LA SOCIÉTÉ CANADIENNE. — LES JEUX DE HASARD
Il n’y a guère de triomphe qui ne soit mêlé de quelque amertume, et il n’est besoin souvent de chercher hors de soi pour la trouver. Montcalrn ne tarda pas à en faire l’expérience. En entrant à Montréal, il avait été étonné d’entendre associer le nom de Yaudreuil au sien dans le concert de louanges qu’on lui décernait; mais, quand il entendit le gouverneur lui-même s’attribuer une part de la victoire, il eut peine à se contenir. Il ne répondit d’abord que par de fines railleries; mais, emporté par son tempérament, il se répandit bientôt en sarcasmes amers et finit par se montrer injuste à force d’être acerbe. Sans doute que la vanité de Yaudreuil était puérile, mais il n’en était pas moins vrai que c’était lui qui avait conçu et préparé le plan de campagne si admirablement exécuté par Montcalrn. Telle est l’origine de la fameuse querelle entre ces deux hommes, qui a été une des causes de la perte du Canada.
« Votre ami l’évêque, écrivait Montcalrn à Lévis, vient de donner le plus ridicule mandement du monde; mais gardez-vous bien de le dire, car c’est l’admiration du Canada. »
Ce blâme, par lequel Montcalrn déchargeait sa mauvaise humeur, n’avait d’autre motif que les louanges que Mur de Pontbriand avait distribuées, avec une rare impartialité, entre les chefs et les soldats français et canadiens. Ce mandement d’action de grâces était, du reste, un modèle du genre; il n’avait d’autre ridicule que celui de ne pas réserver tout l’encens pour un seul.
C’est dans cette disposition d’esprit que le général victorieux quitta Montréal pour Carillon; il emportait avec lui une blessure dont il ne devait pas guérir, celle de l’orgueil froissé.
Le trajet jusqu’au fort Saint- Jean se fit partie à cheval, partie à pied, partie en calèche; car la roule, percée à travers une plaine fertile mais peu déboisée, était presque impraticable. Une escorte de quinze miliciens et de trente sauvages outaouais accompagnait le général, parce que cette route paraissait en ce moment peu sûre. La veille, un parti ennemi s’était montré à Laprairie, où il avait enlevé une chevelure.
Bougainville, qui pour la première fois parcourait celle partie du pays, y portait comme toujours son esprit d’observation. « Le fort Saint- Jean, dit-il, placé sur la rivière de Sorel, est une enceinte carrée à quatre bastions. Bâti en pieux, il est fort mal fait, quoiqu’il ait coûté quatre-vingt-seize mille francs.
« Celui de Saint -Frédéric est en pierre, avec une grosse redoute, également en pierre, située dans l’intérieur du fort; il est très mal placé, ayant plusieurs hauteurs qui le commandent à portée du fusil. Sur ces hauteurs on a fait une redoute et un retranchement de pièces sur pièces, ouvrages mal faits et plutôt nuisibles qu’utiles à la place. »
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Le fort Saint- Frédéric était alors commandé par M. de Lusignan, vieil officier d’expérience, et qui avait de beaux états de service. « J’ai beaucoup raisonné avec M. de Lusignan, écrit le marquis... Il me paraît qu’il connaît les choses possibles et dangereuses. »
« C’est un très bon officier à tous égards, » ajoutait de son côté le chevalier de Lévis. »
Une note jetée en passant par Montcalm révèle la simple et austère vie de soldat que le général s’imposait pour donner l’exemple à son armée. « Ne quiltez pas votre maison, écrit-il à Lévis, car vous me nourrirez, et je mettrai mon matelas avec Fontbrune 1 dans la grande pièce. » Puis il ajoute : cc Heureux si vous avez le temps de recevoir le renfort que je vous envoie; car les ennemis, suivant mon calcul militaire, doivent vous attaquer d’ici au 20 septembre ou jamais. »
Lorsque, dans la journée du 10 septembre, le chevalier accourut au pied de la falaise de Carillon à la rencontre de Montcalm, il l’embrassa en le félicitant de sa victoire. Il n’y avait pas deux mois qu’il lui avait dit adieu en ce même endroit, et dans ce court intervalle le général avait fait trois cents lieues de marche, assiégé, pris et rasé un fort. Plus d’un flatteur dut lui rappeler, non sans quelque vérité, le mot de César : Veni, vidi, vici.
Le chevalier de Lévis avait grandement coopéré au succès de cette campagne par ses habiles manœuvres et par ses démonstrations agressives. <t Votre ordre de bataille est si bien, lui écrivait de Chouaguen le marquis de Montcalm, que si vous n’en avez point, je veux au moins que le ministre le lise. »
La hardiesse des mouvements de M. de Lévis , l’augmentation de ses postes avancés, qui poussaient des pointes de chaque côté du lac Saint-Sacrement, le nombre et la force des partis qu’il tenait constamment en campagne, et qui revenaient avec des prises et des chevelures après des coups audacieux, en imposèrent à ce point aux Anglais, qu’ils crurent toujours à une marche offensive jusqu’au moment de la prise de Chouaguen.
Il y avait d’amples loisirs au camp de Carillon, seul point animé de toute cette région, où l’œil n’apercevait que montagnes et forêts à perte de vue. La nourriture aux pois et au lard, que partageaient l’officier et le soldat, n’était pas de nature à charmer la monotonie des jours. Heureusement que la chasse et la pêche étaient d’une extrême abondance : les canards, les sarcelles, les tourtes surtout, s’abattaient aux alentours par bandes innombrables. L’ours, le chevreuil, le castor, n’étaient point rares. La chasse et la pêche avaient donc le double avantage de faire oublier les heures d’ennui et d’apporter quelques bons plats sur la table; mais personne ne pouvait se livrer sans danger à ces plaisirs, car il n’y avait pas une anse, pas un rocher, pas un taillis d’où ne pouvait partir une balle lancée par quelques sauvages ou coureurs de bois ennemis, venus là pour guetter une proie.
Dans l’intérieur du camp, la principale distraction était les sauvages, avec leurs coutumes bizarres, leurs jongleries, leurs tours d’adresse, leurs danses, leurs jeux; celui de la crosse surtout, qui offrait le spectacle le plus animé. Un des témoins de ces scènes, le chevalier Duchat, capitaine au régiment de Languedoc, en écrivait
1 M. de Fontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, et protégé par M. de Lévis. ( Journal de Montcalm.)
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des relations étonnées à sa famille; mais il s’étonnait bien davantage des incroyables cruautés de ces barbares et du nombre de scalpes qu’ils rapportaient de leurs courses.
Notre civilisation réprouve ces atrocités, auxquelles les deux partis étaient fatalement entraînés en recherchant l’alliance des indigènes. Le chevalier de Lévis en avouait la triste nécessité dans sa correspondance au ministre de la guerre.
