XXIII. Voici le modèle suivant lequel sont
généralement construites les murailles d'un oppide Gaulois (i). Des poutres sont posées horizontalement sur le sol, parallèlement les unes aux autres et séparées entre elles par un intervalle de deux pieds. On les relie intérieurement par des traverses et on les couvre d'une épaisse couche de terre. Sur le devant, les intervalles dont nous
(i) Tout ce passade — il faui le dire — était toujours demeure bien obscur ju>cju'à notre cpoi.|uc. Les arché<»l()ij;ues sont venus au secours dc> iraductcurs. ci les touilles ont servi de f^Ioses pour rintellii^ence clctiniiivc du texte.
On a découvert à Gras, CLinton de î.j'.u/ès. arrondissement de Cahors, dans le Lot, un oppidc dont la muraille, côte Nord, su rapporte exactement à la dcscripti<>n de (!!csar. Les poutres sont placées pcrpcndiculaircmcnl au tracé de rcnceinte, et reliées entre elles par deux rangées de poutres longitudinales.
venons de parler sont remplis avec des pierres de
grande dimension. Quand cette première assise est parfaitement établie et qu'elle forme un tout bien compact, on en recommence une seconde par dessus celle-là, exactement pareille, mais disposée de manière que les poutres reposent toujours sur les pierres et les pierres toujours sur les poutres, régulièrement. Ainsi de suite, jusqu'à ce que Ton ait atteint la hauteur voulue. Ce système de construction ne manque pas de grâce. Rien de plus pittoresque que cette alternance des poutres et des pierres s'entrecroisant et formant entre elles des dessins symétriques. Elle offre, en outre, un très sérieux avantage au point de vue de la défense. La pierre défend la muraille contre rincendie; le bois la défend contre le bélier. Cette charpente faite de poutres longues de quarante pieds, la plupart reliées entre elles à Tintérieur, est également impossible à renverser et à disjoindre.
XXIV. Tant d'obstacles réunis rendaient ce siège extrêmement laborieux. Ajoutez à cela le froid, les pluies continuelles qui retardaient nos travaux. Néanmoins, grâce à une activité sans relâche, nos soldats triomphèrent de tout* Au
bout de vingt-cinq jours, ils eurent élevé une terrasse de trois cent trente pieds de large sur quatrevingts de iiaut. £lle touchait presque la muraille. Une nuit, vers la troisième veille, pendant que César, suivant sa coutume, veillait au milieu des travaux et encourageait les travailleurs à ne pas se relâcher un instant, on signala tout à coup de la fumée dans la terrasse. C'étaient les Gaulois qui, à Paide d'une mine, venaient de mettre le feu à nos ouvrages. £n mêtne temps, une immense clameur retentit sur toute Pétendue de leurs murailles, et les assiégés, faisant une double sortie, s'élancent par deux portes à droite et à gauche de nos tours. Du haut des remparts, les uns jettent sur notre terrasse des torches enflammées et du bois sec, les autres activent Tincendie en répandant de la poix et d'autres matières inflammables. On ne savait ni où courir, ni où diriger les secours. Toutefois, comme, d'après les ordres de César, il y avait toujours deux légions de garde en avant du camp, pendant que d'autres se relayaient au travail, la défense fut promptement organisée. Les uns s'occupèrent à repousser les assaillants; les autres ramenèrent les tours en arrière et firent la part du feu en coupant la terrasse. Entin, la masse des troupes, qui se trouvait
dans rintérieur du camp, accourut pour combattre rincendie.
XXV. La nuit allait faire place au jour et sur tous les points on luttait encore. Uespoir de vaincre ranimait sans cesse le courage des Gaulois. Ils voyaient les mantelets de nos tours détruits par les flammes et par suite nos hommes forcés de marcher à découvert et très gênés pour se porter sur les points menacés. Ils remplaçaient continuellement leurs troupes fatiguées par des troupes fraîches. Dans leur pensc'e, cette heure allait décider du salut de la Gaule. A ce moment se produisit un fait vraiment digne d'être sauvé de Toubli. Devant une porte de Toppide, un Gaulois, posté au haut d^une tour, lançait sur le foyer de Tincendie des boules de suif et de poix, qu'on lui passait en faisant la chaîne. Cet homme est atteint au flanc droit par un trait de scorpion (i) et tombe mort. Aussitôt, le Gaulois le plus rapproché de lui enjambe par dessus son cadavre et le remplace. Celui-là est tué, à son tour, de la même manière et par le même scorpion. 11 est remplacé par un troisième. A ce
(i) Le scorpion était une baliste de petit modèle, qui lançait des traits. Il faisait partie de l*arUllerie de campagne.
troisième succède un quatrième, et ainsi de suite. Bref, le poste ne resta pas vide un seul instant, et il ne cessa d'être occupé qu'après Textinction complète de Tincendie, la retraite des assaillants et la hn du combat.
