‹ Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871 (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · VI · texte numérisé non relu

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mandes cessèrent donc leur feu contre Paris dans la nuit du 26 au 27 janvier.

Le 27, Jules Favre emmena à Versailles, pour régler les détails militaires, le général de Beaufort d'Hautpoul, commandant la At^ division de la 3' armée. Le général d'Hautpoul, né en 1 804, entra dans Tannée en 1 824 comme officier d'état-major ; il passa en Algérie en 1830 et fut employé ensuite à des missions diplomatiques en Orient, en Syrie, en Egypte et en Perse. Général de brigade depuis 18S4, il commanda une subdivision militaire en Algérie et dirigea, en avril 1860, les travaux pour fixer la nouvelle frontière entre la France et .l'Italie. Général de division la même année, il reçut au mois d'août le commandement de Texpédition envoyée en Syrie pour y protéger les chrétiens et il se fit remarquer comme toujours par une sage modération. Il était dans le cadre de réserve depuis 1869 lorsque la guerre de 1870 le rappela à l'activité.

Le 28 janvier, Bismarck et Favre signèrent à Versailles une convention qui avait pour objet la capitulation de Paris et un armistice pour la masse des armées belligérantes. Voici quels étaient les termes de cette convention :

« Art. 1". — Un armistice général sur toute la ligne des opérations militaires en cours d'exécution entre les armées allemandes et les armées françaises, commence pour Paris aujourd'hui même, pour les départements dans un délai de trois jours* La durée de l'armistice sera de vingt et un jours, à dater d'aujourd'hui, de manière que, sauf le cas où il serait renouvelé, l'armistice se terminera par-^ toutle 19 février, à midi.

« Les armées belligérantes conserveront leurs positions respectives qui seront séparées par une ligne de démarcation. Cette ligne partira de Pont-l'Evéque, sur les côtes du département du Calvados, se dirigera sur Laiquières, dans le nord-est du département de la Mayenne, en passant entre Brioude et Fromantel, en touchant au département de la Mayenne, à Laquière. Elle suivra la limite qui sépare

ce département de celui de TOrne et de la Sarthe jusqu'au nord de Maronnes et sera continuée de manière à laisser à l'occupation allemande les départements de la Sarthe, dlndre-et-Loire, de Loir-et-Cher, du Loiret, de TYonne, jusqu'au point où, à Test de Quarré-l'Estombes, se touchent les départements de la Côte^'Or, de la Nièvre et de r Yonne.

a A partir de ce point, le tracé de la ligne sera réservé ï une entente gui aura lieu aussitôt que les parties contr8& tantes seront renseignées sur la situation actuelle des opérations militaires en exécution dans les départements delà Gôtenl'Or, du Doubs et du Jura. Dans tous les cas, elk traversera le territoire composé de ces trois départements, en laissant à l'occupation allemande les départements sitoéî au nord, à l'armée française ceux situés au midi de ee territoire. Les départements du Nord et du Pas-de-Calais, lei forteresses de Givet et de Langres, avec les terrains qui les entourent & une distance de iO kilomètres, et la péninsule du Havre, jusqu'à une ligne à tirer d'Etretat, dam la direction de Saint-Romain, resteront en dehors de l'occQ* pation allemande.

(( Les deux armées belligérantes et leurs avant^postes; de part et d'autre, se tiendront à une distance de 2 kilomètres au moins des lignes tracées pour séparer leurs positions.

a Chacune des deux armées se réserve le droit de maintenir son autorité dans le territoire qu'elle occupe et d'employer les moyens que ses commandants jugeront nécessaires pour arriver à ce but.

« L'armistice s'applique également aux forces navales des deux pays, en adoptant le méridien de Dunkerque conune ligne de démarcation, à l'ouest de laquelle se tiendra la flotte française, et à l'est de laquelle se retireront, aussitôt qu'ils pourront être avertis, les b&timents de guerre allemands qui se trouvent dans les eaux occidentales. Les captures qui seraient faites après la conclusion et avant la ratification de l'armistice seront restituées, de même que

dans les engagement indiqué.

€ hes opérations n ments du Doubs, du siège de BelForI, se l'armistice, jusqu'au sur la ligne de démar départements mentioi :

rieure.

« 2. . — L'armistice mettre au Gouïernem :

quer une Assemblée sur la question de sa^ ou il. quelles condition Mée se réunira dans 1 1 lités seront données p i mandes pour l'électici composeront.

« 3. — II sera fait i masde, par l'autorité :

formant le périmètre ÙDsi que de leur matéi maisons, situées en d( roules, pourront être oi jusqu'à une ligne k tn Le terrain restant entn la ville de Paris sera i parties.

« La manière de reii mentionnée, formeroni présente convention.

« 4. — Pendant la mande n'entrera pas de

«îS. — L'enceinte st affûts seront transport* commissaire de l'armét

(( 6. — Les garnisons, armée de ligne, garde mobile et marine, des forts et de Paris, seront prisonnières de guen%, sauf une division de 12,000 hommes que Tautorité militaire, dans Paris, conservera pour le service intérieur.

« Les troupes prisonnières de guerre déposeront leurs armes, qui seront réunies dans les lieux désignés, et livrées, suivant règlement par commissaires. Suivant Tqsage, ces troupes resteront dans Tintérieur de la ville, dont elles ne pourront pas franchir l'enceinte pendant l'armistioe.

« Les autorités françaises s'engagent à veiller à ce que tout individu appartenant à larmée et à la garde mobile reste consigné dans Tintérleur de la ville.

(( Les officiers des troupes prisonnières seront désignés par une liste à remettre aux autorités allemandes.

(( A l'expiration de Tarmistice, tous les militaires appa^ tenant à Tarmée consignée dans Paris auront à se constituer prisonniers de guerre de l'armée allemande si la paii n'est pas conclue jusque-là.

(( Les officiers prisonniers conserveront leurs armes.

c( 7. — La garde nationale conservera ses armes. Elle sera chargée de la garde de Paris et du maintien de l'ordre.

c( Il en sera de même de la gendarmerie et des troupes assimilées employées à un service municipal, telles que garde républicaine, douaniers et pompiers. La totalité de cette catégorie n'excédera pas 3S,000 hommes.