Dans les premiers jours de septembre, les Anglais avaient massé plus de dix mille hommes entre le fort Édouard et le fort William -Henry, leur point d’appui à la tête du lac Saint- Sacrement, c’est-à-dire des forces triples de celles dont disposait le chevalier de Lévis. Leurs avant-postes occupaient fortement les îles du lac, à trois ou quatre lieues du fort. M. de Florimond, qui avait osé s’en approcher de très près, avait aperçu d’une hauteur voisine le camp ennemi, disposé de chaque côté du fort. Il avait compté sept rangs de tentes de cent trente chacun, et un grand nombre de bateaux. Nos sauvages alliés, intimidés par les partis d’éclaireurs anglais qui venaient tirailler jusqu’aux avant-postes, n’osaient plus s’aventurer au loin.
M. de Lévis s’attendait d’être attaqué de jour en jour, quand éclata la nouvelle de la prise de Chouaguen. Elle lui garantissait l’issue de la campagne.
« C’est une victoire des plus complètes, écrit-il au marquis de Yaudreuil, et qui est due aux justes et sages précautions que vous avez prises. J’ai l’honneur de vous en faire mon très humble compliment.
« Je ferai chanter le Te Deum aujourd’hui, à six heures du soir, et je ferai faire une réjouissance générale. Je compte que milord Loudon entendra l’artillerie de ce fort. »
Le retour du marquis de Montcalm avec son corps d’armée avait porté le camp de Carillon à quatre mille neuf cents combattants, y compris les sauvages. Les régiments de Béarn et de Guyenne furent cantonnés à une demi-lieue sur la droite de la rivière à la Chute. Cent vingt hommes des troupes de la marine, sous M. de Saint-Martin, avaient été placés en avant, à mi-distance entre M. de La Corne et M. de Contrecœur, avec l’ordre d’appuyer l’un ou l’autre au premier signal.
Les sauvages, enhardis par la victoire, ne craignaient plus de faire des reconnaissances. On résolut d’en profiter pour les entraîner tous dans une grande expédition confiée à un ofticier de la colonie, M. de la Perrière, suivi dé cent Canadiens et de vingt officiers ou cadets de la colonie, formant un effectif de sept cent vingt hommes. Les deux aides de camp de Montcalm, Bougainville et la Rochebeaucour,-avec l’ingénieur Desandrouins et Le Mercier, y furent attachés avec ordre de reconnaître les positions des Anglais dans les îles, et d’aller observer le camp du fort George d’aussi près que possible. Mais ce n’était pas une mince besogne que de faire prendre une résolution unanime à six cents guerriers de différentes tribus, « opération longue et fastidieuse, observe Bougainville. H en coûte force eau-de-vie, équipements, vivres, etc. C’est un détail qui ne finit pas. »
Dès l’aurore du 13 septembre, un grand conseil, annoncé la veille, était en séance sur le plateau qui s’étendait entre les tentes et les glacis du fort. Jamais le camp de Carillon n’avait présenté un coup d’œil aussi animé, aussi extraordinaire. Du haut des remparts, où Bottaient les couleurs de France, le canon venait d’annoncer l’heure du réveil.
Les différents corps d’armée, drapeaux en tête, émergeaient du camp et du
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fort au seul cri des officiers; car les trompettes et les tambours étaient interdits. Entre les rangées des tentes, dont les toitures blanches se dessinaient en vives arêtes sur la verdure du gazon et des bois, les feux allumés par les cantiniers laissaient échapper de légères colonnes de fumée qui flottaient en nuages à la cime des arbres. Tous les guerriers indiens, fraîchement tatoués, groupés par tribus et assis sur 1 herbe, tonnaient un immense cercle, où les chefs se passaient de main en main le calumet après en avoir tiré quelques bouffées. En arrière d’eux étincelaient au soleil levant les sabres et les baïonnettes des régiments français, disposés
en vaste carré. Le marquis de Montcalm, debout au centre du conseil et tenant en main un collier de porcelaine, haranguait son étrange auditoire. A mesure que M. Marin, l’interprète du jour, traduisait les paroles de l’orateur, les chefs répondaient par des inspirations gutturales répétées en chœur par la foule des guerriers. Singulière rencontre des deux extrêmes de la civilisation et de la barbarie.
L’éloquence du général parut convaincre toute l’assemblée, et le départ de l’expédition fut fixé au lendemain soir. Mais d’ici là un incident quelconque pouvait changer toutes les résolutions. En effet, quelques Iroquois, revenant d’une découverte, rapportèrent sept chevreuils qu’ils avaient tués, et invitèrent leurs frères à leur festin. Force fut donc de remettre l’expédition jusqu’au matin du 15.
Enfin on se mit en marche. Il était décidé qu’une partie du détachement irait frapper à gauche vers le fort Edouard , en remontant le lac Champlain et la rivière au Chicot qui s’y décharge, tandis que l’autre suivrait la route du lac Saint- Sacrement.
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« Nous nous sommes rendus à six heures du soir au camp avancé de M. de Contrecœur .
« Les sauvages, qui devaient partir ce soir, ne partent plus. La destination même du détachement est changée. Ils veulent aller tous ensemble par le lac Saint- Sacrement.
« On dit que le départ est fixé à cette nuit, mais c’est un on dit, et le caprice sauvage est bien de tous les caprices possibles le plus capricieux1. »
La décharge du lac « est un pays de montagnes, de précipices », fait exprès pour les embuscades « et pour les coups fourrés ».
« Les sauvages sont enfin déterminés à partir et quittent le camp de M. de Contrecœur vers six heures du soir.
<r Les canots, au nombre de trente- quatre , ont attendu en ligne, derrière une pointe, que le jour fût tout à fait tombé. »
Ce sont « les sauvages qui décident la marche, les haltes, les découvertes, l’expédition à faire; et dans cette espèce de guerre, il faut s’en rapporter à eux ».
Ils étaient soi-disant aux ordres de l’intrépide Marin, dont Montcalm reconnaissait la bravoure, mais qu’il jugeait sot, parce qu’il était vantard, comme presque tous les coureurs de bois.
La lune se levait à l’horizon et achevait de disperser de légères vapeurs à la cime des montagnes pittoresques qui bordent les deux rives du lac, l’un des plus beaux de tout ce pays. La flottille s’avança dans un profond silence, en longeant la côte du nord, jusqu’au delà de l’île à la Barque. Le reste de la nuit fut passé au bivouac, à la tête des bateaux tirés sur le rivage. Un canot d’écorce avait été dépêché en avant à la découverte. « Ce canot rencontra dans le chenal des îles un petit bateau anglais qui était en croisière. Comme il faisait clair de lune, notre canot s’est plongé dans la partie où les arbres faisaient ombre, et a observé les mouvements du canot ennemi, qui presque aussitôt s’en est retourné sans nous avoir découverts. »
A la pointe du jour, tout le détachement se retira dans l’épaisseur du bois pour y attendre le retour de deux partis d’éclaireurs, dont l’un devait s’avancer le long du rivage, et l’autre côtoyer le versant de la montagne. Ils revinrent à la tombée du jour, après s’être approchés jusqu’en vue du fort George, mais sans avoir remarqué autre chose que de vieilles pistes et quelques feux dans les îles.
