssimple de résoudre la question sans trop charger le pigeon voyageur. H fit écrire sur une seule feuille de papier un grand Dombre de dépêches que l'on réduisit par la photographie, de manière à faire tenir environ 70,000 mots sur un tout petit morceau de papier de soie qu'un seul pigeon pouvait transporter. C'était à peu près autant de mots qu'il s'en trouve dans 18 feuilles d'impression du livre que le lecteur a dans ce moment sous les yeux. Le principal destinataire à Paris ne pouvait naturellement lire ce livre de dépêches qu'à l'aide d'une très-forte loupe ; il fallait ensuite transcrire chaque dépêche pour l'envoyer à son destinataire.
Malgré tous les soins possibles, cette poste aérienne ne rendit pas autant de services qu'on pourrait le croire* Comme on n'avait pas prévu d'avance toutes les diCQcultés de la situation, il fallut que les pigeons fussent transportés de Paris en ballon, et ensuite en chemin de fer jusqu'aux points d'oïl ils devaient rapporter des dépêches à Paris. Lorsque le vent est fort, les pigeons ne volent pas et cherchent des abris, oîi ils peuvent être pris et tués. Les Prussiens dressèrent devant Paris des faucons pour faire la chasse aui pigeons, ce qui en empêcha certainement un grand nombre d'arriver à Paris, au moins porteurs de leurs dépêches. Il se peut que les Prussiens aient relâché des pigeons après leur avoir enlevé leurs dépêches ; mais il est établi que dans certains cas c'était le tuyau de. plume, où se trouvait renfeiimée la dépêche, qui était mal attaché et gênait le pigeon qui s'en débarrassait lui-même avec son bec. D'autres pigeons, retenus par le mauvais temps ou des causes incon^ nues, arrivèrent plusieurs semaines en retard.
Des dépêches renfermées dans des bouteilles cachetées furent confiées à la Seine et aux cours d'eau qui s'y jettent au-dessus de Paris. Ce moyen est également très-incertain et, pour l'employer avec quelque succès sur de longues dis- ^uces, il est nécessaire d'avoir des guetteurs de confiance sur des points déterminés, assez rapprochés les uns des autres.
Tels sont les différents moyens de communication dont on ait connu l'emploi ; on dit qu'on s'en est sen-î d'autres, par exemple de bateaux sous-marins, mais lesecrçtn'en est pas parvenu jusqu'à nous.
Nous avons dit que Gambetta sortit de Paris en ballon le 6 octobre; il descendit aux environs de Rouen, prit le chemin de fer et arriva à Tours le 9 au matin. 11 lança, le même jour, une proclamation aux Français dans laquelle ï dépeignait la situation de Paris, l'état des ouTrages de défense, la masse des combattants et la richesse en ressources de toute espèce. Paris pourrait tenir pendant de longs mois et la province gagnerait ainsi le temps de s'organiser mi!i* tairement pour aller à son secours.
Il fallait en outre, ajoutait Gambetta, activer la guerre de partisans, pour couper les communications de l'enneini et rendre ses approvisionnements difficiles. Le problème était compliqué mais non pas insoluble ; on n'avait manqué jusqu'à présent que de résolution et de suite dans Tesècution.
Lorsque la délégation s'était installée à Tours au milieu de septembre, l'amiral Fourichon, ministre de la marine, avait pris également le ministère de la guerre, qu'il passa ensuite à Crémieux dans les premiers jours d'octobre. On peut se figurer si les Prussiens trouvèrent drôle de voir ministre de la guerre ce vieil avocat dont la physionomie, rien moins qu'agréable, offre aux yeux le type oriental dan> sa forme la moins belle. Il n'y resta pas longtemps. Gambetta, auquel le ministère de l'intérieur avait été attribué dès le début, prit aussi le ministère de la guerre, ce qui mettait à sa disposition toutes les forces de terre de la France, même celles de la garde nationale sédentaire, qui dépend du ministre de l'intérieur.
Nous suivrons bientôt Gambetta dans son travail de reconstruction de l'armée française, mais nous avons auparavant à traiter d'autres questions.