XXVI. Les Gaulois, voyant quMls avaient tout essaye et que rien n'avait réussi, résolurent le lendemain, sur les instances de Vercingétorix et même d'après ses ordres, d'évacuer la place. Ils espéraient pouvoir, dans le silence de la nuit, exécuter cette opération sans grandes pertes, car le camp de Vercingétorix n*était pas éloigné et un marais sMtendant sans interruption entre eux et les Romains couvrirait leur retraite. La nuit venue, ils se disposaient à partir, quand tout à coup les mères de famille se précipitent dans les rues et se jettent éplorées à leurs pieds, a Allez- « vous donc — disaient-elles — livrera la cruauté « de Fennemi et vos femmes et vos petits enfants, « trop faibles pour fuir avec vous? » Les autres - restant inflexibles (tant la peur étouffe parfois toute pitié !), elles poussent de grands cris et nous avertissent de ce qu41s veulent faire. Les Gaulois craignirent que la cavalerie Romaine n^eût intercepté les chemins, et ils renoncèrent à leur dessein.
GUKRRE DES GAULES.
XXVII. Le lendemain César avait fait avancer une tour et il dirigeait contre la place les ouvrages d^attaque construits d'après ses ordres, quand survint une pluie torrentielle. Il remarqua que les remparts ennemis étaient moins bien gardés que de coutume et jugea que ce mauvais temps serait peut-être favorable pour donner Tassaut. II donne ordre aux soldats de se relâcher de leur côté dans leur travail et leur explique son plan. II fait prendre les armes aux légions et les range en bataille en dehors du camp, cachées derrière les manteleis. Il les exhorte à profiter de ce jour pour forcer la victoire à les payer enfin de leurs fatigues, propose des récompenses pour ceux qui arriveront les premiers en haut des murs, et donne le signal. Nos soldats s'élancent de toutes parts, et, en un instant, couronnent les murs.
XXVIII. Epouvantés de cette attaque, à laquelle ils ne s*attendaient pas, culbutés de leurs remparts et de leurs tours, les Gaulois se formèrent en coin sur la place principale et aux carrefours, décidés à combattre en bataille rangée de quelque côté qu'on les attaquât. Quand ils virent que nous refusions de les suivre et de descendre sur leur terrain, mais que nous nous étendions sur
tout le périmètre des remparts, ils craignirent d^étre enfermés tout h fait. Jetant leurs armes, ils prirent leur course et arrivèrent tout d'une haleine à Tautre extrémité de la ville. Là, une partie d'entre eux furent tués aux portes dont ils encombraient les ouvertures trop étroites pour leur multitude ; les autres, ceux qui réussirent à passer, tombèrent sous le sabre de nos cavaliers. Nul ne songea à faire de butin. Irrités par le souvenir de Génabum et par les fatigues du siège, nos soldats n'épargnèrent ni femmes, ni enfants. De toute cette armée, qui pouvait atteindre le chiffre de quarante mille combattams (i), huit cents à peine, échappés de la place au premier cri, arrivèrent sains et saufs auprès de Vercingétorix. Dans la crainte que Taspect de ces gens entrant tous ensemble dans le camp n*cxcitât trop d'émotion et ne provoquât un mouvement, le chef Gaulois avait pris ses mesures d'avance pour recevoir les fuyards. £n pleine nuit et dans le plus grand silence, il avait envoyé au«devant d^eux et échelonné sur la route des hommes à lui, ainsi que les différents chefs des nations alliées, avec
(i) Suivant Florus, il faut bien entendre ^o,ooo corn— hattanis. Et, en effet, ce chiffre parait très conforme à Tinaportancc de la place.
ordre de classer les arrivants par nationalités au fur et à mesure qu'ils se présenteraient, puis de les conduire par groupes distincts dans la partie du camp assignée à leurs compatriotes dès le début de la guerre.
