‹ Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871 (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · V. — Reconstruction de l'armée française · texte numérisé non relu

V. — Reconstruction de l'armée française

Nous avons vu qu'à la suite des premiers revers de l'armée impériale, la pensée se fît jour qu'on pouvait renforcer considérablement cette armée. Le ministère Palikao* s'occupa, en effet, de créer et d'augmenter les bataillons et les r^iments de marche dont nous avons déjà vu quelquesuns dans l'armée de Mac-Mahon. Le ministère attachait pour cela une importance particulière à enrôler les anciens soldats, habitués au service. Au moyen de ces hommes et des conscrits, on chercha à reconstituer les dépôts des différents corps que la mise sur le pied de guerre de l'ancienne armée avait presque épuisés. En outre, les gardes mobile? des départements du nord et de l'est furent à peu près complètement réunis, et l'on commença à s'occuper de réunir ceux des départements de l'ouest et du midi, qui

n'étaient pas même organisés sur le papier. Tons les gaiàes mc^es étaient restés jusqu'à la ehute àe l'Empire dans un état pitoyable, exercés et armés d'une manière inmiffisanté, à moins qu'ils ne fussent envoyés dans une place forte et préparés pour la défense par les seins d'un commandant de place prévoyant.

La réorganisation de la garde nationale sédentave resta fort en retard sous le ministère Palikao, malgré les promesses et les décrets, ce qui était dû en partie ii ce qoe ce ministère ne croyait pas qu'un armement général fftt dans l'intérêt de l'Empire.

Après la chute de TËmpire le Gouvernement de la défense nationale continua d'abord les travaux du- ministère Palikao, puis il se donna plus de peine pourI''QrganisatîoR<fe la garde mobile qu'il poussa plus activement, et il veidiit en ïoème temps réorganiser la garde nationale sédentaire pour la sûreté des grandes villes et po<^ concourir à la défense des places fortes.

On s'aperçut alors du manque d'armes de bonne qualité, manque que l'on avait nié jusqu'alors, mais qui n'en existait pas moins. Le Gouvernement de la défense nationale prit des mesures pour faire fitbriquer en France des armes se chargeant par la culasse, en faisant appel à l'industrie privée ; et il en fit acheter à l'étranger, notasHnent en Angleterre et en Amérique, qui appartlenaient naturel- •lement à divers systèmes. ()n s'oocnpade la même manière de réarmer rartillerie. Sans parier du grand nombre de pièces de campagne que l'armée firançaise avait pefdnes^ l'artillerie allemande en avait beaucoup imposé aux Français par sa portée et sa précision, et l'opinion devenait de plus en plus générale qu'il fallait armer aussi l'artillerie française de canons se chargeant par la culasse.

Malgré tous les efforts du Gouvernement de la défense nationale, nous ne pouvons y recocinattre jusqu'à la chute de Metz le moindre caracttee rèvoluticMiDaire. On ne le voit faire emploi jusque-là que de moyens ordinaires et de procédés habituels. Gela ne change qu'à la prise de lieti^

et le Gouvernement prend alors réellement des mesures révolutionnaires.

Le 2 novembre, la délégation de Tours rendit un décret qui mobilisait tous les honunes de 20 à 40 ans. Les mobilisés devaient être organisés, avant le (5 novembre, par les préfets des départements et mis ensuite à la disposition du mioistre de la guerre. Toutes les exemptions, comme soutiens de famille ou pour une autre cause, étaient supprimées. L'incapacité physique et certains emplois pouvaient seuls dispenser du service militaire. La République devait pounoir aux besoins des familles nécessiteuses des mobilisés, et adopter les enfants de ceux qui mouraient au service. Le même décret autorisait le ministre de la guerre à employer tous les ateliers et toutes les fabriques à cons- ^niire des armes et du matériel de guerre.

Cette ordonnance, que Ton a souvent représentée comme nne levée en masse, bien qu'elle ne fît qu'étendre considérablement la conscription, fut vivement attaquée. On dit qu'il ne manquait pas d'hommes, mais à quoi pouvaient servir les hommes si l'on manquait de tout ce qu'il fallait pour en faire des soldats, surtout à l'approche de l'hiver ? A quoi bon une telle levée en masse quand la garde mobile iJ était encore ni armée ni exercée, et manquait d'armes et d'officiers ? Quand, par suite, un grand nombre de ces gardes n^obiles passaient leur temps à ne rien faire? Quand on n'avait pas eu jusqu'à présent les moyens d'incorporer les levées fournies par des décrets antérieurs ?

Le Gouvernement de Tours ne ferma pas l'oreille aux mtiques de la presse, et un second décret compléta bientôt «elui du 2 novembre.

D'après ce nouveau décret, les hommes déjà appelés de- >îieût former une première levée ; ceux que fournirait le décret du 2 novembre seraient la deuxième levée.

^ite deuxième levée devait être divisée en trois bans, <^nt le premier comprenait les hommes de 21 à 30 ans, le ^^^^^ ceux de 31 à 3o, et le troisième, ceux de 36 à 40.

Ces trois bans devaient 6tre appelés Tan après Tautre et, provisoirement, ie premier Tétait seul.

Examinons maintenant ce que le décret du 2 novembre permettait à la France de mettre en campagne.

La France a 38 millions d'habitants, sans parler de ses possessions hors d'Europe. Sur 20,000 habitants on compte 832 hommes âgés de 20 à 25 ans ; 802, de 25 à 30 ; et 1475, de 30 à 40 ans.

II y avait donc en France avant la guerre :

1,580,800 hommes de 20 à 25 ans ; 1,523,800 » de 25 à 30 »

2,802,500 » de 30 à 40 »

De la première catégorie (20 à 25 ans) il faut déjà défalquer, au 1®' novembre, au moins 200,000 hommes tués, blessés ou prisonniers. '

D'après ce que nous avons déjà dit, il restait peut-^tre de cette classe 50,000 hommes dans Tarmée active; !a même classe fournissait encore à l'armée active les mtingents de 1869 et de 1870, appelés ou sur le point (k l'être; le premier était de 60,000 hommes, le dernier, où l'on n'admettait pas d'exemptions, de 160,000 hommes au plus.

Il faut compter en outre dans cette classe toute la masse de la garde mobile.

A l'époque dont nous parlons, les bataillons et les batt^ ries de garde mobile, constitués d'après la loi de 4868, étaient réunis, mais sans être tous armés ni équipés. I^ force des bataillons sur le pied de guerre était très-variable. Par suite du manque de bons officiers, les gros bataillons ne valaient pas mieux que les petits, et ils avaient, pour H même raison, encore moins de consistance. Ces bataillon» furent réunis en régiments de trois bataillons. On forma partout un bataillon de dépôt de la garde mobile pour trois ou quatre bataillons actifs. Le décret du 2 novembre fit naître l'idée de rendre les bataillons de dépAt mobili* sables et de former, pour les remplacer, de nouveaux ba-

taillons de dépôt avec les hommes restant disponibles de la classe de 20 à 25 ans ; on s'occupa même de mettre cette idée à exécution.

On peut admettre en nombres ronds que 400,000 hommes de la classe de ceux âgés de 20 à 2S ans faisaient partie de la garde mobile au commencement de novembre. Nous ne parlerons pas des pertes qu'avait pu déjà subir ce contingent de gardes mobiles par les capitulations des places fortes; et nous n'examinerons pas davantage si tous ces jeunes gens étaient réellement propres au service de guerre.

En additionnant ces diverses catégories, nous trouvons que 870,000 hommes (dont environ 600,000 encore présents) de la classe de 20 à 25 ans étaient déjà mobilisés.

Gomme le total de cette classe n'est que de 1,550,800 hommes, et que Ton admet habituellement, à tort ou à raison, qu'il n'y a environ que la moitié des hommes qui soient réellement propres au service ; comme, en outre, on ne peut pas admettre que le Gouvernement de Tours pût disposer de plus des trois quarts de la population, à cause du nombre de provinces occupées par les Allemands, on trouve qu'il n'y avait réellement plus rien à mobiliser de la classe de 20 à 25 ans. i

Dans la seconde classe, les gens de 25 à 30 ans, ceux qui nous intéressent le plus, sont les anciens soldats. A cette catégorie appartiennent les hommes de la réserve rappelés au début de la guerre. Elle pouvait comprendre en tout, jusqu'à l'âge de 30 ans, 260,000 hommes, dont 150,000 étaient déjà tués, blessés ou prisonniers. Il en restait donc au plus 110,000> soit incorporés déjà, soit à verser dans les dépôts Je l'armée active, pour encadrer les gardes mobiles et les gardes nationales mobilisées, pour reformer les armes spéciales, cavalerie, artillerie et génie.

Déduction faite de la catégorie des anciens soldats, il nous reste encore 1,264,000 hommes de la seconde classe (25 à 30 ans). En n'en prenant que la moitié de propres au service, cela fait 632,000 hommes, et les trois quarts de

ce chiffre pour ks départements noa eDvahis domie&t 474,000 hommes. Ces 474,000 hommes soat le ^ritable noyau de ce qui restait encore à mobiliser du premîef ban de la seconde levée, d'après le décret du 2 novembre.

Ces hommes devaient être d'abord mobilisés par les préfets. Ils étaient formés en bataillons, et trois de ces bataillons composaient habituellement une légion de marche. Ce travail se fit assez lentement et il était loin d'être terminé le 19 novembre. Il n'était pas même commencé régulièrement à la fin de déceml)re dans certains départements, et dans d'autres, on manquait d' armes pou vantbire un bon service, parce qu'il avait fallu commencer par armer la garde mobile. C'était surtout dans les départements du Midi, le long des côtes de la Méditerranée et des P;* rénées, que la mobilisation était en retard. Elle dépendait, du reste partout, en grande partie, de ta capacité et de l'énergie des préfets.

Des deux classes de 30 à 40 ans il y avait an moins 50,000 hommes qui avaient été tués, blessés ou faits prisonniers dans l'armée active, où ils se trouvaient à divers titres. Le reste de ces deux classes forme encore le total respectable de 2,750,000 hommes. On compte dans oe . nombre environ 300,000 vieux soldats exercés. Ce chiffre est peut-être pourtant un peu trop élevé si l'on songe qu'il y a toujours beaucoup d'anciens soldats qui occupent des fonctions civiles, depuis maire jusqu'à garde-champétre, et que tout le territoire n'était pas libre. Si nous conser* vous néanmoins ce chiffre, il reste 2^450,000 hommes dont la moitié, supposée propre au service, fait 1 ,225,000 hommes. En retranchant de ce nombre le tiers pour tes pays occupés par l'ennemi, il reste comme mK>bilisables, dans le deuxième et le troisième ban de la deuxitaie levée, 918,000 hommes, dont 500,000 pour le second ban et 418,000 pour le troisième. Ces hommes, s'ils avaient été également mobilisés, auraient formé des légions de marche de gardes nationaux mobilisés.

Le total des hommes disponibles jen France se noontait

donc à 2,302,000, sans prendre ceux que des défauts de constitution rendaient impropres au service ; ce chiffre est encore de 1,384,000 hommes si l'on ne prend dans la classe de 30 à 40 ans que les anciens soldats, 300,000.

Noos avons déjà dît à plusieurs reprises que la mobilisation ne pouvait se iaire que peu à peu, parce qu*eUe reposait sur diverses conditions imposâtes à réaliser iostantaoément ; ajoutons, en passant, qu'il y eut de nombreuses exemptions, autorisées ou non.

