‹ Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871 (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · XI. ^ Le nouvel empire d'Allemagne · texte numérisé non relu

XI. ^ Le nouvel empire d'Allemagne

La veille de cette dernière sortie désespérée de Paris, il s'accomplit un événement qui doit avoir — en bien ou en mal — de l'importance dans l'histoire du monde.

La constitution de la Confédération allemande du Nord, de 1867, renfermait un article ainsi conçu : a L'entrée dans la Confédération des Etats allemands du Sud, ou de l'un d'eux seulement, aura lieu par une loi, sur la proposition du président de la Confédération. »

Il y avait déjà longtemps que Bade désirait entrer dans la Confédération du Nord et que les nationaux-libéraux du Reichstag allemand du Nord cherchaient avec importunité à lui en ouvrir la porte. Le chancelier fédéral avait toujours été d'avis qu'il n'était pas utile de presser les Etats du Sud d'entrer dans la Confédération ; et, comme il ne cherchait point la guerre avec la France et qu'il s'efforçait au contraire de l'éviter, il avait tonjours reçu très-firoidement les instances des nationaux-libéraux.

 la suite des grandes victoires remportées par les Allemands sur l'empire de Napoléon III, l'idée qu'il fallait éta* blir une union plus étroite entre la Confédération du Nord et les Etats du Sud se répandit chaque jour davantage en Allemagne.

Le gouvernement bavarois prit l'initiative au mois de septembre, en déclarant au président de la Confédération du Nord qu'il croyait le moment venu d'établir, entre le nord et le sud de l'Allemagne, un lien constitutionnel à la place d'une alliance internationale.

La portion naïve du peuple allemand trouva très-beau et très-patriotique que cettte démarche vtnt justement de la fiaviëre, qui s'était montrée jusqu'alors si hostile à l'Allemagne du Nord. Mais les raffinés ne manquèrent pas de dire : la Bavière sait fort bien que quelque chose de semblable est inévitable, et, si elle prend à présent l'initiative, c'est afin de pouvoir conserver une certaine situation exceptionnelle au lieu d'être simplement entraînée dans le tourbillon général de l'Allemagne.

A la suite d'un échange d'idées sur cette question, le ministre d'Etat, Delbruck, président de la chancellerie de la Confédération du Nord, fut envoyé à Munich pour entendre les propositions de la Bavière. Un ministre wurtembergeois s'y trouva également. Pendant ce temps, Bade exprima formellement le désir d'être admis dans la Confédération du Nord. Le Wurtemberg voulait que les négociations entamées à Munich se continuassent à Versailles. Bismarck ne pouvait refuser de se rendre à ce désir.

et, au milieu d'octobre, il se réuDît à Versailles, autour du chancelier fédéral, un coDgeil de minietres wurtembergeoU, badoiB et bavarois, auxquels se joignit Ûnalement nn ministre de la Hesse-Dannstadt.

Il ressortit clairement de ces n^ociations que la Batiéir s'attendait & une situation exceptionnelle. Les ministr» bavarois déclarèrent poliment qu'ils ne Toulûent rien entraver ; que le cbanc^er fédéral n'avait qu'à traiter d'abori avec la Hesse, Bade et le Wurtemberg, et qu'il arrÎTenit bien ensuite à un résultat arec la Bavière*

Les traités relatiis ti l'entrée de la Hesse et de Bade ài^f la Confédération furent signés dès le 1 5 novembre. Qs nofermaient quelques réserves, mais Fort peu importantes. \i môme jour, Bismarck était tombé d'accord avec le Wwtemberg, et ce n'est que par suite de circonstances fortuilt; que le traité avec cet État ne fut signé que le 25 novembrr, après le traité avec la Bavière. Les négociations avec lî Bavière furent reprises vivement aprëa le {5 novembre, ei elles aboutirent, le 23, & une convention définitive. 11 étsJi fait à la Bavière de grandes concessions, mais qui intéresaient à peine le peuple bavarois. La Bavière restait par suite en suspens entre la situation d'Etat fédéral et cellt d'Etat indépendant, — circonstance qui donnait è réfléchii aux gens les plus modérés de l'Allemagne. Quoi qu'il en soit, le traité entre la Bavière et la Confédération du Nori ne fut voté, le 21 janvier 1871, qu'après dit jours de discussion, par la Chambre des députés bavarois, à la majorité de 102 voix contre 48 qui restèrent fidèles au vieux parti patriote particulariste.