XXIX. Le lendemain, Vercingétorix convoque une Assemblée. Il donne aux Gaulois des consolations et cherche à relever leur moral. « Que a ce revers — leur dit-il — ne vous abatte pas! « Qu'il ne jette pas le trouble dans vos esprits l « Songez que ce n'est nî à leur bravoure, ni à une « bataille que les Romains doivent cette victoire ; « ils la doivent uniquement è leurs machines, à « leur supériorité dans Tart d'assiéger les places, « art qui nous est totalement inconnu. On s'abu- « serait étrangement si à la guerre on ne comp- « tait jamais que sur des succès. Je me suis, « personnellement, toXijours opposé à la défense « d'Avaricum, vous en êtes tous témoins. La « responsabilité de cette catastrophe doit donc « retomber tout entière sur l'imprudence des a Bituriges et sur la complaisante faiblesse des « alliés. Mais j'aurai bientôt fait de réparer ce a déeasire et même de vous rendre plus que vous « n'avez perdu. Grâce à mes soins, les autres a nations Gauloises, jusqu'alors restées neutres,
« vont entrer dans notre coalition. Bientôt la
« Gaule tout entière n'aura plus qu'une seule âme, « qu'une seule pensée, et quand elle sera ainsi « unie, le monde entier ne pourra lui résister. « C'est une chose que je considère dès mainte- « nant comme faite. Mais, avant tout, le salut a commun exige que vous adoptiez la méthode « de fortifier vos camps, afin de vous mettre en « garde contre les surprises de rennemi. »
XXX. Ce discours ravit les Gaulois. Ils surent gré à Vercingétorîx de n'avoir rien perdu de son courage. Après un si grand revers il ne s'était pas dérobé aux regards, il n'avait pas craint de se montrer à Tarmce. Sa réputation de prévoyance et de sagacité nVn paraissait que mieux établie, puisque c'était lui, chacun le savait bien, qui avant l'événement avait opiné une première fois pour qu'Avaricum fût abandonné. Aussi, au rebours des autres chefs d'armées qui voient leur crédit diminuer dans les revers, Vercingétorix voyait le sien grandir de jour en jour avec la mauvaise fortune. En même temps, les Gaulois croyaient, sur sa parole, que tout le reste de la Gaule allait se joindre à eux. Alors, pour la première fois, ils commencèrent à fortifier leurs camps ; et, ce qui montre bien à quel degré
d'aplatissement ils étaient tombés, c'est la soumission avec laquelle, eux, habitués jusque là à ne rien faire, ils exécutèrent tous les travaux qui leur furent imposés.
XXXI. Vercingétorix, âdèlc à sa promesse, mettait tout en œuvre pour rallier à sa cause le reste de la Gaule. Il séduisait les chefs par des dons et par des promesses. Il choisissait pour négociateurs des affidcs intelligents et chacun se laissait prendre à leurs belles paroles et à leurs avances. Aux fugitifs d'Avarîcum i! fait distribuer des vêtements et des armes. En même temps, pour combler les vides que nous avions faits dans son armée, il demande aux alliés des renforts, fixe les chiffres respectifs de ces contingents, ainsi que la date où ils devront être rendus au camp. Il ordonne, en outre, de réunir tous les archers (le nombre en est grand dans la Gaule) et de les lui envoyer. Grâce à ces mesures, il se récupère très rapidement de ses pertes d'Avaricum. Sur ces entrefaites, Teutomat, roi des Nitiobiigcs, dont le père Ollovicon avait reçu du Sénat le titre d'ami, vient le rejoindre à la tête d'une nombreuse cavalerie rassemblée tant dans sa propre nation que dans TAquitaîne.
