‹ Guerre des Gaules (volume 2)Chapitre 4 sur 280 · VI CAIUS JULIUS CÉSAR · texte numérisé non relu

VI CAIUS JULIUS CÉSAR

la Lusitariie et pénétra jusqu'à l'Océan, en soumettant des nations qui jusqu'alors avaient échappé au joug de Rome. Ce fut dans ce voyage que se révélérent, par deux mots que l'histoire a recueillis, les projets ambitieux qu'il avait jusque-là nourris en silence. Comme il traversait les Alpes, et qu'il passait dans une bourgade trés-misérable, quelques-uns de ceux qui l’accompagnaient lui dirent en riant: « Serait-il possible que dans ce pauvre pays il y eüt des brigues comme à Rome pour les charges et pour les emplois, et des dissensions entre les plus puissants?» César leur répondit ; « Pourquoi non? Quant à moi, j'aimerais mieux étre le premier dans cette bourgade que le second dang Rome. » Plutarque raconte encore que, se trouvant en Espagne, il se mità lire la vie d'Alexandre, et qu'aprés l'avoir lue il resta longtemps pensif et se prit à pleurer. Ses amis lui demandérent là cause de ses larmes. « Eh! quoi, leur dit-il, ne trouvez-vous pas que c'est une chose triste pour moi qu'Alexandre, à l'áge que j'ai, eüt déjà conquis tant de royaumes, et que moi je n'aie encore fait aucun exploit éclatant?» Il ne resta que peu de temps en Espagne, et il en revint, sans attendre méme que le sénat e&t désigné son successeur, avec le titre d'imperator, que luiavaient décerné les soldats, et des richesses immenses qui lui servirent à payer ses dettes, et qu'il avait amassées au moyen d'exactions violentes. |

À son retour à Rome, en l'an 695, il réconcilia Pompée et Crassus, alin d'utiliser à son profit l'influence de ces deux illustres personnages, et forma avec eux ce qu'on appelle le premier triumvirat. Caton, qui devinait les résultats de cette alliance, - S'écria : Nous avons des maîtres, c'en est fait de la république! Mais César ne tarda point à recueillir les fruits de cette union, Il fut nommé consul, et son premier soin, en entrant en charge, fut d'éloigner des affaires son collégue Calpurnius Bibulus. Resté maître du gouvernement , il publia des lois agraires, fit des distributions de blé et partagea entre vingt mille habitants de Rome, péres de famille, le territoire de la Campanie, dont le revenu avait été jusqu'alors appliqué aux dépenses de la ré-

CAIUS JULIUS CÉSAR. vil publique. Pour s'assurer une autorité plus grande encore par des alliances de famille, il donna à Pompée sa (ille Julie, et prit lui-méme pour épouse Calpurnie, fille de Pison. En méme temps qu'il s’attachait la multitude par ses largesses, il s'assurait l'appui des chevaliers en leur donnant une part dans les impôts, et l'affection des étrangers en leur faisant décerner le titre d'alliés et d'amis du peuple romain. Cicéron et Caton luttaient seuls pour la vieille indépendance du sénat. César les éloigna de Rome et obtint bientôt le gouvernement de la Gaule. Ici, commence pour César, suivant la remarque de Plutarque, une vie nouvelle. Il se jette dans une route toute différente de celle qu'il avait suivie jusqu'alors, et il se montre supérieur à tous les généraux que Rome avait admirés jusque-là pour leur conduite et leur courage. L'an 58 avant Jésus-Christ, les Helvétes quittent leur pays pour s'établir dans les Gaules, en traversant la province romaine. César marche contre eux ; il les bat et tourne bientôt ses armes contre les Germains, qui, sous les ordres d'Arioviste, s'étaient établis dans le territoire de la Gaule. «La défaite d'Arioviste, dit M. Am. Thierry, et l'expulsion des Germains firent éclater d'un bout de la Gaule à l'autre de vives démonstrations de joie et d'enthousiasme pour César. Mais, lorsqu'on vit qu'il ne ramenait point en Italie ses légions victorieuses ; que, loin de là, il les organisait sur le territoire affranchi comme sur sa propre conquéte; qu'il gardait les otages remis entre ses mains à l'ouverture de la guerre ; qu'il levait des contributions et ramassait de toutes parts des vivres, un morne abattement succéda tout à coup à l'élan dela reconnaissance publique. On craignit de n'avoir fait que changer de tyran. » Les peuples belges, les plus braves des peuples gaulois , formérent une confédération puissante, et la guerre s'alluma pour ne cesser désormais que par la soumission compléte de la Gaule. Cette soumission fut accomplie à la huitième campagne, l'an 51 avant Jésus-Christ. ! |

