XXXVI. « Le droit de la guerre — répondit
« le Germain — est que le vainqueur impose « comme il Tentend sa loi au vaincu. Le Peuple « Romain, par exemple, lorsqu'il veut imposer a sa loi à un peuple qu'il a vaincu par les armes, V n'a rhabitude de consulter personne pour cela ; a il ne prend conseil que de lui-même. Or, si « moi, Arioviste, je m'abstiens de prescrire au a Peuple Romain de quelle façon j'entends qu'il « exerce son droit, de son côté le Peuple Romain « doit, en bonne justice, me laisser libre dans « l'exercice du mien. Les Édues ont voulu tenté a les chances de la guerre ; ils m'ont attaqué en « armes ; je les ai vaincus : ils sont devenus mes « tributaires. La présence de César dans leur « pays me cause un véritable dommage, puis-
(i) Consulat de M. Pison ei de M. Massala, 693 de Home, 61 av. J.-C.
a qu'elle a pour résultat de diminuer mes revenus. < Je garderai les otages des Édues. Je ne leur « ferai pas la guerre pour le plaisir de les tour- « menter, ni à eux, ni à leurs alliés, pourvu qu'ils a observent exactement nos conventions et qu'ils <K me paient avec exactitude leur tribut annuel. « Sinon, le titre d'alliés du Peuple Romain ne « leur servira de rien. Si César déclare quUl « prendra fait et cause pour les Edues, je lui « déclare, moi, que tous ceux qui m'ont cherché « querelle jusqu'à ce jour ont eu lieu de s'en « repentir. S'il tient à combattre, soit, combattons. « Je lui ferai voir ce que c'est que mon peuple, a Mes Germains ne connaissent pas encore leurs «c vainqueurs. Ils ont une science profonde de la a guerre, et, depuis quatorze années, ils n'ont pas <K reposé leur tête sous un toit. »
XXXVII. En même temps que Ton rapportait cette réponse à César arrivaient dans le camp une députation des Edues et une autre des Trévires. Les premiers venaient se plaindre que les Harudes, ce peuple récemment appelé en Gaule par Ario-^ viste, dévastaient leur territoire. Us se plaignaient, en outre, que, malgré les otages qu'ils avaient livrés au roi Germain, celui-ci continuât à les traiter en ennemis. Quant aux Trévires, ils ve-
5 s C.-J. CÉSAR.
naient annoncer que cent tribus Suèves campaient au bord du Rhin et cherchsient à passer. Elles étaient commandées par deux frères, Nasua et Kimber. César apprit ces nouvelles avec une vive émotion. Il jugea qu'il n'avait pas un instant à perdre, s'il voulait empêcher cette horde de Suèves de faire sa jonction avec les vieilles troupes d'Arioviste et de compliquer les difficultés de la lutte. En conséquence, il fait en toute hâte sa provision de campagne et s'avance contre Ario* viste à marches forcées.
XXXVIII. Après trois jours de marche, on vint annoncer à César qu'Arioviste à la tête de toutes ses forces marchait sur Vesontio, le principal oppidum des Séquanes, pour s^en emparer, et qu'il était 'déjà en route depuis trois jours. César redoutait beaucoup que cette place ne tombât au pouvoir de l'ennemi, car elle était d'une grande importance au point de vue militaire. Sa position la rend inexpugnable. Le Doubs dessine autour d'elle un cercle qui l'enveloppe presque complètement. L'espace de six cents pieds (i),
(i) Ici se présente une grosse difficulté sur laquelle s'est exercée assez inutilement jusqu'ici la sagacité des divers commentateurs. Le texte porte bien nettement pedum DC, six cents pieds. Or le Doubs offre devant Besançon un espace
tout au pluS) OÙ cette défense fait défaut, est fermé par une haute montagne qui de chaque côté descend jusqu'à la rivière. Une muraille Tentoure et fait de cette montagne une forteresse reliée à la ville. Ce fut là que César se dirigea à marches forcées, sans s^arrêter ni jour ni nuit. Une fois dans la place, il y établit une garnison.
