XVII. César était décidé à passer le Rhin ; on
vieut de voir pour quels motifs. Mais le passer sur des bateaux lui répugnait. Un tel moyen, outre qu'il ne présentait pas la sécurité nécessaire, lui semblait peu digne de lui-même et du Peuple Romain. Aussi, malgré les difficultés que devait offrir rétablissement d'un pont sur le Rhin, en raison de la largeur, de la rapidité et de la profondeur du fleuve, César jugea qu'il n'y avait pas pour lui d'autre alternative que de passer sur un pont ou de ne point passer du tout. Voici d'après quel plan le pont fut construit (i). On joignit ensemble, à deux pieds Tun de l'autre, deux pieux, d'un pied et demi d'équarrissage, d'une
(i) « Voyez combien César se déploie largement à nous « faire entendre ses inventions à bastir ponts et engins ; et « combien, au prix, il va se serrant, où il parle des offices de « sa profession, de sa vaillance et conduite de sa milice. Ses « exploits le vérifient assez capitaine excellent; il se veult c faire cognoistre excellent ingénieur: qualité aulcunement « estrangière ».
(V. Montaigne, Essais, 1. i., ch. xvi).
longueur proportionnée à la profondeur du fleuve, et dont la base était taillée en pointe. A Taide de machines, on les descendait et on les plantait dans le lit du fleuve. Puis, on les y enfonçait à coup de mouton, non point perpendiculairement^ comme des pilotis ordinaires, mais obliquement et inclinés dans le sens du courant. En regard de ces pieux, et à une distance de quarante pieds audessous, on en établissait de la même façon une autre paire, mais celle-là inclinée dans le sens contraire, autrement dit d'aval en amont, pour opposer de la résistance à la force et à l'impétuosité du courant. Sur ces deux paires de pieux on plaçait une poutre d'une longueur égale à la distance qui les séparait Tune de l'autre, et à chaque bout, on fixait la poutre à Taide de crochets. Telle était la disposition de ces pilotis, telle était leur force, que, plus cette construction se trouvait battue avec violence par le courant, plus les parties dont elle se composait acquéraient de cohésion et de solidité. Des traverses furent jetées sur ces poutres, et sur ces traverses reposa directement le plancher du pont, formé de fascines et de claies. On enfonça, en outre, d'autres pilotis ; les uns, en aval, placés obliquement, en guise de contreforts, faisaient corps avec Touvragc et
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avaient pour but de contribuer encore à supporter l'effort des eaux ; les autres, détaches un peu en avant du pont, étaient destinés à servir de rempart à celui-ci, et à le protéger contre les avaries dans le cas où les barbares auraient Tidée de lancer contre lui soit des troncs d'arbres, soit des bateaux chargés, pour le couper.
XVIII. Dix jours après que les premiers matériaux eurent été amenés en place, le pont se trouva prêt, et l'armée effectua son passage. A chaque tête du pont, César laissa une forte garde, et s'avança sur lé territoire des Sicambres. Chemin faisant, il reçut les députations d^un certain nombre de peuples qui tous demandaient la paix et Talliance. Il leur répondit avec bienveillance et leur ordonna de lui envoyer des otages. Les Sicambres, du jour où Ton avait mis la première main aux travaux du pont, avaient pris toutes leurs mesures pour organiser leur retraite. Ils avaient été poussés à cette résolution par les Usipètes et par les Tenctères, qu'ils avaient recueillis chez eux. Abandonnant leur territoire, ils avaient emporté avec eux tout ce qu'ils possédaient et s'étaient réfugiés dans les déserts et dans les forêts.
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XIX. Ccsar ne lit pas un long séjour sur leurs terres. Après avoir brûlé leurs bourgs et leurs habitations isolées, après avoir détruit leurs récoltes, il se rendit chez les Ubes, à qui il promit son appui contre les Suèves, en cas d'attaque de la part de ces derniers. Voici ce que les Ubes lui apprirent sur ces barbares. Aussitôt que les Suèves avaient appris par leurs édaireurs que les Romains jetaient un pont sur le Rhin, ils avaient, suivant leur coutume, tenu conseil. Puis, ils avaient expédié dans toute Tétendue de leur territoire Tordre suivant : « Que les villes soient « évacuées sans retard ; que les enfants et les « femmes, ainsi que tout ce qu'on possède, soient « cachés dans les bois; que tous ceux qui sont en « état de porter les armes se réunissent à tel « endroit. » Or l'endroit désigné était à peu près le point central de leur territoire. C'était là qu'ils attendaient les Romains et qu'ils avaient décide de livrer bataille. Dès que César eut reçu ces informations, voyant que, en définitive, il avait atteint les divers objectifs qu'il s'était proposés en passant le Rhin, qu'il avait terrifié les Germains, châtié les Sicambres et délivré les Ubes, jugea qu'il avait fait assez pour la gloire et pour l'intérêt de la République. Après être resté dix-
huit jours au delà du Rhin, il repassa en Gaule
et dctruisit son pont (i).