« Tous les corps de francs-tireurs seront dissous par une ordonnance française.

« 8. — Aussitôt après la signature des présentes et avant la prise de possession des forts, le commandant en chef des forces allemandes donnera toutes facilités aux commissaires que le Gouvernement français enverra tant dans les départements qu'à l'étranger, pour préparer le ravitaillement et faire approcher de la ville les marchandises qui loi sont destinées.

« 9. — Après remise des forts et après le désarmement de Tenceinte et de la garnison stipulés dans les articles 5-6,

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tière. Les autorités allemandes remettront en échange sur le même point et dans le plus bref délai possible, aax autorités militaires françaises, un nombre pareil de prisonniers de guerre français du grade correspondant.

(( L'échange s'étendra aux prisonniers de conditionbourgeoise, tels que les capitaines de navire de la marine marchande allemande et les prisonniers français civils qui ont été internés en Allemagne.

((15. — Un service postal pour les lettres non cachetées sera organisé, entré Paris et les départements, par l'intermédiaire du quartier général de Versailles. »

Voici quelle est la teneur du protocole mentionné dans l'art. 3 de la convention :

il Art. 1". — Lignes de démarcation devant Paris. - La ligne de démarcation est, pour les Français, Tenceinte de la ville ; pour les Allemands :

a l"" Sur le front du Sud : depuis la Seine à la hauteur de l'extrémité nord de Tîle de Saînt-Germaîn, le long à canal de décharge d'Issy, puis entre Tenceinte continue et les forts dlssy, de Vanves-, de Montrouge et de Bicêtre, à 500 mètres environ du front des forts, jusqu'à la croisière des chemins de fer de Paris au Portr-à-l' Anglais d'un côté et à Alfort de l'autre (rond-point de la Bosse de Marne) ;

(( 2° Sur le front de l'Est : à partir du point qui vient d'être indiqué, la ligne traverse le confluent de la Seine et de la Marne, elle suit le contour ouest et nord du village de Charenton, va par le rond-point de l'Obélisque à la porte de Fontenay, se dirige ensuite au nord sur un point situt à 500 mètres à l'ouest du fort de Rosny, et elle reste ensuite à 500 mètres au sud des forts de Noisy et de Romainville, jusqu'au point où la route de Pantin rencontre le canal de l'Ourcq. La garnison du fort de Vincennes consistera en une compagnie de 200 hommes, qui ne sera pa-^ relevée pendant la durée de l'armistice ;

(( 3* Sur le front du Nord : du dernier point indiqué, la ligne se prolonge à 500 mètres au sud-ouest du W

d'Aubervillîers, elle suit le contour sud du village d'Auberviliiers et ensuite le canal de Saint-Denis qu'elle traverse à 500 mètres au sud de sa courbure ; elle va droit à la Seine en restant toujours à 500 mètres au sud de cette courbure ;

« 4"* Sur le front de l'Ouest : la ligne de démarcation suit la rive gauche de la Seine jusqu'au canal d'Issy.

« De légers écarts de cette ligne de démarcation sont permis aux troupes allemandes, si cela paraît nécessaire pour le placement de leurs avant-postes dans l'intérêt de la sûreté de l'armée.

a 2. — Passage de la ligne de démarcation. — Les personnes qui obtiendront la permission de traverser la ligne des avant-postes allemands ne pourront le faire que par les chemins suivants : routes de Calais, de Lille, de Metz, de Strasbourg (porte de Fontenay), de Bâle, d'Antibes, de Toulouse, et la route n® 189 (qui passe au fort d'Issy), enfin par les ponts de la Seine, y compris celui de Sèvres dont le rétablissement est ordonné.

« 3. — Reddition des forts et des redoutes. -^ Elle aura lieu de la manière suivante le 29 janvier, à partir de 10 heures du matin:

a Les troupes françaises évacueront les forts et le terrain neutre et ne laisseront dans chaque fort que le commandant de place, le garde du génie et le portier-consigne.

« Immédiatement après l'évacuation de chaque fort, un officier d'état-major français se rendra aux avant-postes allemands, pour donner les renseignements qu'on voudrait lui demander sur le fort, et en indiquer la route.

« Chaque fort étant occupé et les renseignements donnés, le commandant de place, le garde du génie et le portier retourneront à Paris.

« 4. — Remise des armes et du matériel. -^ Les armes, les pièces de campagne, les drapeaux et le matériel seront l'émis aux autorités militaires allemandes dans un délai de 14 jours, à dater de la signature de la convention, et déposés à Sévran par les autorités militaires françaises.

Un état de Tarmeinent et du matériel sera fourni par les autorités françaises aux autorités allemandes ayant le 4 février.

c( Les affûts des pièces qui arment les murs de la \ille doivent également être enlevés avant cette date. »

La convention du 28 janvier fut exécutée sans difficultés en ce qui touche la capitulation de Paris. Les troupes allemandes occupèrent les forts dès le 29. Le Mont-ValérieD fut occupé par le 8« corps allemand, le fort dlssy par le 9% Vanves et Montrouge par le 2* corps bavarois, Bicotre et Ivry par le 6« corps, Charenton par le 1" corp bavarois, les redoutes de Gravelle et de la Faisanderie par la division wurtembergeoise ; Nogent, Rosny, Noisyei Romainville, ainsi que les redoutes situées sur cette ligne, parle 12® corps (saxon), Aubervilliers par la garde prussienne, et enfin Saint-Denis par le 4' corps allemand. Quelques jours plus tard, les Wurtembergeois relevèrent te Saxons dans l'occupation du fort de Nogent et de la redoute de Fontenay.

Quelques actes de désespoir, comme il s'en produit toujours en pareille circonstance, accompagnèrent la redditioD des forts. Deux officiers français se brûlèrent la cervelle.

La remise des armes de Paris cofnmença le 7 février.

Le réapprovisionnement de Paris s'effectua avec une rapidité qu'on n'était pas en droit d'espérer. Paris prouva sa force indestructible d'attraction.

