‹ Guerre des GaulesChapitre 7 sur 66 · XLIII. A peu près à mi-chemin des deux · texte numérisé non relu

XLIII. A peu près à mi-chemin des deux

camps sV'tcndait une vaste plaine au milieu de laquelle on voyait un tertre assez élevé. Ce fut sur ce point que Ton prît rendez-vous. César fit arrêter à deux cents pas de ce tertre ses légionnaires transformés en cavalerie; les cavaliers d'Ariovistc s'arrêtèrent à une distance égale. Arioviste demanda que Tentretien eut lieu sans que Pon mit pied à terre et sans qu'il y eût de chaque côté plus de dix hommes d^escorte. Quand Ario« viste et César furent en présence, César prit le premier la parole. Il commença par rappe^r au Germain les bienfaits dont celui-ci avait été honoré par le Sénat et par lui. « Le Sénat — lui « dit-îl — vous a décerné les titres de roi et d'ami ; « il vous a envoyé de riches présents. Ces faveurs, tt dont vous avez joui, ne sont le privilège que a d'un petit nombre d'hommes et les Romains ne « les accordent d'habitude qu'à titre de récom-

f penses et pour payer d'importants services (i).

a Vous n'aviez, vous, aucun litre pour y préient dre, et, si vous les avez obtenus, vous n'en êtes « redevable qu'à la générosité et à la bienveillance « du Sénat. Vous n'ignorez pas les liens si « anciens, si légitimes qui nous unissent aux « Edues. Vous savez combien de Sénatus-Con- « suites ont été rendus en leur faveur et dans € quels ternies honorables pour eux. Vous n'igno- « rez pas davantage que de tous temps les Ëdues « ont occupé le premier rang parmi les nations « gauloises, qu'ils occupaient ce rang bien long- « temps avant l'époque où ils ont recherché notre « alliance. C'est la coutume du Peuple Romain, « non seulement de ne pas souflfrir que ses alliés « et ses amis perdent rien de leur puissance, mais « d'augmenter encore, autant qu'il le peut, leur

(f) « Pour payer de grands services ». Cela ne s*accorde guère avec le passage suivant d*une lettre écrite par César h Cicéron et reproduite par celui-ci :

« J*étaÎ8 chez moi à causer avec Balbus, notre ami oemmun, « et je lui parlais sérieurement de mes vues pour Trèbaiius. On « me remet une lettre de vous. Or, voici ce que j'y lis à la fin :

« Puisque wm$ me reeommande:^ M. Orjius, je U ferais à « votre choix, ou roi en Gaule, ou lieutenant de Le^ta» Avez" « vous quelque autre heureux à faire f Adresset-le moi, » (Cicéron*Lettres — Tan 700, — n* iS^).

On voit que les fareurs du Peuple Romain étaient distribuées par ses fonctionnaires avec une certaine désinvolture.

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« honneur, leur éclat et leur considération. Pou- « vons-nous souffrir qu^on leur arrache sous nos « yeux ce qu'ils ont confié comme un dépôt à c notre amitié ? Ce que je vous ai demandé une « première fois par Torgane de mes ambassadeurs, « je vous le demande de nouveau aujourd'hui, a Engagez-vous à ne plus faire la guerre ni aux € Ëdues ni à leurs alliés ; rendez-leur les otages « qui sont entre vos mains ; et, s'il vous est abso- « lument impossible de renvoyer chez eux une « partie de vos Germains, empêchez tout au a moins qu'il n'en vienne de nouveaux en Gaule,

XLIV. Arioviste répondit très brièvement aux demandes de César. £n revanche, il s'étendit longuement sur ses mérites personnels.