XXXIX. César fit à Vesontio une halte de quelques jours nécessaire pour organiser ses convois et ses vivres. Il arriva pendant ce temps que les nôtres bavardèrent avec des marchands Gaulois. Ceux-ci leur firent un tableau exagéré des Germains. Ils leur vantèrent à plaisir la taill^ gigantesque de ces barbares, leur prodigieuse valeur, et leur grande expérience de la guerre. A
ouvert mesurant, non 600 pieds, mais 1620 pieds. D*Anville propose de lire MD* L*auteur de la Vie de César, toujours un peu prompt à accuser les copistes, n*hésite pas à avancer l'opinion que ceux-ci ont négligé de mettre M avant DC.
Un traducteur a Tidée de substituer le mot passue au mot fedum. Mais il ne voit pas que cette substitution déplace la difficulté, ne la résout pas. Car, dans ce système, Touverture mesure trop, au lieu de ne pas mesurer assez ; la. mesure vraie étant de 1600 pieds, c*est-à-<lire de Sao pas, et la mesure adopice par le traducteur étant à peu près du double.
Je me retranche derrière ma qualité de simple traducteur, pour me borner ici à rendre à César ce qui est à César. Autre est le r6le du géographe, autre celui de Tinterprète littéraire. Tous les textes disant 600 pieds, je me conforme aux textes, sans entreprendre de les corriger.
les entendre, lors de leur rencontre avec eux, ils n'avaient même pas osé les regarder en face, ils n^avalent pas pu soutenir le feu de leurs regards. Une panique générale s^empara de Tarmée, et vint porter le désordre dans les imaginations et glacer les courages. Elle commença par les Tribuns militaires, par les Préfets, puis par les Volontaires (i), par ces jeunes gens qui avaient quitté Rome pour suivre César et n'étaient pas encore rompus à la vie des camps. Ils se lamentaient tous. Ils croyaient tout perdu. Chacun d^eux alléguait quelque motif particulier qui rendait sa présence en Italie tout à fait indispensable, et venait demander un congé à César. Un certain nombre n'étaient retenus que par la honte, et, s'ils ne partaient pas, c'était sculciiiciit daas la crainte qu^on les soupçonnât de lâcheté. Mais il était impossible à ces malheureux de composer
(i) Les Tribuns militaires, les Préfets, les Volontaires. — • Les Tribuns — ainsi qu*on Ta vu plus haut — commandaient les cohortes. Ce grade, parait-il, n*était pas toujours donné au plus digne, mais au mieux parenté. De \k sans doute cette défaillance qui surprend de la part d*officiers supérieurs.
Quant aux Préfets, ils commandaient, non les cavaliers légionnaires, mais les cavaliers auxiliaires. On sent que César n*est pas fftché de montrer que les pires éléments de Tarmée étaient les volontaires, ou soldats amateurs, les alliés, et les tribuns arrivés par protection.
leur visage et de retenir leurs larmes. Cachés au
fond de leurs tentes, ils passaient le jour à gémir sur leur infortune et à déplorer avec leurs amis le danger qu'ils couraient ensemble. Chacun faisait son testament (i). Peu à peu ces bruits et cet atfolement acquirent assez de force pour troubler jusqu'à ceux qui avaient l'expérience de la vie des camps, jusqu'aux soldats, jusqu'aux centurions, jusqu'aux commandants de cavalerie (2). Ceux qui voulaient paraître moins poltrons que les autres prétendaient que ce n'était pas Tennemi qui leur faisait peur, mais bien la difficulté des chemins, les immenses forêts qui nous séparaient d'Arioviste, ou encore la question des vivres et l'impossibilité de les faire voyager avec nous. On en vint à prévenir César que lorsqu'il donnerait Tordre
(i) Chacun faisait son testament 1 Voilà un trait du meilleur comique. Au fond de cette peinture on sent je ne sais quelle Apre ironie à Tadresse des mauvais soldats, des fils de famillei qui ont peur pour leur peau. Cest déjà l'homme qui criera quelques années plus tard : « Soldat, frappe au visage ! »
(2; Les soldats, les Centurions* les commandants de cavalerie, à la bonne heure ! Voilà ceux qu'il aime, voilà les vrais troupiers, les vrais braves, ceux en qui il met sa confiance l Notez qu'il s'agit des commandants de la cavalerie légionnaire, non de ceux de la cavalerie auxiliaire. II y avait par chaque légion un petit corps de 300 cavaliers Romains. C'est de cette cavalerie et de ces commandants que parle César et il les oppose dans sa pensée aux Préfets de cavalerie (auxiliaire) dont il vient de parler plus haut.
de lever le camp, Tarmée refuserait de marcher
en avant, tant elle avait peur.