Dans les grandes villes, le contrôle des hommes obligés au service est relativement facile ; mais il en est tout autrement dans les campagnes, notamment dans les contrées écartées, dans les pays de montagnes : les nouvdies y arrivent diffidiement, le plus grand nombre des paysans ne sait pas lire, les autorités agissent à oontre-cœur sans montrer beaucoup d'énergie, et si elles ont bonne volonté il leur manque parfois l'aide de la force publique, surtout depuis que les derniers gouvernements français ont été forcés, à plusieurs reprises, d'appeler au service actif des détachements de gendarmerie. Lorsque les levées ne se {tàsaient pas avec une grande bonne volonté, les contingents que Ton obtenait ainsi par force étaient loin d'être bons. Beaucoup de jeunes gens a|q>artenant aux classes riches passaient à l'étranger ; leur conduite a été justement flétrie^ parce que tous ces émigrés volontaires ne pouvaient s'eicaser en disant qu'ils étaient bonapartistes et que des scrupules de conscience ne leur permettaient pas de servir la République. Cependant le nombre de ces réfractaires fut en somme très-restreint, d'abord parce que le nombre des riches est de plus en plus petit dans tous les Etats de l'Europe moderne, et ensuite parce que le Français est de lOQs les Européens celui qui s'éloigne le moins volontiers de son pays. Beaucoup plus grand fut le nombre des jeunes gens des classes aisées qui s'exemptèrent par protection du service actif, en occupant des emplois civils incompatibles avec la mobilisation, ou une place dans les états-majors ^QS6i nombreux qu'inutiles de la garde nationale, des four-

nisseurs de Tarmée, etc., etc. II ne résulta cependant pas encore de là une grande diminution des effectifs que nous avons calculés, tout au plus quelques dizaines de mille hommes. Si l'on a fait tant de bruit de ces nouveaux réfraotaires, cela vient de ce que chaque cas particulier est sonvent très-criant et blesse très-vivement le sentiment de la justice, n faut dire aussi que lorsqu'un peuple, placé dans les conditions où se trouvent les Français, se lève en armes, il ne s'agit pas seulement d'avoir des soldats, mais il faut encore beaucoup d'hommes pour les besoins de l'administration, la fabrication d'armes et d'effets de toute nature, et que tous ces ouvriers ne sont pas dans la catégorie des gens impropres au service. On doit encore considérer que les forces réellement disponibles se divisent beaucoup, qu'il se forme nécessairement des corps considérables poar des besoins locaux tels que la défense de Paris, de Lyon, de Lille et les grandes villes maritimes, ce qui enlève beaucoup de monde aux armées d'opération. Il ne faut donc pas s'étonner si ces armées paraissent relativement faibles et ne s'augmentent que peu à peu.

Après ces préliminaires indispensables, nous allons examiner les différentes formations : armée active, garde mobile, garde nationale mobilisée (légions de marche), corps de volontaires ; nous verrons ensuite comment les diverses armes furent représentées dans ces différentes formatioDS^ leur réunion en corps d'armée et dans les camps d'instruction.

Occupons-nous tout d'abord des soldats déjà instruite

Nous avons dit qu'il en existait :

Dans la classe de 20 à 25 ans, 50,000 hommes, Dans celle de 25 à 30 ans, 110,000 »

Dans celle de 30 à 40 ans, 300,000 n

Total : 460,Oo7 hommes,

auxquels il faut ajouter 20,000 hommes ayant plus de 40 ans et servant à divers titrés.

Cette catégorie nous donne donc 480,000 hommes.

Quelque i/aleur que nous accordions à ce contingent, il faut observer que la plus grande' partie des hommes de cette classe, ceux ftgés de plus de 30 ans, avaient quitté l'armée depuis la guerre d'Italie ou même celle de Crimée, qu'ils ne connaissaient pas fe nouvel armement, et qu'ils s'arrachaient à grand'peine aux douceurs de la vie civile. La valeur militaire de la plupart d'entre eux était donc douteuse.

Dans ces 480,000 hommes, nous en comptons au moins

80,000 pour la composition des états-majors, des diverses branches de l'administration, de la gendarmerie indispensable ;

40,000 pour encadrer la garde mobile ;

S0,000 pour encadrer les gardes nationales mobilisées ;

80,000 indispensables pour les gardes nationales sédentaires, dont on comptait mobiliser plus tard la plus grande partie.

Il restait donc à employer dans les corps de troupes de Tarmée active 220,000 soldats exercés."* Ajoutons à ce chiffre les 220,000 conscrits des deux classes de 1869 et 1870.

Ces 440,000 hommes forment l'armée active, tandis que tout le reste : gardes mobiles, gardes nationales mobilisées, et volontaires, composent l'armée auxiliaire. Une partie de l'armée active est localisée, par exemple, pour la défense de Paris, et en outre dans les dépôts ; si nous évaluons à 120,000 hommes cette portion localisée, il reste 320,000 bommes de l'armée active pour la formation des armées d'opération.

Viennent ensuite 350,000 hommes de gardes mobiles, en y comprenant les anciens soldats qui en forment les cadres. Mais, dans ce nombre, 100,000 au moins sont localisés, à Paris ou ailleurs.

U peut donc être mis en campagne, comme armées d'opirations, S70,000 hommes avant la fin de 1870, mais ^ous observons encore que les conscrits de 1869 et de 1870

n'ont pas, comme instruction militaire, de supériorité sur les gardes mobiles. En outre, cette masse de troupes ne pouvait être réunie sur un seul point.

Le premier ban de la deuxième levée, 330,000 hommes. y compris les anciens sddats employés à cette formation, doit être regardé comme en état d'oi^ganisation pendant toute la fin de Tannée 1870. Il est vrai que quelques légions de marche de gardes nationaux mobilisés ont déjà pri^ part à la lutte \ mais ce sont là des faits isolés et accidentels. Les gardes nationaux mobilisés du premier ban, qui sont à peu près organisés, sont généralement réunis dan^ des camps retranchés. Ils étaient provisoirement destim^ à défendre ces positions qui n'étaient pas éocore direct^ ment menacées, et dans lesquelles ils pouvaient compléter leur organisation et leur armement, ce qui semblait indispensable* Ces gardes nationales mobilisées ne peuvent pa^ encore entrer, en 1870, dans le calcul des armées d*optrations.

On doit comprendre dans les formations précédentes parce qu'ils appartenaient en grande partie aux clas5e^ d'âge appelées, les corps de troupes plus ou moins irriguliers qui se formèrent sous le titre de francs-tireurs éclaireurs et volontaires. Il se forma des corps de cette espèce presque au début de la guerre, et ils rendirent parfoi? de bons services en inquiétant les communications de- Allemands ; mais, en revanche, on ne pouvait pas se dissimuler qu'un grand nombre d'individus s'enrôlaient dan.^ ces corps francs pour se soustraire au service régulier et ne servir que de nom ; que la discipline laissait beauconp à désirer dans ces petits corps qui se donnaient parfois nn uniforme grotesque et un titre ridicule, et que leur indépendance exagérée gênait souvent les troupes ré^lièro au lieu de leur venir en aide. H fut donc bientôt nécessaire de faire intervenir le Gouvernement pour régulariîîer la situation de ces corps isolés et assigner sa place à chacun d'eux. Cette intervention n'obtint pas complètement le résultat désiré.

Le Gouveinement de la défense nationale accepta également le service d'étrangers. Le plus important de ceux qui offrirent leur épée à la République, fut Garibaldi. Ceux qui le connaissaient en furent très-étonnés, parce qu'ils savaient avec quelle violence il avait exprimé sa haine, non-seulemeot contre Tempereur Napoléon, mais encore contre les Français, surtout depuis que Nice, sa patrie, avait été réunie à la France^ Garibaldi arriva à Tours peu de jours après GambeCta et il reçut le commandement de toutes les troupes irrégttlières qui opéraient dans les Vosges, ainsi que d'une brigade de garctes mobiles. Sous ses ordres vinrent se placer aussi plusieurs corps d'étrangers, Italiens, Polonais, Espagnols, chacun d'une force assez restreinte et peu en rapport généralement avec le titre pompeux dont il s'affoblaiL Nous suivrons plus tard les opérations de Garibaldi dans Test ; mais nous pouvons dire déjà qu'il fut d'avance l'objet d'attaques très-vives. Le clergé fut l'adversaire principal de l'ennemi dédaré de la papauté^ et l'entourage de Garibaldi, au lieu de Biriger toute son attention sur la lutte contre les Allemands, s'occupa souvent de questions qui ne regardaient réellement que les Français, ce qui fournissait des armes au clergé et portait ombrage aux populations catholiques* Garibaldi eut en outre des conflits de préséance avec les autorités militaires françaises régulières.

L'infanterie est, en cas de nécessité, facile à improviser, mais il n'en est pas ainsi des armes spéciales.

Conime cela a lieu généralement pour les peuples qui représentent au plus haut degré la civilisation d'une époque, les Français ne sont pas un peupile de cavaliers. Pour cette raison, les corps de volontaires à cheval que l'on improvisa, ne d(»)oèrent pas de grands résultats. Pour avoir de la cavalerie, le Gouvernement delà défense nationale n'avait pas d'autres moyens que de reconstruire les anciens régiments dont il ne restait plus que les dépôts et quelques débris ^bappés de Sedan. Les anciens soldats qui avaient servi dans la cavalerie rendirent en cette occasion d'excellents ^nices. Mais on manquait de chevaux dressés que les ré-

guisitions ne pouvaient fournir immédiatement, et en outre de harnachements qu'il était difficile de se procurer en France, par suite du trouble apporté dans l'industrie par l'appel irréfléchi sous les drapeaux de tous les ouvriers. On fut donc obligé de faire venir des harnachements de l'étranger, particulièrement d'Angleterre. Une grande partiede ces harnachements étaient d'une confection 'défectueuse, et il fallut les retoucher en France avant de les mettre en service. C'est donc tout au plus si l'on avait reformé à la fin de 1870, 60 régiments anciens, chacun d'eux à l'effectif de deux petits escadrons, ou 200 cavaliers. Il en résulta naturellement que l'on ne pouvait pas attacher à chaque nouveau corps d'armée le nombre de cavaliers qui était normal sous l'Empire. Le Gouvernement eut alorâ recours à un autre expédient et fit yentr des cavaliers d'Algérie. Il renforça considérablement les régiments de spahis qui sont, en cavalerie, aux chasseurs d'Afrique ce que, dans rinfanterie, les turcos sont aux zouaves. Il enrôla en outre des hordes bédouines (goumsjTpour faire, sur le sol français, le service de la cavalerie. Il eût mieux valu, peutêtre, dans l'intérêt de la civilisation européenne, que cette mesure n'eût pas été prise, et, d'après le peu de senîces que l'Empire a obtenu des turcos, nous pensons que les goums auraient pu rester chez eux sans inconvénieot, si l'on avait eu en France plus d'activité. Mais, qui peut compter avec le désespoir, surtout quand la guerre européenne prend de plus en plus le caractère de la guerre dos sauvages?

L'artillerie est, en général, plus facile à obtenir que la cavalerie ; il lui faut des conducteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être très-bons cavaliers mais seulement de savoir conduire et soigner les chevaux, puis des canonniers que l'on forme facilement avec des ouvriers, si l'on sait bien les choisir et si l'on n'attache pas trop d'importance à leur éducation scientifique. On a reconnu de tout temps, surtout dans les armées insurrectionnelles, qu'une bonne artillerie est relativement facile à créer, plus facile qu'une bonne

infanterie ; la difficulté principale, c'est de se procurer le matériel. Pour s'étonner de ce fait, il faut n'avoir jamais réfléchi aux conditions de formation des armées.