« Nous avons — dit-il — passé le Rhin, non « pour contenter notre fantaisie, mais pour céder « aux vœux et pour répondre à l'appel des Gau- « lois. 11 nous a fallu, pour abandonner ainsi « notre pays et nos frères, une espérance bien a séduisante et l'attrait d'un bien grand profit. « Les demeures que nous possédons dans la a Gaule nous ont été données par les Gaulois « eux-mêmes ; les otages que j'ai dans mes mains « m'ont été remis par eux et de leur propre mou- « vement. Quant aux impôts que je lève, je le

a fais en vertu du droit de la guerre qui veut que « le vaincu paie tribut au vainqueur. Ce n'est pas a moi qui ai attaqué les Gaulois ; ce sont les « Gaulois qui m'ont attaqué. Toutes les Cités de « la Gaule sont venues à moi en armes et ont « placé leur camp devant mon camp. Une seule « bataille m'a suffi pour vaincre et pour disperser « leur armée. SUls veulent une seconde leçon, je «t suis prêt à la leur donner. Si, au contraire, ils « préfèrent la paix, pourquoi faire une chose « injuste en refusant de payer le tribut auquel a ils se sont soumis jusqu'à ce jour? J'entends « que l'amitié du Peuple Romain soit pour moi « un honneur et un appui, mais non qu'elle porte « préjudice à mes intérêts. C'est dans cette seule « espérance que je l'ai sollicitée. Mais, si cette a amitié doit avoir pour résultat de me priver de « mes revenus et de m'enlever mes tributaires, « autant j'ai mis d'empressement à la briguer a naguère, autant j'en mettrai à la répudier aujour- « d'hui. Quant au nombre plus ou moins consi- « dérable de Germains que j'ai fait passer en « Gaule, ce ne fut jamais pour attaquer les Gau- « lois, mais pour me défendre contre eux. £t la « preuve, c'est que je n'y suis entré moi-même « qu'à leur prière ; c'est que, loin d'être un agres-

« scur, je me suis borne à repousser des attaques. « Je suis venu dans la Gaule avant les Romains. « L'armée de César est la première armée Roc maine qui franchisse la frontière de la Province « Gauloise. Que me veut-elle? De quel droit les « Romains se permettent-ils d'entrer sur mes « terres ? Cette Gaule-ci est ma Province, à moi, « comme Tautre Gaule est votre Province, à vous. « Si ^envahissais votre territoire, vous cherchea riez à m'en empêcher, et vous seriez dans votre « droit. Pareillement, si vous ne respectez pas a mon droit, vous méconnaissez la justice. Ne cr me parlez plus de ce titre d'ami qui fut octroyé « aux Edues par un Sénatus-Gunsulte. Me croycz- « vous donc si barbare et si ignorant que je ne a sache rien dç ce qui se passe ? Dans la guerre « que les Romains ont faite récemment contre les « Allobroges, est-ce que les Edues vous ont prête « leur concours? D'autre part, dans la querelle « qui a éclaté entre les Séquanes, soutenus par Cl moi, et les Edues, est-ce que les Romains sont « venus au secours de ces derniers? Je dois « donc supposer que le titre d'allié du Peuple c Romain n'est qu^un prétexte, mais que le véri- « table motif qui a conduit dans la Gaule une c armée Romaine, c'est que César veut m'attaquer

«t moi-mcnie. Partez, emmenez votre armée hors « de mon territoire, sinon je vous considérerai « non plus comme allié, mais comme ennemi. En « vous tuant, du reste, je ferais plaisir à plus « d^un noble et puissant personnage de Rome, a Beaucoup d'entre eux ont pris soin de m'en f avertir par des messages, et la faveur et la pro- « tection de ces hommes seraient le prix dont ils « me paieraient votre tête (i). Mais consentez a seulement à vous éloigner, laissez-moi jouir en ce paix du fruit de ma conquête, je vous récompen- <r serai magnilic][uement, et toutes les guerres qu'il c VOUS plaira d'entreprendre, je m'engage à les

(l) Rien n'était plus ordinaire, au temps de César, que de se défaire par le poison ou par le poignard d'uQ adversaire politique.