Sur ce rapport, « un héraut s’est avancé le long de la grève et a appelé au conseil les chefs des nations. Tous se sont rendus au camp des Iroquois, qui, comme supérieurs en nombre dans ce parti , donnaient le ton, sans même l’avis du commandant français. Les chefs, la couverte sur le corps, la lance à la main, se sont avancés gravement, ont pris leur place et fumé la pipe du conseil. Le harangueur a exposé l’objet du détachement, les rapports des découvreurs, et sur cet exposé on a longuement délibéré en présence toutefois d’un interprète français. Le résultat a été qu’on enverrait deux canots avec ordre de fouiller les îles; qu’à l’entrée de la nuit la Hotte partirait et camperait à deux lieues au-dessus, vers la côte du sud, ce qui a été exécuté.
« Au reste, les sauvages nous traitent impérieusement, font des lois pour nous, auxquelles ils ne s’assujettissent pas; et l’on soupçonne les Iroquois de n’être pas de bonne foi...
1 Journal de Bougainville,
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« Après avoir marché une parlie de la nuit suivante, on alla camper, vers deux heures du matin, à quatre lieues du fort George.
« Les défenses de faire du feu ni le moindre bruit ont été réitérées; les sauvages font l’un et l’autre. »
A onze heures du soir, sur le rapport d’un canot d’éclaireurs qui prétendaient avoir découvert quelques tentes sur une pointe de la côte nord du lac, « on le traversa dans le plus grand silence pour aller frapper... Nous marchions dans le bois sur plusieurs files, les sauvages presque nus, matachés de noir et de rouge. »
Arrivé sur la pointe , on la trouva déserte. Alors tous les sauvages de s’écrier que les Iroquois les trahissaient; ce qui força ceux-ci à remettre le commandement aux autres nations.
De retour au point du départ, « on choisit d’un commun accord cent dix sauvages, et les meilleures jambes de tout le détachement, qui partent avec une trentaine de Canadiens, les plus lestes, aux ordres de Marin, dans l’intention d’aller jusqu’au fort, et de ne revenir qu’après avoir fait coup. »
Sur les deux heures, ils arrivèrent à l’improviste sur un détachement de cinquante -trois Anglais, dont trois officiers, qui s’étaient avancés à une lieue et demie environ du fort, le cernèrent de tous côtés, en tuèrent une partie et firent le reste prisonnier à l’exception d’un seul, qui alla porter la terrible nouvelle dans le camp et le fort George. La panique y fut si grande, que lord Loudon crut à une attaque générale des Français, et mit en marche toute son armée.
« Les Iroquois ont eu deux morts et deux blessés. Les sauvages ont fait sur le champ de bataille des cruautés dont le récit même est horrible. »
Le même jour Bougainville, Le Mercier et Desandrouins gravirent avec une escorte la cime d’une montagne, d’où ils aperçurent le camp et le fort anglais, mais de trop foin pour en juger; et à la tombée de la nuit ils étaient de retour à Carillon.
Dans la soirée du lendemain, des décharges de mousqueterie annoncèrent l’arrivée des sauvages au poste de M. de Contrecœur.
« Parvenus à la hauteur du camp, raconte Bougainville, ils se sont mis en panne et ont fait des cris de perte; un canot venu au-devant leur a demandé le sujet de leur douleur. <r Marin est mort, ont-ils dit (car, lorsqu’ils ont quelques morts, « le chef du parti est censé mort) ; nous sommes tués. » Quelques mots de consolation. Ensuite ils ont fait les cris de mort et ont débarqué en fusillant. »
Dans la matinée, le marquis de Montcalm, venu pour passer en revue les troupes de M. de Contrecœur, harangua les guerriers, et, selon la coutume, couvrit leurs morts par des présents.
Une escouade de trente soldats, aux ordres d’un lieutenant, fut détachée pour assister aux funérailles.
« Les sauvages, dit Bougainville en terminant ce récit, ont avec eux dix- sept prisonniers. Ils en ont déjà assommé quelques-uns... Les cruautés et l’insolence de ces barbares font horreur et répandent du noir dans l’âme. C’est une abominable façon de faire la guerre; la représaille est effrayante, et l’air qu’on respire ici est contagieux pour l’accoutumance à l’insensibilité. »
Montcalm n’avait pu tirer qu’un seul prisonnier des mains de ces monstres. Tous se débandèrent immédiatement et reprirent avec leurs malheureuses victimes le chemin de leurs villages. Trente- six seulement se laissèrent persuader de rester à force de présents et de promesses. Ces sauvages appartenaient à la nation des
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Poutéotamis, encore païenne et livrée aux pratiques de la jonglerie, dont ils donnèrent souvent le spectacle sur le plateau de Carillon.
« Leurs vieillards, qui sont restés ici, raconte Bougainville, ont fait hier la médecine pour savoir des nouvelles du détachement de leurs frères. La cabane a tremblé, les jongleurs ont sué des gouttes de sang, et le diable est enfin venu qui leur a dit que leurs frères reviendraient incessamment avec des chevelures et des prisonniers. Un jongleur dans la cabane de médecine est exactement la pythonisse sur le trépied, ou Canidie évoquant les ombres. »
Deux jours après, Bougainville ajoutait dans son Journal : « Le jongleur poutéotamis a fait encore une fois la médecine. Il est venu ce matin trouver M. le marquis de Montcalm; il lui a apporté un bâton marqué de seize crans avec quatre crans aux derniers, ce qui voulait dire que ses frères, partis il y a seize jours, ont fait coup depuis quatre jours, et qu’ils reviendront aujourd’hui avec chevelures et prisonniers. Notre prophète était hâve et défait; il jeûnait depuis deux fois vingtquatre heures, aussi a-t-il dévoré ce qu’on lui a donné à manger. »
Le jongleur se trouva pour cette fois avoir deviné assez juste. Les Poutéotamis revinrent le même jour avec un prisonnier fait aux environs d’Albany.
A la fin d’octobre, Montcalm, persuadé que l’ennemi n’entreprendrait rien d’important le reste de la campagne, repartit pour Montréal, abandonnant à Lévis le soin d’acheminer les régiments vers leurs cantonnements d’hiver.
C’était la première fois depuis son arrivée au Canada que le général pouvait se donner quelques moments de relâche. En redescendant le lac Champlain, il se plut à admirer les beautés pittoresques et primitives de ce lac, qui lui apparaissait sous un aspect qu’il n’avait pas encore vu.
Montcalm avait remarqué, comme tout le monde, la grandeur des paysages du Canada; il les avait vus dans tout l’éclat du printemps, dans toute la richesse de l’été, mais alors ils étalaient leur brillante parure d’automne, quand les premières gelées ont coloré le feuillage de nuances si vives et si variées, depuis le rouge vermillon jusqu’au jaune paille le plus délicat. L’œil reste ébloui en présence du panorama qui se déroule de tous côtés, et devant lequel Titien aurait brisé son pinceau.
