Il sera présenté un projet de loi ayant pour objet de
faire entrer dans la garde nationale mobile tous les homme* âgés (le moins de 30 ans qui n'en font pas partie.
Ce décret était motivé par un long rapport dont nous voulons donner brièvement le contenu, en insistant sur les points les plus importants.
Les circonstances présentes, dit le ministre de la guerre, nous obligent à deux choses : à songer à la défense de Paris, — et à créer de nouvelles troupes de campagne qui puissent se joindre à celles dont dispose encore l'Empereur.
Les forts extérieurs de Paris ont depuis longtemps leur uriiiement de sûreté et l'on a commencé à le compléter, ainsi qu'à armer l'enceinte continue.
40,000 hommes de garde nationale travailleront aux travaux (le rorlifications, ils contribueront h occuper les murailles et, avec la garnison actuelle, ils sutiiront pour une défense active el énergique.
La nouvelle armée de campagne sera composée: l^^de troupes de marine; 2" des régiments encore disponibles en Algérie et en France; des bataillons de marche (4" bataillons) des 100 régiments d'infanterie que l'on portera à 900 hommes en y incorporant des gardes mobiles ; d'une portion de la gendarmerie, organisée en troupe d'élite; tous ces éléments donneront 150,000 hommes, *— sans la cavalerie» l'artillerie et le génie ; ajoutons à cela 60,000 jeunes soldats de la classe 18G9 qui arriveront dans les dépôts, du 8 au 12 août, et qui peuvent devenir de vrais soldats au bout d'un mois ; G" on peut enfm compter pour l'armée active sur les gardes mobiles et lés francs-tireurs 4]ui donneront 400,000 hommes.
Nous n'aurons donc pas moins de 010,000 hommes pour renforcer l'armée active.
11 ne faut pas négliger non plus la garde nationale sédentaire et, tout compté, la France avait plus de 2 millions de défenseurs, pour lesquels il existait, d'après le général Dejean, non-seulement les 2 millions de fusils indispensables, mais encore 1 million d'armes en réserve.
En examinant de près ce rapport, on est frappé malgré soi dé l'étrange mélange d'abattement, d'indifférence et de . présomption qui s'était emparé du peuple français depuis le i) août.
£n effet, le ministre de la guerre suppose d abord que l'ennemi puisse être en peu de temps devant Paris, puis il veut lui opposer 2 millions de combattants, dont 90 p. iOO au moins doivent être organisés auparavant, et cela quand,
d'après sa première hypothèse, l'ennemi aura déjil inondé les provinces de Test et du nord, celles qui donnent à la France le plus de soldats ; comment expliquer ces contradictions?
Les troupes de marine qui devaient renforcer l'armée de lerre avaient été destinées d'abord à la grande expédition des côtes de la mer du Nord et de la Baltique, mais la plàs grande partie était restée dans les ports de mer. On renonça donc complètement à les embarquer et on les diriirea dans l'intérieur du pays, notamment au camp de Châions où nous les retrouverons plus tard.
L'organisation des 4*» bataillons des régiments d'infanterie fut ordonnée par un décret du :I0 juillet. Chaque régiment avait, comme nous l'avons dit plus liaut, 24 compagnies. Il devait maintenant être augmenté de 2 compagnies» ce qui le portait à pendant que Teffectif de toutes les compagnies se. grossissait par l'arrivée des congédiés, des réservistes et de la première portion du contingent, de sorte que, après le départ des trois bataillons de g\ierre à 6 compagnies chacun, il restait encore 8 compagnies dont 4 formaient le 4* bataillon mobilisé et les 4 autres le bataillon de dépôt. Tous les hommes de la réserve et de la deuxième portion devaient être rendus, le 23 juillet, dans les dépôts départementaux. Mais la chose se fit beaucoup plus lentement et fut même en partie négligée ; il fallait ensuite procéder à la répartition de ces hommes dans les régiments dont une grande partie étaient déjà à la frontière et leur envoyer ces détachements. Ensuite, des bataillons de 900 hommes, à 4 compagnies seulement ce qui fait 225 hommes par compagnie, sont une chose fort insolite en France el l'on eut de la difficulté à leur donner des cadres.
Si Ton prenait une bonne partie de la gendarmerie départementale pour en faire des troupes actives, le servie de la sûreté publique en souffrirait beaucoup d'après les idées de l'Empire, et cela précisément à une époque de troubles où la gendarmerie devait sembler le plus nécessaire. Peut-être le
recrulemenl en souHiirait-il beaucoup aussi, puisque les gendarmes sont ea grande partie chargés de ce service. On en pouvait dire à peu près autant des autres formations militaires qui eurent lieu plus tard, — douaniers, gardes forestiers, etc.