Au commencement de cette malheureuse guerre, b France n'avait pas trouvé de sympathies en Europe, mai^ les choses avaient bien changé pendant la lutte. Le grand malheur qui frappait ce beau pays, la dureté des vainqueurs, le courage désespéré avec lequel la France s'était levée .après la fin lamentable de l'Empire, tout cela réveillait l'intérêt de l'Europe entière, excepté l'Allemagne. Et qui sait si, même en Allemagne^ cet intérêt n'existait pas plus qu'on ne peut s'en apercevoir à cause des cris assourdissant^ de la bande qui donne le ton ? L'homme intelligent pouvait prévoir d'avance qu'après la catastrophe de Sedan la

résistance de la France ne pourrait avoir pour résultat qu'une ruine plus grande du pays ; mais son respect était acquis au peuple gui rassemblait toutes ses forces dans rintérèt d'une grande question, le droit qu'ont les nations de fixer elles-mêmes leur sort, et qui refusait d'abandonner ses frères, malgré eux, avant d'avoir tout fait pour les défendre. Nous savons pertinemment qu'en présence de cette lutte sans espoir, les soldats allemands n'ont pas du tout refusé leur estime aux Français, à l'exemple d'un certain nombre de professeurs, de traitants et de journalibtes allemands.

En même temps que la voix du cœur, celle de l'intérêt se faisait aussi entendre chez les nations qui n'étaient pas engagées dans la lutte. Les hommes d'État des pays neutres se disaient que la domination absolue des Allemands dans l'Europe centrale ne saurait être avantageuse à la paix du monde, si les Allemands continuaient à se laisser constamment exciter par leurs philosophes. Les commerçants et les industriels des États voisins, dont la portion recommiandable n'est pas habituée à chercher son profit dans le malheur d'autrui, soupiraient après le rétablissement du commerce et du crédit fortement ébranlé.

Le cœur et la raison s'accordèrent donc pour attirer aux Français les sympathies des nations de l'Europe pendant le cours de la guerre. C'est en Angleterre que la chose se montra avec le plus d'évidence. C'est là qu'on fit le plus pour approvisionner Paris dès que les portes en seraient ouvertes. La ville de Londres fit à celle de Paris un trèsriche cadeau de vivres que reçurent avec une vive reconnaissance le Gouvernement de la défense nationale et les autorités municipales.

Si la convention du 28 janvier s'exécuta à Paris avec une. facilité sur laquelle on ne comptait pas trop, il n'en fut pas tout à fait ainsi dans les départements.

Par le fait, la ligne de démarcation n'était pas très- favorable aux Français ; il se produisit des réclamations de plusieurs généraux ; mais ceux-ci durent bientôt se taire.

car la convention était conclue et les Allemands ne demandaient rien autre chose que sa stricte exécution.

D'après cette convention, les départements du Jura, dn Doubs et de la Côte-d'Or étaient provisoirement exclus de Tarmistice et les opérations pouvaient y continuer. On crut d'abord à l'étranger que c'était là une nouvelle dureté des Allemands ; mais ce n'était pas exact. En effet, le Gouvernement de la défense nationale continuait à se faire les illusions les plus étonnantes sur les opérations de Tarmée de Bourbaki. Ignorant complètement ce qui se passait réellement en France, il se faisait encore, au 28 janvier, des idées incroyables de la valeur de Belfort et de l'armée française de l'Est. Nous verrons bientôt ce qu'il eo était.

C'était donc le Gouvernement de la défense nationale, et non pas le commandement de l'armée allemande, qui avait demandé que l'Est fût excepté de l'armistice.

Jules Favre télégraphia aussitôt à Bordeaux la conclusion de l'armistice ; mais, dans sa précipitation, il commit la faute presque impardonnable de ne pas mentionner, dans sa dépêche^ l'exception si importante dont l'Est était l'objet.

Gambetta, qui tenaittoujoursàson idée fixe de la guerre à outrance, devint furieux de la conclusion de rarmistice, et il donna cours à sa colère dans des proclamatioDS sonores. On ne saurait, du reste, en faire un crime à Gambetta, puisque des généraux même, qui n'avaient certes pas commandé avec une gloire remarquable, dans les derniers temps, leurs armées mal organisées, soutenaient que la France pouvait encore vaincre avec ces armées. Maigre sa colère, Gambetta télégraphia dans toutes les directiom la nouvelle de l'armistice, et les généraux de rarmée.de l'Est crurent tout naturellement qu'il s'appliquait aussi à leurs troupes. Il en résulta des malentendus qui ont assurément contribué aux malheurs de l'armée de l'Est, bien que ces malheurs ne soient pas complètement imputabb à ces nialen tendus. Nous aurons occasion de traiter celte question plus en détail.

Le 31 janvier, le Gouvernement de la défense nationale ordonna les élections de l'Assemblée nationale pour le 8 février dans les départements, pour le 8 à Paris; Par le fait, elles eurent également lieu le 8 à Paris.

Il y avait bien peu de temps avant ces élections, huit jours au plus ; et la main des généraux allemands pesait lourdement sur la France. L'Assemblée devait se réunir le 12 à Bordeaux, afin d'émettre au moins, avant Texpiration de l'armistice, un vote qui permit de le prolonger. La circulation était interrompue. En admettant que le résultat du scrutin fût complètement connu le 9 dans les départements de l'Est ou du Nord, il n'en était pas moins presque impossible aux députés de ces départements de se trouver le 12 & Bordeaux.

Bismarck avait promis à Jules Favre que les Allemands n'apporteraient aucune entrave aux élections dans les départements qu'ils occupaient, même dans l'Alsace et la Lorraine allemande qu'ils voulaient s'annexer. Tous les départements occupés avaient des préfets allemands qui ne pouvaient naturellement pas s'occuper des élections, et il fut décidé que, dans ces départements, les maires des principales localités joueraient, à propos des élections, le rôle des préfets.

Les élections devaient se faire au scrutin de listé d'après la loi électorale de 1849. Le nombre des députés serait de 7S9. Les préfets n'étaient pas éligibles dans le département qu'ils administraient. Il était également raisonnable de déclarer inéligibles les membres des dynasties qui avaient régné en France et qui en étaient encore légalement bannies. On trouva mauvais de voir prescrire le vote au canton plutôt qu'à la commune, parce que beaucoup de cantons sont très-étendus et que des habitants ont parfois près d'une journée de marche pour se rendre au chef-lieu. Cela n'existe naturellement que pour les cantons de la campagne, et cette disposition favorisait donc la population des villes aux dépens de celle des campagnes. Cette fois néanmoins les paysans ne se laissèrent pas arrêter par les diffi-

cultes qu'on voulait leur créer ; ils allèrent en masse voter au chef-lieu du canton.