Le Reichstag de l'Allemagne du Nord, qui avait proloo^ de lui-même son existence légale déjà terminée, se réunit à Berlin, le 24 novembre. B commença par voter 100 millions de thalers, nervus rerum, pour continuer la guerre contre la France. Le 9 décembre, il approuva ensuite ifi traités conclus avec Bade, la Hesse, le Wurtemberg et la Bavière, les premiers presque à l'unanimité, le dernier par ld5 voix contre 32.

Par suite de ces traités, la Confédération allemande du Nord devenait la a Confédération allemande », et le roi de Prusse restait président de cette confédération plus étendue. Ce nom de « Confédération allemande » sonnait très-mal. H rappelait forcément l'édifice vermoulu qui avait fait tant de mal à TAllemagne et s'était écroulé si honteuse^ ment en 1866, —-d'autant plu» que les nouveaux traités donnaient à la nouvelle Confédération allemande le droit de surveillance sur la presse et les réunions. A l'appui de cette opinion, on pourrait citer bien des vers très-justifiés d'Henri Heine, à l'adresse des Allemands. — Le Reichstag de l'Allemagne du Nord laissa passer tranquillement la (( Confédération allemande », Bismarck eût proposé, pour le nouvel état de choses et son président, des qualifications empruntées à la Chine, que le I\eichstag eût accepté sans hésiter cette proposition originale.

Mais il survint alors un accident qui modifia tout. Le roi Louis II de Bavière écrivit au roi Guillaume une lettre qui arriva le 3 décembre à Versailles, pour l'informer qu'il avait proposé aux princes souverains et aux bourgmestres des villes libres de l'Allemagne de s'unir à lui pour demander au président de la Confédération de prendre h l'avenir le titre d'Empereur d'Allemagne.

Chacun sait qu'empereur (Kaiser) n'est point un mot allemand ; il n'y a jamais eu d'Empire d'Allemagne, mais bien un Empire romain de la nation allemande. Mais il fallait que le souverain eût un autre titre que ses vassaux. Sans cela, le peuple aurait fini par avoir Tidée malséante de trouver les sous-rois inutiles.

Les princes souverains et les bourgmestres,* dont la souveraineté se balançait pourtant sur la pointe d'une aiguille, s'empressèrent d'accéder à la proposition du roi de Bavière.

Le Reichstag allemand du Nord fut naturellement aussi satisfait de l'empire et de l'empereur d'Allemagne, que Bismarcklui proposait maintenant, qu'il l'avait été naguère de la Confédération allemande et de son président.

adresse. La députation ne fut poiat prise en route par des francs-tireurs, ainsi qiie d'aucuns, le souhaitùent, d'autres le craignaient. Elle arriva heureusement au quarUer général, sous la conduite du président du Reichstag, M.Simson. C'est ce personnage qui avait offert au roi Frédéric- Guillaume IV, en 1849, la couronne d'empereur d'M^ magne au nom du parlement de Francfort. Il avait h celte époque éprouvé un refus. Frédéric-Guillaume IV avait répondu que la couronne d'empereur d'Allemagne ne pouvait être obtenue que par le consentement des princes allemands ou conquise sur le champ de bataille. ÂctuellementM.Simson n'avait rien & offrir. Le roi Guillaume avait ponr lui l'offre des princes et bourgmestres allemands, ainsi que les champs Je bataille. Lq 18 décembre il accepta favorablement le consentement du Reichstag ; mais on avait M entendre au Reichstag qu'on se serait passé, le casécbéant, de son consentement.

Plus tard, la Chambre des seigneurs et la Chambre dïs députés du Landtag prussien envoyèrent aussi des députations à Versailles. Elles allèrent et revinrent sansencombre, voyageant sous la protection de Dieu et des commandante d'étapes allemands.

