‹ Guerre des GaulesChapitre 33 sur 66 · I. Sous le Consulat de Lucius Domitius et · texte numérisé non relu

I. Sous le Consulat de Lucius Domitius et

d'Appius Claudius, César, en pariant pour Tltalie^ comme il faisait chaque année dès que ses troupes avaient pris leurs quartiers d'hiver, ordonne à ses Lieutenants, sous le commandement desquels il laisse les Légions, d'employer leur hiver à construire le plus de vaisseaux nouveaux qu'ils pourront et à radouber les anciens. Il détermine la forme et le modèle auxquels on devra se conformer. Pour les rendre plus faciles à charger et à mettre à sec, on les fera un peu moins hauts que ceux dont nous nous servons sur notre mer ; d'autant mieux que (César avait fait cette observation) les vagues sont moins hautes dans TOcéan,

par suite du mouvement incessant produit par le flux et le reflux. Ces vaisseaux étant appelés à recevoir des bagages, et une grande quaniiic de chevaux, devront avoir aussi un peu plus de largeur que les bâtiments avec lesquels nous naviguons sur les autres mers. Enfin, ils seront tous à voiles et à rames, ce qui sera rendu aisé par le peu d'élévation de leur bordagc. Tous les agrès nécessaires à Tarmement de la flotte seront tirés d'Espagne. Quant à lui, après avoir tenu l'Assemblée de la Gaule Citérieure, il part pour rillyrie, sur la nouvelle que les frontières de cette Province avaient été ravagées par les incursions des Pirustes. Aussitôt arrivé, il ordonne aux Cités de lui fournir des troupes et assigne à ces troupes un point de concentration. Les Pirustes, informés de ces préparatifs, lui envoient immédiatement des députés. « Le gouvernement « des Pirustes est — affirment-ils — resté absolu- « ment étranger à ce qui s*est passé. Il est prêt à « donner toutes les réparations pour le préjudice « causé. » Après avoir reçu cette déclaration , César leur ordonne de livrer des otages, et de les livrer au jour dit, les menaçant, en cas de désobéissance, de les traiter en ennemis. Au jour dit, les otages arrivèrent. Alors César établit des

arbitres entre les deux pays pour faire Testimation du dommage et en fixer le prix.

II. Après avoir ainsi arrangé cette affaire et tenu l'Assemblée, César revient dans la Gaule Cîtérîeure, puis de là rejoint l'armée. Son premier soin en y arrivant est de visiter tous les quartiers. Grâce à Tactivité . surprenante des soldats , et malgré le dénuement le plus absolu de toutes choses, il trouve construits environ six cents vaisseaux du modèle ci-dessus décrit et vingt-huit galères, le tout prêt, ou peu s'en fallait, à être lancé. Il adresse des éloges aux troupes et à ceux qui ont dirigé les travaux. Puis, il explique quel est son but et ordonne que toute la flotte ait à se réunir au port Itius. C'est de ce point (il le savait) -que la traversée offre le plus d'avantages, la distance d'itius à la côte de Bretagne n'étant que de trente mille pas (44 kilom.) environ. César laisse pour cette opération la quantité de troupes nécessaire, puis, prenant avec lui quatre légions armées à la légère, et huit cents chevaux, il se dirige sur le territoire des Trévires. Les Trévires n'envoyaient pas de députés aux Assemblées ; ils négligcaieni de se conformer aux ordres de César ; de plus, le bruit courait qu'ils faisaient des démarches auprès des Germains transrhénans.

