‹ Guerre des frontières du Rhin, 1870-1871 (volume 2)Chapitre 5 sur 39 · I. — Déploiement des années · texte numérisé non relu

I. — Déploiement des années

L'année française d'opérations, telle qu'elle fut d'abord fonnée, se composait de 8 corps d'année et d'une grande réserve de cavalerie.

Les corps d'armée étaient :

<• Le corps de la garde : général Bourbaki, avec 2 divisions d'infanterie sous les généraux Deligny et Picard, et une division de cavalerie. Desvaux, de 6 régiments ;

2* Le l" corps : maréchal de Mao-Mahon , duc de Magenta, avec 4 divisions d'infanterie, Ducrot, Abel Douay, Raoultjde Lartigue,et une division de cavalerie, Duhesme, de 7 régiments ;

y Le 2* corps : général Frossard, avec 3 divisions d'infanterie, Vergé, Bataille et de Laveaucoupet, et une division de cavalerie, Lichtlin, de 4 régiments ;

4* Le 3* corps : maréchal Bazaine, avec 4 divisions d'in- ^terie, Montaudon, Castagny, Mettmann et DecaSn, et une division de cavalerie, de Clérembault, de 7 régiments ;

5* Le 4* corps : général de Ladmirault, avec 3 divisions d'infanterie, de Cissey, Rose et de Lorencéz, et une division de cavalerie, Legrand, de 4 régiments ;

6* Le 5* corps : général de Failly, avec 3 divisions d'inîanterie, Goze, de l'Abadîe d'Aydren et Guiot de Lespart, et une division de cavalerie, Brahaut, de 4 régiments ;

7*" Le 6"* corps : maréchal Canrobert, avec 4 divisions, Tixier, Bisson, Lafont de Villiers, Levassort-Sorval, et une division de cavalerie, de Salignac-Fénelon, de 6 régiments ;

8* Le 7® corps : général Félix Douay, avec 3 divisions d'infanterie, Conseil Dumesnil, Liébert et Dumont, et une division de cavalerie, Ameil, de S régiments.

Le corps de réserve de cavalerie devait renfermer 3 divisions : du Barrail, Bonnemains et de Forton, chacune de

4 régiments.

Ces forces pouvaient être estimées à 260,000 hommes d'infanterie et de cavalerie, si Ton avait pu compléter les régiments en y versant les réser>'es des dernières classes et les hommes en congé. Mais la plupart des régiments étaient partis sur le pied de paix et n'avaient reçu leur complément qu'à la frontière ; des détachements complets, venant des garnisons éloignées, n'étaient même pas encore arrivés lorsque les hostilités conunencèrent, si bien qu'on ne peut pas estimer les forces françaises en ligne au oommencement d'août à plus de 200,000 hommes d'infanterie et de cavalerie.

Elles étaient en outre disséminées d'une manière qu'il eût été possible d'éviter.

La frontière sur laquelle les deux partis ennemis pou* valent se rencontrer avait par rapport à la France la forme d'un angle saillant, dont le côté gauche, la ligne de Sierck à Lauterbourg, a 148 kilomètres, et le côté droit, de Lauterbourg à Huningue, 163 kilomètres.

A gauche, le Luxembourg et la Belgique étaient neutra- . Usés, et nous avons vu que la neutralité de la Belgique venait d'être à nouveau formellement reconnue ; à droite était la Suisse, neutre également. La Belgique leva quelques troupes pour remplir ses devoirs de neutralité. La Suisse avait, sans hésiter, appelé aux armes dès le 15 juillet,

5 divisions de milices, environ 37,000 honmies, en partie pour garder ses frontières du Jura et du Rhin, en partie pour protéger le pont de BAle contre un coup de main. BAle

élAitoceupée militairement le 15 au soir, et le 18 juillet, avant même que la déclaration de guerre fût arrivée à Berlin, presque toutes les milices appelées étaient à leur poste à la frontière. Seule, la brigade du Tessin, qui avait à passer le Saint-Gothard, n'arriva que huit jours après.

Ce qui justifiait la vigilance des autorités fédérales suisses, c'est que la France s'était informée antérieurement si la Suisse serait en état de défendre sa neutralité dans le cas d'une guerre entre la France et TAUemagne. Il avait même été question alors d'envoyer un général français voir de plus près les forces fédérales, les mettre un peu en ordre, et en faire peut-être Dieu sait quoi. Ces offres avaient été poliment refusées, et la Suisse avait assuré qu'elle saurait remplir les devoirs que lui imposait sa situation politique en Europe. — Malgré cela, le conseil fédéral avait dû prendre note de cet incident. En outre, les Français avaient choisi en 1870, poiu^ centre de formation d'un corps d'armée, Belfort, tout près de la frontière suisse et notamment dans le voisinage de Bâle.

Voici quelles étaient les positions dans lesquelles les oorps français établirent leurs forces disponibles : .

Sur le ûôté gauche de la frontière le4'corps, Ladmirault, à Thionville ; le 3* corps, Bazaine, d'abord à Metz et, bien- ^ après, plus en avant, à Bouzonville ; le 3* corps Fros- Mffd, à Saint-Avold ; le jS' corps, de Failly, à Bitehe ; — plus en arrière la garde, Bourbaki, d'abord à Nancy, puis à Metz, et le 6* corps, Ganrobert, au camp de Chilons.

Sur te côté droit de la frontière, le l*'corps, Mac-Mahon, entre Haguénau et Strasbourg ; le 7® corps, Félix Douay, à Belfort.

La portion concentrée de l'armée, forte d'à peu près 90,000 hommes, vers le 1" août, occupait un triangle, formé par Metz, Thionville et Saint-Avold, sur un front d'environ 52 kilomètres, ou deux fortes journées démarche; 4 droite de ces forces se trouvait do Failly , à Bitehe, à 52 ki-

lomètres de distance ; à gauche était Ganrobert à Chftlons, à 126 kilomètres, ou 6 jours de marche.

Entre Bitche et Haguenau, où se trouvait Textrême gauche de Mao-Mahon, il y a environ 44 kilomètres ; la distance entre Strasbourg, extrême droite de Mac-Mahon, et Belfort (Douay), est de 126 kilomètres. Vers le 1'' août, de Failly pouvait avoir 25,000 hommes, Mac-Mahon 35,000, Ganrobert 30,000 au plus ; le corps de Félix Douay n'était pas encore organisé, Belfort n'était réellement qu'une station de marche peur les troupes qui se rendaient du midi au nord.

La disposition de l'arméefrançaise est en elle-même inexplicable. Pour la comprendre il faut en venir à des idées anciennes et, en partie, très-personnelles.

La France était en face de deux alternatives principales : ou elle aurait affaire à la Prusse seule, ou TAUemagne du Sud se joindrait à la Prusse et à la Confédération du Nord.

Dans le premier cas, la ligne de Metz à Mayence était la chose principale. On s'avançait par cette ligne, on s'emparait de la forteresse de Mayence par un coup de main, on y passait le Rhin pour prendre ensuite position afin de repousser un retour offensif des Prussiens, et Ton se contentait, du reste, de balayer la rive gauche du Rhin. Le Luxembourg et la Belgique tombaient sans coup férir.

Dans cette occurrence, l'aile droite, représentée par Mac- Mahon et Félix Douay, était complètement inutile ; elle ne pouvait avoir de signification que si les Allemands du Sud voulaient sortir de leur neutralité pour marcher activement contre l'Allemagne du Nord, et s'ils avaient besoin d'un corps français pour les aider à recouvrer leur « indépendance }) .

Au contraire, l'aile gauche française avait, dans notre hypothèse, une importance toute particulière. Elle devait se composer de deux éléments : la flotte, portant de nombreuses troupes de débarquement, et un corps d'obser\'ation contre la Belgique, pour envahir ce pays aussitôt après les premières victoires du centre français sur les Prussiens;

— ce dernier élément est représenté par le corps de Canrobert dans la disposition que nous avons donnée.

D'après les calculs, la flotte devait trouver des alliés dans, le Danemark, qui avait tout à regagner, et dans le Hanovre, qu'on supposait deyoir être une Vendée prussienne. Les troupes françaises de débarquement, ainsi renforcées par des Danois et des Allemands, devaient remporter de grands succès sur les derrières de Tannée prussienne du Rhin et la forcer ainsi d'abandonner ce fleuve.

Dans le deuxième cas, alliance du sud de rAllemagne avec le nord, le centre et l'aile gauche des Français consermeni leur première signification, mais l'aile droite avait plus d'importance que dans le premier cas. Immédiatement après les victoires que le centre français devait remporter sur la ligne Metz-Mayence, elle devait passer le Rhin aux environs de Strasbourg et battre à son tour les forces de l'Allemagne du Sud.

Cependant, même dans ce cas, la position du 7' corps à Belfort est encore assez énigmatique ; on ne peut se l'expliquer que par des réminiscences historiques et par la valeur que l'empereift* Napoléon, par suite de ses recherches dans la géographie ancienne, attachait à la trouée de Belfort.

Nous n'avons parlé jusqu'à présent que d'idées offensives des Français, et, dans le fait, c'étaient les idées dominantes. Si la France était rejetée sur la défensive, l'aile gauche, la flotte, conservait encore de l'importance. Elle allait menacer avec ses troupes de débarquement lés côtes de la mer du Nord et de la Baltique, et elle empêchait ainsi les Allemands de déployer des forces trop écrasantes sur la frontière du Rhin.

L'aile droite devenait alors complètement inutile si Ton n'avait affaire qu' à l'Allemagne du Nord. Si Ton avait à combattre aussi l'Allemagne du Sud, l'aile droite conservait la valeur d'un corps d'observation et, en cas de besoin, elle pourrait arrêter l'aile gauche allemande sur le chemin de fer de Strasbourg à Paris et ensuite sur celui de Mulhouse à Paris.

Le centre restait, dans tous les cas, la chose principale ; il devait soit prendre l'offensive et battre les Allemands, soit les arrêter dans leur marche sur Paris.

Dans rhjrpothèse actuelle, rien ne justifie encore la place d'un corps d'armée à BeUbrt. H n'aurait eu de raison d'être là que si T Autriche avait pris part à la guerre comme alliée de la France, et si les armées autrichiennes et françaises avaient voulu se donner la main dans l'Allemagne du Sud.

Le déploiement d'une armée doit répondre à peu près à la pensée stratégique du chef de cette armée. Si l'on observe notre exposé succinct, on trouvera que la clarté et la décision de la pensée militaire manquent complètement dans la première disposition de l'armée française, que la confusion y règne.

Tous les éléments, force, temps et espace sont négligés.

Si l'on veut combattre l'Allemagne sur terre, où trouvera-t-on, dans l'organisation actuelle de l'armée française, des troupes de débarquement pour les flottes de la mer du Nord et de la Baltique?

Après avoir déclaré la guerre à Berlin, le 19 juillet, sans avoir même commencé une seule organisation nouvelle, comment le gouvernement français pourra-t-il marcher contre l'Allemagne avec des forces à peu près égales, puisque l'Allemagne, grâce à son organisation militaire, est beaucoup plus à même que la France de mobiliser en trèspeu de temps des forces considérables ?

Si, malgré tout cela, les Français espèrent vaincre, comment y parviendront-ils en dispersant d'une manière inexplicable le peu de forces dont ils disposent ?

Certes, jamais guerre plus frivole ne fut le résultat de calculs plus insensés ! L'attitude agressive du gouvernement français vis-à-vis de l'Allemagne, à partir du 6 juillet 1870, n'avait de sens que s'il était vrai, ainsi que l'affirmaient le Figaro de M. de Villemessant, et la Liberté de M. de Girardin, qu'il sufQsaît d'un Français pour faire répasser le Rhin h cinq Allemands à coups de crosse dans le dos. Dans ce cas, en efEpt, la supériorité des Français était as<;u-

rée, et la France avait assez de troupes de débarquement pour inquiéter les côtes de la mer du Nord et de la Baltique.

L'empereur Napoléon prit lui-même le commandement en chef de la grande armée qui fut baptisée ofBciellement Afm& du Bhin.

Le 23 juillet, il adressa aux Français la proclamation suivante :

a Français,

«n y a dans la vie des peuples des moments solennels où rkonneur national, violemment excité, s'impose comme une force irrésistible, domine tous les intérêts, et prend seul en mains la direction des destinées de la patrie.

« Une de ces heures décisives vient de sonner pour la France.

« La Prusse, à qui nous avons témoigné pendant et depuis la guerre de 1866 les dispositions les plus conciliantes, n'a tenu aucun compte de notre bdn vouloir et de notre longanimité.

« Lancée dans une voie d'envahissements, elle a éveillé toutes les défiances, nécessité partout des armements exagérés, et fait de l'Europe un camp où rèigent l'incertitude et la crainte du lendemain.

« Un dernier incident est venu révéler l'instabilité des rapports nationaux et montrer toute la gravité de la situation.

« En présence des nouvelles prétentions de la Prusse, QÛ6 réclamations se sont fait entendre.

« Elles ont été éludées et suivies de procédés dédaigneux. Notre pays en a ressenti une profonde irritation, et ausâtêt un cri de guerre a retenti d'un bout de la France à Vautre.

« n ne nous reste plus qu'à confier nos destinées au sort des armes. Nous ne faisons pas la guerre à l'Allemagne, dont nous respectons Findépendance.

<( Nous faisons des vœux pour que les peuples qui composent la grande nationalité germanique disposent librement de leurs destinées.