Le 18 janvier 1871, 170 ans après que l'électeur de Brandebourg, Frédéric Ul, avait pris le titre de roi de Prusse, le roi Guillaume I" s'inveslit solennellement de la dignité d'Empereur d'Allemagne, dans la salle des Glaces âuCh&teaude Versailles. Il l'annonça aux Allemands dans la proclamation suivante :

a Au peuple allemand 1

« Nous Guillaume, par la grfice de Dieu, roi de Prusse, après avoir reçu le vœu unanime des princes et des villes libres d'Allemi^ne de nous voir rétablir et prendre la dignité d'empereur d'Allemagne qui n'existe plus depuis 60 ans, après avoir consulté à cet égard la constitution de la Confédération allemande, nous annonçons, par les pré-

sentes, que nous avons considéré comme un devoir envers la commune patrie de répondre à cet appel des princes et des villes confédérées de T Allemagne, et d'accepter la dignité impériale allemande. En conséquence, nous et nos successeurs à la couronne de Prusse, nous porterons dorénavant le titre d'empereur dans tous nos rapports avec Tempire d'Allemagne, et nous espérons que la patrie aura un avenir prospère sous le signe de son ancienne splendeur. Nous prenons la dignité impériale avec la conscience de notre devoir de protéger les droits de l'empire et de ses membres, de conserver la paix, et de défendre l'indépendance de l'Allemagne avec l'aide de son peuple. Nous acceptons cette dignité avec l'espoir qu'il sera donné au peuple allemand de recevoir la récompense de ses luttes héroïques, dans une paix durable, et à l'intérieur desfron* tières qui donnent à la patrie contre de nouvelles attaques de la France une sécurité qui lui avait été enlevée depuis des siècles. Que Dieu daigne nous accorder, ainsi qu'à nos successeurs, d'agrandir constamment l'empire d'Allemagne, non pas par des conquêtes de guerre, mais à l'aide des bienfaits de la paix, sur le terrain de la prospérité, de la liberté et de la vertu nationales I

« Donné au quartier général de Versailles, le 17 janvier 1871.

a GUUXAUME. »

Cette proclamation, pour laquelle tout commentaire est superflu, faisait faire un pas important. Est-ce en bien, est-ce en mal ? l'avenir nous l'apprendra. Le germe du mal eiiste au moins autant que le germe du bien dans cette création du moderne empire d'Allemagne au bruit du tonnerre d'une guerre terrible.

XÎI. ^ Capitalation de Paris. — Armistice.

Pendant que TÂllemagne se constituait orguéilleiisement dans la foi d'une ère nouvelle, Paris se mourait.

Depuis six semaines la faim rongeait la population; on avait rassemblé ce qui restait de farine de toute nature pour en faire un pain détestable qu'on ne distribuait qu'en très-petite quantité. Gomme la bonne humeur abandonne rarement les Parisiens^ ils faisaient des plaisanteries sur leurs souffrances. Le pain de Paris du mois de janvier 1871, qui avait si peu de rapport avec le pain habituel, fut comparé aux arènes gallo-romaines de la rue Monge, dont on avait entrepris le déblaiement au commencement de 1870. On pouvait faire dans ce pain des fouilles fructueuses. On y trouva plus de boutons de guêtres que le maréchal Lebœuf n'en avait de prêts pour toute l'armée françodse au mois de juillet 1870. On racontait même qu'un cocher de fiacre avait trouvé dans son pain un porte-monnaie bien garni, et qu'il avait eu l'honnêteté de le porter au commissaire de police.

La chute du mont Avron, dont on avait beaucoup exagéré l'importance, avait produit dans Paris un grand découragement. Puis vint la malheureuse sortie désespérée du 19 janvier. La plupart des membres du Gouvernement s'étaient fait eux-mêmes les plus grandes illusions sur le succès et les résultats de cette sortie.

Cependant elle avait complètement échoué ; loin de tout culbuter jusqu'à Versailles, on n'avait pas même percé la première ligne des Allemands. D n'y avait plus à espérer d'être débloqué. Le Gouvernement de la défense nationale savait fort peu de chose de ce qui se passait hors de Paris, et ce qu'il en apprenait était faux le plus souvent, — grâce aux télégrammes de Gambetta 1 Mais ce qu'il savait, c'est que Paris n'avait pas à compter de quelques semaines sur un secours du dehors ; ni Chanzy, ni Faidherbe, ni Boutbaki ne pouvaient le lui apporter.