Malgré les immenses résultats de cette conquéte et le talent que déploya le vainqueur, l'empereur Napoléon Ier à dit juste-

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ment que la gloire de César serait problématique si elle n'était fondée que sur la guerre des Gaules. C'est qu'eneffet, à l'exception de Vercingétorix, aucun des cbefs gaulois ne sut ni concevoir ni exécuter un plan d'ensemble. Les peuplades étaient divisées entre elles; quelques-unes méme, comme les Rémois, combattaient leurs propres concitoyens; elles n'avaient aucune connaissance de l'art militaire, et n'en apprirent les premiéres notions qu'au prix des plus sanglantes défaites ; mais il faut reconnaitre qu'elles montrèrent toujours un grand courage sur le champ de bataille, et leur vainqueur leur a rendu, sous ce rapport, une éclatante justice.

Tout en subjuguant la Gaule, César marchait sürement au but que poursuivait son ambition. Ses conquétes avaient excité le plus grand enthousiasme. Marius était le seul qui parüt digne encore de lui étre comparé ; mais la comparaison restait à scn avantage. On disait, en effet, comme nous l'apprend Cicéron, que Marius avait arrété les Gaulois débordant sur l'Italie, mais qu'il n'avait point pénétré dans leur pays, qu'il n'avait point soumis leurs villes, tandis que César avait fait une guerre gauloise ct donné pour frontiéres à l'empire les limites mémes de la Gaule. Enrichi par les dépouilles des vaincus, il prodiguait l'or pour acheter des clients ; il donnait des jeux, élevait des constructions magnifiques, payait les dettes de ses ofliciers et les plaisirs de ses soldats. Cicéron lui-méme était subjugué : Caton seul résistait encore. Il proposa méme de livrer César aux Gaulois pour empécher, disait-il , que les dieux ne fissent peser sur Rome le châtiment qui était dû à son manque de foi envers les alliés, à sa cruauté, à ses déprédations. Le sénat répondit en décrétant vingt jours d'actions de grâces, ce qui ne s'était encore vu pour personne.

Cependant, le triumvirat ne tarda point à se dissoudre. Crassus périt dans une expédition contre les Parthes. Les liens de famille qui attachaient César à Pompée furent brisés par la mort de Julie, et dés lors commenca entre eux cette guerre sourde qui devait bicntôt aboutir à la guerre civile, Pompée, qui jusqu'alors avait

CAIUS JULIUS CÉSAR. IX dédaigné César, profita de son consulat pour faire voter uneloiqui obligeait tousceux qui depuis vingt ans avaient occupé des emplois publics à rendre compte de leur conduite, ce qui n'était qu'un moyen déguisé de mettre son rival en accusation. Mais celui-ci était trop habile pour ne point détourner l'orage. Il endormit d'abord le sénat et Pompée par des négociations qui furent menées avec une prudence et une adresse extraordinaires, et, tout en faisant de grands préparatifs de guerre, il agit de maniére à mettre de son cóté toutes les apparences de la justice et du droit, en proposant, si Pompée licenciait ses troupes, de licencier aussi les siennes; car, lui enlever le commandement de son armée, en laissant une armée à Pompée, c'était accuser l'un d'aspirer à la tyrannie, et donner à l'autre les moyens d'y parvenir. Ill offrait de renvoyer huit légions et demandait seulement qu'on lui laissát, soit le commandement de la Gaule Cisalpine avec deux légions, soit le commandement de l'llyrie avec une seule, jusqu'à ce qu'il ait obtenu un second consulat. Ces propositions furent favorablement accueillies par le peuple ; mais, dans le sénat, Scipion, beau-frére de Pompée, obtint un décret en vertu duquel César devait être remplacé dans la Gaule par L. Domitius, et traité en ennemi public s'il ne déposait point les armes dans le plus bref délai. Il se trouvait alors à Ravenne avec cinq mille fantassins et trois cents chevaux, et, en apprenant le décret qui venait de le frapper, il fit partir quelques troupes ; mais, pour cacher ses projets, il assista pendant le jour aux jeux publics, dessina le plan d'une école de gladiateurs qu'il voulait, disait-il, s'occuper de faire bátir, invita quelques amis à souper, et, dés que la nuit fut venue, il se leva de table, pria les convives de faire bonne chére et de l'attendre sans sortir, car il allait revenir sur l'heure; puis il se dirigea par des chemins détournés vers le Rubicon, qui formait la limite de son gouvernement, et sur les bords duquel il avait réuni ses troupes. « Quand il fut arrivé là, dit Plutarque, il commenca à faire de grandes réflexions et changea d'avis plusieurs fois, tant il était profondément troublé. On eût dit le flux