En outre, comment était-il possible de faire en un mois des soldats accomplis avec les jeunes conscrits de 1869« dans une armée où le soldat restait en général quatre ans sous les drapeaux, et où la deuxième portion du contingent devait être exercée pendant cinq mois?
Où prendre de bons officiers pour faire sortir de terre toutes ces formations nouvelles ?
Où trouver ces 400,000 gardes mobiles, surtout quand les départements de l'est et du nord sont envahis par l'ennemi? On voyait encore à la fin d'août et au commencement de septembre des bataillons de garde mobile qui pouvaient bien compter 1200 hommes d'effectif, mais qui n'avaient pas un officier digne de ce nom et tout au plus 200 fusils en 'bon état. Tout rbabilienient des hommes consistait en une blouse de laine ou de coton, avec une croix rouge sur le bras, et une casquette militaire, accoutrement bien insuffisant pour une campagne d'automne et d'hiver. L'équipement n'existait pas. A peine exercés, les hommes restaient presque toute la journée dans une oisiveté pernicieuse.
Nous n'avons plus rien à dire de la garde nationale sédentaire.
Il est vrai qu'il existait en France, au milieu de 1870,
environs 4 millions d'armes à feu, soit dans les mains des troupes et de la garde nationale, soit dans les arsenaux. Mais dans ce chiffre on comptait tout : pistolets et fusils de dragons» carabines pour la cavalerie, l'artillerie, les marins,
une grande quantité d'anciens fusils non rayés, les anciens
fusils Minié, et jusqu'aux curiosités du juasée crarlillcric.
il y avait k j^eu près 1 million et demi de fusils se chargeant par la culasse-des deux systèmes adoptés, Chassepot 6t fusil à tabatière. Pour la guerre active on ne voulait employer que des chassepots dont on avait environ 1,200,000. Mais pour que les gardes nationales pussent rendre des services dans la défense des places, il fallait au moins les pourvoir d'armes se chargeant par la culasse» soit de chas^ sepots soit de fusils à tabatière. Ajoutons encore que dans les jjreniières commandes de chassepots faites à l'étranger, beaucoup d'armes s'eUuent trouvées impropres au service, que l'invasion des Allemands renferma dans les arsenaux de Test des centaines de mille de chassepots, et qu'enfin, par suite de l'usure naturelle des armes en campagne, il faut toujours en avoir uuo forte réserve. Toutes ces coMsidéralions enlèvent aux calculs du général Dejean une grande partie de leur valeur.
Le Sénat et le Corps législatif ouvrirent le 9 août. Le î»arde des sceaux, Ollivier, était au Corps législatif, le jainistre président le Conseil d'Etat, de Parieu, au Sénat. La foule se' pressait dès midi devant le Palais-Bourbon et sur la place de la Concorde. Le pont de la Concorde était occupé militairement et fermé k tout le monde, même aux députes qui étaient forcés de liiirc un long détour pour se rendre au Palais-Bourbon. Il se passa des scènes qui parurent nécessiter l'emploi de la force armée que commandait le maréchal Baraguey^'Hilliers, chef de l'armée de Paris depuis le départ de Canrobert.
La cavalerie chsiri^ea jilusieurs fois la foule qui se dispersa chaque fois pour revenir de nouveau, en criant qu'il y avait à Paris beaucoup de troupes pour combattre le peuple au lieu d'aller contre FeiiDemi à la frontière.
A Touverture de la séance, Ollivier prit la parole, mais il souleva des interruptions dès le commencement de son discours.
€ Messieurs, dit-il» TEmpereur tous avait promis que ' riropératrice tous conyoquerait si les circonstances deye-
naient .difficiles. Nous n'avons pas voulu attendre pour vous réunir que la situation du pays tdi compromise. »
Là-dessus grandes exclamations à gauche» et le cri : c Elle est déjà trè8->compromisel » donna le signal des interruptions qui ne cessèrent plus.
Pour y résister et pouvoir parler quelques minutes de plus, Ollivier s'avisa de parler du peu d'importance des échecs éprouvés et du courage héroïque des soldats français qui n'avaient cédé qu'à des forces quatre ou cinq fois supérieures.
Pour venir en aide à ces eftorts héroïques de l'armée, Ollivier voulut présenter à la Chambre un projet de loi dans le sens du rapport de Dejean» et il affirma encore une fois ce qu'il avait dé}k dit au début de cette guerre, c'est que
la France avait louLce qu'il fallait pour la terminer glorieusement.