(( Quant à nous, nous réclamons l'établissement d'un état de choses qui garantisse notre sécurité et assure l'avenir. Nous voulons conquérir une paix durable, basée sur les vrais intérêts des peuples, et faire cesser cet état précaire où toutes les nations emploient leurs ressources à s'armer les unçs contre les autres.

(( Le glorieux drapeau que nous déployons encore une fois devant ceux qui nous provoquent, est le même qui porta à travers l'Europe les idées civilisatrices de notre grande révolution.

<( Il représente les mêmes principes, il inspire le même dévouement.

(( Français, je vais me mettre à la tête de cette vaillante armée qu'anime l'amour du devoir et de la patrie.

« Elle sait ce qu'elle vaut, car elle a vu dans les quatre parties du monde la victoire s'attacher à ses pas.

« J'emmène mon fîls a\ec moi, malgré son jeune âge ; il sait quels sont les devoirs que son nom lui impose, et il est fier de prendre sa part dans les dangers de ceux qui combattent pour la patrie.

(( Dieu bénisse nos efforts I Un grand peuple qui défend une cause juste est invincible.

« Napoléon. »

Il n'est certainement pas nécessaire d'analyser cette proclamation. Il est toujours difficile de bien défendre une mau- ' valse cause, beaucoup plus difficile que ne le croient des avocats subtils. L'Empereur emmena, en effet, à l'armée son jeune fils, né Je 16 mars 1856, qu'il avait nommé lieutenant en 1870, et pour lequel il se précipitait dans cette guerre, dont l'issue lui semblait toujours douteuse. Le 28 juillet, il adressa à cette armée la proclamation suivante, de Metz (hôtel de l'Europe), où était son quartier général :

^ 133 — « Soldats,

« Je viens me mettre à votre tête pour défendre l'honneur et le sol de la patrie.

«Vous allez combattre une des meilleures armées de r£urope ; mais d'autres, qui valaient autant qu'elle, n'ont pu résister à votre bravoure. Il en sera de même aujourd'hui.

a La guerre qui commence sera longue et pénible, car elle aura pour théAtre des lieux hérissés d'obstacles et de forteresses ; mais rien n'est au-dessus des efforts persévérants des soldats d'Afrique, de Crhnée, de Chine, d'Italie et du Mexique. Vous prouverez une fois de plus ce que peut une armée française animée du sentiment du devoir, mdntenue par la discipline, enflammée par l'amour de la patrie.

« Quel que soit le chemin que nous prenions hors de nos frontières, nous y trouverons les traces glorieuses de nos pères. Nous nous montrerons dignes d'eux.

ff La France entière vous suit de ses vœux ardents, et l'univers a les yeux sur vous. De nos succès dépend le sort de la liberté et de la civilisation.

« Soldats, que chacun fasse son devoir, et le Dieu des années sera avec nous I

« Au quartier impérial de Metz, le 28 juillet 1870.

(( Napoléon. »

Cette fois encore, tout conunentaire paratt superflu.

L'empereur Napoléon avait pris pour major général le maréchal Lebœuf, assisté des généraux de division Lebrun et Jarras comme aides-majors généraux. Le général Soleille reçut le commandement en chef de l'artillerie, et le général Coffinières de Nordeck celui du génie.

Parmi les commandants de corps d'armée, les plus connus sont les maréchaux Mac-Mahon et Bazaine.

Mac-Mahon, né en 1808, sortit de l'École militaire de SaintrCyr dans l'état-major et passa plus tard dans l'infan-

terie. Il servit presque constamment en Afrique» et fut nommé général de brigade en 1848. Rappelé d'Algérie en 18SS, D reçut en Crimée le commandement d'une division du corps de Bosquet. La prise et la conservation du bastion Malajkoff, lors de l'assaut de Sébastopol, le 8 septembre, rendirent le nom de Mac-Mahon célèbre dans l'Europe entière. La part brillante qu'il prit à la bataille de Magenta lui valut, en 18S9, le titre de duc de Magenta. En 1861, Mac-Mahon représenta la France au couronnement du roi Guillaume I" de Prusse, et l'éclat extraordinaire qu'il déploya en cette circonstance fit beaucoup parler de lui. Le maréchal reçut à son retour le commandement du 3* corps d'armée, et il fut ensuite nommé gouverneur général de l'Algérie en 1864. H ne réussit point dans ce poste, et il s'éleva contre lui les plaintes les plus vives qui cependant auraient dû être, à ce qu'il parait, dirigées plutôt contre la situation générale que contre la personne du maréchal. L'empereur Napoléon était, en eSet, dominé à cette époque par la pensée de faire de l'Algérie xme sorte de royaume arabe, ce qm reculait au second plan la colonisation européenne. Cela eut pour conséquences l'émigration d'un grand nombre de colons et une diminution considérable des transactions." A cela vint s'ajouter, en 1868, la grande famine de l'Algérie avec toutes ses horreurs, et ce n'est qu'à partir de ce moment que le gouvernement français se décida sérieusement à songer à donner à la colonie un meilleur système d'administration. On n'avait pas encore fait un grand pas dans cette nouvelle voie, lorsque le maréchal fut rappelé en Europe, au mois de juillet 1870, et placé à la tête du 1*' corps d'armée. H jouissait toujours du respect et de la confiance de l'armée.

Le maréchal Bazaine, né en 1811, entra au service, en 1831, comme engagé volontaire; servant en Algérie, il devint officier en 1835 ; il fut envoyé en Espagne en 1837, avec la légion étrangère, pour combattre avec les christînos contre les carlistes, ce qui lui fournit l'occasion d'apprendre l'espagnol. Après son retour, en 1839, il obtint un avan*

cernent très-rapide ; il était général de brigade, en 18S4, au début d^ la guerre d'Orient, et fut nommé général de division en 1855. Il commanda l'expédition contre Einbum. Envoyé au Mexique en 1862, il prit, l'année suivante, le commandement en chef de l'expédition française. Ses rapports avec l'empereur Maximilien furent si mauvais qu'on a prétendu souvent que fiazaine avait voulu devenir lui-même empereur du Mexique. Maréchal de France depuis 1864, il ramena, en 1867, les débris de l'armée française et fut assez mal reçu par la nation. Cependant il était aimé de l'armée, d'une part parce que, de tous les maréchaux, il était le seul véritablement troupier et qu'il en avait les allures ; d'autre part parce qu'il sut se créer un entourage convenable qu'il traitait assez doucement. H était aussi aimé à la cour qu'à l'armée. Après avoir résidé quelque temps à Nancy comme chef du 3' corps d'armée, il fut mis à la tète de la garde, en 1869, et reçut, en 1870, le commandement du 3' corps de l'armée active.

Son successeur à la tète de la garde fut le général Bourbail, né à Paris, en 1816, d'un père d'origine grecque. D servit presque toujours en Afrique dans la légion étrangère et dans les zouaves, devint général de brigade en 1854 et général de division en 1857. D combattit avec distinction en Crimée et en Italie et se fit un nom dans l'armée par sa brillante bravoure. En 1869, il commanda la seconde série du camp de Chfilons.

Le maréchal Canrobert, né en 1809, sortit de Saint-Gyr en 1828. Il servit presque toujours en Algérie, fut nommé général par le prince-président et se fit remarquer dès lors par son attachement à Napoléon III. Il joua un grand rôle dans le coup d'Etat de 1851, et fut nommé général de division en 1863. On lui sut gré de la modestie avec laquelle il se démit, en 1855, du commandement de l'armée d'Orienté En Italie, il ne prêta pas à temps, au maréchal Niel, l'appui que ce dernier lui demandait à la bataille de Solférino. — Dans c& derniers temps, Canrobert commandait le 1*' corps d'année, on armée de Paris ; en 1870, il fut mis à la tête

du 6* corps, qiii, d'après ce qui précède, pouvait être considf'Vé provisoirement comme une armée de réserve.

Le général de Ladmirault, né en 1808, sortit de l'Ecole de Saînt-Cyr en 1829 et, comme la plupart des officiers d'alors, passa la plus grande partie de sa carrière militaire en '^Afrique. H fiit nommé général de brigade en 1848. Comme générai de division, il prit une part décisive à la bataille de Soiférino, dans laquelle il fut blessé. En 1870, il commandait le 2* corps d'armée (Lille), lorsqu'il fut mis à la tète du 4® corps de l'armée active. Il avait dans l'armée française la réputation d'un tacticien, et c'est pour cette raison qu'il reçut le commandement du camp de Châlons, en 1867, lorsqu'on songeait à faire des changements dans la tactique. Ses manœuvres du camp excitèrent un vif intérêt, quoiqu'il ne soit rien resté de leurs résultats qui soit digne de passer à la postérité.

Le général Félix Douay est également un vieil officier d'Afrique. En 1859, il commandait une brigade dans le corps de Niel et fut grièvement blessé à la bataille de Soiférino. Avant la guerre de 1870, il était chef d'une division de l'armée de Paris.

Le général de Failly, né en 1807, est sorti de l'Ecole de Saint-Cyr. En 1854, il fut envoyé en Crimée comme général de brigade ; en 1859, il commanda avec honneur une division du corps de Niel et se distingua particulièrement à Soiférino. En 1867, il reçut le commandement de l'expédition chargée de protéger le Pape contre l'invasion garibaldienne, et il eut le malheur de signer, — probablement sans l'avoir lu, — le rapport sur le combat de Mentana, dans lequel il est dit que « les chassepots ont fait merveille » . On ne lui a jamais pardonné cela, et par suite, de Failly, qui est un officier brave et honnête, a été choisi pour bouc émissaire des revers des Français en 1870. En 1868, il commanda la première série du camp de Chftlons ; à la fin de 1869, il avait succédé à Bazaine dans le commandement du 3« corps d'armée (Nancy).

Le général Frossard, né en 1807, sortit de l'Ecole poly-

technique en 1827, dans le corps du génie. Il assista au si%e d'Anvers, servît ensuite en Algérie et prit part, en 1849, au si^e de Rome, après quoi il remplaça Lebœuf comme commandant en second de l'Ecole polytechnique.

En 1855, il dirigea les travaux du génie contre Karabelnaîa, puis la construction des lignes de Kamiesch après la prise de Sébastopol. Il avait été nommé général de brigade dès le mois de mai 1854. En 1856, il assista, dans la suite de Momy, au couronnement de l'empereur Alexandre de Russie ; plus tard il reçut le commandement du génie à Alger et fut nommé général de division en 1858. Commandant en chef du génie de l'armée d'Italie, en 1859, il dirigea les travaux du siège de Peschiera. Le 15 mars 1867, il devint gouverneur du prince Impérial, en 1869, président du Comité des fortifications, et il commandait, en 1870, le camp de Châlons, où nous avons dit qu'un grand exercice de siège devait avoir lieu. Dans les derniers temps, Frossard était trop près de la cour et trop loin de l'armée pour pouvoir porter un jugement exact sur l'opportunité d'une guerre entre la France et l'Allemagne. Son opinion était que la France serait tôt ou tard attaquée par l'Allemagne, sinon du vivant du roi Guillaume, au moins par son successeur. Les idées du général sur la guerre en rase campagne n'étaient pas toujours justes, et le contact des troupes ne semblait pas lui être très-agréable.

Dans les conditions de la guerre de 1870, la frontière allemande était embrassante contre la France. Les Allemands formèrent trois armées pour attaquer directement leur adversaire.

La première armée, sous les ordres du général d'infanterie de Steinmetz, se composait des

7' corps d'armée : général de Zastrow, avec la 13" division d'injTanterie, Glfimer, et la 14% Kamecke;

9" corps d'armée : général Gœben, avec la 15* division d'infanterie, Weltzien, et la 16% Barnekow ;

La 3* division de cavalerie, général-lieutenant, comte de Groeben.

Chaque division d'infanterie avait un régiment de cavalerie divisionnaire; la 3* division de cavalerie comptait 4 régiments. La force de la !'• armée était de 55,000 hommes d'infanterie et de cavalerie.

La deuxième armée, sous le prince Frédéric-Charles de Prusse, était composée de la manière suivante :

Corps de la garde prussienne : prince Auguste de Wurtemberg, avec les divisions d'infanterie Pape et Budritzki, et la division de cavalerie de Goltz (6 régiments) ;

Le 3* corps allemand du Nord : général-lieutenant d'Alvensleben, avec la 5^ division, Stulpnagel, et la 6% Bud- • denbrock ;

Le 4« corps d'armée: général d'infanterie d'Alvensleben, avec la 7* division, Schwarzhoff, et la 8®, Schœler ;

Le !©• corps d'armée : général de Voigts Rhetz, avec la 19* division, Schwarzkoppen, et la 30®, Kraatz-Koschlau ;

Le 12* corps d'armée : prince royal de Saxe, avec la 23* division, prince Georges de Saxe, et la 24% Nerhoff ;

La 5' division de cavalerie, Rheinbaden, 9 régiments ;

La 6* division de cavalerie, duc de Mecklenbourg- Schv^erin, 5 régiments ;

La division de cavalerie saxonne, comte de Lippe, 4 régiments ;

Toute la deuxième armée comptait 143,000 hommes d'infanterie et de cavalerie.

