X. Le lendemain matin, César forma ses
légions et sa cavalerie sur trois colonnes et les lança à la poursuite des Bretons. On n'avait pas fait beaucoup de chemin, et mcmc Tarricrc-garde se trouvait encore en vue du camp, lorsque des cavaliers accoururent auprès de César de la part de Quintus Atrius. Ils lui apprirent que, la nuit d'auparavant, il s'était élevé une tempête furieuse j presque tous les vaisseaux avaient été ou brisés ou jetés à la côte ; ils avaient tous perdu leurs ancres et leurs agrès ; ni matelots, ni pilotes n'avaient été capables de lutter contre la violence de la mer ; enfin, par suite du choc d'une si grande quantité de bâtiments les uns contre les autres, la flotte tout entière avait éprouvé des dommages considérables.
XI. A cette nouvelle, César rappelle ses légions et sa cavalerie et leur envoie Tordre de faire halte» Il retourne en personne auprès de sa flotte, et constate de ses propres yeux le désastre dont les courriers et la dépêche de son Lieutenant lui avaient apporté Tavis. Une quarantaine de vaisseaux étaient irrémédiablement perdus ; le reste^ bien que en piteux état, pouvait, à la rigueur, être réparé. César choisit tous les charpentiers des légions et envoie Tordre qu'on lui en expédie
également du Coatinent. Il mande à Labiénus de faire construire par les légions restées avec lui autant.de vaisseaux qu'il le pourra. Quant à lui, vu Furgence, et malgré rextrême difficulté de l'entreprise, il prend le parti de faire tirer à sec * sur le' rivage la flotte tout entière, et de l'établir en sûreté derrière un retranchement relie au camp. Ces travaux exigèrent une dizaine de jours pendant lesquels les soldats travaillèrent jour et nuit sans se reposer. La flotte mise à sec et le camp fortifié, César laisse à la garde des^ vaisseaux les mêmes forces que la première fois, ^ et se dirige de nouveau vers le lieu d^où il a ramené ses troupes. Les Bretons s'y étaient donné rendeaMrous, et, en arrivant, il trouva leurs forces singulièrement grossies. L'autorité suprême et le commandement en chef de Tarmée Bretonne avaient, d^un commun accord, été contiés à Cassivellaun. C'était un chef dont les possessions étaient séparées des contrées du littoral par un fleuve nommé la Tamise, éloigné delajner de quatre-vingt mille pas (ii8 kilom.) environ. Avant notre arrivée, ce Cassivellaun était en guerres continuelles avec toutes les populations de nie, mais la terreur que nous avions inspirée aux Barbares les avait amenés à se
rallier tous ensemble sous ses ordres et à le mettre à la tête de Tarmée commune.
XII. Le centre de la Bretagne est habité par des populations qui, d'après les traditions locales, seraient autochthones ; la côte, par des populations venues de Belgique pour guerroyer et faire du butin. Ces dernières ont presque toujours conservé le nom de leur pays d'origine. Ils ont passé dans Pile, y ont fait la guerre aux indigènes, se sont établis sur le sol^ puis se sont mis à le cultiver. La Bretagne est extrêmement peuplée ; les habitations y sont très nombreuses et offrant beaucoup de ressemblance avec celles des Gaulois ; le bétail y abonde. Pour monnaie, les Bretons se servent de morceaux de cuivre ou de fer d*un poids convenu. Les contrées du Centre produisent des mines d'étain ; celles du littoral, des mines de fer ; mais ces dernières sont rares. Quant au cuivre, ils le tirent du Continent. En fait d'arbres, ils possèdent toutes les essences que Ton trouve dans la Gaule, à l'exception du hêtre et du sapin. Le lièvre, la poule et Toie sont pour eux des bêtes dont il n^est pas permis de se nourrir. Ils en élèvent pourtant, mais par amusement et en guise de distraction. Le climat de la
Bretagne est plus tempéré que celui de ta Gaule ; le froid y est moins intense.
XIII. Vile a la forme d^un triangle. Un des côtés de ce triangle fait face à la Gaule, Ce côté a Fun de ses angles à rOrient^ dans la région de Kent, celle où abordent généralement les vaisseaux venant de la Gaule ; Tautre, plus bas, au Midi. La longueur est de cinq cent mille pas {740 kilom.). Le second côté du triangle regarde TEspagne et le Couchant. C'est par là qu*est située l'Hibernie, une île moitié moins grande — * dit-on — que la Bretagne, et à la même distance de celle-ci que la Bretagne Test de la Gaule. Entre la Bretagne et THibernie, on rencontre une île qui porte le nom de Mona, et un certain nombre d'autres lies de moindre dimension. A propos de ces dernières, quelques auteurs prétendent que, à répoque du solstice d'hiver, elles restent durant trente jours plongées dans la nuit. Nos propres recherches ne nous ont rien appris de positif à cet égard. La seule chose que nous ayions pu constater, et d'après les mesures exactes prises au moyen de la clepsydre, c'est que les nuits sont plus courtes en Bretagne que sur le Continent. Suivant les gens du pays, ce second côté du
triangle a une longueur de sept cent mille pas
(io36 kilom). Le troisième côté est au Nord. Il n'a devant lui aucune terre; seulement un de ses angles se trouve vis-à-vis de la Germanie. La longueur de ce troisième côté est estimée à huit cent mille pas (1184 kilom.). Ainsi le pourtour de Tile entière serait de vingt fois cent mille pas (2.960 kilom. de circuit total).
. XIV. Les plus civilisés de tous les Bretons sont ceux du pays de Kent, contrée toute maritime. Leurs mœurs se rapprochent tout-à-fait de celles des Gaulois. La plupart des populations de l'intérieur ne sont pas agricoles. Elles vivent de viande et de lait, et sont vêtues de peaux de bêtes. Tous les Bretons se peignent au pastel. Cela leur donne une couleur azurée et un aspect horrible dans le combat. Ils portent les cheveux pendants, et se rasent toutes les parties du corps, à Texception de la tête et de la lèvre supérieure. Chez eux les femmes sont en commun. Une seule appartient habituellement à dix ou douze hommes, et celte communauté a lieu de préférence entre frères, ou de père à fils. L^enfant qui provient de ces rapports multiples est censé avoir pour père celui qui le premier a introduit la femme dans la maison.