Un grand nombre des interruptions s'étaient adressées directement au ministère Ollivier.
Ârago avait crié de sa voix de tonnerre : c Disparaissez,
vous, minisires, et l'armée sera victorieuse ! » — Puis uno autrefois : «I^ous voulons bien faire tous les sacrifices, mais sans vous 1 »
Jules Favre avait dit : c C'est une honte que ce ministère
ose se présenter devant l'Assemblée t »
Lorsque Ollivier parla de l'héroïsme de l'armée, Guyot- Montpayroux s'écria : c Ce sont des lions commandés par des ânes 1 »
Toutes ces attaques et d'autres semblables étaient tout îi fait personnelles et décidèrent Ollivier à poser la question d'un vote de confiance pour le ministère. On proposa à ce sujet plusieurs ordres du jour : Tun demandait que l'on s occupât tout d'abord de la question si importante de l'or^ ganisation militaire, et non pas des personnes d ^il le tour viendrait plus tard. Un tel ordre du jour devait déjà déplûre à Ollivier. On fit cependant diverses tentatives pour traiter d'abord la question matérielle ; mais on en revenait toajouis vi la (|uesùon de personnes, à propos de la négli-* gence apportée dans les armements. Celle question prenait donc tellement le dessus qu'il fallait avant tout la résoudre.
Après plusieurs ordres du jour, Clément Buvernois en proposa un très-malideux qui fut soumis au vote. H disait : « La Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable de pourvoir à la défense du pays, passe à l'ordre du jour, i
Luvernois savait fort bien qu'il se trouvait actuellement en position de rendre avec usure à son adversaire Emile OUivier le coup qu'il en avait reçu le IG juin, et il saisissait l'occasion avec joie. — Était-ce par patriotisme?
Avant le vote, Ollivier, qui sentait profondément la blessure, et savait mieux que personne ce que signifiait cet ordre du jou r, déclara que c'était pour lui la plus sanglante des injures, cl que le cabinet ne Tacceptait pas.
La Chambre le vota néanmoins h une grande majorité.
Après ce vote, Ollivier demanda que la séance fût sua» pendue pendant un quart d'heure.
Elle fut reprise à 6 heures 5 minutes du soir. Ollivier déclara qu'à la suite du vote sur l'ordre du jour Clément Duvernois, le ministère avait envoyé sa démission à l'Impératrice, qui l'avait acceptée et avait chargé le comte de Palikao de former un nouveau ministère.
Le 10 août, le comte Palikao se présenta devant la
€hambre avec un ministère de la défense nationale. Ce ministère se composait de la manière suivante :
Présidence du conseil et guerre : comte Palikao ;
Intérieur : Chevreau, préfet de la Seine depuis la retraite
d'Uaussmann ; Finances : Magne ;
Justice et ctdte : Grandperret , le procureur ^général qu'avaient rendu célèbre les poursuites exercées par lui
dans le procès inventé par la police ; Agriculture et commerce : Clément Duvernois; Marine : amiral Higauit de Genouilly ; Tramux publics : baron Jérôme David ; Affaires étrangères : prince de Latour d'Auvergne ; Instruvdoii publique: l>ramo; Président du Conseil d'État : BuâSon-BiUauU.
Le fameux ministère des beaux-arts et des sciences, créé par Ollivier pour Maurice Richard, n'était pas occupé*
Le lecteur doit faire de singulières réflexions en voyant dans ce nouveau ministère les députés criards, Duvemoîs et David, dont nous avons déjà parle. Avec eux, le personnage le plus important, c'était le comte de PaUkao dont nous allons dire quelques mots.
Cousin de Montauban, comte de Palikao, est né en i7M. Il fit partie de Texpédition de Bourmont comme officier de cavalerie et resta en Algérie de longae^ années. 11 était général de brigade en 1851, général de division en 1855, et commandant la division de Gonstantine. Rappelé en France, il reçut le commandement de la 2^1^ division militaire à Li-> moges. En 1860, il fut mis à la tète de l'expédition de Chine d'où il revint en France enj uillet 1 80 i . Il avait battu les Chi-
noîsle^l septembre à Palikao, pris et laissé piller le jKilais d'été de rompereur de Chine, et envoyé ensuite à la Cour de» Tuileries des cadeaux intéressants et précieux. L'empereur Napoléon, qui avait déjà donné au général de Montauban la grand'croix de la Légion d'honneur à la fin de 1860, le nomma sénateur le 4 mars 1861, comte de Palikao le 22 janvier 1862, et il demanda en même temps pour lui au Corps législatif une grosse dotation. Cela fit beaucoup de bruit en France. On dit que ce n'étaient pas tant les services 'militaires du coiiiîe Palikao, que ceux rendus h la famille impériale, que cette dotation devait récompenser, et la dotation étant menacée d'être refusée» le projet de loi dut être retiré, chose inouïe à cette époque devant un désir de TEmpereur. En 4865, le comte Palikao fut nommé commandant en clicfdu V' corps d'armée (Lyon), et il occupa cette situation jusqu'à ce que l'impératrice Eugénie lui donnât la présidence du conseil.