Une* mesure également inopportune fut celle qui faisait voter les troupes, les gardes mobiles et les gardes nationaux mobilisés pour les départements dont ils étaient originaires. Ces gens étaient, pour la plupart, éloignés de leurs départements depuis plusieurs mois, — et quels mois! — Us n'en connaissaient plus les affaires et ne pouvaient s'en informer à cause de la difficulté des communications et du peu de temps qui les séparait des élections. En outre, le dépouillement des votes dans les diverses garnisons devait naturellement prendre beaucoup de temps, ce qui retarderait la proclamation du résultat définitif.

On accepta néanmoins tout cela. Cependant, la délé^tion de Bordeaux, s'isolant* du Gouvernement de Paris, lança un décret électoral qui déclarait inéligibles toutes le^ personnes qui avaient eu quelques relations avec le second Empire. C'était aller très-loin, puisqu'à tout prendre, Gambetta lui-même n'aurait pas pu être nommé, attendu qu'il avait certainement prêté au second Empire le serment^ de député. *

Le comte de Bismarck crut devoir protester contre ce décret de la délégation. Il s'appuyait pour cela sur l'article 2 de la convention du 28 janvier, d'après lequel les élections de l'Assemblée de Bordeaux devaient être libres.

La délégation de Bordeaux, — ou, pour mieux dire, la dictature de M. Gambetta, auquel ses vieux collègues obéissaient aveuglément, — était devenue au moins aussi désagréable au gouvernement de Paris qu'au comte de Bismarck. Depuis qu'il avait prouvé qu'il s'inquiétait assez peu de son « organisation de la victoire » , Gambetta était tombé dans l'opinion publique avec la même rapidité qu'un ballon dont la soupape serait ouverte et qui ne jetterait pas de lest. Beaucoup de ses mesures qu'on aurait pu discuter en d'autres circonstances, telles que la dissolution des conseils généraux, la mise à l'écart des candidats officiels du second Empire, ou encore la destitution des juges ou autre.<

magistrats, qui avaient mis la loi au service du coup d'Etat, mais que leur position rendait inamovibles, — ces mesures, disons-nous, étaient maintenant vivement critiquées et repoussées d'une manière formelle, — et cela presque de tous côtés.

Mais le grand crime de Gambetta, c'était la fantaisie avec laquelle il se figurait faire sortir de terre des armées qui n'existaient point en réalité, et dont l'aveuglement de quelques généraux était seul à voir l'existence.

Ce n'est que plus tard qu'on pourra connaître dans toute leur étendue l'incroyable déraison militaire et l'immense gaspillage des revenus delà pauvre France, qui signalèrent la dictature fantaisiste de Gambetta. Le monde en sera étonné I

Le Gouvernement de Paris répondit aussitôt au comte de Bismarck qu'il annulait le décret électoral de Gambetta du 31 janvier, et il envoya de suite Jules Simon à Bordeaux pour faire exécuter cette décision. Gambetta, se voyant ainsi démenti, donna sa démission et rentra le 6 février dans la vie privée. Emmanuel Arago, qui avait suivi de près Jules Simon, se chargea du ministère de l'intérieur et, provisoirement, du ministère de la guerre, où il fut bientôt remplacé par le général Le Flô.

Les élections se firent complètement pour la paix, on pourrait dire pour la paix à outrance, pour répondre à la guerre à outrance. C'est le résultat qu'on put apercevoir de suite avec certitude. Il serait beaucoup plus difficile de dire si elles furent monarchiques ou républicaines. La plupart des électeurs y songeaient à peine en ce moment. Les bonapartistes ne furent élus qu'en très-petit nombre, et il n'y en eut même de purs qu'en Corse. Or, comme le bonapartisme avait tout englobé dans les quelques années qui avaient précédé la guerre, il n'y avait donc dans la nouvelle assemblée, à côté des républicains, que des hommes des anciens partis, c'est-à-dire des légitimistes et des orléanistes.

Lors des malheurs de leur pays, les princes qui en sont

bannis n*ont jamais d'autres idées que des idées de prétendants. Le comte de Chambord, — Henri V, — qui avait quitté la France à Tàge de dix ans, n'avait jamûs fait autre chose que de végéter princièrement et il n'avait pas, aux yeux de la portion sensée du peuple franç^s, d'autre valeur que celle d'un homme de paille ; il ne s'empressa pas moins, dès qu'il connut la catastrophe de Sedan, de s'approcher en Suisse de la frontière française, et, avec une impertinence toute royale, il lança des proclamations, comme si le peuple français n'avait rien de plus pressé i faire que de le mettre à la place de Napoléon m, et de se laisser encore ruiner par lui, — d'une autre façon peutêtre.

Le prince de Join ville et le duc de Chartres s'étaient glissés comme volontaires dans l'armée française de l'Ouest, et on prit soin naturellement qu'il fût beaucoup parlé de leur patriotisme. Gambetta les expulsa, et avec raison, puisqu'il avait pour lui la loi. Ces messieurs s'en allèrent et ne revinrent plus. Le ducs de Joinville et d'Aumale réussirent à se faire élire à la Constituante. Les déclarations de tous cQs princes d'Orléans à la fin de 1870 et au comment de 1871 sont pitoyables. Elles roulent f toutes sur ce thème que si la France veut être heureuse, il faut qu'elle remette la famille d'Orléans sur le trône. Ces messieurs se contenteraient du reste, en attendant, que l'on choisît un président dans la maison d'Orléans, en lui donnant tous les pouvoirs nécessaires pour gouverner l'Etat Si ces messieurs d'Orléans avaient vraiment eu une étincelle de patriotisme, ils n'auraient pas mis en avant leurs mesquins intérêts ppvés à l'heure du malheur de la France, afin de ne pas compliquer davantage la situation difficile du

pays.