Dans la nouvelle formation de • l'artillerie française, le Gouvernement de la défense nationale dut commencer par recourir aux dépôts et aux débris de Tancienne artillerie impériale ; les anciens soldats, ayant déjà servi dans Tartillerie, furent d'un grand secours. Mais comme l'opinion s'était justement accréditée en France, que les Allemands avaient dû en grande partie leurs victoires à leur nombreuse artillerie et à l'emploi judicieux qu'ils en faisaient^ comme la nouvelle armée ne pouvait pas se composer uniquement de troupes de l'ancienne armée active, on fit appel aux forces vives de la nation, à ces forces vives que réveillait la décentralisation commandée par les circonstances.

On ordonna en conséquence, le 5 novembre, la création de batteries départementales.

Chaque département devait fournir une batterie de six pièces par 100,000 habitants. Ce qui fait pour les 30 millions de Français dont disposait encore le Gouvernement, 300 batteries ou 1800 bouches à feu, suffisantes à peu près pour 600,000 hommes.

Le canon anglais de 7, système Reffye, fut le modèle adopté, bien que d'autres modèles ne fussent point absolument exclus ; pour se procurer les pièces, on fit travailler les fonderies de l'Etat, on s'adressa à l'industrie privée, on acheta aussi à l'étranger. On agit de la même façon pour les affûts, les caissons et les prolonges. On obtint les chevaux par réquisition ; on prit les harnais où on les trouva, sans s'attacher au modèle réglementaire, et en se contentant de faire disparaître les défauts les plus frappants.

Ces efforts, un peu désespérés, étaient justifiés et indispensables, parce qu'une infanterie inexpérimentée, qui n'est pas habituée au feu terrible des nouveaux fusils, a besoin nécessairement qu'une artillerie nombreuse prépare le combat et l'appuie.

Sur ce point-là les faits ne suivirent pas immédiatement

les ordres ; cependant on fit beanooiip, beaucoup phis même que ne pouvait s'y attendre Thomme qui connaissait les difficultés de la situation, tout en aymtla plus grande confiance dans le patriotisoie, Tabnégation et la vitalité du peuple français.

Les soldats du génie sont également faciles à improûser dans une guerre nationale. On les obtient en mettant simplement chaque travailleur babile à la place qui lui convient. On institua dans tous les départements, sons la présidence des préfets et des généraux, des comités de défense qui étaient chargés de rechercher et d'employer tons les moyens qui pourraient empêdher les Allemflâiâsde s'avascer dans telle ou telle direction. Ces comités devaient organiser tous les travaux de destruction et de fortificatioa, €t conserver en même temps ou rétablir les routes tgoe-devaient suivre les "troupes françaises.

Le partage du pays en divisions ^ sobâîviâons territoriales fut maintenu. Les généraux commandant ces divisions et subdivisions restèrent chargés de tout ce«quî regardait Toi^anisation et le commandement des corps de troupes occupant leur territoire.

En outre, toute la France excepté Paris fut divisée dès Je milieu d*octobre en quatre gouvernements généraux qui correspondaient réellement aux commandements d'année deTEmpire. €es quatre gouvernements généraux furent institués pour les régions : 1* du Nord, quartier générale Lille; 2''^e TOuest, quartier géiràral au Mans; S'^da Cen-' tre, quartier général à Bourges; 4* de TEst, quartier géo^j rai à Besançon. Le Nord fut donné à Boui4)add. €e géséni •était sorti de Metz en traversant les lignes prussiennes po0 aller négocier, dit-on, avec Timpératrice iËogénie, rnssl peiue libre, il avait jugé que ces négociations n'étaient ptf faisables ou convenables, et il s'était mis à la dispositif de la délégation de Tours. Il ne pouvait pas ébtensr daitt le Nord une grande popularité et il reçut bientAt une 8oM destination qui lui convenait davantage.

L'Ouest devait être commandé par le général Fiérd^, da

l'artillerie ; te Centre par le général de Polbès, ^ui corn-* mandait la brigade engagée à M^Dtana ; TEst enim par le géoërat Casobriels, qui avait été grièvement blessé à Sedan avant la capitulation et dut même être trépané ping lard» Lorsqu'il fut un peu rétabli^ Cambriels s'était rendu à Tours, ne se doutant pas, dans sa situation, que les Allé* mands l'aecoseraient d'avoir violé la^capitulation. Dans son commandemeot de TEst, il eut bientôt des conflits de compétence avec Garibaldi et pajr suite, ennuyé et malade, il donna si d^missioci;. Il fût d'abord remplacé par le général Michel, mus ee dernier ne put pas non plus se maintenir ]oo^teioj»g dans le commandement de Besançon, il reçut un autre emploi et le commandement de l'Est resta vacant. Les gODverneurs généraux de région devaient réunir toutes les forces que renfermait leur territoire et les orga^ niser, sans qu'il fût dit qu'ils dussent en former immédia* tament des armées actives. Au contraire, le Gouvernement ^e réservait de composer ces armées actives selon les be^ soins et de choisir leurs commandants.

Les corps d'armée qui se formèrent hors de Paris pour k s opérations en rase campagne prirent les numéros 15, ^(i,etc. Nous avons vu le 12^ corps disparaître à Sedan ; le 13* n'arriva pas assez tôt pour prendre part à cette bataille et revint à Paris après la catastrophe. Sur ces entrefaites, un avait commencé à Parts la formation d'un 14® corps. Cette arganisation se modifia bientôt à Paris où il ne fut plus question de 13® ni de 14® corps, mais rile explique pourquoi le piremier corps formé en province prit le n"" 15. Les corps d'armée de province furent formés d'après les nibaes règles que sous l'Empire. C'est-èi*dire qu'un corps <l'armée se ccxnposa. ordinairement de trcHs divisions d'in-< ianterie et d'une division de cavalerie^ auxquelles on ajoutait une artillerie aussi nombreuse que le permettaient les cir-^ coQstances, ce qui était doublement nécessaire parce que les corps se composaient surtout de jeunes troupes. — Les divisions d'infanterie se composèrent des régiments de marche créés è la fin de juillet qui existaient encore, de

nouveaux régiments d'infanterie fournis par les dépôts et qui se numérotèrent à partir de 101, de bataillons de marche de chasseurs, de zouaves et de turcos ; et enfin de régiments de gardes mobile^. En règle générale, on réunissait dans la même brigade d'infanterie un régiment deTarnite active et un régiment de garde mobile.

Quelque forte que fût la situation des rationnaires d un de ces nouveaux corps d'armée, l'effectif des combattant ne dépassait pas 30^000 hommes d'infanterie et de cavalerie, dont environ 2,000 cavaliers. Le nombre des boucher à feu du corps se montait parfois à 100, y compris les mitrailleuses, mais ce chiffre n'était généralement pas atteint. Quelquefois la force d'un corps d'arn^ée dépassa plus tard la moyenne que nous avons donnée, par suite de circonstances locales, mais cette augmentation fortuite ne changea pas essentiellement les choses.

Le 2S novembre, Gambetta ordonna la formation de onze camps d'instruction et de défense dont quelques-un^ existaient déjà. Voici quels étaient les emplacements désignés: 1» Helfaut (Saint- Omer) ; 2<» Cherbourg; 3* La Rochelle ; 4* Bordeaux (Saint-Médard) ; 5*> Toulouse ; 6^ Montpellier ; 7" Pas-des-Lanciers, près de Marseille ; 8' Sathonay, près de Lyon; 9» Clermont-Ferrand (Gergovia); 10* Nevers ; 1 1** Conlie, près le Mans.

On devait réunir dans ces camps les gardes nationaux mobilisés, — d'abord ceux du l^^ ban de la 2* levée, — d'après nos calculs 530,000 hommes, puis les gardes mobiles et les troupes de l'armée active qui n'étaient pas encore prêtes pour la campagne, ainsi que le contingent nécessaire d'armes spéciales. Gea camps n'avaient eu d'abord pour but que la défense de points importants et l'instruction, mais on devait en même temps y organiser des divisions et des corps d'armée prêts à entrer en campagne.

Chaque camp était calculé en moyenne pour 60,000 hommes ; mais les quatre camps qui appuyaient à la mer, ceux de Saint-Omer, Cherbourg, La Rochelle et Pas-des-tanciers, devaient recevoir chacun 250,000 hommes.

Si Ton avait pu réunir de suite ces troupes dans les différents camps, on aurait disposé d'une force de 1,420,000 hommes. On a beaucoup ri de ce chiffre. Mais l'idée du Ministre de la guerre, en créant ces camps, n'était réellement pas d'y réunir aussitôt toutes les troupes, mais d'éta* blir ces camps de manière qu'ils pussent recevoir ces troupes en cas de besoin.

Or ridée était bonne. Il était relativement aisé d'approvisionner de l'étranger les camps qui s'appuyaient à la mer, même dans les circonstances les plus difficiles. Des corps d'armée ou même des armées, serrés de trop près, pouvaient être forcés de se retirer dans l'un ou l'autre de ces Camps. — Quant aux autres camps qui ne s'appuyaient pas à la mer, ils pouvaient fort bien être appelés à recevoir subitement 60,000 hommes, lorsqu'on mobiliserait le debsième et le troisième ban de la deuxième levée. C'est de ce point de vue qu'il faut envisager la création de ces camps.

Le camp de Toulouse, ou camp de l'armée du sud-ouest, fut ouvert dès le 12 novembre. Le commandement en fut confié au général Demay, autant que nous sachions ancien officier d'artillerie. On lui attacha en qualité de commissaires, avec rang de généraux de division, MM. Lissagaray etPerrin, uniquement connus jusqu'alors comme orateurs declubs et complètement ignorants des choses militaires. Le camp de Toulouse était destiné à activer un peu l'organisation militaire du midi qui laissait beaucoup à désirer.

Peu de jours après le départ de Gambetta, le comte de Kératry quitta également Paris en ballon, après avoir donné sa démission de préfet de police, et il fut chargé d'organiser le camp de Conlie où devaient être réunis les gardes mobiles et les gardes nationaux mobilisés de Bretagne. Les populations bretonnes sont restées jusqu'à présent un peu isolées ; elles sont enjt^re très-religieuses, et il était assez comique de voir des hommes qui ne sont rien moins que cléricaux se donner des airs de saints du calendrier pour faire lever ces populations. M, Crémieux, lui-

même, prenait la mine très-chrétienne. Rératrr, sans s'engager formellement dans cette voie, déploya le plus grand zèle et, grâce à son intelligente activité, 47 bataillons et 9 batteries, 40,000 hommes environ, étaient déjà réunis à k fin de novembre. Il ent, malgrt cela, des difficultés avec Gambetta et donna sa démission, nfùtremptaoé par le général de Marivault.

On s'aperçut bien vite, dans ces nouvelles ionnatioDs, du mangue d'officiers exercés. Pour remédier à cet inconvénient et pouvoir conférer les grades les plus élevés, sans <tre arrêté par d'anciennes prescriptions, te Gouvernement suspendit par un décret du mois d'octobre les lois sot Tavancement pendant la durée de la guerre. Des avance ments extraordinaires pouvaient être accordés pour d« services rendus ou des capacités prouvées, et des gradei^ militaires pouvaient être donnés à d^ personnes qui n'appartenaient p oint à l'armée ; ces grades étaient conférfe d'abord à titre provisoire et pour la durée de la guerre ; ^ ne pouvaient devenir définitifs qu'à la suite de services militaires reconniis.

La mesure était nécessaire, mais on ue saurait reconnaître que le Gouvernement ait toujours fait un usage convenable de la liberté que lui donnait ce décret.

De nombreux officiers de marine, que la marche de fe guerre ne permettait pas d'employer dans Télémentgui leur est propre, furent d'excellents auxiliaires ûms h nouvelles armées de terre où ils oocupèrent les plus haut? emplois.

Les renseignements que neus venons de denner suffisent pour faire comprendre les organisations -^i se Grenl en dehors de Paris, jusqu'au commencement de 1871, ei nous pourrons suivre pendant quelque temps, sans r^ interrompre, les opérations militaires.