« César — dit Suétone — suscita Ncttius contre ses adver- « saires, et il le paya pour déclarer faussement que plusieurs « de ceux-ci Pavaient pressé de tuer Pompée et pour nommer « du haut de la tribune les principaux auteurs de ce complot. « Mais, quand il vit qu'un ou deux avaient été nommés en <c vain et que la fraude était éventée, désespérant du succès, « il fit — dit-on — empoisonner le dénonciateur. »

Dans Taflaire de Catilina, après que Cé^ar eut parlé dans un sens opposé à celui du décret qui condamnait les conjures à la peine de mort, une troupe de (Chevaliers Romains, préposés à la irarde du Sénat, tournèrent contre lui leurs épécs. Il n'échappa que trrâcc au dévouement de quelques Sénateurs qui lui firent un rempart de leurs corps. (Suétone—* Vie de César, p. xiv).

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« faire pour vous à mes risques et périls. »

XLV. César fit valoir un grand nombre de raisons pour démontrer à Arioviste quUl lui était impossible de rien modifier à ses conditions. « Ce a n'est — dit-il — ni mon habitude, ni celle du <x Peuple Romain d'abandonner des alliés qui « ont toujours bien mérité de la République. Je « n'admets pas que la Gaule appartienne plus à « Arioviste qu'au Peuple Romain. Quand les «t Arvernes et les Rutènes ont été vaincus par « notre Fabius Maximus(i), le Sénat ne leur a « pas refusé le pardon ; il n^a pas réduit leur pays a en Province Romaine ; il ne leur a imposé a aucun tribut. S'il faut invoquer le droit de pre- « mîer occupant, rien de plus légitime que la do- « mination des Romains dans la GîCule ; si, au « contraire, on veut se conformer à la décision du a Sénat, la Gaule doit être libre, puisque le Sénat « a décidé que, malgré sa défaite, elle continue- « rait de se gouverner d'après ses lois. »

XLVI. On discutait ainsi, lorsque tout-à-coup on vient dire à César que les cavaliers d' Arioviste se sont rapprochés du tertre, qu'ils s'avancent contre les nôtres et leur lancent déjà des pierres et des

(i) Fabius Maximus, vainqueur des Arvernes et des Rutènes, Tan de Rome 633, av. J.-C, i2i.

traits. César met fin à Tentretien, rejoint ses cavaliers et leur défend expressément derendre un seul trait à Pennemi. Il savait bien qu'en engageant le combat entre la cavalerie Germaine et sa légion favorite, il ne courait aucun risque ; mais il voulait éviter de rien faire qui pût lui attirer le reproche d'avoir mis en fuite l'ennemi après Tavoir attiré dans un piège. Lorsque Ton apprit dans le camp quelle avait été Tarrogance d'Arioviste dans son entrevue avec César, et la prétention qu'il affichait d'interdire la Gaule aux Romains ; enfin, quand on sut que ses cavaliers avaient attaqué les nôtres et comment cet incident avait rompu Tentretien, l'impatience et l'ardeur de combattre redoublèrent dans Tarmée.

XL VII. Deux jours après, Arioviste envoya des députés à César. Il voulait — disait-il — reprendre la discussion interrompue, et il lui demandait, soit de fixer lui-même une nouvelle entrevue, soit, si cela lui convenait mieux, de lui envoyer un de ses Lieutenants. César ne voyait aucune raison pour accepter ce nouveau rendezvous, quand la veille même les Germains avaient eu assez peu de modération pour nous lancer des traits. D'un autre côté, envoyer un de ses Lieutenants auprès d'Ariovistc, c'était (il le craignait

ainsi) Tcxposer à un danger certain, c'était le livrer aux mains d'ennemis cruels. Il éluda la difficulté en chargeant de cette mission Caius Valcrius ProcilluS) fils de Caïus Valérius Caburus, jeune homme brave et d'un esprit distingué, dont le père avait été fait citoyen Romain par Caius Valérius Flaccus. César fit choix de ce jeune homme pour plusieurs raisons : d'abord, à cause de son dévouement à nos intérêts ; puis, parce qu'il parlait le Celte, qu'une longue pratique avait rendu familier à Ârioviste ; enfin, parce que les Germains n'avaient aucun motif pour le maltraiter. 11 lui adjoignit Marcus Mettius, qui était lie à Arioviste par les liens de rhospitalilc, et il leur donna à tous deux pour instructions de prendre bien garde à tout ce que dirait le Germain et de le lui reporter. Arioviste ne les eut pas plus tôt aperçus au milieu de son camp, qu'il s'écria en présence de ses soldats : « Que venez-vous faire «ici? M'espionner ? » Ils voulurent s'expliquer. Le barbare refusa de les entendre et les fit jeter dans les fers.