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et le reflux de la mer. Il fit part de ses incertitudes à quelquesuns de ceux qui l'entouraient, et leur parla des malheurs que le passage de la rivière allait faire tomber sur les hommes, et du grand sujet de discours qu'il allait fournir à la postérité. Enfin, saisi comme par un transport de courage, il fit céder tous les raisonnements à la fortune, prononga le mot de ceux qui se précipitent dans de grandes entreprises : Le sort en est jeté! et passa la rivière. » Il marcha droit sur Rimini, s'empara en un clin d'eil de Pesaro, d'Ancóne, d'Arezzo. « Aprés la prise de Rimini, dit Plutarque, comme si la guerre se füt répandue ef sur la terre et sur la mer, et que César, en franchissant les bornes de san gouvernement, eût franchi en méme temps celles de toutes les lois de sa patrie, vous eussiez vu, non les hommes et les femmes, comme cela est ordinaire, courir par toute l'Italie daus un mortel effroi, mais les villes entiéres se levant de leurs places, prendre la fuite et se transporter d'un lieu à un autre. Rome méme fut remplie comme d'une inondation de peuples fugitifs qui y affluaient de tous les environs, tellement qu'il n'était plus au pouvoir d'aucun magistrat de la contenir ni par raison, ni par autorité dans une tourmente si grande et dans une si violente agitation, et qu'il s'en fallut bien peu qu'elle ne se détruisit elle-méme par ses propres mains. »

Pompée, qui n'avait point d'armée et qui ne pouvait compter sur le peuple, s'empressa de sortir de Rome avec les consuls et les principaux sénateurs, et se retira à Brindes. César vint investir cette place, et il s'occupait de fermer le port par une digue, lorsque Pompée parvint à s'échapper pendant la nuit, et se retira à Dyrrachium, en Épire. Il écrivit de cette ville dang toutes les provinces de la république pour demander des secours en hommes et en argent. Les secours lui furent accordés, et César, qui ne pouvait se porter contre lui parce qu'il n'avait pas de flotte, se rabattit sur Rome et dit aux sénateurs qui étaient restés en très-petit nombre dans cette ville, qu'il venait leur rendre compte de sa conduite, et qu'il était fort heureux, aprés dix aus d'absence, de retrouver ses amis. Il rassura le

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peuple par des mesures à la fois fermes et conciliantes ; mais il s'empara de force du trésor public, qui était déposé au Capitole, attendu qu'il manquait d'argent pour payer ses troupes. La guerre s'alluma bientót sur tous les points du monde. « La Gaule, dit l'empereur Napoléon, l'Italie, la Sardaigne, la Corse et la Sicile tenaient pour César; l'Espagne, l'Afrique, la Syrie, l'Asie Mineure, la Grèce tenaient pour Pompée ; mais César dominait à Rome. » Celui-ci, ne pouvant dans les premiers moments se rendre en Gréce, faute de navires, donna à Antoine le commandement de l'Italie et partit pour l'Espagne en disant : « Je vais combattre une armée sans général, et je reviendrai ensuite combattre un général sans armée.» Il défit successivement les lieutenants de Pompée, Pétreius, Afranius et Varron. De retour à Rome, il fut investi de la dictature, qu'il exerca pendant onze jours, et aprés avoir obtenu, ou plutót aprés avoir pris lui-même le consulat pour l'année suivante, il se rendit en Grèce afin de se mesurer avec Pompée. ]l l'attaqua sous les murs de Dyrrachium ; mais aprés avoir tenté à diverses reprises de forcer son camp, il se replia sur la Macédoine, où Pompée le suivit en lui offrant la bataille. Cette bataille eut lieu dans les plaines de Pharsale, l'an 48 avant Jésus-Christ, Pompée laissa sur la place quinze mille des siens, les aigles de toutes ses légions, cent quatre-vingts drapeaux et se retira en toute hâte en Égypte, où il se confia au roi Ptolémée, qui le fitassassiner. César débarqua à Alexandrie quelques semaines après. On lui présenta la tête de Pompée. Il détourna la vue et se prit ‘à pleurer à chaudes larmes. Cette douleur était-elle sincère, ou n'était-ce qu’une vaine affectation d'humanité? Les opinions des historiens de l’antiquité sur ce point sont tellement contradictoires qu'il nous paraît fort difficile de décider la question. « Pour ce qui est de la guerre d’Alexandrie, dit Plutarque, les uns prétendent qu'elle ne fut entreprise que pour l'amour qu'eut César pour Cléopâtre, sœur du roi Ptolémée; les autres en accusent les ministres de ce roi, et particuliérement l'eunuque Potin, le méme qui avait tué Pompée et qui avait (ait