Le 15 novembre, les dernières tentes du camp de Carillon étaient levées. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d’hiver à la côte de Beaupré; Guyenne à Québec, sous les ordres de Bourlamaque; la Sarre dans file de Montréal; Languedoc à Montréal même, avec Montcalm et Lévis; Royal- Roussillon sur la rivière Chambly; Béarn à Laprairie et aux environs. Dix compagnies des troupes de la marine stationnèrent à Québec, quatre aux Trois-Rivières et seize à Montréal. M. de Lusignan commanda à Carillon une garnison de trois cent quinze hommes, et eut sous ses ordres, à Saint- Frédéric, le capitaine de Gaspé avec un détachement de la marine.
Sur la rivière Saint- Jean, M. de Boishébert avait sous son commandement quelques débris des malheureux Acadiens dispersés l’année précédente.
M. de la Valtrie commandait à Frontenac, M. Pouchot à Niagara et M. des Ligneris au fort Duquesne, où il venait de remplacer M. Dumas.
Cet officier, qui s’élait immortalisé l’année précédente à la bataille de la Monongahéla, avait rassemblé au cours de l’été un grand nombre de sauvages pour faire une diversion pendant le siège de Chouagucn; mais la brusque attaque et la chute de cette place ayant rendu ce mouvement inutile, <r il avait, selon l’expression de
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Bougainville, lâché celle meute » sur les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie. Leurs ravages et leurs cruautés furent d’autant plus épouvantables, qu’ils avaient à se venger d’une agression toute récente.
Un parti de trois cents Anglais, commandé par le colonel John Armstrong, s’était approché à la faveur de la nuit de la bourgade d’Altigué, habitée par les Loups ou Mohicans, et située entre le fort Duquesne et le tort Machault. Il l’avait assaillie à
M. de Vil] iers surprit les sentinelles, et pénétra à travers les portes, l’épée à la main.
l’improviste à l’aube du jour et mis en fuite ses habitants. Heureusement qu’un officier canadien, M. de Normandville, avec quelques autres Canadiens, venus là pour recruter des guerriers, s’y trouvaient encore en ce moment. Ils firent face à l’ennemi avec intrépidité, jusqu’à ce que les sauvages eussent le temps d’aller mettre à l’abri leurs femmes et leurs enfants. Une lutte acharnée s’engagea ensuite, durant laquelle les assaillants mirent le feu à quelques cabanes, où se trouvait le dépôt des munitions, consistant en deux barils de poudre qui sautèrent; ce qui empêcha les Mohicans de poursuivre leurs ennemis, dont ils tuèrent ou blessèrent plusieurs autour du village. Les cris de vengeance des habitants d’Attigué trouvèrent un terrible écho parmi les tribus de l’Ohio.
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Plus de soixante lieues de frontières furent dévastées par ces hordes farouches : les maisons incendiées, les moissons et les bestiaux détruits, des familles entières massacrées ou enlevées. La population éperdue s’enfuit de toutes parts au delà des montagnes, ne se croyant en sûreté que dans les villes.
M. de Villiers, à la tète de cinquante-cinq hommes seulement, s’avança jusqu’à yingt lieues de Philadelphie et prit le fort Granville, bâti sur le bord de la rivière Juniata. Ce fort de cinq cents pieds carrés, flanqué de quatre bastions, muni d’artillerie, avait une garnison de soixante- quatre soldats. M. de Villiers surprit les sentinelles, pénétra à travers les portes l’épée à la main, tua une partie de la garnison avec son commandant, le lieutenant Bradford, fit le reste prisonnier et brûla le fort.
Le colonel Washington , forcé de reculer devant ce torrent dévastateur, s’écriait dans son désespoir : « Je déclare solennellement que je m’offrirais volontiers en sacrifice à nos barbares ennemis, si, en donnant ma vie, je pouvais contribuer au soulagement du peuple. »
Cependant, quelque sanglantes que fussent ces incursions, elles auraient été plus cruelles encore si les commandants français n’eussent sans cesse recommandé aux chefs d’expédition d’empêcher par tous les moyens possibles les sauvages de commettre des cruautés sur les prisonniers. Les commissions données par écrit à ces officiers sont remplies de ces recommandations.
Le prestige de la France dans les pays d’en haut était en ce moment à son apogée. Les deux victoires consécutives de Monongahéla et de Chouaguen avaient rallié toutes les tribus autour de son drapeau. On va les voir, dans la campagne suivante , accourir de toutes les profondeurs de l’Ouest et venir pousser leur terrible cri de guerre jusque sous les murs de William- Henry.
Montcalm avait consenti à se séparer pour l’hiver de son premier aide de camp, dont la santé avait été altérée par la dernière campagne. 11 lui avait permis d’aller loger chez un de ses parents, M. de Vienne, pour qui Bougainville avait obtenu de l’intendant Bigot une place de garde-magasin à Québec.
On était au mois de novembre. La descente de Montréal, soit par terre, soit par eau, était à cette saison aussi pénible qu’ennuyeuse. Les chemins, défoncés par les pluies et ensuite durcis par la gelée, étaient presque impraticables. La route par eau, sous un ciel bas, humide et froid, n’était guère plus agréable.
Pendant que l’embarcation qui emportait Bougainville glissait lentement sur les eaux du fleuve, au-dessus de sa tête passaient de nombreuses bandes de barnaches et d’outardes qui se renvoyaient par intervalle leurs cris rauques et stridents. Tout dans la nature, à cette heure désolée de l’automne, portait à la tristesse et à l’ennui.
Bougainville, souffrant et brisé de lassitude, était obsédé par les noires pensées de l’exil, que rendait plus vif encore le désœuvrement du voyage. C’est dans cet état d’esprit qu’il descendit un soir dans l’île à la Bague, non loin des Trois- Rivières, où un brave habitant lui offrit l’hospitalité sous son humble toit. Il y passa une partie de la nuit à rédiger son Journal et à écrire à son frère une longue lettre (7 novembre), où il donnait libre cours à son humeur et lui révélait la guerre intestine qui existait ici entre Français et Canadiens.
« Je suis fatigué de la campagne, dit-il. Depuis mon arrivée en Canada, j’ai fait près de cinq cents lieues. Ces voyages continuels, la mauvaise nourriture, les
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veilles fréquentes, les nuits passées dans les bois à la belle étoile, les courses avec les sauvages ont un peu altéré ma poitrine. J’ai même craché du sang à la fin du mois dernier, et cette nuit encore, que j’ai passée au fond de l’eau, dans le chemin de Montréal à Québec. J’ai eu une attaque d’asthme. Le régime et le repos me rétabliront et me mettront en état de recommencer au printemps. Au reste, je n’ai pas souffert seul de la rudesse de cette campagne. Nous avons eu beaucoup de malades, et M. de Montcalm a sa santé fort dérangée. Il faudrait, en effet, un corps de fer pour ne pas se ressentir de ces fatigues. Je continue à bien vivre avec mon général. 11 me comble de bontés. Je fais aussi tout mon possible pour le satisfaire; il doit être content de sa campagne. Elle a été heureuse et même brillante, puisque partout, très inférieurs en nombre, nous avons enlevé aux Anglais une des places les plus importantes de ce pays, et qu’ils n’ont pu nous entamer en aucune partie. Puissent cette campagne et les succès que nous avons eus en Europe nous valoir la paix! Nous la désirons ici plus vivement que personne. Quel pays, mon cher frère, et qu’il faut de patience pour supporter les dégoûts qu’on s’attache à nous y donner! Il semble que nous soyons d’une nation différente, ennemie même. Mais il faut être prudent, et j’admire la manière dont se conduit notre général. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’en quittant ce pays nous chanterons de bon cœur T In exitu Israël. »
Deux jours après, Bougainville ajoutait (9 novembre) : i J’arrive enfin à Québec sur eau, à pied, en cahotant, et j’ai fait mon entrée dans la capitale en charrette. C’est ainsi qu’on voyage dans ce pays -ci...