La troisième armée, sous le prince royal de Prusse, renfermait :

Le 5* corps d'armée : général-lieutenant de Kirchbach, avec la 9* division d'infanterie, Sandrart, et la 10% Schmidt;

Le 11* corps d'armée: général-lieutenant de Bose, avec la 21* division, Schachtmeyer, et la 22% Gersdorff;

Le 1*' corps bavarois : général de Tann, avec les divisions d'infanterie Stephan et Pappenheim ;

Le 2* corps bavarois : général de Hartmann^ avec les divisions Walthër et comte Bothmer ;

La division wurtetnbergeoise, général-lieutenant d*Obernitz;

La division badoise, général de Beyer ; La 4* division de cavalerie allemande du Nord, prince ilbert de Prusse, 6 régiments.

La division de cavalerie bavaroise, 6 régiments.

La troisième armée comptait 140,000 hommes.

La Bavière et Bade avaient donné, le 16 juillet, l'ordre de mobilisation de leurs troupes.

Le 20 juillet, la Bavière déclara au chancelier de la Confédération du Nord que, par suite de la déclaration de guerre de la France à la Prusse et de Feutrée des Français sur le territoire allemand, — c'était une patrouille — elle prendrait part à la guerre sur les bases des traités d'alliance qui 1 unissaient à la Prusse et à l'Allemagne du Nord. Le roi de Prusse répondit qu'il prenait immédiatement le commandement de l'armée bavaroise, et qu'il plaçait les corps bavarois dans la troisième armée, commandée par le prince royal de Prusse. — Le 22 juillet, Bade se déclara en état de guerre avec la France.

Le 26, le roi de Wurtemberg mit ses troupes à la disposition du roi de Prusse.

Le 27 juillet, le prince royal de Prusse se rendit à Munich et prit le commandement de l'armée bavaroise ; le 28, il était à Stuttgart, le 29 à Karlsruhe, et le 30, à Spire d*où il devait commencer les opérations de son armée.

Les trois armées que les Allemands réunissaient sur la frontière française avaient une force totale de 338,000 hommes. Elles étaient donc fort supérieures à l'armée active française, même en admettant pour cette armée l'efTectif le plus fort de ceux que nous avons donnés.

En outre, il restait encore en Allemagne, indépendamment des troupes de remplacement et de garnison, des corps d'armée mobilisés qui pouvaient rejoindre, successivement et selon les circonstances, l'armée active d'opéra^tions ; c'étaient :

Le 1* corps d'armée : général de cavalerie de Manteuffel, «vec la 1*^ division, Benthdm et la 2*, Pritzeivntz ;

Le 2* corps d'armée : général de Fraiisecky , avec la 3* division, Hartmann, et la 4% Hann de Weyhern ;

Le 6* corps d'armée : général de cavalerie de Tumpling, avec la 11* division, Gordon, et la 12% Hoffmann ;

Le 9' corps d'armée : général de Manstein, avec la 18* division, Wrangel, et la 25* (de Hesse-Darmstadt), plus la 2S" brigade de cavalerie (de la Hesse-Darmstadt) ;

La 17« division d'infanterie, général-lieutenant Schimmelmann, avec la 17* brigade de cavalerie ; la division de garnison de Mayence, général-lieutenant Kummer ;

La !'• division de cavalerie, général-lieutenant de Hartmann, 6 régiments ;

La 2* division de cavalerie, général-lieutenant coml€ Stollberg, 6 régiments ;

En outre, 3 divisions mobilisées de landwehr, savoir :

La division de landwehr de la garde, général-major de Loên, 4 régiments à 3 bataillons ;

La l'« division de landwehr, général-major de Treskow, 4 régiments à 3 bataillons ;

La 2* division de landwehr, général-major de Selchov, 4 régiments à 3 bataiUons ;

La 3" division de landwehr, général-major Schuler de Senden, 4 régiments à 3 bataillons.

Chacune de ces quatre divisions de landwehr avait, comme une division d'infanterie de ligne, un régiment de cavalerie divisionnaire (régiment de réserve) et une division d'artillerie (de réserve).

Les troupes ci-dessus représentent encore une force mobilisée de au moins 170,000 hommes d'infanterie et de cavalerie.

Mais on reconnaîtra, d'après les explications que nous avons données dans la première partie [de ce livre, qu'il restait encore en Allemagne des troupes facilement mobilisables d'une manière régulière.

Le territoire de la Confédération du Nord fut divisé, le 22 juillet, en cinq gouvernements généraux pourTadmini^

tratîon militaire et des opérations secondaires pour la dé* fense du territoire, s'il y avait lieu :

Le premier gouvernement général comprenait les districts des 1», 2% 9* et 10* corps d'armée ;

Le 2*, les districts des 7% 8« et 11* corps;

Le 3*, les districts des 3* et 4« corps ;

Le 4*, les districts des 5* et 6* corps ;

Le 5% le district du 12® corps (Saxons).

Le premier de ces gouvernements généraux était, ou semblait être, tout d'abord, le plus important dans les circonstances actuelles. C'était le gouvernement des cotes de la mer du Nord et de la Baltique. Si le gouvernement français avait réellement préparé cette guerre de longue main, comme on la tant affirmé, il devait avoir cherché à profiter de la supé* riûrité de sa marine pour transporter des troupes de débar» quement. Cette hypothèse ne se réalisa pas, mais les gouvernements allemands n'avaient pas le droit de supposer que la France se jetterait dans cette guerre aussi légèrement qu'elle le fit. Cepremiergouvemementgénéral fut donné au général d'infanterie Vogel de Falkenstein, qui avait prouvé en 1866 qu'il savait conduire seul une armée. — Le commandement des troupes mobilisées de ce gouvernement fut donné au grand-duc de Mecklenbouig-Schwérin, auquel on attacha un bon chef d'étal^major général, le colonel de Krensky.

Le général Herwarth de Bittenfeld fut nommé gouverneur général du deuxième gouvernement ; c'est lui qui commandait, en 1866, l'armée de l'Elbe, aile droite de l'armée qui entrait en Bohème. Ce gouvernement devait acquérir de l'importance si les AUemands étaient rejetés sur la défensive et forcés de défendre la ligne du Rhin. Si invraisemblable que fût cette éventualité d'après la situation générale et la proportion des forces militaires, il n'en faut pas moins penser à tout quand on commence une guerre, leçon que les Français ont eu grand tort de ne pas suivre.

Le quatrième gouvernement général, général-lieutenant de Loewenield, et le cinquième (Saxe), devaient acquérir de

rimportance si TÂutriche ne restait pas tranquille. On ne sait jamais ce que feront les gens. Si insensé qu'il eût été pour rAutriche de prendre part à cette guerre, les événements de la guerre entraînent souvent des changements importants dans la politique, contre lesquels il faut prendre à temps ses précautions.

Le troisième gouvernement général n'était, dans tous les cas, qu'un poste honorifique, qui fut donné au général de Bonin.

D'après le plan général d'opérations, les trois armées allemandes devaient marcher sur Paris, centre de l'admi- . nistration et de la puissance de la France. Trois lignes de marche leur étaient d'abord indiquées :

La 1" armée, Steinmetz, de Coblentz sur Sarrelouis, par le duché de Trêves.

La 2* armée, prince Frédéric-Charles de Prusse, de Mayence par Kaiserslautem, à travers la partie occidentale du Palatinat bavarois.

La 3* armée, prince royal de Prusse, de Spire sur Landau, à travers la partie orientale du Palatinat bavarois.

Nous avons déjà dit que le prince royal de Prusse arriva à Spire le 30 juillet. Le prince Frédéric-Charles était à Mayence le 26 juillet ; et le général Steinmetz était déjà à Coblentz avant cette date.

Le roi de Prusse se rendit à Mayence le 2 août, quand le prince Frédéric-Charles avait déjà quitté cette ville.

Avant de quitter Berlin, le 31 juillet, le roi de Prusse adressa aux Prussiens et aux Allemando la proclamation suivante :

a Avant de rejoindre l'armée pour combattre avec elle pour l'honneur de l'Allemagne, et la conservation de nos biens les plus chers, je veux reconnaître Télan unanime de mon peuple en accordant une amnistie pour les crimes et délits politiques. J'ai chargé le ministère d'Etat de préparer un décret dans ce sens. — Mon peuple sait comme moi que ce n'est pas nous qui avons troublé la paix. Mais, étant provoqués, nous sommes résolus à soutenir la lutte, a^ec

une entière confiance en Dieu pour le salut de la patrie. )>

Le 2 août, il adressa de Mayence, à l'armée, les paroles suivantes :

u Toute TAUemagne est unanime h prendre les armes contre une puissance voisine qui nous a déclaré la guerre à l'improviste et sans raison. Il s'agit de défendre la patrie menacée, notre honneur et nos foyers. Je prends aujourdTiuîle commandement en chef de Tarmée et j'accepte a?ec confiance une lutte que nos pères ont autrefois soutenue avec gloire. Votre roi et la patrie ont foi en vous. Dieu bénira notre juste cause. »

Par un décret de 19 juillet, le roi Guillaume avait rétabli la croix de fer pour la guerre de 1870, avec les mêmes statuts qu'en 1813. Cette mesure était destinée à rappeler aux esprits une grande époque et à représenter la guerre actudle comme un acte de légitime défense contre un ennemi puissant.

Quelques renseignements sur les principaux chefs de l'année allemande trouveront ici leur place.

Le général de Steinmetz, né en 1796, sortit en 1813 du corps des cadets, et fit avec honneur les campagnes de 1813 à 1815. En 1814, il mérita la croix de fer. Dans la campagne de 1848, au Schleswig, il commanda les deux bataillons de mousquetaires du 2** régiment d'infanterie et obtint l'ordre pour le mérite. La même année, 1848, il reçut le commandement du 32*" régiment d'infanterie : en 1851, il fat mis comme colonel à la tête du corps des cadets; il fut ensuite nommé, en 1854, général-major et commandant de la place de Magdebourg; en 1857, commandant de la 4* brigade d'infanterie de la garde ; et, la même année commandant de la l'« division d'infanterie.

L'année suivante, il fut nommé général-lieutenant ; il resta assez longtemps à la tête du 2* corps d'armée, et il fut appelé, en 1854, au commandement en chef du 5* corps d'année, avec lequel il accomplit des faits glorieux dans la campagne de 1866, comme général d'infanterie. Steinmetz ^tait extrêmement populaire. Le Landtag lui accorda avec

empressement une riche dotation. Il fut ensuite nommé député au Reichstag en 1867, et fut moins heureux dans ses propositions d'économie nationale. Cependant ni cet échec, ni son âge avancé ne l'empêchèrent de recevoir un commandement dans l'armée active en 1870.

Le prince Frédéric-Charles, né en 1828, général-lieutenant en 1856, fut nommé, en 1860, à 32 ans, général en chef du 3® corps d'armée ; il avait fait la campagne du Schleswig, en 1848, dans l'état-major du général Wrangel, et ceUe de Bade, en 1849, comme chef d'escadron. En 1864, il commanda le corps combiné prussien dans la guerre contre les Danois, et toute l'armée alliée après le départ de Wrangel. Il commanda ensuite, en 1866, la première armée prussienne, gagna les victoires de Munchengraetz et de Gitschin, et soutint la bataille de Kœnîggraetz contre des forces autrichiennes supérieures jusqu'à l'arrivée du prince de Prusse. — Le prince excita vivement l'attention par une brochure sur la manière de combattre les Français, qui fut publiée en Allemagne sans son consentement et traduite aussitôt en français.

Le prince royal de Prusse, né en 1831, fut nommé général-lieutenant en 1860, d'après les traditions delà dynastie ; il fit la campagne du Danemark, en 1864, dans l'étatmajor de Wrangel, fut ensuite nommé général d'infanterie en 1866, et commanda, en cette qualité, la deuxième armée prussienne. Le prince royal de Prusse est marié, depuis 1858, avec la princesse Victoria, fiUe aînée de la reine d'Angleterre, et cette union est des plus heureuses. H n'aime pas la guerre, et il a bien raison. On lui prêtait en France des vues ambitieuses ; du moins, l'auteur lui-même a entendu dire en France, trois semaines avant la déclaration de guerre du 19 juillet, que la paix durerait tant que vivrait le roi Guillaume, mais que la guerre aurait certainement lieu dès que l'ambitieux prince royal succéderait à son père. — Puisse « l'ambitieux prince royal » avoir le bonheur de voir ces grandes questions réglées avant de monter sur le trône et ouvrir ensuite une ère de paix en Europe,

sans orgueil, mais avec l'entière conscience de la force du peuple allemand.

Le général de Zastrow est surtout connu du monde militaire par ses écrits laborieux, mais parfois étranges, sur la fortification. Ces écrits doctrinaires n'ont pas peu contribué à porter, dans les questions les plus simples de fortification, la confusion qui y règne actuellement en Europe, et ils sont, pour ce motif, vraiment remarquables. Ce général, né en 1804, sortit du corps des cadets dans l'infanterie en 1819, et commença, dès 1828, à écrire sur la fortification. En 1848, il fut attaché à l'armée schleswig-holsteinoise, et abandonna alors les idées doctrinaires pour passer au romantique. Après avoir commandé, dans le Schleswig- Holstein, une brigade et même une division, il rentra en Prusse en 1850, et redevint simple chef de bataillon dans le 2* régiment d'infanterie. Huit ans plus tard, il était cependant général-major, et en 1863, il fut nommé générallieutenant et commandant de la 11' division. Il fit avec elle, d'une manière glorieuse, la campagne de 1866. A la fin de cette année, il fut nommé commandant du 7* corps d'année, et général d'infanterie en 1868.