Napoléon III protesta, lui aussi, et lança une proclamation de sa charmante cage de Wîlhelmshœhe.

La conduite inconvenante de tous les prétendants ne devrait-elle pas ouvrir les yeux des Français ? Imiteront-^ ils les Espagnols qui, assez heureux pour se débarrasser

d'une dynastie, ont mis tous leurs efforts à en chercher une autre, et ont attiré par là sur l'Europe entière d'immenses malheurs, malheurs qui sont loin d'être finis et qui pèseront vraisemblablement sur l'Europe pendant plus d'un siècle ?

Thiers obtint aux élections un immense triomphe. Il fut élu dans 26 départements. Fut-il redevable de ce succès à sa réputation d'orléaniste, de partisan de la monarchie constitutionnelle ? H n'est pas douteux que cela y fut pour quelque chose ; mais nous pouvons affirmer avec confiance que c'est avant tout en sa qualité de principal représentant du parti de la paix que Thiers fut élu par plus d'un million et demi de Français. C'était l'homme de la situation. Lui seul avait osé, au milieu des mamelucks impériaux, parler contre cette malheureuse guerre ; il avait cherché à décider l'Europe à rétablir la paix ; il avait entamé dès la fin d'octobre des négociations pour un armistice, et ce n'était pas par sa faute qu'elles avaient été rompues. Il était donc l'homme de la situation.

Les députés qui étaient arrivés à Bordeaux se réunirent le 12 février. Il n'y en avait pas tout à fait 300. La fauteuil du président fut occupé provisoirement par le doyen d'âge, un légitimiste, le vicomte Benoît d'Azy, né en 1796. Il avait servi l'État sous la Bestauration ; sous Louis-Philippe, le département de la Nièvre le nomma député en 1842, et il prit place sur les bancs de lopposition de la droite. Il ne fut pas élu à la Constituante en ÏSAS, mais le département du Gard l'envoya à la Législative en 1849. Adversaire de la République, il opposa néanmoins une louable résistance au coup d'Etat de 18S1. C'est sous sa présidence qu'un certain nombre de députés se réunirent dans la mairie du X® arrondissement et prononcèrent la destitution du président Louis Napoléon. Chose étonnante ! Benoît d'Azy ne fut point inquiété après le succès du coup d'Etat.

L'Assemblée nationale se constitua inmiédiatement malgré le petit nombre de membres présents, et lorsqu'ui^

plus grand nombre de députés furent arrivés, elle procéda, le 16 février, à l'élection définitive de son président et de ses vice-présidents.

Ce fut M. Grévy qui fut nommé président à une immense majorité, S19 voix sur 538.

Grévy est né en 1813 dans le département du Jura. D étudiait le droit lorsqu'il se battit bravement aux journées de juillet 1830. En 1848, il fut nommé commissaire do Gouvernement provisoire dans le Jura, et, bien qu'il fût un républicain déclaré, il montra toujours une grande modération et ne s'écarta jamais de la l^alité. Il fut aussitôt élu dans le Jura à l'Assemblée constituante. Il s) attacha notamment à prévenir les dangers qui pouvaient résulter de l'institution de la présidence, qui ne serait qu'une monarchie masquée. Ce fut en vain. Cette présidence, am trois quarts monarchique, fut instituée, et confiée en outre à un prince par le suffrage universel. Après l'élection de Louis Bonaparte, Grévy combattit la politique bonapartiste dans la Constituante et dans l'Assemblée législative qui hii succéda. Il lutta contre l'expédition de Rome et la coalition des légitunistes et des bonapartistes, en se plaçant toujours à un point de vue démocratique, mais toujours avec modération. Après le coup d'Etat, il se retirade la scène politique et redevint avocat. En 1868, il fut nommé député dans le Jura à une élection de remplacement, et réélu ensuite aux élections générales de 1869. Il fît de l'opposition à la déclaration de guerre de 1870. Pendant la dictature de Gambetta, il demanda à plusieurs reprises que l'on convoquât le plus tôt possible une Assemblée nationale, afin que le peuple français ftt savoir s'il voulait ou non continuer la guerre, et que, dans le premier cas, on pût faire la guerre en toute conscience et avec toutes les forces du pays, et non pas avec des fantaisies. Il se prononça aussi hautement contre toutes les mesures illégales de Gambetta.

Ce n'était pas comme monarchiste que Grévy était nommé président par les monarchistes plus ou moins déclarés ;

c'était comme adversaire d'une dictature intolérable et comme partisan de la paix.

Le 17 février, Thiers fut nommé h une majorité imposante chef du pouvoir exécutif, en d'autres termes, président de la République existante. Le 19, Thiers présenta la plupart des membres de son ministère. C'étaient MM. Dufaure à la justice, Jules Favre aux affaires étrangères. Picard à l'intérieur, Jules Simon à l'instruction publique, Lambrecht au commerce. Le Flô à la guen'e, Pothuau à la marine, de Larcy aux travaux pubUcs. Buffet, auquel on avait offert le ministère des finances, le refusa à cause de la position qu'il avait occupée dans le ministère Ollivier au commencement de 1870. À sa place fut nommé, le 24 février seulement, M. Pouyer-Quertier.

Bien que tout le monde connaisse la carrière Au cél^re homme d'Etat qui se trouvait placé à la tète du Gouvernement français, il nous semble utile, dans les circonstances actuelles^ de rappeler en quelques- mots à la mémoire ses précédentes aspirations.

Né en 1797, Thiers étudia le droit à Aix et fut reçu avocat en 1820; Mais ne se sentant pas de goût pour le barreau, il chercha à faire son chemin dans la politique, par la voie assez ordinaire, en France, du journalisme. A partir de 1821, il travailla au Constitutionnel et, en 1823, aux Tablettes historiques. Il se distingua principalement, dans les premières années de sa carrière littéraire, par la diversité de son esprit et par sa faculté de recevoir et de reproduire de vives impressions des personnes et des choses avec lesquelles il se trouvait en contact.