cc Qu’il va se passer de temps avant que j’entende parler de vous ! C’est un désagrément de ce malheureux pays auquel je ne m’accoutumerai jamais. »
Sans doute c’était une rude épreuve pour les militaires français d’être relégués si loin de leur pays et séquestrés du reste du monde pendant la plus grande partie de l’année. Mais s’ils avaient comparé avec moins d’égoïsme leur sort avec celui des Canadiens, ils auraient compris que les sacrifices que la guerre imposait aux Français étaient loin d’être aussi pénibles que ceux qu’elle infligeait aux colons. Ils les avaient vus dès le printemps arrachés en masse de leurs foyers par une conscription qui n’épargnait pas même les enfants trop faibles pour supporter la guerre. Ils avaient vu leurs terres abandonnées, presque sans culture, faute de bras. S’il y avait un poste dangereux à garder, un parti d’éclaireurs à former, une expédition à envoyer au loin dans les bois pour aller frapper avec les sauvages contre l’ennemi, c’était presque uniquement les Canadiens qui en étaient chargés.
Dans l’intérieur du camp, les préférences pour la nourriture et pour le logement étaient aux soldats français. Tandis que ceux-ci étaient logés sous des tentes, les Canadiens s’abritaient comme ils le pouvaient. Quand la rareté des vivres se faisait sentir, c’était par les Canadiens qu’on commençait les retranchements.
Maintenant que la campagne était terminée, presque toute l’armée était distribuée dans les paroisses, où l’habitant, à peine arrivé de cette campagne, durant laquelle il n’avait pas reçu de solde, était forcé de recevoir dans sa maison, de chauffer et de nourrir le nombre de militaires qu’on lui imposait, lout cela pour dix sous par jour par personne, payés presque toujours en papier-monnaie déprécié, qui devait à la fin être en grande partie renié par le roi. Ajoutons à cela la corruption administrative dont le peuple était la première victime, et dont les militaires étaient les premiers à se plaindre.
Si du moins, en compensation de tant de sacrifices, les Canadiens avaient senti leurs services reconnus et appréciés! mais, au contraire, ils se voyaient traités avec hauteur, quelquefois avec dureté, trop souvent avec mépris. De là les récriminations, les antipathies qui dégénéraient en haines mutuelles.
Chaque partie devenait injuste l’une envers l’autre. Les Canadiens, trop confiants en eux-mêmes, n’ayant jamais connu la grande guerre, n’estimaient pas à leur juste valeur ces régiments français, rompus à la discipline, éprouvés au feu, seuls capables de tenir tète aux masses européennes qui menaçaient le Canada. De leur côté, les soldats de France blessaient profondément l’orgueil des miliciens en se moquant de leur manière de combattre et en les taxant de lâcheté. La vérité est que ces deux corps de troupe avaient chacun des qualités particulières également précieuses, dont la réunion, sous une main habile, formait l’armée la mieux adaptée au genre de guerre qui se faisait en Amérique. La campagne qui venait de s’achever glorieusement en était une preuve éclatante.
Le véritable mot de la situation avait été prononcé par Lévis avec une sûreté de jugement qui ne se démentit pas un seul jour, depuis le commencement jusqu’à la fin de cette guerre. 11 écrivait de Carillon au maréchal de Belle-Isle (9 octobre) :
« Malgré le succès de cette campagne, où, s’il y a eu du bien joué, il y a eu aussi du bonheur, la paix est à désirer partout et surtout dans un pays où il y a des obstacles inconnus en Europe. »
Lévis était incontestablement l’homme le plus complet, le caractère le plus remarquable qu’il y eût alors dans la colonie. On va le voir grandir avec les événements; et à la fin de cette guerre, quand après la défaite d’Abraham tout semblera perdu, on le verra rassembler les débris de l’armée et venir sur le même champ de bataille gagner une dernière victoire, qui aurait probablement sauvé la colonie si le roi Louis XV ne l’avait pas trahie par un lâche abandon.
Lévis se tint toujours au-dessus des mesquines querelles qui l’entouraient. 11 chercha sans cesse à les apaiser; il n’en parle dans sa correspondance que pour tâcher d’y apporter remède.
Dans les scènes de cette guerre, qui souvent rappellent celles de V Iliade, Lévis, à côté de Montcalm, représente le sage Ulysse auprès du bouillant Achille.
Le général écrivait à sa femme (3 novembre) :
« Je passerai mon hiver avec le chevalier de Lévis, qui est bien mon ami. Dites à M. de Mirepoix qu’il fait toute ma douceur, et il n’y a nul compliment à cela. Je ne suis pas sans sujets d’humeur, mais je n’en écris pas. Embrassez ma mère, mes filles; aimez-moi tendrement. Au lieu d’un baril d’anchois et un d’olives, doublez celte provision. Je vous adore, ma très chère, et je serai au comble de mes vœux de vous rejoindre en octobre 1757. Ainsi soit.
« lous les enfants de Montpellier, au nombre de quatre-vingts, en bonne santé. »
Six jours après, il ajoutait à sa mère : « Je vais donc être, ma mère, six à sept mois sans vous écrire. Aussi, quoiqu’il n’y ait que quelques jours que j’aie écrit à Mme de Montcalm, je veux aussi vous renouveler les assurances de ma respectueuse tendresse. Ma santé est bonne, et j’espère que le repos de l’hiver dont j avais grand besoin me fera grand bien. Tout ce qui est avec moi est en bonne santé. Je compte passer mon hiver ici, sauf un mois que j’irai passer à Québec lorsque nous pourrons voyager sur les glaces. J’embrasse tendrement la très chère, ma fille et notre chère Massillan.
MONTCALM ET LEVIS
« M. de La Corne envoie six belles queues de martre à Mme de Montcalm. Si elles arrivent à bon port à Paris, la très chère aura un manchon. Une autre année je songerai à en envoyer un à ma fille; mais j’aimerais mieux lui porter. » Le 15 novembre, deux coups de canon tirés des remparts de Québec répondirent au signal d’adieu de la frégate /’ Abéna.quise, qui venait de mettre à la voile, emportant les dernières dépêches du Canada. Désormais toute communication avec la France était interrompue jusqu’au mois de mai suivant. Parmi les citoyens et les militaires qui la suivirent de l’œil jusqu’à ce qu’elle eût disparu derrière la falaise de Lévis, se trouvait probablement Bougainville, le plus attristé de tous, quoiqu’il fut un des mieux partagés.