III. Les Trévires sont de toutes les nations Gauloises celle qui possède la cavalerie la plus forte, ce qui ne les empêche pas de posséder en même temps une infanterie très nombreuse. Comme on Ta vu plus haut, ils habitent les bords du Rhin. Deux hommes, Indutiomare et Gingétorixy se disputaient chez eux le premier rang. Cingétorix n'eut pas plus tôt appris que César arrivait avec ses légions, quMl se rendit auprès de lui. 11 rassura que lui et ses partisans étaient décidés à rester fidèles aux Romains, et à ne jamais trahir leur amiiié ; puis il le mit au fait de tout ce qui se passait chez les Trévires. Indutiomare, au contraire, rassemble de la cavalerie et des troupes de pied, cache dans les Ardennes ( i ) (immense forêt qui s'étend depuis le Rhin jusqu'à la frontière des Rêmes en traversant le territoire des Trévires) tous ceux qui en raison de leur âge ne sont pas en état de porter les armes, et se

(i) Ar-Jejtt — la forêt. A moins que l'on n'adopte Tétymomologfie ArJJu (Celte) — la profonde. (\'. Zeus, grumm. celt.).

La forêt des Ardennes — dit Maury — iijarda pendant longtemps son aspect formidable. Klle produisait sur les imairinati<ins une impression profonJc. On la dépeijïnait comme le repaire des bctes féroces étrangères à notre climat, lions, tigres, léopards Au fond de cette forêt les mœurs étaient restées ce

qu'elles étaient au temps des Nerves et des Éburons. (Alfred Maury — Forêts de la Gauie, p. 6i).

prépare à la résistance. Mais il arriva qu'un certain nombre d'hommes considérables de la nation, épouvantés à notre approche, et d'ailleurs attachés à Cingétorix, imitèrent l'exemple de ce dernier. Ils se rendirent auprès de César, et tirent chacun leur soumission individuelle, n'ayant pas qualité pour négocier au nom de leur nation. Indutiomare craignit que la défection ne devînt générale et envoya des députés à César. « Si je « suis resté au milieu de mes compatriotes — lui c faisait-il dire au lieu d'aller vous trouver, « c'est que ma présence était nécessaire pour « maintenir la nation dans le devoir. Par suite du « départ de toute la noblesse, il était à craindre « que la populace ne se laissât aller à des mouve-* « ments irreliéchis, et c'est ce que j'ai voulu c éviter. La nation m^obéit. S'il plaît à César, je « suis prêt à venir le trouver dans son camp, et à a remettre entre ses mains ma propre destinée et « celle des Trévires. »

IV. César n'était pas dupe d'un pareil langage. Il comprenait fort bien les raisons qui déterminaient le Gaulois à faire volte-face. Toutefois, pour ne pas être forcé de passer son été chez les Trévires, quand tout était prêt pour l'expédition de Bretagne^ il ordonna à Indutiomare de se

rendre auprès de lui avec deux cents otages. Indutiomare amena tous les otages requis, et parmi eux son propre fils et toute sa famille, dont chaque membre avait été spécialement désigné et exigé. César le consola et Texhorta à rester dans le devoir. Mais, en môme temps, il appela auprès de lui individuellement chacun des chefs Trévires et les décida, chacun en particulier, à se rallier au parti de Cingétorix. II. avait deux motifs pour agir ainsi : d^abord il savait Cingétorix digne d'être élevé au premier rang; puis il regardait comme de bonne politique de donner la plus grande influence possible dans cette nation à un homme qui nous avait donné de telles preuves de sympathie. Ce fut pour Indutiomare un coup terrible. Par là, il vit son crédit ruiné, et la répugnance quMl avait primitivement conçue à notre égard, se changea en une implacable haine.

V. Ces mesures prises, César se rend avec ses légions au port Itius. Là, il apprend que quarante vaisseaux, construits chez les Meldes, ont été assaillis par une tempête, qu'ils n'ont pu tenir leur route et ont été rejetés à leur point d'embarquement. 11 trouve tous les autres parfaitement équipés et tout prêts à appareiller. Il réunit encore

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à Itius toute la cavalerie Gauloise, forte de quatre mille chevaux, ainsi que tous les chefs Gaulois. Un petit nombre de ces derniers, ceux dont la fidélité ne lui était nullement suspecte, furent autorisés à rester sur le Continent. Tous les autres, sans exception, reçurent Tordre de l'accompagner (i). Il était bien aise de les avoir auprès de lui en guise d'otages, car il redoutait un soulèvement de la Gaule pendant son absence.