En 1823, il se mit à travailler à son c EKstoire de la Révolution française, de 1789 au 18 brumaire », qui parut successivement en 10 volumes de 1823 à 1827. Pendant qu'il s'occupait à ce travail, il se livrait à une foule d'études pratiques sur l'armée, l'administration et les finances. Il se distinguait avantageusement en cela d'une foule d'historiens, qui n*ont jamais compris qu'il est impossible d'écrire l'histoire si l'on n'a pas une certaine connaissance des

conditions d'existence d'un Etat ou d'an peuple. Quelle que soit la diversité des jugements que l'on a portés sur Y Histoire de la Révolution française^ tout le monde s'aocordera du moins à en louer le style, la clarté et la vivacité du récit.

Thiers, arrivé fort pauvre à Paris, avait beaucoup augmenté ses revenus en 1829. Il songea alors à écrire une Histoire universelle et à s'y préparer par de grands voyages. Il avait déjà pris toutes ses dispositions pour accompagner Laplace dans son voyage autour du monde, lorsque le ministère réactionnaire de Polignac arriva aux affaires le S août 1829. Thiers, qui prévoyait une grande crise, se décida à ne pas quitter Paris, et il fonda le National, en c^ommunauté avec Mignet et Armand Garrel. La rédaction en chef de ce journal fut confiée à Thiers pendant la première année. Bien que le National fût destiné d'abord à défendre la constitution, il devint bientôt, — Ton pourrait dire involontairement, — un organe orléaniste. M. Thiers et le National élevèrent Louis-Philippe sur le trône de France. Louis-Philippe ne pouvait pas se montrer ingrat. Thiers entra aussitôt au Conseil d'Etat et fut nommé secrétaire général du ministère des finances sous la direction du baron Louis. Pour obéir aux désirs personnels du roi, il resta sous-secrétaire d'Etat aux finances sous le ministère Laffitte (2 novembre 1830). Lorsque ce ministère tomba, au mois de mars 1831, Thiers l'accompagna dans sa retraite.

Déjà nommé député en 1830, il fut réélu en 1831. En 1830, Thiers parlait de « reconquérir» la rive gauche du Rhin et la frontière des Alpes, de « délivrer » la Pologne, ITtalie, la Belgique ; mais, en 1831, il s'était fort calmé et était devenu un homme d'ordre ; il défendit l'hérédité de la pairie, il engagea (1832) le Gouvernement à prendre des mesures de rigueur contre les républicains et les légitimistes ; puis, grâce à ce sage revirement j il fut nommé, le 11 octobre 1832, ministre de l'intérieur. Ce cabinet fit arrêter là duchesse de Berry eil Vendée et assiéger la cita-

délie d'Anvers. La chute de cette forteresse consomma la séparation de la Belgique de la Hollande, et, sans lui être annexée, la Belgique se trouva provisoirement liée à la France. Après la prise d'Anvers, 25 décembre 1832,Thiers passa du ministère de Tintérieur à celui des travaux publics et du commerce. Il rendit, dans cette position, de grands services au commerce et à l'industrie, mais il encouragea en même temps le culte de la gloire napoléonienne, en remplaçant sur la colonne de la place Vendôme la statue de Napoléon en costume de cour, qui la couronnait depuis 1810 et que les alliés avaient renversée, par une nouvelle statue du soldat-empereur en redingote grise et en petit chapeau ; il fit, en outre, achever l'arc de triomphe de l'Etoile, commencé en 1806.

Thîers reprit le ministère de l'intérieur en 1834, dans des circonstances difficiles pour l'orléanisme. Les crises ministérielles se succédèrent fréquemment cette année-là. C'est dans cette circonstance que se montrèrent le plus clairement les différences profondes qui existaient entre Thiers et Guizot, deux natures aussi opposées que'possible. A la fin de l'année, le ministère de Broglie arriva au pouvoir et Thiers y retrouva sa place. Il fut reçu la même année à l'Académie française. En 183S, après l'attentat de Fieschi, il demanda qu'on augmentât la rigueur des lois sur la presse et le jury. En 1836, il renversa Guizot et devint président du conseil, comme ministre des affaires étrangères.

Son succès ne fut pas long. Thiers avait des idées guerrières et voulait intervenir militairement en Espagne ^ans la querelle des Ghristinos et des Carlistes, mais le roi Louis- Philippe n'avait aucune envie de cette intervention. U en résulta que le ministère Thiers fut remplacé dès le 25 août 1836 par un ministère Mole. Thiers se mit à voyager. De retour en France vers le milieu de 1838, il reparut ^ la chambre et réussit bientôt à renverser le ministère Mole. Malgré cela, il ne revint au pouvoir que le 1" mars ^840, La trop grande finesse du Gouvernement français

eut pour résultat que la France se \it complètement isolée en Europe. Ce fait se produisit le plus clairement dans la question d'Orient, et d'une manière assez blessante pour la France, Thiers, furieux de voir que personne enJEurope ne s'inquiétait plus de la France, conçut l'idée d'une guerre populaire contre l'Allemagne, C'est alors que furent décidées, gr&ce à son intelligente initiative, les fortifications de Paris. C'est alors que parurent le ridicule chant du Rhin de Nicolas Becker et la réponse non moins niaise qu'y fit Alfred de Musset. Les desseins de Thiers échouèrent de nouveau devant l'amour de la paix du roi Louis-Philippe, et ce ministre, ne pouvant pas exécuter ses plans, céda li place à Guizot le 26 octobre 1840. Rendu à la vie privée, Thiers songea à écrire l'histoire du Consulat et de rËmpire et il s'y prépara par de nombreux voyages. Les deux premiers volumes parurent en 1845, le dernier en 1862. Cet ouvrage, pour ses qualités conlme pour ses défauts, peut être regardé comme un ouvrage national français, il contribua singulièrement à faire revivre le culte de la gloire et de Napoléon.

A partir de 1842, Thiers fut le chef du centre gauche et combattit à la chambre le ministère Guizot. Ses attaques augmentèrent chaque année de violence : plus le ministère Guizot devenait réactionnaire, en recherchant l'amitié des Gouvernements de l'Europe et se montrant hostile à toute révolution, plus Thiers se rapprochait du parti révolutionnaire. — Dans la nuit du 23 au 24 février 1848, à la dernière heure, Louis-Philippe appela Thiers et Odilon Barrot pour former un nouveau ministère. U était trop tard 1 Ttàtn dut le reconnaître dès qu'il eut accepté cette mission, et. en présence des barricades dont se couvraient les rues de Paris, il donna sa démission.