Le général de Gœben entra dans l'infanterie prussienne on 1833, et fut nommé officier en 1836. L'année suivante, il donna sa démission pour aller combattre en Espagne du côté des carlistes. Il y devint lieutenant-colonel, et rentra comme lieutenant dans l'armée prussienne en 1840. Il y fut aussitôt attaché à l'état-major général et ne tarda pas à passer dans ce corps. Il fit la campagne de 1849 dans le Palatinat du Rhin et la Westphalie ; il passa ensuite dans Tinfanterie, mais revint dès 1850 dans l'état-major général en qualité de chef d'escadron. Colonel en 1860, il fut attaché à l'armée espagnole pendant la guerre du Maroc. En 1864, il commanda, comme général-major, la 26** brigade ^'infanterie dans la guerre contre le Danemark ; à la tète de la 13« division depuis 1865, il s'acquit une renommée européenne par la manière brillante dont il dirigea cette division de l'année du Mein ; en 1870, il fut nommé géné-

rai d'infanterie. Gœben a publié un livre intéressant sur ses campagnes d'Espagne pendant la guerre civile, ainsi que plusieurs brochures sur quelques combats de la campagne de 1866 que sa division livra seule ou dans lesquels elle joua le rôle principal.

JjB prince Auguste de Wurtemberg, né en 1813, quitta l'armée wurtembergeoise en 1831 pour entrer dans l'armée prussienne en qualité de capitaine de cavalerie ; il devint général-major en 1844, général-lieutenant en 1850, commandant du corps de la garde en 1858, et général de cavalerie en 1859. Il fit la campagne de 1866 à la tète du corps de la garde.

Le général Gustave d'Alvensleben, né eu 1803, sorti du corps des cadets en 1821, passa dans l'état-major en 1847 conune chef d'escadron et fit la campagne de Bade en 1849. Devenu général-major en 1858 et général-lieutenant en i863, il fit la campagne de 1866 au grand quartier général du roi, U reçut après la guerre le commandement du 4' corps et fut nommé général d'infanterie en 1868,

Le général de Voigts-Metz, né en 1809, entré dans l'armée en 1827, devint officier en 1829 et capitaine d'étatmsgor en 1841 ; promu major en 1847, il assista eu 1848 au combat de Xionz dans le grand-duché de Posen. Il fut promu général-major en 1858, après avoir exercé auparavant le commandement d'un régiment d'infanterie, puis celui d'une brigade. De 1859 à 1860, il fut chef du département général de la guerre au ministère de la guerre, et il reçut en 1860 le commandement de la forteresse de Luxeml)ûurg et de la brigade de garnison qui s'y trouvait. Commandant de la 7** division en 1863, général-lieutenant la même année, il fut commandant en chef de la garnison fédérale de Francfort-sur-le-Mein en 1864, puis au printemps de 1866, plénipotentiaire militaire de la Prusse auprès de la diète. Au début de la guerre il abandonna cette positioii pour devenir chef d'état-major général do la première «rmée (prince Frédéric-Charles); il fut nommé, après la gueiTe, gouverneur général du Hanovre, et chef du 1 0« oorp^

d'année, nouvellement formé, puis, en 1868, général d'infaiilerie.

Le général-lieutenant de Kîrchbach, né en 1809, sorti du corps des cadets en 1826, devint officier en 1827. Après avoir servi longtemps dans l'infanterie et rempli les fonctions d'aide-de-camp, il fut nommé major en 1850 et passa l'année suivante dans l'état-rmajor général. Général-major en 1863 et général-lieutenant en 1866, il commanda avec distinction la 10* division d'infanterie dans le corps du général Steinmetz.

Le général de Bose, né en 1809, entra en 1826 au service prussien et fut nommé officier en 1829. Employé successivement dan^ l'infanterie, le service d'aide de camp , Tëta^-major général et au ministère de la guerre, il fut nommé général-major en 1864, et commanda en 1866 la 15* brigade d'infanterie, à la tête de laquelle il prit une part glorieuse à tous les combats qu'eut à livrer l'armée du prince Frédéric-Charles. Il se fit particulièrement remarquer au combat de Presbourg. Après la guerre de 1866, il fiit nonuné commandant de la 20® division, et, à la fin de la même année, général-lieutenant.

Le général de Tann, né en 1815, entra de bonne heure au service militaire et, après être devenu capitaine d'étatmajor dans l'armée bavaroise, il alla comme volontaire au Schleswig-Holstein, en 1848, pour se mettre à la tête d'un corps franc. Il fut chef d'état-major général de Willisen en 1830 et chef d'état-major du prince Charles de Bavière en 1866. Après la guerre, il reprit le commandement d'une division, et lorsque l'armée bavaroise fut divisée en deux commandements généraux en 1869,11 reçut cehii de Munich.

IL — Théâtre de la guerre.

Etude spéciale da terrain compris entre la frontière allemande

et la vallée de la Moselle.

Le théâtre de la guerre, td qu'il résultait de la déclaration de guerre de la France du 1 9 juillet et de l'alliance des États aUemands, pouvait s'étendre sur le territoire de la France entière, de la Confédération allemande du Nord, des États du Sud : Bavière, Bade et Wurtemberg, surtout^ la surface des mers et, en particulier, sur les mers qui baignent les côtes du nord de la France e^ de l'Allemagne.

Par suite de la grande infériorité numérique de l'armée française et du manque absolu d'alliances, la guerre de côtes ne pouvait avoir d'importance, et la guerre maritime se borna à la prise de navires de commerce allemands et au blocus des ports que la flotte allemande était trop peu nombreuse pour empêcher. Cette circonstance, et la précipitation avec laquelle la France avait déclaré la guerre furent cause que l'armée allemande fut plus tôt prête que l'armée française à prendre l'offensive.

Le véritable théâtre de la guerre fut donc limité au début entre la frontière nord de la France, le Rhin de Lauterbourg h Strasbourg, le chemin de fer de Strasbourg à Paris et le chemin de fer de Paris à Bruxelles.

Comme l'exposé des événements de guerre de cette deuxième partie ne dépasse pas les hauteurs situées entre la Moselle et la Meuse, nous arrêterons provisoirement à ces mêmes hauteurs notre étude détaiUée du terrain ; nous réservant de la reprendre ensuite à mesure que le récit des événements nous conduira plus loin.

Mais avant d'aborder les détails, qu'on nous permette encore une observation générale.

En France, aussi bien qu'en Allemagne, il parut au début des opérations une foule de soi-disant cartes de la guerre que l'on trouvait dans le commerce. Les cartes françaises

étaient mauvaises en comparaison des cartes allemandes. Cela provient évidemment de ce que la nature, le paysage intéressent beaucoup moins les Français que les Allemands, chez lesquels le sentiment de la nature dégénère parfois en une débauche sentimentale. Le Français s'attache beaucoup plus volontiers aux hommes, à la société, et nous avons cru souvent que le lecteur français n'a besoin d'une carte que pour se donner le plaisir de la couvrir de ces petits drapeaux bariolés dont on fait dans les grandes villes une consommation incroyable.

En Allemagne, et non pas seulement dans l'armée, il y a incomparablement plus de gens qu'en France qui savent lire une carte. Cela se comprend du reste ; la première condition pour apprendre à lire une carte, c'est de savoir comparer la nature, et, par conséquent, de l'avoir observée, étudiée, ce à quoi le Français, en général, est fort peu disposé, même à la campagne. Et quand on ne veut pas se donner la peine d'apprendre à lire une carte, on doit beaucoup moins tenir à ce qu'elle soit bien faite.

Les cartes allemandes qui parurent au commencement de la guerre contenaient presque toutes une partie importante de l'Allemagne et seulement les frontières de la France; les cartes françaises, au contraire, ne renfermaient qu'un tout petit coin de leur propre pays et s'étendaient à l'est dans toute l'Allemagne et même un peu pluâ loin.

Cette guerre qui était déjà politiquement une guerre défensive, la masse du public allemand, — nous ne voulons pas dire l'état-major général, — la regardait donc comme défensive au point de vue stratégique, tandis qu'en France ridée dominante était celle d'une guerre offensive contre TAUemagne.

Le terrain que nous voulons conunencer par étudier de près est divisé par les Vosges en deux parties, l'un à l'est et l'autre à l'ouest de ces montagnes. .

Les Vosges qui conunencent aux environs de Belfort courent du sud au nord, sur ime largeur moyenne d'environ 37 Idlomètres et se terminent par le mont Tonnerre, à la

Nahe qui les sépare de l'Hundsrûck* Leurs sommets et leurs cols atteignent une plus grande élévation au sud qu'au nord vers lequel ces montagnes vont en s'abaissant peu à peu. Dans la région qui nous intéresse le plus en ce moment, entre la frontière de la Bavière rhénane au nord et le chemin de fer de Strasbom^ à Paris au sud, il n'existe pas de sommet important; la hauteur des cols ne dépasse pas 1200 pieds au-dessus du niveau de la mer, et 700 à 800 pieds au-dessus des plaines de T Alsace; la hauteur des crêtes est d'environ 2,000 pieds au-dessus de la mer.

A Test des Vosges s'étendent les plaines bénies de l'Alsace que de nombreux cours d'eau, coulant des Vosges au Rhin, arrosent et fertilisent, et que des mains laborieuses, favorisées par un sol fécond et un climat tempéré, ont transformées en un jardin. La vigne prospère sur les versants des Vosges. Lorsque l'élévation ne permet plus la culture, les cours d'eau offrent encore leurs forces à l'industrie.

A l'ouest des Vosges, se trouve le pays montueux de la Lorraine qui s'étend jusqu'à la Meuse. Il s'élève, entre les Vosges et la Moselle, de 600 à 700 pieds au-dessus de la mer et est encore fertile, sans pouvoir être comparé à l'Alsace. Sur la rive gauche de la Moselle, notamment entre Frouard et Tlûon ville, ces collines s'élèvent jusqu'à 1100 pieds au-dessus de la mer, pour s'abaisser ensuite vers la Meuse.

Des nombreux cours d'eau qui vont des Vosges au Rhin en traversant la région dont nous nous occupons, les plus importants sont la Lauter dont le cours inférieur sépare le Palatinat bavarois de l'Alsace, et plus au sud la Mod^ et la Zorn, La Brtîsch se réunit à l'IU à Strasbourg, et cette dernière porte ses eaux dans le Rhin au-dessous de Strasbourg.

Les cours d'eau qui descendent du versant occidental des Vosges sont plus considérables. Le plus important est la Moselle. Elle prend sa source au point 1^ plus élevé des Vosges, le Ballon d'Alsace, et coule à peu près au nord par Remiremont, Epinal, Toul, Frouard, Metz, Thionvilte,

Trêves et Goblentz, où elle se jette dans le Rhin. Entre Franafd et Thionville, son lit est peu profond et parsemé d'un grand nombre d'fles. On projetait en conséquence dans ces derniers temps de canaliser la MoseUe de Frouard à Hiiimville, et l'exécution de ce travail avait même coni*inencé au printemps de 1870. Ce nouveau canal se serait réuni au canal de la Marne au Rhin, qui relie Strasbourg à Vitry-le-Français et côtoie le chemin de fer de Paris à Strasbourg aa\ points les plus difficiles de son parcours- Les principaux affluents de droite de la Moselle lui viennent des Vosges ; ce sont : la Meurthe qui a son confluent à Frouard ; la Sarre qui se jette dans la MoseUe au-dessus de Trêves et dont le cours est suffisamment indiqué par les lieux qu'elle traverse î Sarrébourg, Sarrable, Sarregu&min», Sarrebrfick, Sarrelouîs et un autre Sarreboui^. R faut encwe signaler la Seille, parce qu'elle rejoint la Moselle dans la ville mèmb de Metz ; elle prend sa source dans Tétang de Lindre, l'un de ces nombreux petits lacs qui se trouvent à l'ouest des Vosges, entre Fénestrange et Lunéville. La Nied, formée de la réunion de deux rivières, la Nied française et la Nied allemande, sort également des collines de Lorraine et se jette dans la Sarre.

Les affluents de gauche de la Moselle sont fort peu ïm-* portants, à cause du grand rapprochement de la Meuse et de la MoseUe aux environs du chemin de fer de Paris à Strasboui^ ; ces deuDc rivières s'éloignent ensuite vers le nord, et la MoseUe reçoit alors un cours d'eau un peu phis considérable, l'Ornes.

Les passages les pins importants qui font conmiuniquer les plaines de l'Alsace avec le pays montueux de Lorraine i^ont les suivants :

1^ Le col de Bitche ; c'est à Bitche que se réunissent la route de Wissembourg et celle de Haguenau par Niederbromi, pour descendre ensuite à Sarreguemines. Le fort de Bitehe est situé au nord du point de jonction des deux routes, sur un rocher qui s'élève à 160 pieds au-dessus du col. Ce fort est célèbre dans l'histoire de la guerre par tine

attaque de surprise que fit exécuter le duc de Brunswick par le général Wartensleben le 16 novembre 1793, afin de mieux établir les communications entre ses quartiers d'hiver de Pirmasenz et ceux de Wiirmser sur la Moder. Cette surprise échoua par suite d'incidents dont les détails sont assez remarquables. La ville de Bitche n'a pas plus de 3,000 habitants.

2' Le col de la Petite-Pierre (Llitzelstein), de Haguenau à Sarre-Union. Le fort de la Petite-Pierre, sans importance du reste, est au sud de la route.