La société de Québec, accoutumée à cet isolement, n’en perdait pas une heure de sa gaieté habituelle.
Le célèbre botaniste suédois Pierre Kalm, qui a visité le Canada en 1749 et y a séjourné plusieurs mois, a tracé une peinture aussi curieuse qu’exacte de cette société.
« La différence, dit-il, entre les manières et les coutumes des Français au Canada, et celles des Anglais dans les colonies américaines, est la même qui existe entre ces deux nations en Europe. Ici, les femmes en général sont belles; elles sont bien élevées et vertueuses et ont un laisser-aller qui charme par son innocence même et prévient en leur faveur; elles s’habillent beaucoup le dimanche, mais les autres jours elles s’occupent assez peu de leur toilette, sauf leur coiffure, qu’elles soignent extrêmement, ayant toujours les cheveux frisés et poudrés, ornés d’aiguilles brillantes et d’aigrettes. Chaque jour de la semaine, le dimanche excepté, elles portent un mantelet petit et élégant sur un court jupon qui va à peine à la moitié de la jambe; et dans ce détail de leur ajustement elles paraissent imiter les femmes indiennes. Les talons de leurs souliers sont élevés et très étroits; je m’étonne qu’ainsi chaussées elles puissent marcher à l’aise. En fait d’économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau du ménage sur leurs maris, tandis qu’elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés. Les femmes en Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout parmi le bas peuple; on les
MONTCALM ET LEVIS
voil toujours aux champs, dans les prairies, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d’ouvrage. Cependant elles se relâchent un peu à l’égard de la propreté des ustensiles et des appartements... En général cependant, les dames ne refusent pas de prendre leur part des soins du ménage; et j’ai vu avec plaisir les filles du meilleur monde, voire même celles du gouverneur, habillées pour l’occasion, aller dans les cuisines et les celliers pour s’assurer que tout y était en ordre.
<t Les hommes sont extrêmement polis, et saluent, en ôtant leurs chapeaux, chaque personne indistinctement qu’ils rencontrent dans les rues. Il est d’usage de remettre une visite le lendemain même, en eût-on des vingtaines à faire dans la journée.
« La politesse des habitants, ici, est bien plus raffinée que celle des Hollandais et des Anglais des colonies appartenant à la Grande-Bretagne; mais, en revanche, ces derniers ne donnent pas autant de temps à leur toilette que les Français. »
Telles étaient, au témoignage d’un savant étranger protestant dont on ne saurait suspecter l’impartialité, les mœurs du peuple canadien sous l’ancien régime. Kalm a complété ce tableau si vrai en décrivant avec non moins d’exactitude l’aspect des campagnes. Voici ce qu’il dit des environs de Montréal et de Québec :
« Une population dense habite les bords de l’ile de Montréal, lesquels sont en pur terreau, très unis, et ne s’élèvent guère à plus de trois verges de hauteur. Les bois ont été abattus le long de la rivière sur une profondeur d’un mille anglais. Les maisons sont bâties en bois ou en pierre, et blanchies à l’extérieur. Les dépendances, telles que granges, étables, etc., sont toutes en bois. Le terrain dans le voisinage de la rivière est converti en champs de blé ou en prairies. Çà et là nous apercevons des églises qui se font face sur chaque côté du fleuve...
« Les fermes, en Canada, sont séparées les unes des autres, de manière que chaque propriétaire a son bien distinct de son voisin. Chaque église, il est vrai, est entourée d’un petit village; mais il est formé principalement du presbytère, d’une école pour les garçons et les filles, et des demeures des commerçants et artisans , rarement d’habitations de fermiers.
« La pente des bords du Saint-Laurent s’accroît davantage à mesure que l’on approche de Québec. Vers le nord, l’horizon est borné par une haute rangée de montagnes. A environ doux lieues et demie de la ville, la rivière est très étroite, ses rives n’étant qu’à une portée do mousquet l’une de l’autre. Le pays, de chaque côté, est montagneux, accidenté, couvert d’arbres et parsemé de petites roches...
« Autour de Québec, toutes les collines sont cultivées : sur le sommet de plusieurs, on distingue des villages pittoresquement groupés autour de belles églises..,» Des hauteurs de Beau port, « on jouit de la plus belle perspective possible. Le regard embrasse, comme dans un vaste panorama, Québec, qu’on voit distincte-? ment au sud ; la rivière Saint-Laurent, à l’est, et la multitude de vaisseaux à voiles de toutes grandeurs qui en montent ou descendent le cours; et, à l’ouest, un long amphithéâtre de montagnes s’abaissant graduellement, depuis celle dont la masse imposante borne l’horizon jusqu’aux collines dont le pied forme la berge du fleuve. Toute la contrée est en état de culture et divisée en champs et en prairies ou pâturages, La plupart des terres sont couvertes de riches moissons de blé, d’avoine blanche et de pois. La campagne est parsemée de fermes et d’habitations, dont quelques-unes fort belles; il n’y en a pas deux qui se touchent. Les maisons sont généralement bâties en pierre à chaux noire, et blanchies à l’extérieur. Beaucoup
Palais de 1 intendant à Québec.
MONTCALM ET LÉVfS
de ruisseaux et de cours d’eau descendent des éminences des montagnes qui les dominent... »
À la date où nous sommes, il y avait à peine sept ans que le savant botaniste de Stockholm avait tracé ce tableau si riant et pourtant si vrai. Le Canada, alors sous l’administration d’un gouverneur éminent1, était réellement prospère; et rien ne fait mieux voir combien la guerre, jointe à la malversation, pesait lourdement sur les Canadiens que le changement qui s’était opéré depuis. Une grande partie des terres, comme on l’a vu, n’avaient pu être ensemencées, et pour comble de malheur la récolte avait été mauvaise.
La neige avait à peine couvert le sol, que déjà la disette se faisait sentir. On était réduit à mêler de la farine d’avoine et de pois à celle de blé, et le peuple se disputait le pain à la porte des boulangeries.