Mais Paris ne pouvait plus attendre des semaines. Qui peut lutter contre la faim ? Dans dix jours on ne pourrait même plus donner la misérable ration de ce soi-disantpain' que les Parisiens mangeaient sans se plaindre depuis six semaines. L'homme le plus endurci et le plus fanatique était forcé de reconnaître les effets de la faim. Tandis qu'il meurt habituellement à Paris de 1000 à 1100 personnes par semaine, il en mourait maintenant de 4,000 à S, 000.

Le Gouvernement de la défense nationale ne pouvait pas attendre une heure de plus ; il lui fallait absolument entamer des négociations pour capituler.

Paris devait tomber. La France était forcée de reconnaître qu'elle était vaincue. Si dur que cela puisse paraître, la saine raison ne voyait pas d'autre issue.

Trochu ne pouvait pas capituler comme gouverneur de Paris, puisqu'il avait dit expressément dans une proclamation du 6 janvier : u Le gouverneur de Paris ne capitulera jamais. »

Il était pourtant clair, le 6 janvier, pour tout homme un peu au courant de la situation, que Paris serait forcé de capituler avant quelques semaines, que ce fût le gouverneur de Paris ou tout autre personnage qui sign&t la ca-* pitulation.

On trouva une issue à ce dilemme. Le poste de gouverneur de Paris fut supprimé. Mais Trochu n'en resta pas moins président du Gouvernement de la défense nationale. Il n'y avait plus de gouverneur de Paris et la capitulation de la ville ne serait pas signée par ce personnage.

Le commandement en chef de toutes les forces de Paris fut donné au général Yinoy, qui l'accepta avec abnégation, pour faire exécuter la capitulation inévitable et maintenir l'ordre dans Paris. Le général Vinoy, né en 1803, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique et entra même au séminaire. Mais il ne se sentait pas de vocation, et, après la mort de ses parents, il s'engagea en 1823 dans la garde royale. En 1826, il passa comme sergent au IV de ligne,

avec lequel il fit en 1830 la campagne d'Alger. Ce vl^ qu'en Afrique qu'il fut nommé officier, et il y resta presque sans interruption jusqu'en 18S0. Cette année-là, il revint en France comme colonel du S4* ; en 18S2, il reçut le commandement du 2« zouaves nouvellement formé et, enl85i, il commandait une brigade de l'armée de Crimée (division Canrobert). Il se signala particulièrement à l'Aima et à l'assaut de Malakoff. H fut nommé général de division à la fin de 1855 ; en 18S9, il commandait en Italie une di vision du corps de Niel.

Lorsque la guerre de 1870 éclata, Yinoy était déjà depuis plusieurs années dans le cadre de réserve. Il fut rappelé ensuite à l'activité et reçut d'abord, comme nous avons vu, le conunandement du 13* corps, puis celui de la 3* armée de Paris. Lorsque la presse commença à attaquer Trochu, elle lui opposa Yinoy comme l'homme le plus énergique et le plus digne de confiance.

Pendant qu'on réglait à nouveau les conditions du commandement en chef des forces de Paris, Jules Favre avait fait savoir à Bismarck qu'il désirait traiter avec lui de la capitulation.de Paris.

Le 22 janvier eut lieu une nouvelle insurrection complètement insensée. Un détachement de gardes nationaux occupa les maisons qui bordent la place de l'Hôtel de Ville et ouvrit le feu contre les gardes mobiles qui gardaient l'Hôtel de Ville. Cette criminelle folie fut bientôt terminée, mais elle n'en fut pas moins déplorable. Aucun homme sensé n'a pu se faire la moindre idée de ce que signifiait, à ce moment critique, cette coupable conduite des gardes nationaux de Paris.

Bismarck ayant envoyé son consentement à l'ouverture des négociations, Jules Favre eut avec lui une première entrevue le 23 janvier. Les jours suivants, Jules Favre fut constamment en route entre Versailles et Paris, et il s'adjoignit pour conseillers MM. Ernest Picard et Dorian. Dès le 26 janvier, les négociations étaient si avancées qu'on pouvait les considérer comme terminées. Les batteries aile-

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