XX. L*été était bien avancé, et, en raison de la position septentrionale de la Gaule, Thiver commence de très bonne heure dans ces régionsT. Malgré cela, César n hésita pas à faire une expédition en Bretagne. Dans presque toutes les guerres qu'il avait soutenues contre les Gaulois, les Bretons, il le savait bien, avaient envoyé des secours à ses ennemis. Mcmc en supposant que Tétat de la saison ne lui permit pas de faire campagne, cette simple traversée ne laisserait pas de lui être très utile. 11 prendrait une idée de la
Bretagne ; il verrait face à face cette race d'hommes ; il reconnaîtrait le terrain, les ports, les points de débarquement, toutes choses à peu près
(i) La vérité était que César n*avait atteint aucun de ces trois objectifs :
I* Les Germains n'étaient nullement terrifiés. S*ils se retiraient, c*était par tactique, non par peur; ainsi les Russes, 3,000 ans plus tard, devant Napoléon
a* Le châtiment inflige par César aux Stcambres était bien anodin.
3' Quant à la délivrance des Ubes, elle était précaire et ne devait pas durer plus longtemps que Toccupation du pays par Tarmée Romaine.
Mince résultat, si on le compare à TefTort.
Tout ce que Ton peut dire, c'est que cette expédition dut produire un effet moral sur les populations transrhénanes.
inconnues des Gaulois. Personne, en effet, ne se hasarde à aller en Bretagne, excepté les marchands. Encore ceux-ci ne connaissent-ils de Tîle que les côtes et la partie qui fait face à la Gaule. César s^adressa à eux et en appela à lui de tous côtés. Mais il ne put tirer d'eux aucuns renseigne- . ments. Ils ne savaient absolument rien, ni sur l'étendue de Tîle, ni sur le caractère ou le nombre des populations qui Thabltent, ni sur leur manière de faire la guerre, ni sur leurs institutions. Ils n'étaient pas même en état de lui indiquer si la côte offrait des ports capables de contenir une flotte composée de grands vaisseaux (i).
(i) Celte prélenduc ignorance des Gaulois, relativement à la Bretagne, ne pouvait, en supposant que César soit ici bien sincère, qu'ctrc un mensonge de leur part.
César nous a appris (1. 2, ch. 4) que le Suession Divitiac avait étendu sa domination jusque sur une partie de la Bretagne... Dans la guerre des Vénètes, les Bretons figurent au nombre des peuples coalisés... Dans toutes les guerres entreprises par César contre les Gaulois, toujours, il nous raflîrmc lui-même, des secours sont venus à ces derniers de l'ile de Bretagne, et môme c'est le prétexte qu'il met en avant pour donner un semblant de raison d'être à son expédition... Knfin nous apprendrons plus loin (1. 6, ch. i3) que les jeunes Gaulois des puissantes familles allaient achever communément leurs études en Bretagne.
Les relations entre les Bretons et les Gaulois étaient trop multipliées, trop constantes, pour que nous admettions la
XXI. César avant de rien risquer, chargea de cette reconnaissance Caius Volusénus, qu'il jugea très propre à une telle mission. Celui-ci partit sur une galère, avec consigne de revenir aussitôt sa reconnaissance faîte. Lui-même, à la tête de toutes ses forces, se rend dans le pays des Morins, la traversée de là en Bretagne étant extrêmement courte. Il donne Tordre de concentrer sur ce point tous les bâtiments appartenant aux contrées voisines, ainsi que la flotte construite Tété précédent pour la guerre des Vénètes. Cependant, la nouvelle de ce projet s'était répandue en Bretagne par les marchands. Un grand nombre de nations de l'Ile envoyèrent des députés à César, se disant toutes prêtes à livrer des otages et à faire leur soumission aux Romains. César écouta ces députés avec bienveillance. Il les engagea à rester toujours dans les mêmes dispositions, et les renvoya dans leur pays accompagné de Comm, roi des Atrébates. Comm devait son autorité à César, qui l'avait imposé aux Atrébates vaincus. César appréciait en lui la valeur unie à rintelligence ; il était sûr de sa fidélité, et le savait en grande
réponse de ceux-ci comme sincère. C elait refus de lrah> des frères ; c'était mystification painoiiquc, c'était conspiration du silence; mais ce n'était pas ignorance.
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considération chez ces peuples. Il lui donna pour instructions de visiter le plus grand nombre de nations qu'il pourrait, dYncouragcr les Bretons dans leurs idées de soumission, et de les prévenir de sa prochaine arrivée dans leur île. Volusénus, après avoir exploré ces parages autant que la chose était praticable dans les conditions où il était placé, c'est-à-dire sans pouvoir ni débarquer, ni se mêler aux habitants, revint au bout de cinq jours auprès de César et lui rendit compte dç ses observations.