Les Français n'obtinrent pas, dans leors nouvelles or^nisations, les résultats que pouvaient exiger d'eux les gens qui tfaiment pas à étudier les chiffres et les circonstances véritables. Mais celui qui se li\Teàoette étude, auraît-il eu

la pluft haute opi&ioD du patriotisme et de la vitalité des Français, conviendra que les républicains français ont dépassé de beaucoup son attente dans leurs organisations nouvelles»

Malgré ces grands résultats, certains savants et journalistes allemands auront peut-être encore Taudace de parler des Fiançaîâ comme d'un peuple dégénéré ; mais nous avons du moins la conviction que les soldats allemands n'en parleront pas de la même manière*

VI. — Les événements militaires à Paria et aux eavirons depuis le i«' octobre jusqu'au milieu de novembre.

La pvenûëre moitié d'octobre se passa fort tranquillement devant Pans. Les deux partis s'observaient et se préparaient.

Nous ayon& déjà indiqué que les Allemands espéraient au début s'emparer, dans un court délai, de la capitale de la France. Ils comptaient pour cela sur des dissensions intestines et sur le peu de stabilité du nouveau gouvernement. N*étaitrii pas probable, en effet,, que des partis se lèveraient contre ce gouvernement, et qu'en présence des terreurs et des privations du siège auquel ce gouveruemeut voulait exposer la population de Paris, ils le renverseraient et livreraient la ville aux AUemandg ? Par le fait, le Gouvernement de la défiense nationale fut souvent attaqué ; des manifestations contre lui eurent lieu plus d'une fois pour des causes diverses ; mais le patriotisme des Parisiens se montra dans ces circonstances sous son plus beau jour^ ^ des milliers d'hommes, qui étaient loin d'aimer ee gouvernement, l'appuyèrent et lui vinrent en aide pour ne pas donner à l'étranger, à cette heure suprême, le spectacle de dissensions intestines.

Lorsque Jules Favre revint à Paris après l'entrevue de Ferrières et qu'il annonça qu'il nerestait plus à la France

qu'à combattre ; lorsque la population tout entière se joignit à cet appel au lieu de s'élever contre lui, les Allemands durent se convaincre qu'ils n'avaient pas à compter sur des discordes intérieures pour faire prochainement dans Paris une entrée triomphale.

En effet, dès le commencement d'octobre, ils résolurent d'employer d'autres moyens. Le 6 octobre, le roi de Prusse transféra son quartier général de Ferrières à Versailles, pour être plus près des lignes allemandes.

Paris pouvait être réduit par un simple blocus, par un bombardement, par un siège en règle.

Pour combien de temps Paris était-il approvisionné? Personne ne. le savait au juste ; mais, dans tous les cas. l'approvisionnement complet, notamment en viande fraîche et tout ce qui s'ensuit, lait, beurre, œufs, etc., ne pouvait ilive de longue durée ; on pensait qu'il n'irait que jusqu'au i 3 novembre et l'événement a prouvé qu'on avait raison, A partir de ce moment, les Parisiens assiégés devaient supporter de grandes privations auxquelles ils n'étaient paf du tout habitués. Moyennant ces privations, ils pouvaient, il est vrai, tenir encore longtemps, mais personne en Europe ne voulait croire qu'ils pussent résister aussi longtemps qu'ils l'ont fait. Des correspondances de Paris peignirent pendant longtemps la situation sous des couleurs toutes roses, bien qu'on s'aperçût dès le mois d'oclobre de grandes misères. 11 ne manquais certainement pas de provisions de toute sorte, mais les prix étaient déjà fort élevés, et un petit nombre de gens pouvaient se donner au delà du strict nécessaire. Les hommes armés recevaient régulièrement des rations et ne pouvaient pas se plaindre. Mais on sait quelle place importante occupe à Paris, dans tous les métiers, le travail des femmes. Les affaires s'étant presque entièrement arrêtées, le travail des femmes cessa en grande partie, et les privations furent grmdes pour elles et leurs enfants, longtemps avant que la ville manqu&t d'aucune des choses nécessaires à la vie, longtemps avant qu'on raangeût le premier cheval ou qu'il fût nécessaire

de tuer les ânes, les chiens, les chats, les rats et les animaux du Jardin des plantes. Les autorités parisiennes firent des prodiges pour assurer Texistence des classes nécessiteuses, mais, dans une aussi grande -ville que Paris, la meilleure volonté est insuffisante à pourvoir à toutes les exigences.

Dès que Paris fut investi, la première idée militaire de la France devait être de le débloquer. Plus longtemps Paris tiendrait, plus les départements auraient de temps pour former des armées de déblocus. Mais il ne fallait pas non plus que ces armées arrivassent trop tard ; le plus grand danger pour elles était d'arriver, ne fût-ce qu'uue heure trop tard, mais elles couraient encore le danger moins grand d'arriver au dernier moment. En effet, il était à désirer que l'armée de Paris pût unir son action avec celle de l'armée de déblocus ; or, si la faim avait déjà produit ses effets énervants sur l'armée de Paris, on pouvait difficilement compter sur une action énergique de sa part. C'était donc, sans aucun doute, une mauvaise politique que celle d'un grand nombre de correspondances parisiennes qui représentaient couleur de rose la situation de la capitale, et cherchaient à faire croire qu'elle pouvait tenir pendant une année. Dans un grand nombre de départements, on ne croyait que trop volontiers qu'on n'avait pas à se presser dans les armements destinés à débloquer Paris, et il n'était vraiment pas nécessaire de les fortifier dans cette croyance. Quelles illusions la France entière ne s'était-elle pas faites sur le temps que pouvait tenir Metz si on voulait la prendre parla famine? Quel étonnement avait causé la chute de Metz ! parce que ces illusions avaient été trop soigneusement entretenues.

Paris se trouvait, il est vrai, dans une situation beaucoup plus favorable que Metz ; il n'avait pas la charge d'une armée hors de proportion avec sa population, et il avait eu beaucoup plus de temps pour s'approvisionner. Malgré cela, il était toujours plus habile de chercher à débloquer

Paris le plus tât possible, au lieu de renvoyer trancpiiliemeut au loin cette opération.

Au commencement d'octobre, le comte do Bismarck adressa à ses agents diplomatiques près des grandes puissances, une circulaire dans laquelle il Êdsait ressortir les conséquences terribles qui pourraient en résulter pour Paris si cette ville attendait pour se rendre qu'elle y fftt obligée par la faim. Dans ce cas, disait-il, il était hors de doute que la faim ferait de nombreuses victimes après la capitulation, parce que les chefs de l'armée allemande devraient commencer par songer à leurs propres troupes, parce que les communications de toute nature seraient fort difficiles et qu'il faudrait d'immenses convois de vivres : considérations qui rendraient impossible un ravitaiUement rapide de la capitale de la France.

Les Allemands ne pouvaient fixer le moment précis où Paris succombersdt faute de vivres. Us devaient, à cet égard, admettre des erreurs de mois, ce qui les forçait de songer à d'autres moyens de réduire la ville, pour augmenter tout au moins l'effet du blocus.

La prolongation de la résistance de Paris prolongeait celle de la France et donnait, en outre, aux départements le temps de faire de nouvelles organisations. U était donc à désirer pour les Allemands que Paris succombât le plus tôt possible. En outre, Thîver était aux portes, et il aJIaît demander son tribut de victimes. L'état-major allemand espérait bien protéger d'autant mieux ses troupes contre l'hiver à l'aide de vêtements chauds et des abris qui existaient sous Paris, que ces troupes étaient, pour la plupart, originaires de pays froids, et que t*hiver serait probablement plus doux devant Paris que dans leur pays même.

Cette espérance fut déçue néanmoins, parce que l'hiver de 1870 à 1871 fut, en France, d*une rigueur inaccoutumée et plus précoce que d'habitude. En outre, les txoupes qui occupaient les avant-postes ne pouvaient être protégées que très-impar£Bâtement contre la température, quelques mesures de précaution que l'on prît. L'étendue du service

jonrnaMer et, par suite, la somme d'efforts et ^ fatigues qu^il etigerait des troupes allematides dépeodaîeiitunique^ ment de l'activité des défenseurs de Paris.

Les moyens de réduire plus prcmiptemeitt Pans, c'était de joindre au blocus, un bombardement ou une attaque eu r^Ie.

Il est incontestable que toute l'Europe montrait de la répugnance à croire au bombardement de Paris« Paris était une pâace forte et devait s'attendre, en conséquence, à ce que l'ennemi employât contre elle tous les moyens violents en usage pour réduire une forteresse. Mais Paris n'est pas seulement une place forte. L'orgnetl des Aile* mands se refusait à reconnaître que Paris eût, aux yeux deTEorope, plus d'importance qu'une autre capitale., que Berlin parexemple ; laoaisils te reconnaissaient quandmème, malgré les raillerjes dont ils accablaient Yidor Hugo lorsqu'il appelle Paris la a TÎlle sainte n . Si nous écartons ces considérations, en noms «fEcxrçant de nous convaincre que le quartier général idlemand était inaccessible à toute c sentimentalité » , aux ^ards envers « ropinion publique européenne » , et n'admettait que des raisons militaires^ Doos dirons encore qu'un bombardement de Paris offrait Umjours 4e grandes diffîcultés, à cause de Timmeoise étendue de son enceinte et de sa oeinture de forts détachés. Si 68 bombardement avait été impuissant contre Strasboui^, renfermée dans les limites étroites de ses murailles, qae pouvait«<m en attendre contre Paris ?

Dans tous les cas, le bombardement de Paris ne pouvait se faire avec des pièces de campagne. U fallait faire venir un nombreux parc de pièces de siège du plus gros calibre^ beaucoup plus nombreux que le parc de siège de Strasbourg, des lourdes pièces de siège, largement apg^roviâonnées de munitions, il fallait les amener du centre de l'Allemagne jusqu'à Paris, en grande partie par des routes qui n'étaient rien moins que sûres, où elles ne pourraient voyi^er que le jeiiu* avec de grandes mesures de prudence.. U transport du parc de siège, en partie sur des chemin s

de fer peu sûrs, en partie sur des routes de terre qui n'avaîent pas été construites pour des poids aussi lourds, demandait beau«x)up de temps.

En outre, les Allemands devaient commencer par s'emparer de quelques forts détachés, ou par éteindre complètement leurs feux, avant de pouvoir s'avancer assez près de la ville pour lui faire beaucoup de mal par un bombardement et décider la population à demander à se rendre.

Dans cet état de choses on comprend avec peine pourquoi Tétat-major allemand ne songea pas d'avance à faire une attaque en règle et ne prit pas, dès le début, ses dbpositions pour cela.

Il fallait d'abord diriger cette attaque en règle contre quelques-uns des forts détachés. Ce n'était qu'après s'en être emparé qu'on attaquerait l'enceinte continue.

Il est hors de doute que l'attaque régulière contre deu\ ou quatre forts détachés pouvait être commencée avec beaucoup moins de matériel qu'un bombardement de Paris.

Pour que ce bombardement fût efficace, il fallait Texécuter sur tous les points à la fois ; on ne devait pas trop compter sur l'effet obtenu contre un point déterminé, il fallait préparer, avant de commencer le feu, une quantité immense de munitions, afin de ne pas se discréditer, afin de n'être pas forcé de cesser le fçu au bout de deux jours faute de munitions, ce qui ne manquerait pas d'encourager l'assiégé.

II n'en était pas ainsi si l'on procédait à un siège en règle. Pour attaquer trois forts détachés on avait asse^ du matériel de siège qui avait été employé contre Strasbourg. Cette opération pouvait donc certainement commencer dès le milieu d'octobre. La prise de quelques forts détachés était, dans tous les cas, un avantage, même si l'on s'était convaincu plus tard qu'une attaque régulière de l'enceinte continue était ou inutile ou inopportune.