Lorsque la guerre avec rAUemagne était menaçante, on reçut la nouvelle du massacre des missionnaires français par les Chinois, et les soldats français disaient ; Nous allons en Prusse ou en Chine.
Du moment que les Prussiens et les Chinois étaient à peu près la même chose, la nomination du comte Palikao au ministère dans ces circonstances critiques avait quehjue raihon. Puisqu'il avait vaincu les Chinois, il pouvait fort bien battre les Prussiens.
On ne doit pas s'étonner que la majorité de la Chambre* accueillît favorablement le ministère Palikao, car c'est de cette façon qu'elle accueillait presque toujours tout ce qui lui venait d'en haut, des Tuileries.
11 était plus difficile, pour un observateur impartial, maiséloigné de Paris, de comprendre comment le ministère:
Palikao, avec son étrange composition, pouvait être bien accueilli par la masse de la population parisienne.
Pour donner le mot de l'énigme, il nous sutijra de dire que ce cabinet s'était appelé « Ministère de la défense nationale », et que le Gouvernement fit annoncer par des feuilles à lui dévouées les mesures révolutionnaires qu'il voulait
prendre, mais qu'il n'avait pas, du reste, la moindre envie dexéeutep.
La défiance de la gauche contre ce cabinet ne s'éveilla même que huit jours après sa naissance. Nous en reparlerons plus tard. Au début, le nouveau ministère semblait
parfaitement décidé à organiser sur la plus pjrande échelle la résistance de la b rancc contre l'invasion étrangère, foutes ses propositions étaient acceptées : remerctments à l'armée qui avait bien mérité de la patrie ; appel sous les drapeaux de tous les hommes de 25 à ans, célibataires ou veufs, qui n'appartenaient pas à la garde mobile ; élévation h. 25 millions du crédit de 4 millions déjà voté le 14 juillet pour secours aux ftmilles des soldats de Tarmée et de la garde mobile ; engagements volontaires pour la durée de la guerre sans condition d'Age; appel de tout le contingent, fixé à 140,000 recrues, sans tirage au sort et sans formalités.
On déclara ensuite le cours forcé des billets de banque français, ce qui n'empêcha pas le commerçant auquel on donnait un billet de 100 francs pour payer une dt'pense de 5 francs, de vous dire qu'il n'avait pas de monnaie dans sa caisse, et le changeur vous prenait 10 pour cent pour vous changer un billet.
La Banque de France fut autorisée à émettre 2,400 millions de billets au lieu de 1800 millions.
L'emprunt de guerre de ôOO millions fut porté à un milliard.
Les gens qui n'ont l ien à sacrifier ^oui toujours prête I faire faire aux autres tous les sacrifices possibles.
llalgré les douceurs de la lune de miel de la Chambre et du ministère l^alikao, kiiio qui ne dura, ilu reste, qu'une semaine, il ne manqua pas de scènes assez désagréables.
Dès le 11 aoûtf monsieur de Kératry demande à la Gham** bre que le marëehal Lebœuf (il voulait dire l'empereur Napoléon) qui était cause de tout le mal, fût traduit devant une commission d'enquête du Corps législalir. La majorité repoussa oette proposition. Le comte Palikao annonça, le 12 août, que l'Empereur avait accepté la démission de major général du maréchal Lebœuf, et le 13, que le maréchal .Bazaine avait le commandement en chef de l'armée. A la question de M. Barthélémy Saint-Hilaire, si Bazaine devenait ainsi généralissime de i'ariiK'e, l*alikao répoiulil oui ! et M. Cochery demandant si la garde était égabîiiient placée sous les ordres de Bazaine, le ministre président répondit : à Tarmée, la garde ne signifie pas plus qu'un autre corps. Elle se trouve, comme les autres corps, sous les ordres du maréchal Bazaine.
Quittons de nouveau Paris pour retourner sur le théâtre de la guerre.