VI. Au nombre de ces chefs se trouvait TÉdue Dumnorix, dont il a été question précédemment. C'était principalement celui-là que César tenait à ne pas laisser derrière lui. Il le savait remuant, ambitieux, plein de courage, plein de crédit chez les Gaulois. De plus, Dumnorix avait dit publiquement, dans une assemblée des Édues, que César lui oifrait le pouvoir suprême. Une telle parole avait été fort mal accueillie par les Édues, mais ils n'avaient pas ose envoyer des députés à César, soit pour protester contre ce choix, soit pour prier César de leur donner un autre maître. Celui-ci avait appris le fait de la bouche des Édues

(i) <x Ils rcv'urcnl l'ordre de raccompai^ncr comme otap;cs ». Odieux iruct-apcnj; — s'écrie Amédée Thierry. Jui^cmcnt un peu dur. C elait autoritaire comme procédé, mais très habile comme mesure politique.

qui étaient auprès de lui. Dumnorix commença

par essayer des supplications pour obtenir l'autorisation de rester en Gaule. D^abord, n'ayant jamais navigué, il avait — disait-il — peur de la mer. Puis, des scrupules de religion lui interdisaient ce voyage. Quand il vit que cette grâce lui était obstinément refusée, et que tout espoir de réussir par la prière était perdu pour lui, il se mit à essayer d^un autre moyen. Il travailla les autres chefs Gaulois, il leur monta la tête, il les excita, chacun séparément, à ne pas se laisser faire, à refuser d'embarquer. Il les prend par la terreur. « César — leur dit-il — a de bonnes rai- « sons pour décapiter la Gaule de toute sa « noblesse. En vous transportant en Bretagne, il « n'a qu'un but, sachez-le, c'est de vous égorger « tous là-bas, ce qU'il n'ose faire ici à la face du « pays. » Bref, il les entraîne dans une conspiration, et chacun des conjurés s'engage par serment à faire, d'accord avec les autres, tout ce qui paraitra commandé par les intérêts de la Gaule.

VII. César était mis au courant de ces menées par de nombreux rapports. Dans sa pensée, les Ëdues, grâce à lui, occupaient en Gaule une situation tellement exceptionnelle, que c'était pour lui un devoir de réprimer et de prévenir

Dumnorix par tous les moyens possibles. Cet homme poussait la démence trop loin. Il devait être mis hors d'état de nuire à César et à la République. Le vent de Nord-Ouest» qui souffle presque continuellement dans ces parages, s'opposant à la traversée, César fut retenu à Itius environ vingt-cinq jours. Pendant ce délai, il mit toute son application à contenir Dumnorix dans le devoir, tout en se tenant au fait de ses agisse* ments. Enfin, le vent étant devenu favorable. César donne ordre à toute Farmée, légions et cavalerie, de monter dans les vaisseaux. Au milieu de la préoccupation générale, Dumnorix, à la tête de la cavalerie Eduenne, s'échappe du camp sans être aperçu de César, et prend la route de son pays. César, informé du fait, suspend Fembarquement, et, toute autre affaire cessante, dépêche une grande partie de la cavalerie à la poursuite de Dumnorix avec ordre de le ramener mort ou vif. S'il résiste, s'il refuse, qu'on le tue i Aussi bien, que pouvait-il attendre de bon pendant son absence d'un homme qui foulait aux pieds ses ordres pendant qu'il était encore dans la Gaule ? Dumnorix repondit par un refus à rinjonciion qui lui fut faite de revenir ; il mit Tépée au poing ; il se défendit, faisant appel à ses cavaliers. Il

criait : « Je suis né libre, enfant d^un peuple a libre ! » Les nôtres suivirent leurs instructions à la lettre. Ils Tenveloppèrem et le tuèrent. Après quoi, la cavalerie Éduenne revint tout entière auprès de César (i).