XL. César, voyant cette disposition des . esprits, convoqua une assemblée et donna aux Centurions de tous rangs (i) Tordre de s'y rendre. Il leur adressa alors ces paroles sévères:
a Avant tout, je vous reprocherai de vous ôtre « préoccupés de mon plan de campagne et de « l'avoir discuté (2). Sous mon Consulat, Ario- « viste a sollicité avec ardeur l'amitié du Peuple « Romain. Pourquoi supposer gratuitement qu'il « aura l'imprudence d'oublier cette faveur? Dès « qu'il saura ce que je réclame de lui, et combien « mes propositions sont équitables, croyez*moi, « il n'aura pas l'idée de rompre pour si peu de « chose avec moi et avec le Peuple Romain. Mais * « admettons même que, aveuglé par la passion, il « soit assez fou pour vouloir la guerre : qu'est-ce « qui vous épouvante si fort, et pourquoi déses* a pcrer ainsi de votre valeur et de mon activité?
(1) Il y avait dans le i^rade de Ceniurion une hicrarchic extrêmement compliquée. On comptait 60 degrés à mf)nter successivement avant d'atteindre au plus élevé, à celui de Centurion Primipilc.
(2) 11 accoutunnait surtout ses soldais à obéir similement, sans se mesler de contrerooier ou parler des dcsscings de leur capitaine, lesquels il ne leur communiquait que sur le poinct de l'exécution. (Montaigne-Essais — 2 — Ch. 33^.
GUERRE DES OAULBS. 63
« Demandez à nos pères si c*est la première
« fois que nous rencontrons devant nous ces « ennemis, et si la défaite des Kimbres et des a Teutons par notre Caïus Marius n'a pas couvert « de gloire notre armée elle-même aussi bien que « son général ? Dernièrement encore, en Italie, « n'avez-vous pas aifronté le même danger dans « la guerre des esclaves ? Et pourtant ceux-ci « avaient pour eux une certaine discipline^ une « certaine instruction militaire qu^ils tenaient de c nous. Voyez ce que peut la fermeté 1 Ces mêmes « hommes qui vous avaient fait trembler sans a motif alors qu'ils étaient sans armes, vous avez « triomphé d'eux plus tard quand ils sont revenus 'a contre vous armés et vainqueurs. Qu'est-ce, « après tout, que ces fameux Germains, sinon « ceux à qui les Helvètes ont fait si souvent la « guerre, ceux que les Helvètes ont vaincus tant « de fois, et non pas seulement chez eux, mais tt jusque dans leur Germanie ? Eh 1 bien, est-ce '« que nous ne valons pas les Helvètes? Si la « défaite et la fuite des Gaulois ont fait quelque « impression sur certains esprits, que Ton se a donne la peine de réfléchir un instant et Ton « se rendra bien vite compte de ce qui s'est a passé.
« Les Gaulois étaient fatigués d'une guerre qui
a durait depuis longtemps. Ariovistc se tenait « depuis plusieurs mois retranché dans son « camp, protégé par un marais et ne donnant « pas signe de vie. Désespérant de le faire sortir « de ses lignes pour combattre, les Gaulois prî- « rent k parti de se disperser. Aussitôt Arioviste « tomba sur eux et fut leur vainqueur, moins par la « force des armes que par la ruse et le stratagème. « Mais un tel piège ne pouvait tromper que des a gens simples et sans expérience, et Arioviste a lui*méme ne ferait pas au Peuple Romain a riiijurc de supposer que notre armée s'y laissât « prendre. Quant à ceux qui veulent couvrir leur « lâcheté sous le prétexte du manque de vivres ou « de la diiliculté des chemins, je les trouve bien a osés d^avoir si mauvaise opinion du talent de « leur générai et de prétendre lui enseigner son « métier. C'est mon affaire et non la leur. Les « Séquanes, les Lcukcs et les Lingons me foura nissent mon blé; déjà même la moisson est « niùrc. Et quant aux chemins que je compte « prendre, ceux qui en parlent jugeront bientôt € par cux-mcmes s'ils sont bons ou mauvais. « J'entends dire que mes soldats refuseront de « marcher!... Sur ce point*là je suis tranquille.