Thiers revint à la fin d'octobre de sa tournée de visite? aux grandes cours de l'Europe, et il se rendit à Tours. Les
quatre grandes puissances qu'il avait visitées, l'Autriche, FÂDgleterre, la Russie et l'Italie, avaient exprimé le désir devoir cesser l'efiFiision du sang par la conclusion d'un armistice, qui donnerait à la France la possibilité d'élire une Constituante, laquelle établirait un gouvernement reconnu, avec lequel les Allemands n'hésiteraient pas à traiter. Mais en présence des protestations qui s'élevèrent en masse dans toute TAllemagne contre l'intervention d'autres Etats dans la querelle entre l'Allemagne et la France, les grandes puissances se tinrent naturellement sur la réserve. Les gou* vernements de Russie et d'Angleterre firent obtenir à Thiers un laissez-passer du quartier général allemand, pour se rendre à Paris, y prendre les instructions du (Jouvernement et négocier ensuite à Versailles avec le chancelier de la Confédération.
Thiers, parti de Tours le 28, se rendit à Versailles par < Orléans et Arpajon. Il y arriva le 30 octobre et y resta peu d'instants, sans voir Bismarck. Le jour même, il traversa la Seine à Billancourt, entra dans Paris et eut une entrevue avec le Gouvernement. Après avoir reçu ' des instructions au sujet de la conclusion d'un armistice, il revînt à Versailles le 1" novembre, et le même jour, h midi, il entra en pourparlers avec Bismarck.
Lobjet de ces négociations était beaucoup plus Hmité, pins précis que c^lui que s'était donné Jules Favre dans la conférence de Ferrières. Il ne s'agissait en effet à présent foe de la conclusion d'un armistice ; néanmoins la marche de ces négociations ressemble comme deux gouttes d'eau h la conférence de Ferrières.
Bismarck commença par observer, historiquement, sans y attacher une importance particulière, qu'il se trouvait maintenant réunis à Wilhelmshœhe les débris d'un gouvernement français, le seul qui fût reconnu jusqu'à présent par les grandes puissances, et qui songeait à se reconstituer de nouveau. Le fait était vrai. L'impératrice Eugénie faisait en effet, à ce moment même, une courte visite à son ^'poui prisonnier. Les bonapartistes se remuaient beaucoup.
Il résulta de leurs menées deux nouveaux journaux,— « la Situation Ki (nom de l'ancienne feuille guelfe française) el « le Drapeau » . Ce dernier journal était publié à Bruxelles par Granierde Cassagnac et fut envoyé gratis, pendant quelques jours, aux officiers français prisonniers de guerre en
Allemagne.
Ces manœuvres devaient sembler infâmes à tout Français que Tesprit de parti n'aveuglait pas ; la plupart croyaient, à tort selon nous, que ces manœuvres avaient lieu de concert avec le chancelier de la Confédération. L'incitation k convoquer les conseils généraux des départements pour constituer un gouvernement partit également de Wilhemshœbe. C'était en effet dans ces conseils qu'étaient habituellement pris sous l'Empire les candidats officiels pour le Corps législatif.
Sur l'affirmation de Thiers, fiismarck admit facilement qu'il ne pouvait plus être question pour la France de Thomme de Wilhelmshœhe et de ses adhérents. La question de l'armistice fut ensuite traitée: Bismarck ne s'opposa point à ce que cet armistice eût une durée de 25 à 28 jours, que Thiers croyait nécessaire pour faire des élections régulières.
Quant aux élections de la Constituante, Bismarck ne fit de réserves que pour l'Alsace et la Lorraine allemande ; mais il consentait à ce que ces provinces fussent représentées à la Constituante par des notables ; il ne devai t pai être question, dans le traité d'armistice, du sort futur de ces provinces et de leur séparation de la France, qui ne pouvaient être fixés que par la paix. Relativement auî positions des armées en présence, on admettait le statu quo au jour de la signature de l'armistice, et il devait être tracé une ligne de démarcation qui séparerait les deux positions. Bismarck observa à ce sujet que cette clause était très-désavantageuse pour les Allemands, puisqu'elle retiendrait l'armée qui investissait Metz, et que la capitulation de Bazaine avait rendue libre , loin du théâtre de ses opérations futures. Les deux négociateurs croyaient ce-
pendant, le 2 novembre, pouvoir résoudre toutes ces difficultés, lorsqu'il fut question ensuite de l'approvisionnement des places fortes et notamment de Paris. Bismarck fit ressortir les difficultés matérielles de cette opération, et dans le fait il ne suffisait pas, pour les écarter, que Thiers dît que c'était l'afTaire des Français de faire venir ces approvisionnements. En effet, les trains de vivres ne pouvaient être amenés à Paris sans être soumis au contrôle des Allemands ; les chemins de fer étant détruits aux environs de Paris, cela rendrait les transports lents et difficiles, et occasionnerait de très-grandes incommodités à l'armée d'investissement; enfin, quelles mesures prendrait-on pour que Tapprovisionnement de Paris ne fût pas trës-préjudiciable à celui des armées allemandes qui se trouvaient en France ?