Ecoutons un témoin oculaire : ce Par une ordonnance de police, il a été réglé qu’on ne distribuerait le pain au public que l’après-midi. J’ai été voir cette distribution : elle présente l’image d’une famine. On se bat à qui approchera du guichet par lequel on passe le pain. Ceux qui n’en peuvent approcher tendent leur ordonnance au bout d’un bâton. C’est un spectacle dont il faudrait éloigner surtout les prisonniers anglais, qui viennent tous les jours y assister, et qui ne manquent pas d’en tirer des conséquences 2. »
Ces scènes avaient lieu à quelques pas de l’intendance. Et quand les malheureux affamés, qui revenaient avec un morceau de pain sous le bras, après avoir attendu au guichet jusqu’à la nuit fermée, passaient devant la façade du palais, ils entendaient le bruit des fêtes auxquelles présidait l’intendant Bigot. Car, si on souffrait à Québec, on s’amusait aussi; surtout au palais de l’intendant, dont les salons étaient devenus le rendez-vous du monde élégant et frivole de la capitale. A cette heure de la soirée, on voyait affluer dans la cour, que formaient les deux pavillons avec le corps principal, les plus beaux équipages de la ville et des environs. Ces équipages d’hiver étaient d’élégantes carrioles, dont les sièges capitonnés étaient revêtus de riches fourrures dont la plus belle Bottait au vent à l’arrière de la voiture. Ces équipages s’annoncaient de loin par le tintement argentin des clochettes ou des petits grelots suspendus au cou des chevaux. Ils se succédaient au pied de l’escalier à double rampe qui conduisait à la grande porte d’entrée, où des laquais en livrée enlevaient les vêtements de fourrures des invités. Parmi ceux-ci figuraient un trop grand nombre de représentants de la noblesse canadienne, la riche bourgeoisie et beaucoup d’officiers de l’armée, entre autres M. de Roquemaure, commandant du régiment de la Reine; le chevalier de Montreuil, MM. de Pascalis, de Germain, d’Hébécourt, d’Hert, Marin, de Laas, du même régiment; M. de Launay, commandant du régiment de Guyenne, avec MM. de Manneville, Dcblau, de Ghassignolles, de Ghabert, de Montanier, du même régiment.
A Montréal, la vie rangée, honorable, vertueuse, que menaient le gouverneur et la marquise de Yaudreuil était une éclatante protestation contre les scandales de l’intendance.
Les réceptions se faisaient au château avec une dignité et une simplicité qui seyaient aux malheurs des temps. Malgré les dissentiments qui régnaient entre
1 M. de la Galissoimière.
1 Journal de Bougainville.
MONT CA LM ET LEVIS
Vaudreuil et Montcalm, et qui commençaient à percer dans le public, leurs rapports de société en souffraient peu, et l’on voyait assez souvent Montcalm et son état-major assis à la table du gouverneur, qui, à son tour, agréait les invitations du général.
« M. le chevalier de Lévis, écrivait Montcalm, a donné un très beau bal à toutes les dames de la ville de Montréal ; il doit en donner encore un le lundi gras. Il y a eu beaucoup de profusion dans les rafraîchissements, et beaucoup d’attention dans les politesses. Les commandants des troupes de terre ont cherché à vivre honorablement dans leurs quartiers, et ont fait plus de dépenses que leurs appointements ne leur permettaient; ils auraient meme encore plus fait, si le goût de M. et Mme la marquise de Vaudreuil n’était tourné vers la dévotion, et s’il n’avait fallu ménager le ton d’un pays où il y a un mélange de dévotion italienne qui n’exclut pas la galanterie. »
Montcalm ajoutait, dans une lettre à Bourlamaque :
« M. le chevalier de Lévis s’amuse fort ici. Il passe sa vie chez Mmc Pénisseault. 11 a été d’un grand souper chez M. Martel. Pour moi, je joue un trictrac et je fais un tri chez mon général, Mme Varin, rarement Mme Deschambault... Vous voyez que je n’ai pas étendu mes connaissances...
« Je vous prie, monsieur, de dire à M. de Solvignac que M. l’intendant paraît craindre que le séjour de l’hiver à Québec ne fût dispendieux. Ainsi, quand lui et M. de La Mothe auront passé le temps des plaisirs à Québec, il faudra bien songer à venir faire le carême dans ce triste gouvernement de Montréal, pour, suivant les règles, faire Pâques avec son curé. »
Les Iroquois avaient ressenti plus qu’aucune autre nation le coup frappé sur Chouaguen, et depuis lors ils avaient cherché toutes les occasions de se rapprocher des Français. Au mois de décembre, une ambassade de cent quatre-vingts de leurs guerriers était arrivée à Montréal. Le gouverneur les reçut au château au milieu d’une brillante cour d’officiers civils et militaires, et leur présenta le général qui les avait étonnés par la rapidité de ses conquêtes.
& Les députés des Iroquois du Saut et du Lac y étaient présents, raconte Montcalm dans son Journal. Les Outaouais et les Poutéotamis y ont aussi assisté, et tous ces sauvages étaient extrêmement parés et matachés. Ils s’étaient rendus à la salle d’audience avant l’arrivée des Cinq -Nations.
« Les Cinq-Nations se sont assemblés à la salle du séminaire, d’où ils sont partis pour venir chez M. le marquis de Vaudreuil. Le grand chef, à leur tète, est entré dans la salle en chantant, en dansant et en pleurant. Ils ont porté dix-huit paroles, et donné pour cet effet quatorze colliers et plusieurs branches de porcelaine.
« A chaque collier présenté par les Oneyouts pendait une chevelure anglaise. Ils ont foulé aux pieds les médailles qui leur avaient été données par le roi d’Angleterre. »
Personne, les astucieux Iroquois moins que les autres, ne se laissait prendre à ces protestations d’amitié; mais elles assuraient pour le moins une plus stricte neutralité de la part des Cinq-Nations durant la prochaine campagne.
On était à la fin de décembre. Vaudreuil se hâta de congédier l’ambassade pour se trouver à Québec à l’occasion de la nouvelle année. Il y fut suivi par Montcalm et Lévis.
« M. l’intendant, écrit Montcalm, y a tenu un très grand état et a donné deux
MONTCALM ET LEVIS
très beaux bals, où j’ai vu plus de quatre-vingts dames ou demoiselles très aimables et très bien mises. Québec m’a paru une ville d’un fort bon ton ; je ne crois pas que dans la France il y en ait plus d’une douzaine au-dessus de Québec pour la société ; car, d’ailleurs, il n’y a pas plus de douze mille âmes. »
Le marquis fut témoin, pour la première fois, du jeu effroyable dont Bigot donnait l’exemple, et eut des scrupules de s’y voir mêler. 11 en rejette la faute sur « le goût décidé de M. l’intendant pour les jeux de hasard, et sur la complaisance outrée de M. le marquis de Vaudreuil ».
« On a joué indécemment, dit-il, les jeux de hasard, et même les plus désavantageux, comme le pharaon. Plusieurs officiers s’en repentiront pendant longtemps, comme M. Marin, lieutenant en second dans le bataillon de la Reine, qui, outre beaucoup d’argent comptant, a perdu cinq cents louis. La générosité française n’a pas permis que cet officier fût en peine vis-à-vis ceux de la colonie qui les lui avaient gagnés; et M. de Roquemaure a eu le bon procédé de faire prêter l’argent et d’en répondre. »
On voit paraître ici une des malheureuses conséquences des divisions qui régnaient entre les deux commandants. Avec l’autorité absolue qu’ils avaient sur leurs troupes respectives, il eût suffi d’une ordonnance pour arrêter ces désordres; mais, au lieu de se concerter pour agir avec vigueur, ils fléchissaient, de crainte de perdre une popularité qu’ils commençaient à se disputer.