La République fut proclamée. Thiers déclara qu'il adhérait à cette nouvelle forme de gouvernement, sans rien changer du reste à ses convictions politiques. Il ne passa point aux premières élections pour l'Assemblée consti-

tuante, mais, aux élections complémentaires, il fut élu dans quatre départements, dont celui de la Seine.

 l'Assemblée constituante, comme à la Législative qui lui succéda, Thiers s'assit à la droite. Il avait voté pour la dictature de Gavaignac, il vota ensuite pour la présidence de Louis-Napoléon. U vota pour l'expédition de Rome, il combattit les socialistes, il vota pour la réduction du droit électoral (loi du 31 mai) ; bref, il fut réactionnaire dans les questions intérieures et partisan de l'intervention dans les affûres étrangères.

Malgré tout, il fut arrêté au coup d'État, renfermé d'abord à Mazas, et ensuite expulsé de France; puis il reçut, sans l'avoir demandée, au mois d'août 18S2, la permission de revenir à Paris, où il vécut pendant onze ans loin de la politique et uniquement occupé de ses travaux littéraires.

En 1863, Paris le nomma au Corps législatif à une grande majorité contre Persigny. Il y combattit le second Empire, principalement au point de vue économique et au sujet de la politique extérieure. Comme il avait toujours été adversaire déclaré de l'unité italienne, il s'opposa également à l'unité de l'Allemagne. Malheureusement, il ne . voulut jamais comprendre que d'autres pays eussent, comme la France, le droit de se constituer eux-mêmes. Il cherchait la grandeur de la France dans la division et la faiblesse de ses voisins. Peu de temps avant la guerre de 1866, le 3 mai, il critiquait de la manière la plus acerbe la conduite de la France en présence de la politique de la Prusse depuis la guerre du Danemarck de 1864, et il en tirait les plus noirs pronostics. Après la guerre de 1866, il était hors de lui et il condamnait, à sa manière, la politique de Napoléon III, en disant : A présent toutes les fautes sont commises, il n'en reste plus à commettre! En 1869, Thiers fut élu de nouveau député au second tour de scrutin ; nous avons déjà vu (1" partie, page 21) que le Gouvernement avait combattu son élection par tous les moyens possibles» Eu 1870, Thiers se prononça résolument, jusqu'à la der-

nière heure, contre la guerre, et il travailla ensdte de toutes ses forces au rétablissement de la paix. G*est sans nul doute h ces circonstances-là qu'il dut d'être placé, en 1871, à la tôte des affaires par l'Assemblée de Bordeaux. Maifl'— pourquoi Thiers se prononçait-il contre la guerre en 1*70? — C'est parce que la France, militairement et politiquement, par l'organisation de son armée et par ses alliaiici^s, n'était pas prête à faire à l'Allemagne une guerre victorieuse. *— Ainsi que le prouve toute sa vie, ainsi que cela ressort ouvertement de ses discours en 1866, si Thiers dâûrait le maintien et le rétablissement de la pai)(, cela ne voulait pas dire qu'il reijonnût à l'Allemagne le droit ds se constituer elle-même et à son gré. Pour Thiers, la pûi qu'il fallait conclure, ce n'était pas autre chose qu'une suspension d'armes indispensable, une absolue nécessité pour la France, afin de refaire ses forces.

Thiers était beaucoup trop habile pour crier cela bien haut, juste au moment où il s'agissait de faire la paix avec l'Allemagne au meilleur marché possible. Mais la majorité d6 rassemblée nationale le comprit ; cet homme ne pouvait pas faire tout à coup volte-face et démentir sa vie entière, quelles que fussent les apparences. L'immense majorité de l'Assemblée constituante le mit à la tête des affaires, àon-seulement parce qu'il était l'homme de la paix, mais parée qu'il était l'homme de cette paix, d'une suspension d'armes nécessaire à la France pour prendre de nouvelles forces, afin de recommencer la guerre dans des conditions plus favorables, avec une meilleure armée qu'en 1870, dans un délai qu'il est impossible de fixer d'avance à un mois près et même à une année.

II est évident que Thiers n'appela au ministère certains hommes, tels que Jules Favre, Jules Simon, Ernest Picard et Le Flô, que parce qu'ils avaient fait partie du (J0Uve^ nement de la défense nationale et qu'ils y avaient représente l'élément modéré. L'amiral Pothuau, brave marin qui s'était distingué dans la défense de Paris, reçut le ministère de la marine ; il avait été nommé député par les

Parisiens, avec quelques hommes du même genre, au milieu d'une masse de rouges, dont quelques bavards des plus confus, parmi lesquels Félix Pyat jouait le premier rôle.

Ce qui caractérise le mieux le Gouvernement de Thiers, ce sont les autres noms qu'il y fit entrer : Dufaure, Lambrecht, Pouyer-Quertier et de Laroy,

M. Dufaure est né en 1798 ; il fit son droit à Paris, dé^ buta comme avocat à Bordeaux, et fut nonomé député pour la première fois en (834. Au commencement de 1836, sous le ministère Thiers, il devint conseiller d'Etat, mais il donna sa démission au mois de décembre de la même année, lorsque ce ministère fut renversé. Il n'entra pas dans le ministère Mole, mais il fut nommé ministre des travaux publics en 1839, dans le ministère Soult. En 1840, il refusa de faire partie du ministère Thiers, ainsi que du ministère Guizot qui lui succéda. Il lutta contre Thiers dans la question des fortifications de Paris. De 1840 à 1848, Dufaure fut constamment élu vice-président de la Chambre des députés. En 1848, il put se rallier à la République sans arrière-pensée. Il se tint du côté de la « démocratie modérée, » il fut « libéral » dans la bonne acception du mot. Elu député à l'Assemblée constituante, il vota, entre autres choses, pour une Chambre unique et pour l'exil de la famille d'Orléans. Il combattit le socialisme, représenté du reste alors, comme il le fut plus tard, par des honmies manquant de maturité et à peine convaincus. Il occupa sous Cavaignac le ministère de l'intérieur et travailla de toutes ses forces à le faire élire président. On sait assez que ses efforts furent inutiles. « Un nom triompha d'un homme 1 » Malgré cela, Dufaure accepta de nouveau le ministère de l'intérieur, le 2 juin 1849, sous la présidence de Louis- Napoléon ; — à vrai dire, c'est le seul acte douteux dans la rie de M. Dufaure. Lui-même et ses amis ont dit qu'il ne s'y était décidé que pour maintenir la République et sa constitution. Il quitta le ministère le 31 octobre de la même année. Il fit alors au Gouvernement une opposition légale et rentra dans la vie privée après le coup d'Etat. Il fut