Bismarck se réserva de traiter encore une fois, avec les autorités militaires allemandes, la question de l'approvisionoement de Paris, qui serait réglée définitivement le 3 novembre.
Pendant que Thiers était à Paris, il y avait eu dans cette ville une manifestation socialiste contre le Gouvernement de la défense nationale. A la nouvelle de la capitulation de Metz et des négociations pour l'armistice, des bandes armées se portèrent, le 31 octobre, de Belleville à l'Hôtel de\ille,dont elles s'emparèrent et oîi elles tinrent prisonniers les membres du Gouvernement qui s'y trouvaient rassemblés. Les chefs de ce mouvement, Flourens, Pyat, JoIy,Blanqui, voulaientétablir une soi-disant (c commune )> etj cela va de soi, en prendre le gouvernement. Ils délibérèrent sur cette question au milieu du plus grand désordre, et quelques membres du Gouvernement de la défense nationale furent plus ou moins maltraités.
Le ministre des finances, M. E. Picard, avait réussi à s'échapper ; il prît aussitôt des mesures pour délivrer ses collègues prisonniers de l'émeute. A 8 heures du soir, le 106® bataillon de la garde mobile (de la Bretagne) réussit d'abord à délivrer le général Trochu. MM. Jules Ferry et Pelletan purent s'échapper avec lui. Les membres du Gou-
verneznent qui étaient libres se réunirent alors m l^embourg pour décider les mesures à prendre, et, danslanoit, le général Trochu se mit à la tète des mobiles et des gardes nationaux réunis en grand nombre, il fit évacuer la place de THôtel de Ville à 3 heures du matin et rendit à la liberté les autres membres du Gouvernement. Les insurgé? s'enfuirent de tous les côtés.
Le 3 novembre, le Gouvernement fit voter les habitant^ de Paris, les troupes et les gardes nationaux, sur la question suivante : le Gouvernement a-t-il encore la confiance de b population? Il obtint une immense majorité de ota et pot se considérer comme très-consolidé. Neuf chefe de bataillon de la garde nationale, qui se trouvaient compromis àm l'émeute, furent destitués. Parmi eux se trouvait M. Gustave Flourens, commandant le bataillon des tirailleurs volontaires de Belleville. Cet homme, fortraientexcentrique, qui n'est vraiment connu en Europe que comme un sédi* lieux, bien qu'il ait le droit de prétendre au titre de sano!. avait fait son éducation militaire pendant l'insurrection de Crète où il joua un rôle important. Dans les réunions qui précédèrent les élections de 1869, Flourens se fit remarquer par sa haine furieuse contre l'Empire ; au commencanect de i 870, après s'être enfui de France, il fut accusé (le complicité dans l'attentat Beaury.
On reprocha au général Tamisier, commandant en chef la garde nationale de Paris, de s'être montré au moiDï faible. Les insurgés avaient inscrit son nom, sans son aveu, sur la liste d'un Gouvernement provisoire qu'ils voolaien établir. Il donna sa démission et fut remplacé par le générai Clément Thomas, vieux républicain, qui avait déjà coiumandé la garde nationale après la révolution de féfrie:
Rochefort, qui avait fait aux émeutiers, le 31 octobre. des promesse» que le Gouvernement de la défense naiii" nale ne songeait aucunement à ratifier, sortit du Gou>tr nement, et se fit artilleur de la garde nationale pour d consacrer à la défense de Paris.
On comprend sans peine que Thiers n'avait pas jugé à propos dlDStniire Bismarck des événements du 3i octobre. Le chancelier les aj^rit par une autre voie, dans la matinée du 3 novembre, et il demanda, le jour même, à Thiers ce qu'il ea savait. Thiers éluda la question en se disant convaiocQ que, si des désordres avaient lieu, ils seraient certainement promptement réprimés.
Lorsque la question de l'approvisionnement de Paris, pendant rarmistice, fat renuse sur le tapis, Bismarck répéta anssiiôt que cette question touchait surtout à des intérêts militaires, et qu'elle devait être traitée et décidée à un point de vue militaire. L'approvisionnement de Paris causerait aux Allemands, et à eux seuls, un désavantage, et ils ne pouvaient pas y consentir sans obtenir eux-mêmes des équivalents militaires qui rétabliraient Téquilibre. Bismarck demandait donc qu'on livr&t aux Allemands un ou deux £)rts de Paris.