XXII. Pendant que César éiait retenu chez les Morins par les préparatifs de son expédition navale, une grande partie de ces populations lui envoyèrent des députés pour lui présenter leurs excuses au sujet de ce qui s'était passé Tannée précédente. Ils rassurèrent que, s'ils avaient attaqué les Romains, il ne devait attribuer cette faute qu'à leur manque de civilisation et à l'ignorance où ils étaient de nos coutumes. Ils feraient — ajoutaient-ils — tout ce que César exigerait d'eux. César trouva que cette déclaration venait fort à propos. Car, d'un côté, il ne voulait pas s'embarquer en laissant un ennemi derrière lui; de l'autre, la saison était trop avancée pour qu'il entreprît une guerre en ce moment. D'ailleurs, il
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ne croyait pas qu'une préoccupation d^un intérêt si secondaire dût passer avant l'expédition de Bretagne. Il exigea des Morins un grand nombre d'otages. Les Morins s'exécutèrent et leur soumission fut acceptée. César, ayant réuni et mis à flots environ quatre-vingts vaisseaux de transport, nombre qu'il estima suffisant pour embarquer deux légions, partagea le reste de sa flotte, c'est-àdire les galères, aux Lieutenants, aux Préfets et au Questeur. L'effectif comprenait, en outre, dix-huit autres bâtiments de transport, que les vents contraires retinrent à environ huit mille pas (12 kilom.) de là, et qui ne purent pas rejoindre le gros de la flotte au port d'embarquement. Gcsar les attribua à la cavalerie. Il confia le reste de Tarmée aux Lieutenants Quintus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculéius Cotta, avec ordre de la conduire chez les Ménapes, et aussi dans tous les bourgs des Morins dont il n'avait pas reçu de députations. Il laissa la garde du port au Lieutenant Publius Sulpicius Rufus avec la garnison nécessaire.
XXIII. Après avoir pris toutes ces dispositions, César profita d'un vent favorable et leva Tancre vers la troisième veille (minuit). Il avait donné à la cavalerie l'ordre de se rendre dans l'autre port,
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situé au-dessus du premier. Là, elle devait s'embarquer sur les vaisseaux qui l*y attendaient, et le rejoindre en mer. Malheureusement, elle ne mit pas assez de promptitude dans Fexécution de ces ordres. On dut renoncer à Taitendrc. Il était environ la quatrième heure du jour (lo heures du matin) quand César, avec ses premiers vaisseaux, toucha la côte .de Bretagne. 11 aperçut Tennemi en armes couronnant toutes les hauteurs. Voici quelle est la configuration de cette côte : elle est formée de falaises tellement rapprochées de la mer que du haut de ces falaises on peut lancer des traits sur la plage. César jugea que ce lieu ne convenait nullement pour une tentative de débarquement. Il attendit sur ses ancres jusqu^a la neuvième heure (3 h. 27), espérant toujours que ses vaisseaux attardés le rallieraient. Dans cet intervalle, il réunit les Lieutenants et les Tribuns militaires, leur communique les renseignements recueillis par Volusénus, et leur expose son plan. 11 ajoute que, conformément aux exigences de la guerre en général, mais plus particulièrement encore de la guerre navale, où toutes les. évolutions se font avec tant de mobilité et de promptitude, ils devront prendre Tinitiative des ordres nécessaires et s'inspirer directement des circons-
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tances. Après les avoir congédiés, il profite d'un
vent favorable et de la marée, et donne le signal d'appareiller. Il s'avance à environ sept mille pa$ (lo kilom.) de là, et s'arrête en face d'une plage unie et sans falaises ( i ).
XXIV. Les Barbares avaient parfaitement compris notre intention. Ils envoyèrent en avant leur cavalerie et ces chars (2) dont ils se servent dans les combats. Puis, arrivant avec toutes leurs ' forces, ils s'opposèrent à notre débarquement. Plusieurs circonstances rendaient cette opération extrêmement difïicile. Nos bâtiments, en raison de leur tirant d'eau, étaient forcés de rester au large. Or, nos soldats ne connaissaient pas les bas-fonds ; ils avaient les mains embarrassées, le corps appesanti par le poids de leurs armes. C'était dans de pareilles conditions qu'il leur fallait tout à la fois et descendre des vaisseaux, et se maintenir, debout et combattre. Les ennemis, au contraire, combattaient à pied sec sur la plage, ou ne s'avançaient que de quelques pas dans la mer ; ils avaient toute la liberté de leurs mouvements ; ils possédaient une connaissance exacte
(1) Vers Dcal (de Saulcy — de Goëler).
(2) Au sujet des chars de guerre Gaulois et Bretons, on lira avec profit une très savante dissertation de M. Mazard.
(V. Rivue archéologique^ 1877).
des lieux ; ils nous accablaient de leurs traits en
toute assurance^ et lançaient contre nous leurs chevaux, dressés à cette manœuvre. Tout cela n'ciait pas fait pour encourager nos soldats. Cette manière de combattre les sortait de leurs habitudes, les déconcertait. On ne leur voyait plus cette vigueur, cet élan, dont ils donnaient tant de preuves dans les batailles sur la terre ferme.