nommé de rAcadémie. française en 1863. Un titre d'honneur particulier pour M. Dufaure, c'est qu'après a^oir été plusieurs fois minislre, il n'est pas même chevalier de la Légion d'honneur. Si Ton a connu un peu la France soos le second Empire, on comprendra la signification de ce fait. Thiers choisissait avant tout, en prenant M. Dufauie, l'homme juste et irréprochable.

M. Lambrecht, né en 1819, ancien ingénieur des pooL^ et chaussées, est entré au Corps législatif en 1863, comme candidat de l'opposition et a constamment siégé auprès àt M. Thiers. Il ne fut pas réélu en 1869. En 1870, le minLtère OUivier lui offrit de le faire nommer député dans le département du Nord, mais il n'accepta pas.

M. Pouyer-Quertier est né en 1820 dans le département de la Seine-Inférieure. Grand fabricant, il devint, en 1854, maire de Fleury-sur-Andelle, membre du Conseil général de son département, membre de la Chambre de commerce de Rouen, administrateur de la succursale de la Banquede France, puis président de la Société de secours mutuels des ouvriers cotonniers. Il fut élu député au Corps législatif comme candidat officiel en 18S7, puis en 1863. Aussitôt que l'empereur Napoléon III adopta la liberté du commerce et conclut dans ce sens des traités de commerce, notamment avec l'Angleterre, Pouyer-Quertier se jeta dans l'opposition. Il attaqua en toute circonstance et par tous les moyens b politique commerciale du Gouvernement. Protectionniste déclaré et, par suite, défenseur d'un monopole, il combatiit cependant d'autres monopoles dans l'intérêt de celui qu'il défendait. H s'éleva contre les privilèges des grandes compagnies de chemins de fer et de banque, il réclama Taffranchissement des canaux de la domination du monopole, afin de faciliter la navigation dans l'intérêt du commerce intérieur. On comprend facilement que ce grand seigneur do coton, protectionniste, en même temps qu'homme d'affaires habile et ennemi déclaré du vertige financier qui envahissait l'Europe, fût un homme selon le cœur dt' M. Thiers, lequel est lui-même un protectionniste ardent

et Ta prouvé du reste dans les discussions de la Chambre en 1870. — Par suite de son opposition incessante, il était naturel que Pouyer-Quertier ne fût point candidat officiel aux élections de 1869. H échoua donc partout malgré son mérite incontestable. Lorsque Thiers le choisit pour ministre des finances au conunencement de 1871, ce fait pouvait avoir une signification particulière sur laquelle il convient d'appeler l'attention. La France se trouvait en présence d'immenses difficultés financières. Comment arri-< ver à les vaincre ? Comment couvrir les énormes dépenses qu'avait coûté la guerre et que nécessiterait le rétablissement de la paix ? Les Etats-Unis d'Amérique, bien que victorieux, s'étaient trouvés dans une situation analogue à la fin de leur grande guerre civile, et ils avaient eu recours à une importante élévation des droits de douane. Thiers était assez partisan de ce système, et Pouyer-Quertier lui parut être l'homme qu'il fallait pour appliquer ce système avec habileté et avec la ténacité de la conviction et de l'intérêt, — intérêt personnel et de métier.

M. de Larcy, né en 180S dans le département du Gard, est d'une famÛle légitimiste qui l'éleva dans ses idées. Reçu avocat en 1826, il entra dans la magistrature en 1829 pour en sortir aussitôt après la révolution de 1830. Il redevint avocat, fut nommé membre du conseil général du Gard en 1833, et député de Montpellier en 1839. Une fois à la Chambre , il appartint naturellement à l'opposition légitimiste dont il fut l'un des champions les plus ardents. En 1843, il fit; avec quatre autres députés, une visite au comte de Chambord, et cette démarche ayant été vertement blâmée dans la prochaine adresse au roi Louis-Philippe, de Larcy donna sa démission, mais il fut aussitôt réélu. Il échoua cependant en 1846, et ne fut renommé qu'en 1848, peu de jours avant la révolution de février. Il se porta ensuite candidat à l'Assemblée constituante, en disant dans sa profession de foi qu'il acceptait la République comme un « essai » . Comme il avait toujours fait de l'opposition au gouvernement de Louis-Philippe, bien que ce ne fût pas

dans un sens républicain, deux départements le nommèrent à la Constituante. Là, comme plus tard dans TAssemblée législative, il s'assit à la droite et fit partie de la majorité la plus réactionnaire. Cependant il ne travailla point pour le bonapartisme, protesta contre le coup d'Etat, et rentra dans la vie privée en 1852. En 1863 et 1869, il se présenta aui élections du Corps législatif conmie candidat de l'opposition, et l'agitation qui précéda ces dernières élections lui valut à la fin de l'automne de 1868 des poursuites judiciaires et une amende. — M. de Larcy entra dans le mimstèreThiers pour faire une nouvelle « expérience i> avec la République. En réunissant dans son cabinet des hommes ayant les opinions politiques les plus opposées, et qui vraisemblablement n'arriveraient jamais à s'entendre sur l'objet de leui^ affections personnelles, M. Thiers voulait-il asseoir d'autant plus sûrement la République ?

Avant que l'Assemblée de Rordeaux se réunît, chacun pouvait reconnaître qu'on n'aurait pas le temps, avaut k 19 février, de conclure les préliminaires de paix. D fallut donc aussitôt nouer des négociations pour prolonger l'armistice. Elles ont des rapports directs avec les opérations qui se continuaient encore dans Test de la France et que nous allons raconter. .

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