La prise de quelques-uns des forts facilitait toujours le bombardenjent effectif dans le cas où l'on voudrait y avoir recours. Ne le voulait-on pas, la prise de quelques forts

permettait encore de s'emparer des forts voisins, ce qui rendrait Tinvestissemeut de la ville plus étroit, la dominerait plus complètement de Textérieur et augmenterait l'abattement moral de la population.

L'observateur attentif et impartial reconnaîtra, en premier lieu, que les Allemands étaient loin d'être aussi bien préparés pour la guerre de siège que pour la guerre de campagne, — nous reviendrons plus tard sur ce sujet que nous ajournons à dessein, — et en second lieu que leurs calculs rencontrèrent des facteurs inattendus par suite de la transformation de la guerre napoléonienne en guerre française.

Trochu s'occupa sérieusement, dès le commencement d'octobre, de l'organisation militaire des forces réunies dans Paris, et de former des troupes qui fussent capables de combattre hors des murs, afin d'élargir le cercle du terrain occupé par la défense et d'être prêt à une sortie en masse si une armée de dèblocus approchait.

Le 10 octobre, Paris fut informé de mouvements importants dans l'armée de blocus, et de la marche vers le sud de troupes de cette armée. D'après les renseignements que Ton avait, on pouvait conclure que ces troupes allemandes se portaient au sud pour renforcer l'armée d'observation que les assiégeants devaient avoir formée pour s'opposer au déblocuSt et si cela était vrai, on élait autorisé à en inférer que la formation des armées de secours avait déjà fait des progrès importants. Quels étaient ces progrès, on le verrait si les Allemands avaient détaché de leur armée d'investissement assez de troupes pour que le blocus ne fût plus trèsfort.

Afin de s'éclairer sur ce point, le général Trochu ordonna pour le 13 octobre une grande sortie que devait commander en chef le général Vinoy.

Vinoy plaça les troupes de sortie proprement dites sous les ordres du général Blanchard.

Après avoir placé la réserve générale derrière les forts d'Issy, de Vanves et de Montrouge, Vinoy fit ouvrir par

ces forts, le 13 aa matin, un £eu très-vicdent tfftiti^ les hauteurs de Qamart. Lorsque ce tm eut duré peabnt quelque temps,, les troupes d'attaque se portèreiikt en a>»Kt: à Taile droite, un bataillon de marche con&re Qamart ; au centre, une brigade, sous les ordres du général Su^ieile, marchait de Yanves sur Gh&tillon ; à Taile gauche, de Montrouge sur Bagneux, deux bataillons de garde mobile sous le lieutenant-colonel de Grancey.

Les Français trouvèrent d'abord pea de résistance, ils pénétrèrent dans Bagneux et Chfttillon et s'emparèrent de la carrière de pierres de GaWents, située eolre Chfttilk» et Clamart.

Mais le général de Hartmann, commandant le deuxièice corps bavarois, déploya bientôt un plus grand nombre de ses troupes, il plaça ses batteries et força les Français à la retraite*

Comme on avait dit à Paris que les Bavarois étaient pa^ tis et que les troupes de sortie rencontraient les Bavaroia* Trochu pouvait, comme nous le verrons, être induit fadkment en erreur par le résultat de cette sortie.

La perte du deuxième coq)s bavarois en tnés, blessés et prisonniers, s'éleva ce jour-là à 388 honunes, dont 10 officiers. Les Français se contentèrent de dire que leurs pert& étaient peu importaates.

Le jour de cette sortie, les Français brûlèf eni du Mootr Valérien le château de Saint-Cloud. Les jours suivants, te troupes avancées du 6* corps allemand, eatre Cbevilij et Choisy-le-Roi, furent inquiétées h plu^urs reprises de YiUejuif.

Le 21 octobre fut entreprise une autre sortie plus considérable, cette fois sur la presqu'âe de Nanterre. EU^ devait se diriger contre la Malmaison, la Jonchète et B(Nh gival.

En première ligne agissaient trois oolomies :eeUe du général Berthaut à l'aile droite, entre la Seine et la route de Cherbourg ; au centre, celle du lieutenant-colonel ChoJleton à l'est de Rueil ; celle du général Noël à l'aile gauche,

aa sad du Mont-Valerien* Ces trois colonnes renfennaient 6,400 hommes et 48 bouches à feu.

Elles étaient soutenues par deux réserves, fortes ensemble de 4,600 hommes et 46 pièces de canon, celle de l'aile droite, à Nanterre, sous le général Paturel, et celle de Taiie gauche, à Pouilleuse, sous le généra) Martenot.

Les pièces du Mont-Valérien et les canonnières de la station de Suresnes devaient ouvrir le feu à midi, Tartillerie de la première ligne attaquerait ensuite et quand elle aurait tiré pendant quelque temps, Tartillerie devait se porter en avant; il lui était cependant formellement défendu de dépasser la hauteur de la Jonchère.

L'ordre prescrivait un vaste système de signaux, tel qu'on n'en emploie que dans les manœuvres d'exercice* S'il ne s'agissait pas uniquement d'habituer au feu déjeunes troupes, il est fort difficile de saisir quel pouvait être le bal de cette sortie. Les troupes qui en étaient chargées appartenaient au 14" corps, nouvellement formé, du général Ducrot, lequel avait la haute direction de cette manœuvre.

Le feu du Mont-Yalérien et des canonnières de la Seine •éveilla à temps l'attention des Prussiens. Les Français, en s'avançant sur le terrain qui descend de Saint-ducufa vers la Ifalmaison , y rencontrèrent la résistance organisée de la 10* division du S^ corps d'armée. Cette division fut bientAt soutenue par quelques bataillons de la division de landwehr de la garde. — Cette dernière, après avoir pris part au ^ége de Strasbourg, avait été envoyée à Saint-Germain et Port-Marly. — En outre, rartiilerie du 4* corps d'armée prit part au combat de la presqu'île d'Argenteuii, et la 9* division, du S' corps allemand, se plaça en réserve de la 10* division.

Comme la disposition de l'attaque défendait aux troupes bnçaises de se porter très en avant, le combat se borna à ^e fusillade asses inutile, mais cependant meurtrière, sur la ligne de la Jonchère à la Porte-du-Longboyau. Le com-

bat finit réellement vers 5 heures du soir ; le canon da Mont-Valérien tira jusqu'à 6 heures et demie.

Le 28 octobre, le général de Bellemare attaqua, de la Courneuve et d'Aubervilliers, le village du Bourget, situé sur le ruisseau de la Molette, et s'en empara par surprise. Les Prussiens, qui occupaient faiblement ce village, durent révacuer ; les Français s'y établirent et le barricadèrent. Cet échec avait en lui-même assez peu d'importance, mais les Prussiens furent exaspérés de s'être laissé surprendre. Ils firent donc, dès le 29, avec de petits détachements, diverses tentatives pour reprendre le Bourget, sur lequel 'ù dirigèrent un feu violent d'artillerie.

Ils réunirent ensuite, le 30, toute la deuxième divisioi d'infanterie de la garde, à laquelle se joignirent encore de? détachements d'autres troupes, dans le but de reprendre le village.

Trois colonnes prussiennes étaient, dès le matin, en première ligne, prêtes à attaquer le Bourget.

A l'aile droite, deux bataillons du régiment de grenadiers François-Joseph, sous le major de Derenthal, à Dugny ; derrière, à Bonneuil, le 2« régiment de uhlans de la garde; et, à Arnouville, l'artillerie de la 2« division de la garde, qui n'était pas employée ailleurs ;

Au centre, à Pont-Iblon, sur le ruisseau de Morée, le colonel comte Kanitz avec 4 bataillons des régiments reine Augusta et reine Elisabeth, une compagnie de pioDnier:> de la garde et 3 batteries à cheval de la garde ;

A l'aile gauche, au Blanc-lVlesnil, sous les ordres do colonel de Zeuner, deux bataillons du régiment de:'grenadiers empereur Alexandre, 3 compagnies du bataillon de chasseurs de la garde et 2 batteries de la 2« division de la garde.

Les troupes de la 2« division de la garde, qui n'ont pas leur place marquée ici, occupaient la ligne d'avant-postes Stains, Dugny, Pont-Iblon^ le Blanc-Mesnil.

Quelques bataillons de la l'o division de la garde servaient de réserve à la 2* division.

A 8 heures du matin, les trois batteries à cheval de Pont- Iblon donnèrent le signal du combat, en tirant directement sur le Bourget (3,000 pas). En môme temps le colonel Zeuner passa la Morée avec ses deux bataillons et marcha sur Drancy pour s'avancer de là contre le côté sud du Bourget ; il avait à sa droite ses deux batteries, sous la protection des trois compagnies du bataillon de chasseurs de la garde. Dès que ces pièces eurent passé la Morée, elles ouvrirent le feu contre le Bourget. Drancy, faiblement occupé par les Français, fut évacué par eux sans résistance, de sorte que Zeuner n'y trouva rien qui l'empêchât de se porter de suite sur Je Bourget.

Les colonnes Derenthal et Kanitz se dirigèrent, à 8 heures et demie, sur le Bourget, pendant que les trois batteries d'artillerie à cheval de la garde tiraient sans interruption sur le village.

A 9 heures passées, les trois colonnes Zeuner, Kanitz et Derenthal entrèrent presque en môme temps dans le Bourget. Le combat fut des plus acharnés à l'intérieur du village et dura jusque vers 1 heure de l'après-midi. Les pertes &fent grandes des deux côtés. Les Prussiens perdirent SOO hommes, parmi lesquels les deux colonels des. régiments Elisabeth et Augusta, Zaluskowski et comte Waldersee. Les Français perdirent beaucoup de prisonniers, ce qui doit toujours arriver dans la défense acharnée d'une localité, lorsque le défenseur ne peut pas être d^agé par des réserves.

On ne saurait attacher une grande importance à la prise ou à la perte d'un point comme le Bourget, car on devait s'y battre encore à plusieurs reprises pendant le cours du siège. Si la perte du Bourget causa dans Paris une trèsloauvaise impression, cela vient réellement de ce que les autorités et les journaux de la capitale avaient fait de la prise de ce point un avantage considérable. A cela venait se joindre l'excitation produite par la nouvelle des négociations de Thiers avec Bismarck. Dans de pareilles circonstances, la perte du Bourget contribua à provoquer la raa-

nifestation du 31 octobre dont nous a?ons parié aUleurs.

Au commencement de novembre, il régnait autour de Paris une certaine tranquillité. II n'y eut aucune sortie de quelque importance. Le Grouvernement de la défense nationale était uniquement occupé à établir sa situation vis-à*Tis de la population de Paris, ainsi qu'à organiser les forces militaires qui se trouvaient dans la place.

Dès le commencement d'octobre, le général Trochu s'éUit vu vivement attaqué à cause de son ce inaction » * U répondit à ces attaques par une lettre adressée, le 15 octobre, aox maires des 20 arrondissements de Paris, dans laquelle il disait qu'on ne pouvait pas impunément entreprendre de grandes sorties avec des troupes encore mal organisées, dépourvues d'un armement convenable et d'une artillerie suffisante; et qu'il travaillait à former des troupes disciplinées, soumises d'une manière absolue aux lois militaires, et assez bien armées pour faire de grandes sorties. Le principe que suivait Trochu dans son organisation, c'était de demander aux bataillons de garde nationale sédentaire de? volontaires pour le service hors des murs et d'avoir ainfi des ff gardes nationaux mobilisés » pour renforcer l'armée active et la garde mobile. On comptait trouver dans chaque bataillon de garde nationale sédentaire une compagnie de mobilisés, et quatre de ces compagnies devaient composer un bataillon de marche auquel on donnerait naturelleiDeol| les meilleures armes, de préférence celles se chargeant m la culasse, qui se trouvaient réparties indistinctement daol tous les bataillons sédentaires.