VIII. Cet incident clos, César laisse sur le Continent Labiciius avec trois Légions et deux mille chevaux, avec mission de garder les deux ports d'embarquement, de s'occuper des approvisionnements, d'observer la Gaule et de prendre conseil du temps et des événements. Cela fait, avec cinq légions et un nombre de chevaux égal à celui quMl laisse sur le Continent, il lève Tancre au coucher du soleil (20 juillet, 8 h. du soir), et met à la voile par une légère brise Sud-Ouest. Mais, vers minuit, le vent tomba et nous ne pûmes suivre notre route. La marée nous emporta à la dérive, et, au point du jour, nous vîmes l^uc nous avions laissé la Bretagne à notre gauche. César profita du renversement de la marée et fit forcer de rames pour atteindre ce point de la côte qui, l'été d'avant, lui avait paru si commode pour débarquer. Dans cette circonstance la conduite de nos soldats fut au-dessus de tous éloges. Dans

(i) Cet assassinat, empreint de lAcheté, salit la mémoire de César.

leurs gros bâtiments de transport, chargés pesamment, ils ramèrent avec une énergie si bien soutenue qu'ils égalèrent en vitesse les galères. 11 pouvait être midi, quand la flotte tout entière toucha la côte de Bretagne. Aucun ennemi ne fut aperçu dans ces parages. Les Barbares y étaient pourtant (on le sut plus tard par les prisonniers), et même en forces considérables. Mais la vue d'une flotte si nombreuse les terrifia. En effet, en comptant les bâtiments qui avaient pris part à la première expédition, ainsi que les embarcations légères dont tel ou tel se faisait suivre pour son usage personnel, cette nouvelle flotte ne comprenait pas moins de huit cents bâtiments marchant de conserve. A notre approche, les Barbares avaient évacué le rivage et s'étaient cachés sur les hauteurs.

IX. Le débarquement opéré, César choisit un camp avantageux. Puis, ayant su des prisonniers de quel côté Tennemi s'était porté, il laissa au bord de la mer dix Cohortes et trois cents chevaux pour garder la flotte. Puis, à la troisième veille (minuit), il se mit en marche pour atteindre les Bretons. Il avait d^autant moins à craindre pour ses vaisseaux qu'il les laissait à Tancre, et sur une plage unie et découverte. Il en confia.le

commandement à Quintus Atrius. César avait fait dans la nuit environ douze mille pas (i8 kilom.), lorsqu'il arriva en présence des Bretons. Ceux-ci s^étaient avancés jusqu^à une rivière (1]^ avec leur cavalerie et leurs chars, et occupaient les positions dominantes. Ils s'opposèrent à notre marche et engagèrent Taction. Repoussés par notre cavalerie, ils s'enfoncèrent dans les bois. Le lieu où ils se retranchèrent était solidement fortifié et par la nature et par Part. C'était un ouvrage de défense qui remontait évidemment à Tépoque de quelque guerre intestine. De grands abatis d'arbres en barricadaient tous les abords. Les Barbares combattaient en se répandant au dehors du bois par petits détachements, et empêchaient nos soldats d^approcher. Mais les soldats de la 7^ légion formèrent la tortue, dressèrent une terrasse contre les retranchements, enlevèrent la position, et débusquèrent Tennemi des bois. Ils en furent quittes pour quelques blessés. César défendit à ses troupes de poursuivre les fuyards, d'abord parce qu'il ne connaissait pas le pays, ensuite parce que cette expédition avait absorbé une grande partie de la journée et qu'il voulait avoir le temps de fortifier son camp.

(i) La Stour à Asfhord (G> Creuly).

2IO C.-J. céSAR.

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