3* Le col de Phalsbourg, de Strasbourg par Saverne à Fénestrange d'un côté et à Sarrebourgde l'autre. La petite ville de Phalsbourg qui n'a pas 4,000 habitants a été fortifiée par Yauban sous la forme d'un hexagone bastionné allongé» Les romans d'Erckmann^Chatrian lui ont donné récemment une célébrité incontestable. Elle a beaucoup perdu de son importance militaire parce qu'elle est h plus de 4 kilomètres du chemin de fer de Strasbourg à Paris, et qu'elle est trop petite pour contenir une garnison suffisante pour pouvoir inquiéter par ses sorties la circulation du chemin de fer qui s'en trouve trop loin.

4* Entre les deux cols de la Petite-Pierre et de Bitche il faut signaler encore celui moins important par lequel passe la route de Haguenau à Sarreguemines, au pied du vieux château de Lichtenberg.

En outre des places fortes, en général peu importantes qui défendent les passages des Vosges, il reste à signaler sur le territoire qui nous occupe, Strasbourg sur le Rhin, Marsal sur la Seille, Toul, Metz et Thionville sur la Moselle-

Nous nous réservons de parler plus longuement de Strasbourg lorsque nous raconterons le siège de cette antique cité, si souvent célébrée dans les chants populaires.

Marsal est une petite place peu considérable, un heptagone bastionné, qui a beaucoup perdu aujourd'hui de son importance parce qu'elle ne se* trouve pas sur un chemin de fer.

La vieille ville de Toul est plus célèbre par ses belles églises que par ses fortifications. Cette place, de 8,000 &mes à peine, a été fortifiée par Yauban sous la forme d'un ennéagone bastionné, mais elle n'a pas d'ouvrages détachés et se trouve dominée de tous les côtés dans l'état actuel de l'artillerie. Elle ne reçoit d'importance que de ce qu'elle est toDt près du chemin de fer de Strasbourg à Paris.

Thionville, dont la plus grande partie est sur la rive gauche de la Moselle, était autrefois la résidence favorite de Charlemagne. Cette ville d'environ 8,000 habitants |a été fortifiée d'après la nouvelle manière de Yauban et de CorfflODtaingne. Deux grands forts et un certain nombre de hmettes forment une importante tète de pont sur la [rive droite de la Moselle.

Metz domine toutes ces places par son importance.

A 3,000 pas au-dessus de la ville, la Moselle se divise en deux bras principaux, Tun allant au nord-ouest et l'autre au nord-est, qui se réunissent de nouveau à 3,000 pas à peu près au-dessous de Metz. Quelques bras intermédiaires font communiquer les deux bras principaux, en formant trois îles remarquables qui sont, d'amont en aval, Tlle Saint- Simphorien, l'Ile de Saulcy et l'île Chambière. Sur cette dernière est située une petite partie de la ville dont la portion principale se trouve sur la rive droite du bras nord-est de la Moselle.

Metz est principalement redevable à Cormontaingne de ses fortifications ; c'est cet ingénieur qui construisit les deux forts Moselle et Bellecroix.

Le fort Moselle, double couronne avec deux bastions pleins et deux demi-bastions, est sur la rive gauche du bras Dord-onest de la Moselle, regardant Plappeville, Woippy et Saint-Eloy. Le fort Bellecroix, également une double couronne, est à l'est de la partie principale de la ville, regardant SaintnJulien, Vallières et Borny.

L'ancienne citadelle, dont la construction, conunencée en 1556, au sud-ouest de la ville, par le maréchal de la Vieuville, fut achevée en 1S64, a été rasée en 1791. A sa

place se trouve adjourd'bui la caserne du génie^ et Tancienne esplanade est devenue une ravissante promenade, la seule que possède la grande ville de Metz. Nous n'aurions eu aucune raison de parler de cette citadelle s'il ne s'y rattachait des souvenirs qui ont justement leur importance dans les circonstances présentes.

Après s'être jetée, au commencement de 1SS2, dans les bras du roi de France Henri II, qui devait la gouverner i comme prince de l'empire d'Allemagne, Metz, la vieille ville libre impériale, ne tarda pas à s'en repentir. Les Français comprenaient fort peu les privilèges que réclamaient les bourgeois d'une ville libre de l'empire d'Allemagne ; et les Messins auraient vu volontiers l'empereur Charles-Quint reprendre leur ville cette année même, ce qu'empêchèrent la belle défense du duc François de Guise et la désoiiganisation de l'empire d'Allemagne. — Après l'insuccès de l'attaque de Charles-Quint, les Messins sentirent de plus en plus combien ils avaient eu tort de se séparer de l'empire d'Allemagne pour se donner aux Français. Les gentilshommes français les traitaient de u canailles », ce qui révoltait les vieux bourgeois impériaux. La noblesse française ne voyait dans Metz rien autre chose qu'un boulevard contre l'Allemagne, et comme les Messins, qui ne pouvaient se faire ni à cette idée, ni à Fabolition de tous leurs privilèges, cherchaient constamment à se soustraire à [la domination française, on commença la construction de la citadelle.

Les Messins ne devinrent bons Français que sous la République, entre 1791 et 1793, lorsque la citadelle fut détruite. Jusqu'à cette époque, l'ancienne Divodurum des Médiomatriciens était beaucoup plus attirée vers l'état de ville libre impériale que vers la position de place française.

Avec ses 60,000 habitants, sa situation favorable, ses ouvrages qui passaient pour des chefs-d'œuvre au temps de leur construction, Metz pouvait à bon droit être regardée comme une place de premier ordre jusqu'à l'adoption des canons rayés, en France surtout, où l'on n'attachait pas autant d'importance qu'en Allemagne à la construction d'où-

Trages détachés, question qui touche du reste de trè&*prës à Torganisation militaire d'un pays.

Si, même après l'introduction de rartillerie rayée, on ne songea pas de suite à étendre ou à modifier les ouvrages de Metz, cela tenait à l'idée qu'on avait généralement de la situation de la France en Europe, idée que nous avons déjà mentionnée en parlant du moment où le second Empire était à Tapc^ée de sa puissance.

Dès que le Gouvernement français comprit, après Sadowa, que l'équilibre militaire de l'Europe était complètement renversé, Metz fut une des premières places, la première peut-être dont on songea à perfectionner les fortifications. 11 fallait, pour l'élever à la hauteur de l'époque, l'entourer d'une ceinture de forts détachés, d'abord dans l'intérêt de sa défense, et, en même temps, pour en faire une place offensive, un vaste camp retranché.

L'exécution de ce projet commença au printemps de 1868 en même temps que la construction de quatre forts détachés dont l'emplacement avait été définitivement choisi. Ces forts étaient : Plappeville, également appelé les Carrières, Saint-Quentin, Queuleu et Saint-Julien ; les deux premiers sur la rive gauche de la Moselle, les deux autres sur la rive droite.

Tous ces ouvrages devaient être des ouvrages modèles, et ils le devinrent en effet, autant que le permit la question de dépense.

La forme du contour de l'enceinte continue est, ou celle d'un carré bastionné, ou celle d'un pentagone bastionné, selon les dimensions que l'on donne aux ouvrages. L'escarpe et la contrescarpe de cette enceinte sont revêtues en maçonnerie et défilées avec le plus grand soin. L'escarpe est presque partout surmontée d'un parapet, lequel est séparé par un chemin de ronde du talus extérieur d'un rempart en terre, haut de 24 à 28 pieds. 11 n'existe de caseniates que sur certains points de l'enceinto continue, par exemple aux flancs des bastions, mais il y a des casemates de dédiarge tout le long de la gorge de l'ouvrage.

En dedans de Tenceinte continue se trouve un cavalier, d'une forme très-simple, qui suit, en formant des angles aussi obtus que possible, le contour du front, et domine Tenceinte continue de deux mètres environ, et quelquefois plus. C'est un formidable ouvrage en terre qui est plein de casemates du côté opposé à l'ennemi. Ces casemates ne sont pas des ouvrages de défense, puisqu'elles n'ont pas de créneaux du côté de l'ennemi ,et ne peuvent recevoir ni un canon ni un fantassin tirant sur l'ennemi. Ce sont plutôt des casernes pour la garnison et des magasins pour les vi* vres et les munitions. Elles renferment les cuisines et les citernes.

L'idée fondamentale est que ce cavalier atteigne l'ennemi de très-loin, au moyen des pièces de gros calibre qui sont placées au sommet, et l'empêche de se creuser des logements ; si cela ne sufBt pas et que l'ennemi parvienne, malgré le cavalier, à rapprocher ses travaux de la place, c'est alors l'enceinte continue qui se charge de la défense. Quand l'ennemi réussit, malgré cette seconde défense, à faire brèche et à donner l'assaut^ le cavalier rentre alors en jeu ; réuni à la gorge par des murs construits à la hâte, il constitue un dernier obstacle, qui nécessite de nouveaux efforts de l'ennemi. Il arrive alors, soit que la garnison fasse une sortie heureuse de l'enceinte continue, soit qu'elle gagne le temps d'obtenir une capitulation avantageuse.

Le fort Saint-Julien, pentagone bastionné, est sur la route de Bouzonville, son front regardant le bois de Grimont; sa gorge a environ 2,800 pas de l'aile gauche du fort Bellecroix.

En avant de l'aile droite de Bellecroix, à environ 2,700 pas de la porte Mazelle, se trouve le fort Queuleu, le plus grand des forts détachés, faisant front au village de Grigy, sur la route de Strasbourg. Le fort Queuleu est également un pentagone. A l'ouest de cet ouvrage coule la Seille, qui entre dans l'enceinte continue de Metz près de la porte Mazelle, et arrose les fossés de la partie est de la ville. Des écluses

permettent de faire monter le niveau de la Seille en amont de Metz.

Le fort Plappeville, sur la rive gauche de la Moselle, n'est réellement qu'un carré bastîonné situé sur les hauteurs assez importantes qui dominent la ville à Touest. Au sudest de Plappeville est le fort Saint-Quentin, sur la hauteur d'où Charles-Quint observait Metz pendant le siège de 1SS2. Le fort Saint-Quentin est également un carré bastionné, mais si petit, qu'au nord et à l'ouest, Tenceinte de l'ouvrage et le cavalier se confondent,- tandis qu'au sud et à l'est, où la pente escarpée des hauteurs rend l'escalade naturellement difficile, les fortifications se bornent au fossé et à une moraille. On a construit seulement sur la face sud de l'ouvrage une batterie en terre, sorte de cavalier, pour battre la vallée de la Moselle.

On avait d'abord le projet de faire le fort Saint-Quentin beaucoup plus grand, et son front devait être à peu près à la même hauteur que celui de Plappeville ; mais la dépense fît provisoirement abandonner ce projet.

La construction des forts Plappeville et Saint-Quentin était à avancée, au printemps de 1870, qu'on avait la certitadedeles terminer dans l'année. Queuleu et Saint-Julien étaient en retard ; par suite de la nature argileuse du terrain sur lequel ils sont en partie situés, et peut-être aussi de la hâte apportée aux constructions, les murs d'escarpe de ces forts commençaient à se mouvoir en avant sur certains points, au printemps de 1870. Malgré cela, on pouvait espérer que ces forts seraient complètement achevés en ^871.

Au mois de mai 1870, on commença la construction d'un nouveau fort, Saint-Privat, qui était déjà en projet.

Toutes les lignes de chemin de fer qui se réunissent à Hetz n'ont qu'une seule gare, à la porte Serpenoise. Le fort Saint-Privat était destiné à couvrir l'arrivée de ces chemins de fer, ainsi que la gare. Il fut provisoirement construit en terre, sans aucun espace couvert ; et quand on songe que cette construction fut commencée très-inopiné-

ment, sur Tordre spécial d'un homme fort rapproché de la cour des Tuileries, on ne peut pas s'empêcher de croire que la guerre des frontières du Rhin était chose décidée à la cour dès le commencement du mois de mai 1870, Le fort Saint-Privat est à plus de 4,000 pas des anciens ouvrages extérieurs de Tenceinte principale de Metz.

On avait encore formé le projet de réunir les grands forts détachés dont nous venons de parler par des forts de moindre dimension : le fort Saint-Ëloy, entre Plappeville et Saint-Julien, sur la route de Thionville, et le fort les Bottes, entre Saint-Julien et Queûleu. Ces forts n'étaient pas commencés lorsque la guerre éclata.

Cette ceinture de forts détachés forme une circonférence de près de 22 kilomètres. Tous les forts sont situés sur des hauteurs.

Le miroir des eaux de la Moselle, à Metz, est à environ S60 pieds au-dessus du niveau de la mer. L'horizon du fort Saint-Julien est à 860 pieds au-dessus de la mer, celui de Queuleu à 750, de Saint-Privat à 640, de Saint-Quentin à 1200 et de Plappeville à 1140.

Tout en travaillant à construire des forts détachés, on ne négligeait pas de perfectionner l'ancienne enceinte. Indépendamment des travaux de correction ordonnés dans toutes les places fortes françaises, on établit sur l'aile droite du fort Moselle une batterie casematée. Dans le fait, tant que le fort Saint-Ëloy n'existait pas, le fort Moselle était le seul point de jonction entre les forts Plappeville et Saint-Julien, à égale distance de chacun d'eux, et presque sur la même ligne.