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expulser Cléopátre. » Cette guerre durait depuis huit mois, et César avait été obligé de brüler sa flotte pour l'empécher de tomber aux mains des Alexandrins, lorsqu'il parvint à se réunir aux secours que lui amenait le Juif Antipater et Mithridate le Pergaménien. Il battit Ptolémée, qui périt dans la déroute, rentra en vainqueur dans Alexandrie, rendit le tróne d'Égypte à Cléopátre, auprés de laquelle il avait oublié trop longtemps les intéréts de sa gloire et de son ambition, et, laissant en Égypte une partie de son armée pour assurer la domination de la nouvelle reine, il se rendit en Syrie avec la sixième légion. Pharnace, le fils du grand Mithridate, avait battu Domitius et s'était emparé de la Cappadoce et de la Bithynie. César lui fit essuyer une défaite compléte, et, pour caractériser la rapidité avec-laquelle il fit cette expédition, il envoya au sénat cette dépêche restée célèbre : Veni, vidi, vici.

La bataille de Pharsale et le titre de dictateur qui fut décerné à César n'avaient point abattu cependant le parti de Pompée. Scipion, Labiénus, Caton et le roi Juba avaient réuni en Afrique des forces nombreuses. César marcha contre eux; il est d'abord battu, prés de Ruspina, par Labiénus et Pétréius. Bientót Scipion et Juba lui offrent l'occasion de venger cet échec, et la bataille de Thapsus vient compléter la victoire de Pharsale. En apprenant le triomphe du dictateur, Caton, qui commandait dans Utique, la principale place d'armesdes Pompéiens, se donna la mort plutót que de se rallier au parti de César, et ce dernier le pleura comme il avait pleuré Pompée. « O Caton! s'écria-t-il, je t'envie ta mort, puisque tu m'as envié la satisfaction de te sauver la vie. » Sa dictature fut renouvelée pour dix ans; on y joignit la préfecture des mœurs, et l'on décréta que son char serait transporté au Capitole, vis-à-vis du char de Jupiter, .et qu'on y placerait sa statue avec cette inscription : César est un demi-dieu. ll triompha quatre fois dans le cours du méme mois : le premier jour, de la Gaule; le second, de l'Égypte ; le troisième, de Pharnace; le quatrième, de l'Afrique. Tous ces ennemis cependant n'étaient point vaincus. Les deux fils de

CAIUS JULIUS CÉSAR. Xil Pompée, Cnéis et Sextus, avaient réuni en Espagne les derniers restes de leur parti, et ils recommençaient la guerre avec des forces imposantes, lorsque César, qui s'était rendu en vingt sept jours de Rome à Cordeue, leur livra auprés de Munda une bataille longtemps disputée, et dans laquelle les Pompéiens vaincus laissérent trente mille hommes sur le champ de bataille.

César, à son retour, obtint, avec les honneurs d'un nouveau triomphe, la dictature perpétuelle et le titre de Père de la patrie. On lui décerna des honneurs surhumains ; on déclara sa personne sacrée et inviolable, et il fut en quelque sorte enivré par sa fortune. 1l disposa de toutes les magistratures au mépris de toutes les lois anciennes, croyant sans doute son usurpation justifiée par ses grands desseins; car il voulait porter la guerre chez les Parthes pour venger Crassus, soumettre à la domination de Rome les rivages de la mer Caspienne et les montagnes du Caucase, rendre tributaires les Scythes et les Germains, rentrer en Italie par la Gaule, et faire marcher de front les travaux de la guerre et les travaux de la paix, en coupant l'isthme de Corinthe pour unir la mer Égée à la mer d'lonie; en creusant, à l'embouchure du Tibre, un port capable de recevoir les plus gros vaisseaux, en desséchant les marais pontins, en rédigeant un code de lois, etc. Son génie et eon activité pouvaient suffire à cette œuvre; mais les partis «aincus ne pardonnent jamais, même à la clémence. On accusa César de vouloir se faire roi !; sa mort fut résolue. Brutus et Cassius furent déclarés chefs de la conspiration qui devait délivrer Rome du dictateur, et, le 15 mars de l'an 43 avant Jésus- Christ, il tombait au milieu du sénat, percé de vingt-trois coups de poignard, au pied de la statue de Pompée, qui fut couverte

1 L'empereur Napoléon ltr, dans son chapitre XVI du Précis des guerres de César, s'est attaché à le justifier de ce reproche, qu'il déclare une assertion absurde et calomnieuse, mise en avant « pour justifier un lâche et impolitique assassinat.» Quoi qu'en aient dit la plupart des historiens, les arguments produits par Napoléop sont de nature à faire douter de la réalité de cette accusation.

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