XLVIII. Le même jour il leva son camp et vint s'établir au pied d*une montagne, à six mille pas de nous (9 kilom.). Deux jours après, il fit passer son armée devant notre camp et posa le

sien à deux mille pas [3 kilom.) au delà. Il voulait nous couper les vivres en fermant |nos communication savec les Scquanes et les Edues. Pendant cinq jours consécutifs César fit sortir son armée et la tint rangée en bataille devant le camp, pour donner à Arioviste la facilité de nous attaquer, s'il le voulait. Mais pendant ces cinq jours Arioviste resta immobile dans ses lignes. Il se contenta d'escarmoucher chaque jour avec sa cavalerie. Les Germains avaient une habitude spéciale de ce genre d'engagements. Ils avaient six mille cavaliers dV4ite. Ces six mille cavaliers choisissaient individuellement, et chacun pour son compte, dans toute l'armée un nombre égal de fantassins d'une bravoure et d'une agilité remarquables, destinés à leur servir d'auxiliaires. Les uns et les autres se prêtaient dans le combat un mutuel appui. Les cavaliers se repliaient, au besoin, derrière Tinfanterie ; et, réciproquement, si les fantassins se trouvaient trop pressés par Tennemi, les cavaliers accouraient pour les dégager. Un cavalier étaitil blessé et démonté, les fantassins lui faisaient un rempart de leurs corps. Fallait-il s'avancer un peu loin, ou bien opérer une retraite précipitée, les fantassins avaient acquis par l'exercice une telle agilité qu'ils se pendaient à la cri-

nière des chevaux et allaient aussi vite qu'eux.

XLIX. César, voyant qu'Ariovîste était décidé à ne pas sortir de ses lignes, ne songea plus qu'au moyen d'éviter d'être pris par la famine. Il avisa à une distance d'environ six cents pas (900 mètres) au delà de l'armée Germaine un emplacement qui lui parut avantageux pour un camp. Il rangea son armée sur trois lignes et s'avança jusqu'à cet endroit. Il ordonna aux deux premières lignes de rester en bataille pendant que la troisième travaillerait à faire le retranchement. Comme on vient de le dire, nous n'étions guère éloignés de l'ennemi que de six cents pas. Arioviste envoya contre nous toute sa cavalerie, appuyée par un corps de seize mille hommes d'infanterie légère, dans le but de nous intimider et de gêner notre travail. César, fidèle à son plan, repoussa l'ennemi à l'aide des deux premières lignes, et, à Taide de la troisième, acheva Touvrage. La fortification terminée. César laissa dans ce camp supplémentaire deux légions, avec une partie des troupes auxiliaires, et ramena les quatre autres légions dans le camp principal.

L*. Le lendemain, renouvelant sa tactique des jours précédents, il fit sortir ses troupes hors des deux camps. Puis, s'avançant assez loin du grand, il déploya son armée et offrit encore la bataille

à Tennemi. Vers le milieu de la journée, les

Germains ne donnant pas signe de vie, il ramena son armée dans ses lignes. Alors seulement Arioviste se décida à envoyer une partie de ses troupes attaquer le petit camp. On combattit jusqu'au soir avec un acharnement égal des deux côtes, et de part et d'autre il y eut beaucoup de blessés. Au coucher du soleil, Arioviste fit rentrer ses troupes. César demanda aux prisonniers pour quel motif leur roi refusait d'engager la bataille. Ils répondirent que la coutume des Germains était de ne jamais livrer bataille avant d^avoir consulté les devineresses. Or, celles-ci avaient prédit que la victoire n'appartiendrait pas aux Germains s^ils combattaient avant la nouvelle lune.

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