La plus grande attention fut consacrée au fort Bellecroix; on y construisit des magasins à poudre à l'épreuve de la bombe ; les deux bastions du centre devaient recevoir des cavaliers dont la construction ne fut que commencée. En avant de l'aile gauche du fort Bellecroix on éleva un ouvrage extrêmement haut, afin de mieux commander la vallée de Yallières qu'on ne pouvait le faire du fort lui-môme et d'un ouvrage anciennement construit en avant du fort. Pour que

ce nouvel ouvrage ne pût point gêner la défense de Bellecroix s'il venait à être pris, il fut miné, et Ton construisit dans Bellecroix même un cavalier qui le dominait.

Le front Saint-Vincent, sur la rive droite du bras nordouest de la rivière et derrière le fort Moselle, fut rapproché de la Moselle. Ce n'était d'abord, il est vrai, qu'une mesure administrative : on voulait gagner ainsi plus d'espace pour la ville et surtout pour TËcole impériale d'administration, mais on profita de l'occasion pour perfectionner les ouvrages de fortification de ce front.^

ËQ prenant Metz pour centre des chemins de fer que nous avons à étudier dans la région qui nous occupe, on peut dire qu'il en part de ce point central dans toutes les directions.

La ligne de l'Est va en Allemagne par Forbach ; elle a des embranchements sur Trêves, sur Bingen — et de là sur Coblentz et Mayence, — puis par Kaisersiautem et le Palatînat bavarois, sur Mannhelm et Heidelberg.

La ligne du nord conduit à Liège par Thionville et Luxembourg ; elle s'embranche à Thionville avec la ligne de Mézières par Sedan.

La ligne du sud, sur la rive gauche de la Moselle, rejoint à Forbach la grande ligse de Strasbourg à Paris, qui correspond à son tour avec Mézières, de Gh&lons ou d'Epernay par Reims.

La ligne de TOuest, dont un tronçon a été livré dès 1867, ne devait être terminée qu'en 1871. Elle était essentiellement ce qu'on peut appeler une ligne stratégique, destinée à relier le camp de Ch&lons avec la plus grande place offensive de la France, Metz. Le tracé de cette ligne qui quitte à Saint-Hilaire, au sud de Mourmelon, la ligne de Chfllons à Reims, passe par Yalmy, Sainte-Menehould et Verdun. Il n'y avait de livré, en 1870, que le tronçon de Saint- Hilaire à Verdun.

III. — Oaverlare des hostilités. — Comédie de Sarrebrack le 2 août.

A partir du 21 juillet, des escarmouches d'avant-postes commencèrent à la frontière franco-allemande. De petits détachements français entraient en pays allemand , des détachements allemands en pays français, pour faire une reconnaissance ou un coup de main.

L'Europe attendait avec impatience des affaires plus sérieuses, s'étonnant presque qu'il n'y ait pas eu, dès le 19 juillet, jour de la déclaration de guerre, une de ces grandes batailles dont elle devait bientôt avoir assez.

La France elle aussi était impatiente. Et dans le fait, n'en avait-elle pas le droit ? On sait avec quelle précipitation la France s'était lancée dans cette guerre. Les Français instruits, en dehors de l'armée, ont si peu de rapports avec elle qu'ils ne savent rien de la guerre. L'Empire avait complètement détruit tout contact entre les classes éclairées de la nation et l'armée.

Les Français sont généralement très-disposés à estimer les connaissances spéciales, ainsi qu'à se soumettre à l'opinion et à la direction des l^mmes spéciaux. D'après ce qu'on leur avait dit à ce sujet, ils savaient que l'armée française était la première du monde, qu'elle possédait tout ce qu'il lui fallait pour entrer en campagne, — ils n'avaient donc pas le moindre soupçon qu'on eût jeté aveuglément leur armée à la frontière, avant de l'avoir organisée pour la guerre. Pourquoi cette armée ne commençait-elle pas alors les hostilités dès le 15 juillet? Pourquoi ne la conduisait-on pas en chemin de fer à Berlin ? Mystère I répondait Victor Hugo. Les journaux officieux engageaient de toutes les manières à la patience. Vers le 23 juillet, ils annoncèrent que les opérations sérieuses ne commenceraient pas avant quinze jours au moins, afin que l'on pût porter des coups plus décisifs. On n'admettrait môme pas que les Allemands pussent prendre l'offensive.

Lorsque Tarmée française fut à la frontière, ses généraux commencèrent à calculer et à réfléchir. Chose incroyable et cependant vraie, c'est que les soumissions pour les livraisons à faire pour Tarmée ne furent ordonnées que pour le 23 juillet, et qu'on ne trouva même pas, ce jour-là, une soumission acceptable pour la fourniture de viande.

Il est hors de doute que 100^000 Français environ au* raient pu envahir les provinces allemandes le 23 juillet et marcher sur le Rhin ; ils pouvaient ravager le pays et battre quelques corps de troupes, mais ils auraient été sûrement se briser la tête contre les colonnes compactes et bien organisées des Allemands.

Après avoir négligé d'y songer quand ils étaient à Paris, les chefs de l'année française commencèrent donc à se dire à la frontière qu'un succès éphémère pourrait bien être payé par un échec d'autant plus grand.

L'état-major prussien, cet état-major du Figaro qui avait fréquenté pendant des années les meilleurs cercles de Paris, pour apprendre toute chose, avait toujours eu cette idée qui venait maintenant aux généraux en chef français : il est possible que les Français surprennent l'Allemagne par une attaque subite et obtiennent ensuite des succès partiels, mais ils n'en seront que plus sûvement battus plus tard. C'est pourquoi on observa strictement dans toute l'Allemagne le principe prussien, qu'aucun cfcrps de troupe, aucun détachement ne doit quitter le district de son corps d'armée et même sa garnison pour être envoyé à la frontière, avant d'être complètement mobilisé pour la guerre.

Il est naturel que les habitants des provinces frontières allemandes ne pussent point s'imaginer que les Français s'étaient rendus à la frontière avant de s'être mis d'abord sur le pied de guerre. Pour admettre cette faute, il fallait avoir observé depuis longtemps la situation et en avoir fait Tobjet d'une étude spéciale. On n'a jamais le droit de supposer que son ennemi est insensé. Il existait donc dans les pays allemands voisins de la frontière une certaine inquiétude, causée par le retard apparent de la mobilisation de

l'armée allemande et de sa marche contre les Français ; mais en général la conûance était grande en Allemagne dans la force de l'armée et dans Thabileté de ses chefs, et il était à prévoir que les premiers succès augmenteraient encore cette confiance.

Nous avons dit plus haut que le plan d'opération consistait à faire passer les trois armées allemandes sur la rive gauche du Rhin pour y prendre aussitôt l'offensive. Ce plan prouvait non-seulement une grande confiance des chefs de l'armée^ mais encore leur habileté. Nous ne voulons pas nous étendre plus longuement sur ce plan, très-simple en lui-même; nous observerons seulement qu'un autre commandement en chef aurait fort bien pu, au lieu de concentrer les trois armées sur le seul front Sierk-Lauterbourg, les déployer sur les deux fronts Sierk-Lauterbourg et Ettlingen-Lœrrach. — Or, si l'on eût opéré ainsi, les succès des Allemands auraient-ils été les mômes ?

Toute l'armée allemande d'opérations traversa donc le Rhin sur la ligne Coblentz-Germersheim dans une pensée d'offensive; les lignes d'opérations qui lui étaient tracées sur le territoire allemand de la rive gauche du Rhin se prolongeaient tout naturellement sur le territoire français. La forteresse de Rastadt fut choisie pour point d'appui de l'extrême gauche, et, pour montrer que les Allemands ne voulaient pas prendre l'offensive sur le cours supérieur du Rhin, ils firent sauter le pont du chemin de fer de Kehl, chef-d'œuvre d'architecture moderne. -^ Cela était-il absolument nécessaire? Nous le croyons difficilement; mais nous sommes peut-être trop sceptique à l'endroit de ces destructions.

Lorsque le général Ducrot, qui commandait la division militaire de Strasbourg, et chez lequel une guerre entre la France et l'Allemagne était devenue une idée fixe, faisait à grand bruit ses reconnaissances sur les bords du Rhin, il s'attachait avec prédilection à jeter un pont sur le fleuve dans le moins de temps possible. En 1868, il y étaitarrivé en 18 minutes, et il espérait avec le temps pouvoir le faire

encore plus rapidement, ce que nous croyons possible d'à- |

près notre propre expérience. Il ne manquait pas de ponts "

dans le nombreux matériel accumulé à Strasbourg. Mais nous nous demanderons toujours : à quoi servent les ponts quand on n'a pas de troupes à y faire passer? C'est pour la même raison que nous avons peine à croire qu'il fut nécessaire de faire sauter le pont de Kehl, — et qu'on veuille bien nous pardonner si nous sommes toujours afQigé de voir détruire inutilement une œuvre d'art.

Le 2 août, l'empereur Napoléon entama les hostilités par une comédie qui devait être le premier acte de cette guerre insensée et qui sera, nous l'espérons, le dernier du césarisme français»

La ville industrielle de Sarrebruck, sur la rive droite de la Sarre, et le grand faubourg Saint- Jean, sur la rive gauche, sont encaissés dans la vallée étroite de cette rivière dont les coteaux sont assez abruptes au nord et au sud. La ville est à peine à un demi-mille allemand delà frontière française. Le chemin de fer, de Metz par Saint- Avold et Forbach traverse la Sarre au-dessous de Sarrebruck pour se réunir, sur la rive droite, au chemin de fer de Trêves, et la gare commune est située au nord de la ville. Les hauteurs sont peu importantes ; cependant le Kelsch-Berg, près de Forbach, est encore à 700 pieds au-dessus de la vallée de la Sarre. Les petites vallées secondaires sont aussi étroites et profondes que la vallée de la Sarre à laquelle elles abou-* tissent.

Sarrebruck avait provisoirement une très-faible garnison, composée d'un bataillon du 40"" régiment d'infanterie pmssienne (régiment de fusiliers Hohenzollern), et de 3 escadrons du V régiment de uhlans (du Rhin). Tout le détachement était sous les ordres du lieutenant-colonel de Pestel, commandant le 7" régiment de uhlans.

Ces 1500 Prussiens avaient devant eux le 2* corps français, général Frossard, dont le gros occupait Saint-Avold, et la division Bataille était détachée sur les hauteurs de Spicheren. Ces hauteurs s'abaissent par une pente assez es-

carpée d'un côté vers la frontière allemande, de Tautrevers le chemin de fer de Forbach. La division Bataille se fortifia sur ces hauteurs.

A gauche et assez rapproché du corps de Frossard, était le corps de Bazaine, à Boulay.

Il est toujours dangereux pour un détachement de ISOO hommes de se trouver tout seul contre deux corps ennemis ayant ensemble 50,000 hommes. Le commandement en chef de Tarmée allemande avait en conséquence le dessein de reporter en arrière le détachement de Sarrebruck ; mais le lieutenant-colonel Pestel fit des observations contre cet ordre et demanda qu'on le laissât à son poste, en disant que la conduite des Français prouvait qu'ils n'osaient pas avancer. Dans le fait, la presse française grossissait les petits détachements prussiens sur la Sarre au point d'en faire toute une armée.

Le lieutenant-colonel Pestel obtint donc de rester à Sarrebruck ; mais en même temps deux autres bataillons y furent envoyés, et l'on plaça des troupes plus en arrière pour recevoir les détachements de Sarrebruck, dans le cas d'une attaque sérieuse des Français. *

Pour satisfaire un peu l'impatience toujours croissante des Français, l'empereur Napoléon ordonna le !«' août au général Frossard de s'emparer le lendemain des hauteurs situées sur la rive gauche cie la Sarre en face de Sarrebruck. L'Empereur voulait lui-même assister au combat, et son fils de 14 ans, le prince Louis, devait y gagner ses éperons sous les yeux de son gouverneur. Le maréchal Bazaine avait Tordre d'envoyer le môme jour une division faire une démonstration contre Wehrden.

Le général Frossard déploya, le 2 août, tout son corps sur les hauteurs de Spicheren.

La division Bataille formait la première ligne, avec la brigade Bastoul à droite, la brigade Pouget à gauche ; sur chaque aile de la division s'établit une batterie de 12 de la réserve du corps. Derrière l'aile droite de la division Ba-

taille était la division de Layeaucoupet, derrière Taile gauche la brigade Letellier, de la division Vergé.

Un détachement d'un escadron et de deux bataillons devait s'avancer sur le flanc gauche vers Gersviller , pour chercher à se mettre en communication avec Bazaine.

La brigade Bastoul devait s'emparer des hauteurs de SaÎDi-Ârnual (Darlen) en face Saint-Jean et se porter ensuite à Touest contre le terrain de manœuvres pendant que la brigade Pouget, s*avançant entre la route et le chemin de fer de Forbach, attaquerait de front le te]:rain de manœuvres.

Les patrouilles prussiennes avaient déjà remarqué le {*' août un grand mouvement dans les camps français. Le 2 au matin, le corps de Frossard sortit de ses campements et prit position sur les hauteurs qui s^étendent entre Stiring et Saint- Arnual, déjà en territoire allemand.

A la nouvelle de l'approche des Français, trois compagnies du bataillon de garnison de Sarrebruck prirent position sur la rive gauche de la Sarre, à l'ouest de la ville, sur la hauteur du terrain de manœuvres ; la quatrième compagnie resta dans la ville. Les deux bataillons de renfort s'établirent sur la rive droite de la Sarre.

Les deux batteries de 12 que Frossard avait fait avancer, ainsi que les trois batteries de la division Bataille, dont une de mitrailleuses , ouvrirent un feu très-vif dans la di« rection de Sarrebruck, sans pourtant faire beaucoup de mal aux Prussiens peu nombreux.