Cette nouvelle organisation des forces de Paris fut term» née dans les premiers jours de novembre.

Les forces de Paris étaient réparties dans trois armées.

La première armée, sous le général Thomas, se coro sait de la garde nationale (sédentaire) du département la Seine, 266 bataillons, une faible légion de cavalerie une légion d'artillerie. La première armée était chargée service intérieur de Paris, ainsi que d'occuper l'encein continue, sur laquelle elle était répartie.

L'enceinte était divisée en neuf fractions ou secteurs, correspondant aux arrondissements extérieurs de Paris. Chacun de ces secteurs conoiprenait en moyenne dix bastions. H Y avait six secteurs sur la rive droite de la Seine et trois sur la rive gauche. Nous donnons ici ces secteurs par ordre de numéros, avec leurs noms et celui de leurs commandants, en observant seulement que le premier secteur commence au bastion n^ 1 , le 6* secteur finit au bastion 68, le 7* commence au bastion 69 et le 9* secteur finit au bastion 94.

Les secteurs sont :

1*' Bercy, général de Barolbet ; 2® Belleville, général Callier ; 3' La ViUette, vice-amiral Bosse ; 4* Montmartre, oontre-amiral Cosnier ; 5* Les Ternes, contre-amiral du Quilio ; 6' Passy, contre-amiral Fleuriot de Langle ; 7* Yaugirard, contre-amiral de Montaignac ; S'' Montparnasse, contre-amiral Méquet ; 9* Les Gobelins, contre-amira] de Challier.

Le commandement de Tartilierie fut donné, sur la rive droite de la Seine, au général Pellissier ; et, sur la rive gauche, au général de Bentzmann.

La deuxième armée de Paris, destinée aux grandes opénitioDs en rase campagne, fut donnée au général Ducrot, qui reçut pour chef d'état-major le général Appert.

Cette armée, composée des anciens régiments qui existaient encore, de régiments de marche et de garde mobile, <îomprenait trois corps d'armée et une division de cavalerie. ^ désignations de 13* et de 14* corps, encore affectées au lûois d octobre aux corps de Vinoy et de Ducrot, cessèrent ' alors d'exister. La deuxième armée de Paris eut ses 1®', 2'' ■ et 3* corps.

l« 1*' corps de la 2<^ armée de Paris, général Blanchard, < it^t formé des trois divisions de Malroy, de Maudhuy et I^aron. Le 2r corps, général Renault, des divisions Susbielle,

Berthaut et.de Maussion. Le 3** corps, général d'Exéa, des deux divisions Bellemare et Mattet.

La division de cavalerie de Champeron n*avait que trois régiments.

La troisième armée de Paris, dont le général Trochu se réserva d'abord le commandement, fut donnée ensuite an général Yinoy, gui prit pour chef d'étatrmajor le lieutenantcolonel Péchin. Cette armée devait défendre les forts détachés et faire, en outre, des sorties locales. Elle se composait de régiments de marche, de gardes mobiles, de marins, de troupes de marine, de douaniers, de gardes forestiers et^ enfin, de gardes nationaux mobilisés, le tout réparti dans 7 divisions locales, savoir: 1^® division, général Soum^n; 2* vice-amiral de la Roncière le Nourry ; 3« général de Liniers; i'' général de Beaufort ; S'général Corréard ; 6' général d'Hugues ; V contre-amiral Pothuau. Il y avait, en outre, une faible division de cavalerie sous le général de Bernis.

La 2^ division de la troisième armée, sous les ordres de Tamiral de la Roncière, fut bientôt constituée en corps indépendant pour la défense de Saint-Denis.

On pouvait avoir au commencement de novembre :

Dans la première armée de Paris. . . . 150,000 hommes,

Dans la deuxième 90,000 »

Dans la troisième 100,000 » ;

les gardes nationaux mobilisés sont compris dans cet effectif.

VII. — Entreprises de la cavalerie allemande aux environs de Pans.

Immédiatement après l'investissement de Paris, les quatre divisions de cavalerie qui se trouvaient dans la 3* et la 4* armée allemande reçurent des missions particulières* Elles devaient éclairer le terrain entre la Seine et la Loire, et faire des réquisitions pour remplir et maintenir constam-

ment pleins les grands magasins de Corbeil, destinés aux besoins de l'armée d'investissement.

Des détachements d'infanterie de 1 à 2 bataillons du i ^^ corps bavarois furent attachés à chaque division de cavalerie, afin de la rendre plus indépendante.

La 5* division de cavalerie, Rheinbaden, avait son quartier général à Saint-Nom. Elle envoya de là, le 30 septembre, une grande partie de la 12' brigade de cavalerie, Bredow, avec 6 compagnies d'infanterie, aux Alluets et à Haulle. Un combat eut lieu autour de ces localités et d'HerbeviUe. Des partisans français résistèrent aux Allemands, dont Tartillerie incendia les villages. Le 1" octobre, Bredow détruisit le chemin de fer de Rouen h Giverny, tout près de la rive gauche de la Seine, et il occupa Mantes.

En s'avançant dans la direction d'Evreux, Bredovi^ apprit, le 4 octobre, que les détachements français auxquels il avait eu affaire se concentraient à Pacy. Le 5, il attaqua Pacy et AiglevîJle, en délogea les Français et envoya jusqu'à Evreux UQ détachement qui ne rencontra pas de résistance. De grandes provisions de fourrage et de bétail furent réunies sur l'Eure et envoyées dans les magasins allemands devant Paris.

Pendant ces entreprises de la division Rheinbaden, la 6* division de cavalerie s'avançait sur sa gauche, en suivant le chemin de fer de Versailles à Chartres par Rambouillet. Le 2 octobre, elle livra à Rambouillet un premier combat à des gardes mobiles. Le 4 octobre, le colonel d'Alvensleben fut envoyé en reconnaissance sur Chartres avec la 15* brigade de cavalerie, une batterie et deux compagnies bavaroises. Il rencontra, au bois de Saint-Hilarion, lavant-garde d'un détachement français de garde nationale mobile et sédentaire qui s'était réuni à Epernon. Il refoula cette avant-garde et entra le soir même dans la ville d'Epemon. Le 5 octobre, Alvensleben s'occupa de faire des réquisitions, et le 6, il ramena la plus grande partie de sa brigade à Rambouillet avec un riche butin. Il laissait en avant quelques détachements.

L'un d'eux, composé d'un escadron du 16* rëgioieiit de hussards, occupait Ablis, riche localité près du chemin de fer de Paris à Tours par Vendôme. Cet escadron fut surpris par des francs-tireurs dans la nuit du 7 au8 octobre, et tous les hommes furent tués, à l'exc^tion d'un très-petil nombre qui réussirent à s'échapper. Les habitants d'AbIi> ayant été accusés d'avoir favorisé la surprise et servi de guides aux Français, le village fut régulièrement brûlé par les Allemands, le 9 octobre.

C'était le premier acte qui annonçât clairement la « guerre de terreur » . Les deux partis s'étaient déjà réciproquement accusés de ne pas respecter les lois de la guerre, et Ifê plaintes des Français à ce sujet avaient cosomcnoé mtm sous le ministère Palikao. Nous avouerons que nous n'aUachons pas beaucoup d'importance à des plaintes de cette nature, parce que la gu^re est par eUe-méme une chose cruelle, que la férocité qui s'empare, pendant le combat, de l'homme le plus humain, est un phénomène naturel dont les effets sont inévitables; et, enfin, parce quecef plaintes sont depuis longtemps devenues une affaire de mode. Pendant la guerre de 1870, la convention de Genève a donné lieu à de nombreuses récriminations de cette espèce ; mais, quiconque envisage avec impartialité les choses telles qu'elles sont, reconnaîtra qu'un grand nombre des danses de la convention de Genève ne sont vraiment exé* cutables que si l'on supprime la guerre- Conmaent ériter, par exemple, à une époque où les obus sont lancés à une lieue, qu'un parti n'atteigne des ambulances neutralisées qui s'occupent, du côté du parti adverse, à relever les blessés ? Ce problème est resté jusqu'ici insoluble, malgré la peine que nous nous sommes donnée, — nous et bien d'autres, — pour le résoudre, et malgré les sentimeuts d'humanité auxquels nous savions pouvoir fidre appel en toute confiance.

Plus d'une plainte des Français tomba bientôt d'eUemême. Ainsi, les Français avaient affirmé que les Allemands violaient la convention de Pétersbourg en tirant des bail^

expiosibles avec les armes à feu de petit calibre ; — on sait, en effet, que les projectiles ex{)losible6 ne sont admis que pour les bouches à feu, — circonstance qui fait clairement ressortir quelle confusion rèigne actuellement dans la question d'humaniser la guerre. Or, les médecins français eux-mêmes ont déclaré ce qu'il en était de l'emploi des balles explosibles par les Allemands. Les Français avaient pris pour des fragments de balles explosibles des parcelles détachées du manteau de plomb dont sont entourés les projectiles de£ canons qui se chargent par la culasse.

Quant aux cruautés que les troupes allemandes auraient comœises dans Bazeilles le jour de la bataille de Sedan, on peut les passer sous silence, car elles ont eu lieu pendant la chaleur du combat, et Ton ne peut vraiment pas demander au soldat qui se bat, qu'il consulte le Gode de la civilité puérile et honnête à chaque moment de la lutte. On peut dire la même chose de Tévénement d'Epense.

Hais, quant à l'incendie d'Âblis, c'est tout autre chose. — CeUe destruction, ordonnée de sang-froid et dans le plus grand calme, doit être envisagée d'une autre manière.

Des faits semblables vont se reproduire souvent. Et nous \^ verrons rapporter, en plein dix-neuvième siècle, avec la même naïveté, — la même suffisance, ~ que le « grand n Gèsar avait la bonté d'annoncer au Senatus populmque ^imanm qu'il avait fait couper la main droite à quelques milliers de Gaulois, qui avaient osé se soulever contre l'illustre Senatus poptdusque romanus et contre luinnême yimperalor.

Nous nous sommes donné la peine de rechercher s'il ^tait un seul cas oti cette guerre de terreur eût eu des mccès. Nous n'en avons pas trouvé. Le célèbre Manhès lui-même n'en a rien obtenu sur son théâtre de guerre restreint et contre de misérables bandes de brigands. Napoléon I*' s'est beaucoup nm en Espagne par cette manière de faire la guerre. Nous sommes profondément convaincu que les premiers soldats allemands qui furent chargés de détruire de sang-froid des villages inoffensifs le firent à

contre-cœur ; ne devaient-ils pas, en efiTet, songer à lenis propres cabanes ?

Bien plus ; nous sommes persuadé que les officiers supérieurs allemands gui donnèrent des ordres semblables le firent aussi à contre-cœur, et qu'ils croyaient fermement que c'était nécessaire.

Et cependant, c'est une erreur. Car, en premier lieu, de semblables actes rendent la meilleure armée féroce et indisciplinée ; les hommes s'habituent à tout, et ce que les soldats allemands faisaient ainsi en France par ordre, pourquoi ne le feraient-ils pas plus tard en Allemagne par caprice ? On a vu condamner, vers le commencement de notre siècle, des meurtriers dont la parfaite indifférence de toute espèce de cruauté venait du temps où ils étaient soldats de Napoléon P' et assistaient en Espagne, soit comme auteurs, soit comme spectateurs, à des scènes semblables. En second lieu, on n'arrive pas de cette façon à la paii, mais à une suspension d'armes inévitable ; et enfin on a le malheur de voir l'Europe civilisée revenir à 2,000 ans en arrière. — La destruction d'un peuple civilisé peut-^lle être un avantage pour une autre nation civilisée ? Certaimemént non I Nous ne voulons pas traiter cette question à un point de vue plus élevé ; demandons seulement aux économistes nationaux, si secs et si arides, d'appliquer à ce cas particulier les doctrines générales qu'ils ont si longtemps prêchées ! Que les « juifs en politique » reviennent à de meilleurs sentiments I Ils agissent en politique comme en musique, mais leur action est plus pernicieuse dans le prengiier cas que dans le second.