Us négociations de Versailles en arrivaient ainsi au point où avaient échoué celles de Fernères. Thiers s'efforça de prouver au chancelier de la Confédération dû nord de TAUemagne que, si la France obtenait par l'armistice quelque avantage militaire, rAlIemagne y trouvait» d'un autre côté, des avantages politiques : c'étaient l'apaisement des passions des deux peuples que l'armistice amènerait à faire des réflexions d'où pourrait résulter la paix, et, en outre, la reconaaissaiu:e de l'Europe qui serait acquise à la Prusse pour sa condescendance et le désir de la paix qu'elle affirmerait ainsi.
Tout fut inutile. Thiers donne à entendre, dans son rapport, que Bismarck dépendait complètement des pouvoirs militaires que son habileté politique était impuissante i dominer.
Thiers, voyant échouer ses efforts, exprima le désir de se rendre encore une fois dans les lignes françaises pour avoir une nouvelle conférence avec le Gouvernement. Bismarck y consentit sans difficulté ; il pria même Thiers de dire au Gouvernement de la défense nationale que si
celui-ci voulait faire faire les élections .sans armistice, les Allemands n'y apporteraient aucun obstacle dans les départements quMls occupaient, et que toutes facilités seraient données aux fractions du Gouvernement de Paris et de Tours pour correspondre librement au sujet des élections.
Le 5 novembre, Thiers eut, aux avant-postes français, un long entretien avec Jules Favre sur la situation a^ tuelle. Le 6, il reçut à Yers^Ues Tordre oCSciel du Gouve^ nement de Paris de cesser toute négociation. On refusait de faire, sans armistice, les élections à une Constituante.
Ainsi s évanouissait une nouvelle espérance. La guerre prend de plus en plus le caractère d'une immense fatalité, qui écrase aveuglément sous son pied monstrueux la vieille Europe. Les combinaisons politiques et stratégiques pe^ dent de leur valeur*; on commence à se demander si ces institutions militaires tant vantées qui exploitent certains côtés d'un principe, sans bien s'en rendre compte, ont toute la valeur qu'on leur a accordée. Le Monde devient soucieux et se demande si l'heure a sonné qui doit décider si l'Europe sera républicaine ou cosaque. Les ardentes sympathies qui se portaient d'abord d'un seul côté se refroidissent ou se portent môme de l'autre côté. Ce qu'on admirait tant tout à Theure, on ne l'admire plus au même degré ; ce système merveilleux semble moins parfait qu'on ne croyait, en présence des phénomènes nouveaux que fait naître la grandeur de la situation générale (1). On rend de plus en plus justice aux hommes qui avaient reconnu depuis longtemps que cette guerre, quel qu'en ftt le dénoûment, serait un grand malheur européen. L'A1I^
(ij C'est sans doute à dessein que l'auteur s'exprime ici d'une manière assez peu claire. Il est certain qu'il avait devant les yeux, es écrivant ces phrases, le système militaire prussien, puisque, i c< moment-là» la Prusse avait déjà jugé nécessaire, à la suite d'une guerre relativement courte, de former 72 bataillons de garnison pour le service intérieur du pays, — formation que le système militaire prussien n'avait pas prévue et qu'il fallut en conséquence improviser.
{Note du traducteur.) .
magne demande au vainqueur de terminer complètement par la force des armes la lutte avec la France, — et néanmoins elle s'inquiète si le vœ victoribm I qui a été prononcé au début de la guerre, ne peut pas s'accomplir. La guerre continue toujours d'être un moyen de la politique, — mais la politique est-elle des deux côtés au commencement de novembre la même qu'au milieu de juillet ? Qu'on fasse la paix dans un mois, dans deux mois, dans trois même, c'est possible et diverses -circonstances peuvent ramener ; mais personne ne croit plus que cette paix sera durable, qu'elle apaisera la querelle et assurera le repos pour plus de dix ans. Les gens cherchent à s'étourdir sur leur incrédulité en criant bien fort. Ceux qui prétendent diriger les autres sont entraînés. L'incertitude de l'avenir prochain est générale.
Cette incertitude laisse en tout cas place à l'espérance que les choses finiront mieux que ne peut le prévoir la ndson humaine.