A onze heures seulement, la brigade Pouget ayant son artillerie en avant, marcha contre le front du terrain de manœuvres, et la brigade Bastoul commença son mouvement à Saint-Arnual.

Les trois compagnies prussiennes déployèrent de leur côté leurs tir'iilleurs, et il s'engagea une vive fusillade, sans grand effet. Les Français tiraient à une distance considérable.

Après une heure environ de cette tirerie, la brigade Bastoul, venant de Saint-Arnual, se montra vers midi sur le

flanc gauche des Prussiens. Ces derniers, qui n'avaient jamais pensé à opposer de la résistance dès que les troupes françaises s'avanceraient sérieusement, se retirèrent tranquillement et en bon ordre à travers Sarrebruck sur la rive droite de la Sarre, pendant que les Français s'établissaient sur les hauteurs de la rive gauche et se contentaient de leur envoyer des obus et des balles de mitrailleuses.

Les Prussiens passèrent la nuit à Puttlingen. Leur perte en tués, blessés et disparus, se montait à 2 officiers et 73 hommes ; celle des Français à au moins autant.

Le général Frossard fit à lIEmpereur un long rapport sur le combat de Sarrebruck, si Ton peut appeler cela un combat; c'est du reste, avec celui de Mac-Mahon sur la bataille de Wœrth, le seul rapport officiel français qui existe sur les combats et les batailles de cette guerre. Il parut un grand nombre de rapports particuliers, notamment dans la presse officieuse française ; tous célébraient à Tenvi le prince impérial que son père avait ramené à Metz après la chute du rideau, et les mitrailleuses. Le premier — pauvre enfant! — avait montré un courage admirable et le plus grand sang-froid ; il avait même fait des observations militaires très-remarquables, telles que celle-ci : « comme les balles sifflent ! » Bref, d'après ces rapports, le prince impérial et les mitrailleuses avaient raflermi de nouveau la dynastie napoléonienne sur le « champ de bataille » de Sarrebruck. Les mitrailleuses avaient fait merveille et fauché des pelotons entiers de Prussiens 1

Avant huit jours, tous les Français eux-mêmes devaient voir clairement que cette comédie n'était que le résultat de l'esprit de vertige césariste et rien de plus.

IV. •— Combat de Wlssembourg, le 4 aoû(, et bataille de Wœrth,

le G août.

Le jour même ou le lendemain de la comédie de Sarre-

bmck, les années allemandes étaient complètement réunies et pouvaient s'avancer en masses serrées vers la frontière française.

La troisième armée, prince royal de Prusse, devait être engagée la première. Le 3 août, le prince royal ordonna de soD quartier général de Spire la marche de son arméq vers la I^uter, qu'elle devait traverser le 4 août.

Cette armée, qui devait occuper un front de 26 kilomètres en arrivant sur la Lauter, fut formée sur quatre colonnes principales.

L'aile droite se composait du 2» corps bavarois, Hartmann, ayant pour avant-garde la division Bothmer. Cette dernière devait marcher droit sur Wissembourg, et chercher à s'emparer de cette ville, en envoyant un détachement à Bobenthal pour couvrir son flanc droit. Le reste du corps de Hartmann devait suivre la division fiothmcr par Bergzabern jusqu'à Ober-Otterbach.

la deuxième colonne, S' corps allemand, devait marcher à gauche de la première, par Nieder-Otterbach sur Kapsweyer et Gross-Steinfeld. Son avant-garde devait passer la Lauter au-dessous de Wissembourg et envoyer ses avantpostes sur la rive droite de la rivière, sur les hauteurs qui dominent Wissembourg.

La troisième colonne, 1 1* corps allemand, marchant à gauche de la deuxième, devait traverser le Bienwald et passer la Lauter au moulin du Bienwald ; elle devait également envoyer son avant-garde sur la rive droite de la Lauter.

La quatrième colonne enfin^ corps du général Werder, formé de la division badoise Beyer et de la division wurtembergeoise Obernitz, avait l'ordre de suivre d'abord la rive gauche du Rhin jusqu'à Lauterbourg, d'occuper ce point, et de placer ses avant-postes sur la rive droite de la Lauter.

Ces quatre colonnes étaient suivies en seconde ligne par:

La 4* division de cavalerie, prince Albert de Prusse, marchant par Billingheim et Babelroth jusqu'à TOtterbach,

Tartillerie s'était portée en avant et avait commencé un feu très-vif contre les batteries de la division Douay.

Trois bataillons de la !?• et de la 18* brigade furent dirigés au sud de la Lauter sur Wissembourg, pour appuyer Tattaque que la division bavaroise Bothmer exécutait du nord contre cette ville.

Le ir corps allemand avait traversé I^ Lauter au moulin de Bienwald, vers dix heures du matin, et s'était ensuite dirigé sur Schleîthal. Lorsque le général Bose, qui conmiandait ce corps d'armée, entendit le canon de Wissembourg, il dirigea ses troupes de Schleithal sur le Geissberg. H était environ onze heures. L'artillerie du corps d'armée prit la tête et fut suivie de près par la 4t« brigade d'infanterie (Koblinski, 80^ et 87» régiments).

A midi, la ville de Wissembourg fut attaquée, à la fois, au nord par la division Bothmer, et au sud par les trois bataillons prussiens dont nous avons parlé, et elle fut prise après que l'artillerie en eut ouvert les portes fortement barricadées.

Lorsque leur artillerie eut canonné pendant un certain temps la position ennemie, la IS"" et la 41' brigade d'infanterie attaquèrent le Geissberg à midi passé.

Le général Douay, qui faisait d'abord front au nord, se voyant menacé d'être tourné par l'arrivée de la 41' brigade^ fut forcé de changer de front et de replier son aile droite.

La 18^ brigade prussienne, le 7* régiment (grenadiers du roi) en avant, escalada, du Gutleuthof, les hauteurs du Geissberg, sous le feu violent des Français. A une heure, il s'empara du château du Geissberg, situé près du sommet. Comme la 41* brigade attaquait en même temps l'ennemi sur son flanc droit, la position des Français n'était plus tenable. Ils se mirent donc en retraite, après avoir tenté, sans succès, à une heure et demie, un dernier retour offensif. L'artillerie et l'infanterie prussiennes établies sur le Geissberg repoussèrent cette attaque ; mais ce retour offensif servit au moins à couvrir la retraite, qui ne s'exé-

euta pas, du reste, dans le plus grand ordre, parce que le général Douay avait été tué pendant le combat.

Le 4* et le 14** régiment de dragons prussiens furent envoyés à la poursuite ; ils firent des prisonniers, mais ne purent pas longtemps poursuivre leurs succès, parce que les Français trouvèrent bientôt, au sud-ouest, l'abri du Bannwald.

Les Allemandsavaient engagé au moins 20 bataillons,c'est^ à-dire, 20,OCO hommes ; la division Douay en avait à peine 8,000. En outre, elle avait été réellement surprise par les Allemands, et ce n'est que cette circonstance que Wissembourg était occupé et fut attaqué avant que les colonnes prussiennes eussent traversé la Lauter qui donna le temps à Douay de se former. Comme, malgré la grande supériorité numérique des Allemands et la circonstance que nous venons de mentionner, le combat dura cependant trois heures, et que les Français ne perdirent qu'un seul canon, qui fat surpris par les chasseurs prussiens, on ne pouvait rien conclure de ce premier combat qui fut défavorable aux Français pour la suite de la guerre. Mais il était clair cependant que les Allemands pourraient engager presque chaque fois des forces très-supérieures.

I^ batterie de mitrailleuses de la division Douay ne tira que très-peu de temps, parce qu'un obus prussien fit sauter son caisson de munitions. Un grand nombre des servants furent blessés par cette explosion, et la batterie dut se retirer.

Les Français purent emporter la plus grande partie de leurs blessés; ils perdirent environ 1000 prisonniers, dont 30 officiers. La plupart de ces prisonniers appartenaient à la garnison de Wissembourg.

La perte des Allemands, tués et blessés, fut estimée à 800 bomoQes environ, dont 76 officiers. Le régiment de grenadiers du roi avait, à lui seul, 10 officiers tués et 12 blessés, en tout 22, plus du tiers.

La perte des Français, en tués et blessés, ne fut probablement pas aussi grande que celle des Allemands, parce

que ceux-ci avaient été forcés d'attaquer des positions difficiles.

Les troupes allemandes qui avaient pris part au combat campèrent au sud de la Lauter.

Le 2' corps bavarois s'avança jusqu'à Oberhofenet Steinfel/ ; la i^ division de cavalerie atteignit, dansTaprès-midi, Wissembourg et Alstenstadt.

Le général de Werder traversa la Lauter à Lauterbourg, avec son corps badois-wurtembourgeois* sans trouver de résistance, et détacha une brigade au sud jusqu'à Seltz, tout en se reliant au corps du général Bose par des avant-postes et des patrouilles.

Le 4 août, le maréchal Mac-Mahon avait le gros de son corps concentré aux environs de flaguenau ; lui-même se trouvait encore à Strasbourg lorsque le télégraphe lui apporta, dans l'après-midi, la nouvelle de l'attaque de Wissembourg par les Allemands, puis celle de la défaite du général Abel Douay. Il lui parut alors plus urgent que jamais de mieux établir la liaison entre son corps et celui de Failly, par suite avec le gros de l'armée française, qui occupait la ligne de la Sarre, et, par conséquent, de couvrir les passages nord des Vosges, surtout ceux de Niederbronn et de Lichtenberg. Il ne voulait cependant pas abandonner sans combattre l'Alsace et le versant oriental des Vosges. Pour se renforcer, il demanda au général Félix Douay, qui était assez inutile à Belfort, de lui envoyer les troupes organisées qu'il aurait sous la main. Après avoir reçu, par le télégraphe, la réponse que ces troupes allaient lui être envoyées en chemin de fer le plus vite possible, Mac-Mahon se hâta de se rendre à Haguenau le 4 au soir, et lorsqu'il se fut orienté, il résolut de prendre position devant Wœrth, sur la rive droite de la Sauer. Cette rivière coule du nord au sud aux environs de Wœrth, et prend ensuite, au-dessous de Gunstett, la direction de l'ouestà l'est pour aller se jeter dans le Rhin.

Les débris de la division battue à Wissembourg, placés maintenant sous les ordres du général Pelle, et les troupes

appelées de Belfort devaient également se réunir dans la position choisie par Mac-Mahon.

Le général de Failly fut informé de ce qui était arrivé, et invité à soutenir le premier corps parNiederbronn.

Le maréchal de Mac-Mahon occupa, le 5 août, la position suivante :

En première ligne :

A l'aile gauche, la 1" division, Ducrot» ayant sa droite à Frœschwiller, sa gauche faisant front à Neuwiller et appuyée au Grand-Bois, au nord de Reichshofen ;

Au centre, la 3* division, Raoult, avec son aile gauche sur la hauteur en avant de Frœschv^iller, en face Gœrsdorf, sa droite à Elsasshausen ;

À l'aile droite, la 4* division, de Lartigue, avec sa gauche dans le Niederwald, en avant d'Ëberbach, et à Albrechlshàuser-Hof, sa droite sur l'Eberbach à Morsbronn.

En seconde ligne étaient disposées :

L'ancienne division Abel Douay, actuellement Pelle , entre Elsasshausen et Reichshofen ;

La division Conseil Dumesnil, l'« du ?• corps '(Félix Douay), qui était arrivée dans la position en chemin de fer à 6 heures du matin, entre Eberbach et Forstheim, derrière l'aile droite de la première ligne.

La cavalerie : brigade Septeuil^ division Bonnemains (de la réserve de cavalerie), et brigade Michel (8* et 9* cuirassiers), était aussi en deuxième ligne et en réserve. La brigade Michel avec laquelle se trouvait le général Duhesme, commandant la division, avait sa position derrière la division Conseil Dumesnil, entre Forstheim et Griesbach.

Le prince royal de Prusse dirigea, le 5 août, son armée de la Lauter vers la Sauer ; le 2* corps bavarois à travers le Hochwald, entre Lembach et Lambertsloch ; le S* corps allemand sur Preuschdorf; le li* corps sur Soulz-sous- Forêts ; le corps de Werder sur Aschbach ; — le quartier général se rendait à Soulz ; le 1" corps bavarois et la 4* di- ^sion de cavalerie restaient en arrière comme réserve. Le prince royal de Prusse n'avait pas Tintention de livrer

bataille le 6 août. Mais des nouvelles lui étant parvenues, toute la journée du 5, pour lui annoncer la concentration de Mac-Mahon sur la rive droite de la Sauer, il songea à rapprocher davantage son armée de la rive gauche de ce

ruisseau.

Le 2* corps bavarois dut en conséquence marcher jusqu'à Langensoulzbach, le 5' corps atteindre la ligne de Gœrsdorf à Gunstett; le 11' corps s'avançait jusqu*àHœlschloch et Surbourg, le corps de Werder jusqu*à Hohvreiler et Reimersweiler.

Derrière cette première ligne, le 1"" corps bavarois, de Tann, devait marcher sur Preuschdorf, la 4« division de cavalerie restait provisoirement à Schœnenbourg où elle était déjà le 3 août. Le prince royal de Prusse voulait également passer la journée du 6 août dans son quartier général de Soulz.

Dès le S août, au soir, le général Kirchbach avait placé les avant*postes du 5« corps sur les hauteurs de la rive gauche de la Sauer, tout près du ruisseau, vers Wœrth et Gunstett.