« Je sais quUl a que deux cas qui puissent
a amener une armée à se rcvoltcr contre son ce Général : c'est quand le Général a causé un a désastre par son incapacité; ou bien quand il c a été convaincu d'avoir détourné à son proât « l'argent de TEtat. Or, n'ai-je pas ma vie entière tf pour témoin de ma probité, et la guerre des « Helvètes pour garant de mon succès? Aussi, « vais-jc faire sans retard ce que mon intention « était de remettre à quelques jours. La nuit pro* « chaîne, à la quatrième veille (3 h. du matin), « je lève mon camp. Aussi bien je suis impatient a de savoir qui l'emportera dans mon armée ou « de la lâcheté, ou de Thonneur et du devoir. Si et vous refusez de me suivre, je partirai, moi, « César, à la tête de ma dixièmé légion toute « seule, qui ne m'abandonnera pas. Ce sera ma « cohorte prétorienne. »
La dixième légion était en effet sa légion favo* rite, celle dont la valeur lui inspirait le plus de confiance.
XLI. Le revirement que le discours de César opéra dans les esprits fut merveilleux. Tout
le monde, maintenant, désirait avec ardeur que Ton entrât en campagne. Avant toutes les
autres, la dixième légion, par Torgane de ses tri-
buQs militaires, remercia César d'avoir eu d'elle
si bonne opinion, et Tassura qu^elle n'attendait que ses ordres pour marcher. Après elle, les autres légions envoyèrent à César leurs tribuns et leurs centurions primipiles pour lui faire leurs excuses. Ils dirent « quMls n^avaient famaîs douté a de lui, ni eu peur, et que, pour le plan de cama pagne, ils savaient bien que c'était l'affaire du tt Général et non la leur. »
Après avoir reçu cette satisfaction de la part de ses troupes, César s'enquit des chemins auprès de Divitiac, celui de tous les Gaulois en qui il avait le plus de contiancc. On décida de faire un détour de cinquante mille pas (75 kilom.) pour gagner la plaine, et, comme César l'avait annoncé, à la quatrième veille on se mit en marche. On marchait depuis sept jours sans relâche lorsque César apprit enfin par ses dclaireurs que Tarmée d'Arioviste n'était plus qu'à vingt-quatre mille pas (36 kilom.) de la nôtre.
XLII. A la nouvelle de l'approche de César, Arioviste lui envoya des ambassadeurs. « Cette « entrevue que César m'a demandée — lui fai- « sait-il dire — je puis maintenant la lui accor- « der. Du moment que César a supprimé la dis- « tance qui nous séparait, les inconvénients
« n^existent plus, et la chose ne me paraît plus « offrir de danger. » César accepta. Le barbare lui semblait devenir un peu plus raisonnable, puisquUl accordait aujourd'hui de son propre mouvement ce qu'il avait refuse une première fois à la demande de César. Bref, César commençait à espérer sérieusement que le Germain se souviendrait des faveurs qu'il avait reçues tant de lui-même que du Peuple Romain, et qu'il ne s'entêterait pas davantage. On fixa l'entrevue à cinq jours de là. Dans Tintervalle on échangea de part et d'autre force courriers. Arioviste exigea que César n'amenât avec lui aucune escorte d'in« fanterie. a II avait — disait-il — peur d'une « embûche. On n'amènera de part et d'autre « qu'une escorte de cavaliers. Il ne viendra qu'à a cette condition. * César voulait éviter de fournir à Ârioviste le moindre prétexte pour se dérober à cette entrevue. D'un autre côte, il ne se souciait nullement de confier la sûreté de sa personne à la fidélité de la cavalerie gauloise. Il trancha la difficulté en mettant à pied les cavaliers gaulois et en donnant leurs chevaux à ses légionnaires (i). Il choisit à cet effet la dixième légion, celle qui
(i) Il faut conclure de ce passage que, par suite de son éducation mifitaire, tout Romain savait monter à cheval.
avait toute sa confiance, sûr d'avance de son dévouement en cas de besoin. A cette occasion, un soldat de la dixième légion dit plaisamment : « César tient plus quMl ne promet. Il a promis « de nous faire Prétoriens : il nous tait Cheva-» « tiers ! »