La 4« division de cavalerie, prince Albert de Prusse. opérait à gauche de la 6®, sur le chemin de fer de Paris à Orléans par Arpajon, Etampes, Angerville, Toury et Artenay.

Il se détache du plateau de Langres sur la rive gauche de la haute Seine, les hauteurs de la Côte-d'Or vers le sud, et les montagnes du Morvan vers le sud-ouest, arrivant jusqu'à la Loire entre Nevers et Decize.

De ces montagnes se détache la chaîne de hauteurs qui se rapproche déjà très^prës de la Loire à C!osne, accompagne cette rivière jusqu'aux environs d'Orléans, s'étend ensuite vers le nord-ouest, forme les collines du Perche, et se termine enfin dans la presqu'île de Cherbourg. Cette chaîne de peu d'élévation sépare le bassin de la Seine de celui de la Loire.

Les cours d'eau de quelque importance qu'elle envoie à la Seine sont l'Essonne et l'Eure ; à la Loire, la Mayenne avec la Sarthe et le Loir. Son point le plus élevé entre Gien et Orléans ne s'élève pas à plus de 600 pieds au-dessus de la mer et 100 pieds au-dessus de la vallée de la Loire. Dans le Perche et vers la presqu'île de Cherbourg, elle s'élève jusqu'à 900 et même 1300 pieds. Elle détache des rameaux dans la presqu'île de Bretagne.

La chaîne de hauteurs sans nom qui sert de ligne de partage des eaux entre la Seine et la Loire, porte sur la rive droite de la Loire, depuis Gien jusqu'à Orléans, la grande forêt d'Orléans, à laqueUe s'appuie au nord le riche plateau de la Beauce, entre l'Eure et le canal de Briare. Le chemin de fer de Paris à Orléans atteint la Beauce à Etampes et la forêt d'Orléans à Chevilly ; par la route de Malesherbes et de Pithiviers on arrive dans la forêt d'Orléans à Neuville-aux-Bois.

La viDe d'Orléans, 50,000 habitants, se trouve sur la rive droite de la Loire ; elle est un nœud principal des chemins de fer qui relient l'est et l'ouest de la France avec le iDidi. La principale communication de Bordeaux et de Toulouse avec Paris passe par Orléans. Cette ville constitue une tête de pont naturelle pour les entreprises que pourraient faire les troupes françaises réunies sur la rive gauche de la Loire dans le but de débloquer Paris. Du reste, elle n'est pas fortifiée.

Au sud de la Loire commence, non loin d'Orléans, la plaine déserte et infertile de la Sologne, entre le Dhui et la Sauldre, et s'étendant à l'ouest vers Blois. Sous le second

Empire on a fait en Sologne des plantations de pins (pii couvrent actuellement 8 à 10 milles géographiques canes. La 4* division de cavalerie allemande était le 4 oelobre à Toury. Le 5, un détachement français, qui fut estimé beaucoup trop haut à une division , venant d'Orléans, » montra à Toury. La 4* division de cavalerie, se voyant menacée sur ses flans, se retira aux limites de la Beauceà Etampes et à rouést de cette ville à Authon, en informant de cet incident le prince royal de Prusse.

VIII. — Combat d'Arthenay^ occupation d'Orléans par les Allemaois, et reprisQ de cette ville par les Français à la suite du combat de Coulmiers.

Les troupes françaises qui étaient arrivées à Toury le 3 octobre appartenaient au noyau de l'armée de la Loi« qui ne se composait encore que du 1S« corps d'année, d corps, dont l'effectif était de 30,000 combattants, infanterie et cavalerie, se trouvait sous les ordres du généni de la Motterouge. Le général delà Motteroug^, né en 1801 et sorti de l'école de Saînt-Cyr, était général de brigade en 1852 et devint général de division en Crimée en 1835. En- 1859, il commandait en Italie la l** division du co^p^ de Mac-Mahon. En 1869, il passa dans le cadre de résene et, la même année, il obtint, comme candidat officiel au Corps législatif, une majorité assez considérable contre Glais-Bizoln dans le département des Côtes-du-Nord. U général de la Motterouge savait fort bien qu'il ne pomait pas débloquer Paris avec les 30,000 hommes dont il àsr posait au commencement d'octobre ; et il se bornait à faire des reconnaissances dans la direction de Paris. U eût probablement encore mieux fait de se limiter davantage. Des méchants ont prétendu que son concurrent malheureux aux élections de 1869 l'avait poussé au delà de»

justes limites de ses opérations militaires; une enquête pourra montrer plus tard ce qu'a de vrai cette assertion.

Lorsque le prince royal de Prusse apprit l'événement de Toury, il réunit aussitôt une petite armée sous les ordres du général de Tann, dans le but de s'opposer à la marche en avant de l'armée française de la Loire, dont la force véritable n'était point connue, mais que l'on estimait avec raison plutôt plus forte que plus faible.

Le général de Tann avait alors son quartier général h Longjumeau, la patrie du joyeux postiQon que le célèbre chanteur Wachtel savait rendre avec d'autant plus de naturel qu'il aivait été lui-même cocher de fiacre.

Le général de Tann avait sous ses ordres la plus grande partie de son corps d'armée, 1"' corps bavarois, la 22* division du 11* corps allemand, la 4^ division de cavalerie et la ? division de cavalerie (Stolberg).

De Tann ne devait d'abord s'avancer que jusqu'à Arpajon pour y prendre la 4* division de cavalerie. Le 7 octobre, il était à Arpajon et, le 8, il envoya son avant-garde sur Etampes par Etrechy. Les Français, bien loin de chercher à se porter en avant, se retirèrent devant les Allemands. Le général de Tann reçut alors l'ordre de prendre lui-même l'offensive et de marcher sur la Loire.

Le 10 octobre, il rencontra, à Artenay, la brigade de cavalerie de Longuerue, soutenue par quelques compagnies 'le chasseurs à pied. Un combat s'engagea, pendant lequel I^nguenie fut appuyé par la division du généra] Reyau. Les Français se maintinrent à Arlcnay jusqu'à 2 heures et demie du soir, mais les Allemands ayant déployé des forces très-supérieures, les premiers furent forcés de se mettre en traite et la continuèrent jusque dans la partie ouest de la forêt d'Orléans.

Le il octobre, à 6 h&xres du matin, de Tann se dirigea î^urOriéans.

A son extrême aile droite marchait la 4* division de cava«« l^riequi devait chercher à s'avancer jusqu'à la Loire; à ^uche de cette division, la 22* division d'infanterie ( WitUch)

marchait sur les Ormes par Sougy , Huètre, Bricy elBoulay ; au centre était le 1«^ corps bavarois, à Taile gauche la 2* division de cavalerie qui devait observer la forêt d'Orléans et la fouiller le plus avant possible.

La 4* brigade, du l^' corps bavarois, suivait la route d'Artenay à Orléans par Chevilly ; à sa gauche la 3* brigade marchait sur Saint-Lié ; la i^^ brigade servait de résene et suivait la 4«, Le combat fut assez acharné sur la route de CheviUy.

Pendant ce combat, le 32* régiment, avant-garde de k 22* division, fut arrêté au sud de Boulay. L'artillerie d? cette division, soutenue par quelques batteries bavaroises, se déploya entre Bricy et Gidy . Après une résistance de plusieurs heures, les Français, qui avaient reçu des renfons de la rive gauche de la Loire, notamment aux Ormes, tu-' rent forcés de plier.

Le général de la Motterouge ordonna la retraite de se? troupes sur la rive gauche de la Loire et en Sologne, ce qui ne pouvait s'exécuter sans quelque désordre, ainsi que peut , se l'imaginer tout homme du métier. Il n'était véritablement plus nécessaire qu'à S heures et demie du soir des batterie? prussiennes bombardassent d'Ingre la ville ouverte d'Orléans.

En tout cas, le général de Tann aurait pu faire, le 11 au soir, son entrée triomphale à Orléans.

Les Bavarois s'établirent donc provisoirement dans U ville et ils eurent même des relations fort convenables avec l'évêque Dupanloup, homme honorable mais, comme on sait, un peu violent.

M. Gambetta souffrait beaucoup de la maladie révolutionnaire de 1793. Il destitua donc aussitôt le général de la Motterouge, parce que celui-ci, avec 25,000 hommes de troupes toutes jeunes et à peine organisées, n'avait pu remporter une grande victoire sur 40,000 de troupes allemandes aguerries.

Ce fait ne devait-il pas avoir pour conséquences queGam-

betla tint la guillotine toute prête pour chaque général battu ? N'aurait-il pas dû lui-même prendre le commandement en chef de l'armée principale afin de la rendre invincible?

Il est généralement vrai que l'homme, à lui tout seul, ne peut faire quelque chose : il faut qu'il soit soutenu. On voit souvent à la guerre des généraux acquérir une grande réputation militaire, qu'ils sont très-loin de mériter, parce que les éléments des armées qu'ils commandent sont excellents ou même bons. Mais le Dieu des armées lui-même n'obtiendrait aucun succès à la tête d'une armée dont les éléments seraient insuffisants. C'est là une vérité incontestable. Un chef habile peut toujours obtenir un résultat avec des éléments très-ordinaires, mais il faut, pour cela, qu'il n'élève pas trop haut, ses prétentions. Le général de la Motterouge aurait pu manœuver de manière à rendre plus difficile au général de Tann la prise d'Orléans, à lui rendre ensuite incommode sa situation dans Orléans et aux environs, — mais qu'il pût empêcher la prise d'Orléans, ville ouverte, avec des troupes telles que les siennes, en quantité et en qualité, c'est pour nous, problématique (1). De vieux généraux qui opèrent avec de très-jeunes troupes peuvent commettre la faute de leur accorder trop de confiance et de les traiter comme de vieux soldats. Mais M. Ganibetta, qui demandait au général de la Motterouge de conserver Orléans i tout prix, n'avait pas la moindre idée des relations des brees militaires.

La Motterouge fut remplacé à la tête de l'armée de la Loire par le général d'Aurelle de Paladines. Ce dernier, né m 1803, et placé dans le cadre de réserve en 1868, était également sorti de Saint-Cyr ; après avoir servi longtemps 'n Afrique, il se distingua en Grimée, d'abord comme génépi de brigade et ensuite comme général de division. Il ne

(i) Le général de la Motterouge n'est arrivé de sa personne à )rléans que le 6 au soir.

(Note du traducteur.)

fit pas la campagne de 1859 en Italie, mais il n'en contribua pas moins aux succès de cette guerre pendant laquelle il commanda la 9* division militaire à. Marseille, parce que renvoi en temps opportun des hommes et du matériel dépendait surtout de lui.

Le général d'Aurelle reçut peu à peu de nombreux renforts : au 15* corps s'en joignit un 16', et un 17* commença même à se former.

D'Aurelle résolut donc, à la fin d'octobre, d'attaquer le corps du général de Tann, en cherchant à l'envelopper et à le couper. Le gros de ses forces devait passer la Loire à l'ouest d'Orléans, à Mer, Beaugency et, s'il était possible, à Meung, et s'avancer ensuite sur la ligne des OrmesàSâint* Péravy ; pendant ce temps un fort détachement observerai et inquiéterait Orléans de la Sologne, et l'aile droite, smh le général des Pallières et composée principalement de cavalerie, traverserait la Loire à Saint-Benoît, à l'est d'Orléans, et compléterait de ce côté l'investissement de de Tann.