Le 6 août, au matin, les avant-^postes du 5* corps ailemand et ceux des divisions Raoult et de Lartigue commencèrent à se tirer des coups de fusil.

Le commandant des avant-postes du S* corps allemand, Walter de Montbarry, se porta en avant et crut reconnaître que l'ennemi ne cherchait, par cette fusillade, qu'à couvrir sa retraite. Pour s'en assurer, il fit passer la Sauer à un bataillon du régiment de fusiliers westphaliens, n®37, qui marcha ensuite sur le Niederwald. Ce bataillon rencontra partout une vive résistance et se battit vigoureusement.

Cette fusillade du Niederwald, près d'Elsasshausen, éveilla d'autant mieux un écho à l'aile gauche allemande que l'artillerie du §• corps allemand et, par suite, l'artillerie française avaient pris part à ce combat.

Le général de Schachtmeyer, commandant la 21* divi*» sion d'infanterie, qui, d'après les ordres de la veille, marchait, le 6 au matin, sur Hœlschloch, entendit le canon de

Wœrth en arrivant près de Hœlschloch. Le canon se tut cependant bientôt ; la 21* division campa à Hœlschloch et détacha des patrouilles gui revinrent avec la nouvelle que GuDstett était occupé par un faible détachement duS"* corps, et que Ton apercevait un camp français de l'autre côté de la Sauer.

A ce mènent le canoîi gronda de nouveau dans la direction de Wœrth. Schachtmeyer, obéissant au vieux et excellent principe qu'un général qui se trouve dans le voisinage deFennemî doit marcher au canon, dirigea son avantgarde sur Oberdorf et Gunstett, renforça la garnison de cette dernière localité, et envoya sa division d'artillerie sur Gunslett, où elle prit position sur la hauteur au nord-ouest de ce village, sur la rive gauche de la Sauer. Le gros de la division Schachtmeyer se forma ensuite derrière ce rideau.

A 8 heures, le général de Kirchbach avait ordonné aux troupes avancées de son corps d'armée de cesser le feu parce qu'on n'avait pas le dessein de livrer combat ce jourlà; mais bientôt après le canon de la 21* division qu'il entendait au sud le décida à reprendre aussi la lutte, si bien qu'à 9 heures la canonnade était générale sur toute la ligne de la Sauer, depuis Langensoulzbach jusqu'à Gunslett.

A ce moment la 22* division arrivait à Surbourg, et son commandant, le général Gersdorff, fut aussitôt informé de la marche de la 21* division sur Gunstett. Bientôt après arrivait le commandant du 11* corps, général Bose, qui donna l'ordre à la 22* division de se porter en avant. La division, avec la 43** brigade d'infanterie, Kontzki, et son artillerie en avant, marcha sur Gunstett, pour s'y déployer igauchedela21' division. La 22* division n'arriva, comme nous le verrons, à Gunslett, qu'à midi, et la réserve d'artillerie du 11* corps que vers une heure.

lorsque le général de Werder apprit, à Reimersvteiler, 'e départ de la 22* division, il fit marcher, par Surbourg ^r Gunstett, la brigade de cavalerie comte Scheler et la '>rigade d'infanterie StarklofT, de la division wurtember-

geoise Obernitz ; rinfanterie de la brigade Starkloff laissa ses sacs en arrière. Ces troupes arrivèrent naturellement sur le champ de bataille encore plus tard que la 22* division.

Le prince royal de Prusse, informé dans le courant de la matinée de ce qui se passait sur la Sauer, revint de sa première idée dé ne pas livrer combat le 6, et résolut de porter toutes ses troupes en ligne.

En conséquence, le général de Werder reçut Tordre, à midi un quart, de faire marcher sur Gunstett le reste delà division Obernitz , brigade d'infanterie Hugel , ainsi que la division badoise Beyer. Un régiment seulement devait rester au sud de Soulz pour garder le quartier général.

Ces troupes du corps de Werder marchèrent dans Tordre suivant: la brigade Hugel, artillerie du corps, division Beyer, de Reimersweiler et de Hohweiler sur Gunstett, à travers le Niederwald de Gunstett,

Le 2® corps bavarois et le 11* corps reçurent en même temps Tordre de continuer le combat, et le général de Tann fut invité à hâter la marche du 1^ corps bavarois sur Preuschdorf.

Nous savons maintenant comment le quartier général de la troisième armée avait accepté le combat, comment les corps étaient soit engagés, soit en marche pour le champ de bataille. D'après la situation et les ordres (}onnés, les troupes étaient disposées de la manière suivante : à Taile droite, le 2* corps bavarois occupait une longue ligne, dans un pays boisé, ayant devant lui fort peu d'ennemis; au centre, de Gœrsdorf à Spachbach, était le §• corps, devant Taile gauche de Mac-Mahon. A Taile gauche des Allemands de Spachbach à Gunstett, une masse de deux corps d'armée, Bose et Werder, devait se concentrer successivement sur un front très-peu étendu. Le l*' corps bavarois pouvait enfin servir de réserve générale au centre dès qu'il serait arrivé à Preuschdorf.

Nous allons suivre d'abord Taction du 5* corps prussien.

puis cède du 11' corps, jusque vers 2 heures de Taprès^midi.

Après 8 heures du matin, le général Eirchbach avait recommencé le feu, et s'était aussitôt décidé à faire attaquer Wœrth.

Dans ce but, Kirchbach plaça à Test de Wœrth la réserve d'artillerie de son corps d'armée, avec Tartillerie de l'avantgarde, et il ouvrit un feu violent contre TaUe gauche de la division française Raoult. Il forma ensuite derrière cette artillerie, sur la route de Preuschdorf, en première ligne la 10* division, Schmidt, en deuxième ligne la 9^ division, Sandrart.

Mac-Mahon fit . alors' avancer, de FrœschwiUer, Faile droite de la 1" division, pour prolonger la position de la 3* division, et la protéger contre un mouvement tournant que Von soupçonnait les Allemands de vouloir exécuter.

A 10 heures, Kirchbach avait en action contre Wœrth 14 batteries, 84 pièces de canon. Elles tirèrent jusqu'à 1) heures. On ne pouvait idouter que leur effet sur les positions françaises n'eût été considérable ; et à ce moment arriva la nouvelle que le 11* corps avait déjà remporté des avantages. Kirchbach ordonne alors à son avant-garde d'attaquer Wœrth et, après l'avoir pris, de s'établir sur les hauteurs de la rive droite du Sauerbach.

La 20« brigade d'infanterie, Walther de Montbary, se lance à l'attaque, s'empare de Wœrth vers midi et demi, après un combat acharné dans lequel tombe le général français Raoult; et prend position à l'ouest de la ville sur la rive droite de la Sauer, où elle est bientôt soutenue par la 19* brigade, Henning.

De la deuxième ligne, la 18« brigade d'infanterie, Voigts- Rhetz, avait été avancée sur Spassbach et Elsasshausen.

La 1" et la 3« division française se replièrent sur la ligne FroBschwiller-Elsasshausen .

Pendant que le général Kirchbach exécutait les derniers mouvements dont nous venons de parler, il reçut communication des ordres généraux qu'avait donnés le prince

royal. Il ordonna alors un mouvement général de son corps d'armée contre Frœschwiller ; et, avant de le commencer, il en informa le général Bose, en lui demandant de s'avancer en même temps contre le flanc droit de Tennemi, ce que Bose lui promit.

La division Schachtmeyer, du 11* corps, non contente d'avoir engagé son artillerie, voulut gagner du terrain de l'autre 'côté de la Sauer, et envoya dans ce. but un bataillon du 87% dans le bois d'£lsasshausen. £n même temps, Schachtmeyer fit avancer deux bataillons sur Gunstett, et trois autres dans le ravin entre Gunstett et Oberdorf.

La division Lartigue, du corps Mao-Mahon, avait concenfcpé ses 3 batteries, y compris celle de mitrailleuses, sur \ei hauteurs d'Albrechtshaûser-Hof (Lansberg), contre les batteries de la division Schachtmeyer ; deux autres batteries furent encore avancées à l'est d'Elsasshausen pour tirer sur la colonne prussienne qui s'avançait dans le ravin d'Oberdorf . L'aile gauche de l'artillerie du S* corps allemand dirigea alors son feu contre ces dernières batteries, des hauteurs situées entre Dieffenbach et Spachbach.

A 10 heures et demie du matin, le général Lartigue fit avancer une brigade de sa division de Morsbronn contre Gunstett. Les Prussiens repoussèrent son attaque. Mais pendant ce temps la division Conseil Dumesnil s'était déployée derrière la brigade pour renouveler cette attaque.

Ail heures, le général Bose, chef du 11* corps d'armée, rejoignit la division Schachtmeyer et lui annonça que la division Gersdorff, du même corps, allait arriver*

A 11 heures et demier, Gunstett fut attaqué parladiAision Conseil Dumesnil et une partie de la division Lartigue. Les Français pénétrèrent jusque dans le village, mais ils furent repoussés par la division Schachtmeyer à laquelle s'était réuni sur ces entrefaites le 11* bataillon de chasseurs.

A midi, la division Gersdorff arriva à Gunstett et s'avança au sud du village dans la direction d'Eberbach ; un quart d'heure après arrivait l'artillerie de réserve du corps d'ar-

mée. A ce moment, le général de Bose, d'après la promesse qu'il avait faite au général Kirchbach, fit passer la Sauer & deux brigades, sous les ordres du général Thile, qui marchèrent sur Elsasshausen, sous la protection d'une partie de l'artillerie du corps qui resta en position au nord de Gunstett

Pendant que le général Bose faisait passer la Sauer à son corps d'armée à une heure de l'après-midi, les brigades wurtembergeoises Scheler et Starkloff se portaient sur son aile gauche et le couvraient ainsi contre une attaque de flanc. Mais à ce moment, Bose reçut un ordre du prince royal qui lui prescrivait de converser à droite et de diriger ses troupes sur Wœrth.

A une heure et demie, la 21* division, Schachtmeyêr, sui\ie sur sa droite par les Wurtembergeois, et sur sa gauche par la 22« division, Gersdorff, marcha du sud au nord à travers le bois d'Elsasshausen et la vallée de l'Eberbach, et attaqua Elsasshausen, qui fut incendié et pris à deux heures.

Les attaques du 11* corps allemand avaient déjà refoulé vers le sud une partie des divisions Lartigue et Conseil Dumesnil, Mao-Mahon fit alors de Frœsch'willer des efforts désespérés pour rétablir sa liaison avec son aile droite. La brigade de lanciers Nansouty, et surtout la brigade de cuirassiers Michel, attaquèrent avec impétuosité les Prussiens et les Wurtembergeois, qui débouchaient par Elsasshausen. Les deux régiments de cuirassiers furent presque anéantis par l'infanterie prussienne et par l'artillerie de la rive gauche de la Sauer. Il ne resta' pas plus de 150 honmies de ces deux magnifiques régiments.

Alors les Allemands, le H* corps au sud, une partie du 5« corps à l'est, marchèrent sans perdre de temps contre Frœschwiller, qu'ils prirent vers trois heures et demie. La lutte autour d'Elsasshausen et entre cette localité et Frœschwiller avait coûté de douloureux sacrifices. C'est là que fut blessé deux fois le général allemand de Bose, qui dut céder son commandement au général Gersdorff; c'est là aussi que

fut tué le général français Colsou, chef d'état-major de Mac- Mahon, et ancien chef de cabinet du maréchal Niel.

Mac-Mahon était forcé de se mettre en retraite et l'issue de la bataille ne lui donnait pas le choix de la direction à suivre ; il lui fallait se retirer par Reichshofen sur Niederbronn, où il fut reçu par la division Guiot de Lespart, que de Failly avait envoyée de Bitche.

Les Allemands, fatigués par des combats acharnés, étaient incapables d'une poursuite énergique, ce qui permit à Mac- Mahon de ramener par Saveme les 15,000 honunes de son centre et de son aile gauche, qu'il parvint à réunir.

La cavalerie allemande qui poursuivît les Français se composait de la brigade wurtembourgeoise Scheler, du 14* régiment de hussards et du 14* régiment de dragons prussiens.

Les premiers enlevèrent des canons et des voitures au sud de Reichshofen et firent beaucoup de prisonniers.

Après la bataille, le 5* corps bivouaqua à Frœschwiller, la division Schachtmeyer, du !!• corps, entre Elsasshausen et Wœrth, la division Gersdoff, du même corps, sur l'Eberbach, au sud d'Elsasshausen ; les Wurtembergeois campèrent à Elsasshausen et à Ebcrbach, la division badoise à Gunstett, la cavalerie v^urtembergeoise à Reichshofen ; la brigade de cavalerie badoise la Roche fut détachée vers la forêt de Haguenau.

Les forces de Mac-Mahon, dans cette bataille, ne furent pas estimées à plus de 35,000 hommes. Les troupes allemandes qui combattirent réellement étaient d'environ 75,000 hommes d'infanterie et de cavalerie.

Les pertes étaient considérables des deux côtés.

Les troupes battues de Mac-Mahon se réunirent en partie à lui au pied du versant oriental des Vosges, d'autres plus tard seulement, d'autres enfin se réfugièrent dans Strasbourg. — Les Allemands avaient fait 4,000 prisonniers non blessés, et s'étaient emparés, en outre, de 36 bouches à (ieu, dont 6 mitrailleuses, et de 2 aigles.

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