XXXII. César resta plusieurs jours à Avaricum. Il trouva dans cette place une abondante provision de blé et de vivres de toute espèce, et voulut remettre un peu son armée de tant de fatigues et de privations. On touchait à la fin de rhiver et l'approche de la belle saison le conviait à entrer en campagne. Déjà il se préparait à mar<" cher contre les Gaulois, soit pour les débusquer des marais et des bois où ils s'étaient retranchés, soit pour les y enfermer tout à fait, lorsqu'il reçut une députation composée des chefs Ëdues. Ils venaient implorer son aide en faveur de leur nation menacée en ce moment d'un très grand danger. Le péril était pressant, le cas des plus graves. Suivant leur Constitution, et de temps immémorial, chaque année ils nomment un Magistrat dont le pouvoir suprême doit expirer Pannée suivante. « Or — disaient les chefs — a cette Magistrature suprême se trouve, à l'heure « qu'il est, exercée par deux personnages à la fois, a et chacun des deux prétend que c'est lui, et non « pas Pautre, qui est le Magistrat légitime. Ils se a nomment Tun Covictoiitan, l'autre Cet. Le pre- « mier est un jeune homme de grand mérite et de « naissance illustre ; le second appartient à l'une « des plus anciennes familles du pays, jouit
9 d^une grande influence personnelle, est à la tête
« d'un parti puissant, et frère de Valétiac, le « Magistrat sortant. Toute la nation est en armes ; « le Sénat est partagé, le peuple partage, chaque « client prenant parti pour son patron. Bref, pour a peu que la situation se prolonge, une moitié de « la nation va en venir aux mains avec l'autre. « Seule, rautorîté de César peut conjurer ce « malheur. Mais il n'y a pas un Instant à per- « dre ».
XXXIII. César ne se dissimulait pas quels inconvénients il y aurait pour lui à interrompre ses opérations et à s'éloigner de Tennemi ; mais il savait aussi quelles graves complications naissent souvent des discordes civiles. Il craignait de voir une nation si importante, si attachée aux Romains, une nation à laquelle il avait lui-même prodigue les faveurs et les honneurs, descendre aux violences et aux luttes sanglantes. Surtout il redoutait que celui des deux partis qui se sentirait le plus faible n'eût l'idée d'appeler Vercingétorix, et, à tout prix, voulait prévenir une telle éventualité. Les lois des £dues s'opposant à ce que les Magistrats suprêmes missent le pied hors du territoire, César, pour éviter tout ce qui eût pu ressembler à une violation des lois et des usages
locaux et pour avoir Tair de s'y conformer, prit le
parti de se transformer lui-même chez les Edues. Une fois arrivé, il convoqua à Decetia le Sénat tout entier avec les deux antagonistes. La nation Éduenne presque tout entière se rendit à Decetia. Après enquête, César apprît dans quelles condition cette élection avait eu lieu. Cot avait été élu
à huit clos par un petit groupe d^amis rendus à
son appel. Cette élection n'avait été faite ni en temps, ni en lieu voulu. Suivant les lois du pays, deux membres d'une même famille n'ont pas le droit d'être Magistrats suprêmes, pas même celui d'être simples sénateurs, du vivant Tun de Tautre. £n conséquence, César contraignit Cot à déposer ses pouvoirs et décida que la suprême Magistrat ture appartenait à Convictolitan, celui-ci ayant été élu régulièrement par les prêtres et en présence des Magistrats, conformément aux lois (i).
(t) « II est probable — dit Henri Martin à celte occasion « — c^uc les Mag'strats, c^est-à-dîre les chefs des cantons, « élisaient, et que les Druides sanctionnaient et proclamaient « Télu. » Je ne puis admettre que les Druides, si puissants, si prépondérants, se soient contentés d'un rôle si platonique. Je m'en tiens à la lettre de la phrase de César, et à la traduction grecque qui dit textuellement en présence des magistrats, non par les magistrats.
XXXIV. Cet arrêt prononcé, César exhorta les Édues à oublier leurs mésintelligences, leurs divisions, et à s'unir tous pour Taider dans la guerre actuelle. « Aussitôt après la soumission de « la Gaule, ils recevront — qu'ils le sachent bien « ^ le juste prix de leur dévouement ». 11 les pria de lui .envoyer en toute hâte tout ce quMls possédaient de cavalerie, plus dix mille hommes d'infanterie. Il destinait ces troupes à former les escortes de ses convois. 11 partagea son armée en deux corps, envoya Labiénus avec quatre légions contre les Sénons et les Parises, et, à la tcte des six autres, s'avança de sa personne contre Gergovie, oppidc des Arvcrnes, en longeant la rivière d'Allier. Il avait laissé à Labiénus une partie de la cavalerie et gardé le reste. A la nouvelle de ce mouvement, Vercingétorix fait couper tous les ponts de TAllier et se met en marche parallèlement à nous le long de la rive opposée.