Pour qu'une telle opération réussit, il aurait fallu Tevcuter avec une précision extrême et la jdus grande rapiditi-. Or, on pouvait difficilement espérer cela à cause de la jeunesse des troupes, de l'insuffisance des chefs et de l'insuffisance des moyenSj notamment des voitures de transport. Avec des troupes improvisées comme celles du général d'An* relie, il faut toujours préférer les opérations les plus simples ; on peut avoir confiance en leur bravoure, mais n^'' leur demander les qualités qui assurent le succès des op^ rations compliquées. Depuis leurs premiers revers, les Français parlaient avec une importance déraisonnable du f^idisant a secret des opérations » . Nous croyons qu'il n fepas besoin de grandes connaissances stratégiques pour comprendre que le secret est h peine nécessaire, lorsque 1^^^ cution d'une opération de guerre en suit de près la décision. — et qu'au contraire, si des semaines séparent la décisioi! de l'exécution, le plus grand secret de la part des journau\ inspirés ne servira de rien, à moins de supposer-au général

et à son entourage une dose non permise de négligence et dIgDoranoe. Ce général, en effet, ne reçoit pds ses renseignements que des journaux, et il est à présumer qu'il examinera sa situation, d'après les préceptes bien connus de Jomini (1).

Dès les premiers jours de novembre, le général de Tann fut informé que des détachements français venant, les uns de l'ouest, les autres de la rive gauche de la Loire, occupaient sur son flanc droit une ligne depuis Mer, sur la Loire, jusqu'à Morée, sur le Loir, et surtout la forêt de Marchenoir,

Il avait détaché la 22* division au nord-ouest vers Chartres ; de son corps bavarois, une division était avec lui à Orléans, l'autre détachée en Sologne ; des divisions de cavalerie, il ne disposait complètement que de la5*.

Les reconnaissances de la 2* division de cavalerie et les rapports des espions faisaient connaître avec certitude, le 7 Dovembre, que le gros de l'armée de la Loire voulait s'avancer sur le flanc droit de de Tann.

Afin de pouvoir attendre la 22^ division et quelques renforts qui pouvaient lui venir de l'armée qui bloquait Paris, de Tann évacua Orléans le 8 novembre au soir, en n'y laissant que les malades et un régiment de son corps d'armée.

n n'est peut-être pas superflu de rappeler que dans les derniers jours d'octobre et les premiers de novembre, Thiers était à Versailles pour négocier un armistice.

De Tann prit position sur la grande route d'Orléans à Cfaiteaudun, entre Saint-Péravy et les Ormes« Ses troupes avanoées étaient vers Coulmiers et Huisseau.

(i) Yoid le précepte que Jommi donne pour base de combinaisons ^tratégiqoes du général en chef : l'ennemi peut attaquer mon aile (^ite, mon centre on mon aile gauche, — ou liien, je puis attaquer Taile droite^ le centre ou Vaile gauche de l'ennemi. Ce principe est bon dans la pratique et peut servir de guide, mais les développements un P^ trop longs de Jomini peuvent sembler puérils.

{Note 4u tradveiiur.)

Le 9 novembre, des détachements de cavalerie allemande, s'avançant vers Touest au delà de Goulmiers, rencontrèrent à 7 heures du matin, des détachements français qui marchaient à leur rencontre.

Un combat très-acharné s'engagea sur le front Coulmiers- Huisseau, notanunent à Coulmiers, où se trouvait l'aile droite des Allemands.

Les Français avaient amené toute Tartillerie dont ils disposaient, et ils en avaient ce jour-là beaucoup plus que les Allemands ; — les jeunes troupes d'infanterie française, auxquelles on ne demanda pas de se porter activement en avant, firent très-bonne contenance, — et l'on aurait peutêtre pu tirer parti de cette circonstance pour les rendre plus tard meilleures qu'elles ne furent, — en supposant toutefois qu'on ne les flattât pas trop.

Ce n'est qu'à la nuit que de Tann se retira lentement, le 9 novembre, sur Saint-Péravy , dans la direction d'Artenay, et de là, le 10 novembre, sur Toury, oii il fut rejoint par la 22* division.

Il est hors de doute que l'abandon d'Orléans fit, à Versailles, au quartier général allemand, une impression trèsvive, beaucoup plus vive que cela n'était nécessaire à notre avis. Des ordres furent aussitôt donnés pour envoyer des troupes renforcer de Tann, et des forces considérables, rendues disponibles par la prise de Metz, pouvaient être dirigées sur la Loire, oix nous les suivrons bientôt.

Le général d'Aurelle de Paladines parla très-modestement de la victoire de Coulraiers dans son rapport au Gouvernement de la défense nationale, ainsi que dans l'ordre du jour à ses troupes. U n'en fut pas de même de M. Gambetta, qui vit dans cette victoire le commencement de la délivrance de Paris, comme si une jeune armée, qui comptait au plus 60,000 hommes, pouvait opérer cette délivrance contre 200,000 hommes de troupes allemandes aguerries. Gambetta exagéra dans cette circonstance les services du brave et habile d'Aurelle d'une telle façon que le «Thébain

intelligent » (1) pouvait prédire à d'Aurelle avec certitude sa destitution prochaine.

JX. — Opérations dans TEst. — Marche du 14* corps allemand sur

rOignon.

Pendant la dernière période du siège de Strasbourg, les francs-tireurs et les gardes mobiles, qui s'étaient rassemblés dans les Vosges méridionales, avaient plus d'une fois inquiété les communications des AUemands. Dès que Strasbourg fut tombée, le général de Werder envoya donc une colonne dans les Vosges, sous les ordres du général de Degenfeld, pour fouiller ces montagnes, disperser les partisans qu'il rencontrerait et inspirer la terreur aux habitants. Degenfeld reçut en tout 6 bataillons, 2 escadrons un quart et 12 bouches à feu. Il divisa ces troupes en trois colonnes de 2 bataillons, avec de l'artillerie et de la ca\alerie. Elles devaient traverser les Vosges, la colonne du nord de Mutzig par Schirmeck, celle du centre et celle du sud, partant de Barr et suivant des routes dijfférentes, pour se réunir ensuite à Raon-l'Etape et Etival, dans la vallée de la Meurthe.

Le départ des environs de Strasbourg eut lieu le 1*' octobre. La colonne du nord laissa un bataillon en arrière, à Schirmeck, pour assurer les communications de Degenfeld avec Werder, à Strasbourg.

Le détachement rencontra de grandes difûcultés en traversant les Vosges, parce que les Français avaient détruit tous les chemins ou jeté des abatis en travers. Cependant, ces obstacles ne furent que faiblement défendus.

(i) Cette locution, empruntée au grec, est très-usitée en Allemagne, mais toujours avec une nuance de raillerie. Un auteur français dirait : M. Prudhomme lu! -môme pouvait prédire la destitution prochaine de d'Aurelle.

(Note du traducteur,)

Après le passage des Vosges, un combat sans imporlance eut lieu à Raon-rEtape, au confluent de la Plaine et de la Meurthe, le 5 octobre.

Sur ces entrefaîtes, un ordre du quartier général de Ferrières, en date du 30 septembre, avait prescrit la formation du 14* corps d'armée sous le général de Werder. Ce coips se composait des troupes qui avaient pris part au siège de Strasbourg, h l'exception de la division de landwelir delà garde qui avait été appelée devant Paris, et il recevait en outre une nouvelle division de landwehr, la 4* division de réserve, Schmeling, que Ton réunissait à Fribourg-en- Brîsgau dans les premiers jours d'octobre.

Werder reçut cet ordre le 4 octobre, en même temps que sa nomination de général d'infanterie, et, le même jour, un autre ordre lui prescrivait de traverser les Vosges pour attaquer et détruire les forces françaises qui s'y formaient.

Werder n'avait d'abord, pour cette opération, que la division active badoise et le 30* régiment d'infanterie prussienne, parce que les divisions de landwehr Treskow et Schmeling devaient être employées, soit à occuper, soit à prendre les petites places fortes de la haute Alsace.

Il envoya l'ordre à Degenfeld de considérer dès lors son détachement comme l'avant-garde de la portion du 11* corps d'armée qui marcherait sur Epinal.

Le 5 et le 6 octobre, les troupes de Werder quittèrent l(s environs de Strasbourg et marchèrent vers les Vosges.

Le 6 octobre, Degenfeld, en vertu d'ordres spéciaux qui se rattachaient à Tordre général, voulait occuper Saint-Dié, et il remonta la Meurthe dans cette direction, A peine étiilil en marche, qu'il fut attaqué sur son flanc droit, à EtivaL par de forts détachements français venant dans la direction de Rembervillers et de Bruyères. Il dut s'arrêter et livrer un combat acharné, qui se termina par là défaite des Français, mais qui empéoha néanmoins Degenfeld d'arriver ce jour-là à Saint-Dié.

Le 7 octobre, il resta, avec le gros de ses forces, au sud

d^Eih^, pour assurer le débouché de Werder dans les vallées delà Haine et du Rabodot; mais il dirigea sur Saint-Dîé, la Bourgonce et Saint-Benoft, des détachements qui ne rencontrèrent pas de résistance.

Le 8 octobre, les colonnes de Werder, sous les généraux Laroche du Jarry et Keller, descendaient dans la vallée de InMenrthe à Etival et Saint-Dié. Le 9, Werder, qui avait concentré ses troupes disponibles, mit son quartier général à Raon-TEtape. Le même jour, il dirigea son avant-garde sur Epinal et, le 10 et le 11, le reste de ses troupes marcha sur 4 colonnes de la Meurthe vers la Moselle. Elles livrèrent pendant cette marche de petits combats à Rembervillers, Brouveulières et Arnould, et un autre, le 12, à Epinal. Werder mit ce jour-là son quartier général dans cette ville. Il ordonna ensuite diverses reconnaissances à l'ouest et au midi, et, le 15, il marcha sur Vesoul par Xertîgny et Saint-Loup. Les Allemands ne rencontrèrent pas de résistance dans cette marche, et VesoTil fut occupé le 18.

Le 26, Werder y établit son quartier général. Partout où la moindre tentative de résistance s'était produite, les Allemands avaient fusillé sans pitié et imposé de lourdes contributions.

En marchant sur Vesoul, les Allemands reconnurent que le centre delà résistance française, dans cette région, ^tait i'imporrtante ville de Besançon. Cette ville, bâtie sur une presqu'île formée par le Doubs, a 47,000 habitants et <?st entourée de fortifications modernes qui en font une place forte de première classe. Dans la campagne de César contre Ariovîste, Tancien Vesontio servit au premier de point d'appui principal. Entre Vesoul et Besançon ^coule l'Oignon. Près du confluent de ce cours d'eau et de la Saône, les savants cherchent, à Moigte de Broyé, le champ âe bataille de Magetobriga où Torgueilleux Arioviste battit si bien les Gaulois qu'il ne se sentait plus d'orgueil.

Werder ne pouvait pas songer à prendre Besançon avec les forces dont il disposait. Mais, en marchant dans la di-

rection de cette place, il pouvait toujours réussir à attirer et à battre en rase campagne des fractions importantes de la jeune armée française qui se formait dans ces contrées. Cela lui procurait plusieurs avantages : les Âllemanè, n'étant plus menacés de près par des troupes de campagne françaises, auraient plus de liberté de mouvements en Alsace, et ils pourraient, en outre, entreprendre des expéditions dans d'autres directions avec leurs troupes disponibles. Werder résolut donc de suivre les Français dans la dire^ion de Besançon.

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