Sur ces entrefaites, un incident qui fit éclater l’attachement des Canadiens pour le gouverneur rendit la position encore plus tendue. Yaudreuil venait de partir pour Montréal, lorsqu’on apprit tout à coup qu’une violente attaque de pleurésie l’avait arrêté aux Trois-Rivières et menaçait ses jours. L’alarme fut grande dans la colonie, et Mar de Pontbriand ordonna des prières publiques avec procession et exposition du saint Sacrement. On se demanda avec ironie, dans les cercles militaires, si sa mort ferait un aussi grand vide qu’on paraissait le craindre. L’alarme fut passagère, car le gouverneur se rétablit promptement.
Le 31 janvier, Montcalm, accompagné de son premier aide de camp, était sur le chemin de Montréal, où l’appelaient les préparatifs d’une prochaine expédition. Les deux voyageurs, enveloppés d’épaisses fourrures, jouissaient de cette promenade à laquelle ils étaient peu habitués. La carriole attelée de deux chevaux glissait tantôt sur la neige durcie du chemin, tantôt sur la glace du fleuve, avec une rapidité qui les émerveillait. Autour d’eux s’étendait, éclairée par les rayons obliques d’un pâle soleil, l’immense nappe blanche sur laquelle courait une poudrerie fine, emportée par un vent sec et glacé.
Le silence morne de la nature n’était interrompu que dans le voisinage des maisons, par le jappement de quelque roquet qui courait après la voiture, ou par le bruit cadencé des fléaux dans les granges où l’on battait le grain.
La nuit vient vite à cette saison de l’année : la scène changeait alors d’aspect. Les étoiles s’allumaient au ciel, et, dans cette atmosphère pure et limpide comme le cristal, elles étincelaient par myriades dans l’azur immaculé. L’horizon s’approfondissait au loin dans un clair obscur indéfini aux lueurs vacillantes de l’aurore boréale. De distance en distance une petite lumière, scintillant à travers une fenêtre, indiquait la chaumière d’un habitant. Çà et là, au bord de la route, des bouquets d’épinettes et de mélèzes, avec leurs branches chargées de neige, ressemblaient à des fantômes qui s’avançaient en se balançant vers les voyageurs.
MONTCALM ET LÉ VIS
En contemplant cette nature liyperborécnne, si différente des climats tempérés, ils songeaient combien ils étaient loin de la France et se demandaient quand finirait cette dure expédition.
A l’un des relais, ils furent rejoints par un courrier de Carillon, qui leur apporta la nouvelle d’une alerte causée dans ce fort par un parti de francs- tireurs ou rangers américains. Ce parti de soixante-quatorze hommes avait pour chef un aventurier du New-Hampshire, le capitaine Robert Rogers, qui, avant la guerre, avait fait la contrebande sur les frontières du Canada et de la Nouvelle-Angleterre. Ce commerce interlope lui avait fourni l’occasion d’apprendre un peu de français et de s’endurcir aux courses dans les bois. Il s’était déjà rendu célèbre par des coups d’audace qui avaient fait de lui le rival de nos plus hardis chefs de bandes, mais aussi par des actes d’atrocité qui lui avaient acquis la réputation d’un brigand. Son portrait a été conservé : à ses lèvres minces sous un nez énorme, à ses yeux de lynx, on reconnaît un homme aux instincts sanguinaires. Il avait été accusé comme faussaire, il fut plus tard soupçonné de trahison; mais les services signalés qu’il rendit avec ses partis d’éclaireurs firent fermer les yeux sur ses crimes, augmentèrent d’année en année son crédit dans l’armée anglaise, et le firent placer à la tête de corps considérables.
Rogers, avec sa troupe, était sorti le 16 janvier du fort William-Henry, et, après avoir franchi le lac George sur la glace, il avait suivi en raquettes un sentier dans la montagne, nommé le chemin des Agniers, qui l’avait conduit sans être aperçu jusqu’au bord du lac Champlain, à mi-chemin entre Carillon et Saint-Frédéric.
Le 21 janvier, une escouade de quinze soldats et d’un sergent aux ordres d’un officier canadien, M. de Rouilly, était sortie du fort Carillon, avait descendu la falaise et pris le chemin tracé sur la glace du lac. Ils emmenaient avec eux plusieurs traînes, sur lesquelles ils devaient charger des provisions que M. de Lusignan envoyait chercher à Saint-Frédéric. Au moment où, sans soupçonner le danger, ils passaient en face de l’embuscade dressée par Rogers, ils virent déboucher du rivage sa troupe sur quatre colonnes, qui s’avança sur eux au pas de course. Sept soldats furent pris avec trois traînes; le reste s’enfuit et arriva hors d’haleine au fort Carillon, où il répandit l’alarme.
M. de Lusignan fit partir immédiatement cent hommes de troupes de terre et de la colonie avec quelques volontaires canadiens et sauvages, ceux-ci presque tous Outaouais, sous le commandement de M. de Rasserode, pour aller couper la retraite aux maraudeurs. Parmi les Canadiens qui faisaient partie de cette expédition se trouvait un fameux « officier partisan » très populaire parmi les tribus des grands lacs, Charles de Langlade. C’était lui qui avait dirigé les principales attaques des sauvages à la bataille de la Monongahéla. La troupe alla s’embusquer, à environ une lieue du fort, de chaque côté d’un ravin où l’on arrivait par une montée que devaient gravir les rangers pour aller regagner la glace du lac George.
Le temps était au dégel, et il faisait une pluie battante. Les soldats, sans raquettes, enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige, se voyaient dans une position très désavantageuse pour combattre.
Il était trois heures de l’après-midi quand parut la colonne des rangers, qui s’avançait en raquettes sur une seule file, marchant à grands pas; car, dès que Rogers avait vu que l’alarme allait être donnée à Carillon, il s’était hâté de rebrousser chemin. A son tour il allait être surpris, car il vint donner en plein dans l’em-
MONTCALM ET LË VIS
buscade, sans rien apercevoir. Le ne fut qu’à l’instant où le bruit sec de plusieurs fusils qu on bande se fit entendre derrière le fourré, que son avant-garde lut mise en éveil ; mais, avant qu ils eussent le temps de se mettre en défense, une décharge de balles s abattit sur eux. Le lieutenant Kennedy et plusieurs rangers furent tués sur le coup. Une balle raya le crâne de Rogers. Dans le moment de confusion qui
Le major Rogers,
d’après une gravure de la bibliothèque de l’université d’Harvard.
s’ensuivit, les sept prisonniers se précipitèrent vers les Français; quatre les rejoignirent, les trois autres furent tués par les Anglais. La décharge cependant n’avait pas été aussi meurtrière qu’on aurait pu le supposer, car un bon nombre de fusils, mouillés par la pluie, ne partirent pas. Les Français s’élancèrent, la baïonnette baissée, sur la tête de la colonne, qu’ils culbutèrent; mais celle-ci avait l’avantage que donne la raquette sur une neige molle. Une partie s’échappa et parvint à rejoindre l’arrière-garde, qui s’était ralliée autour de Rogers sur une éminence qui dominait les Français, Là, abrités derrière les troncs d’arbres et les rochers,
entourés d’une neige épaisse qu’on ne pouvait escalader sans raquettes, les rangers étaient presque inattaquables.
On se fusilla de part et d’autre jusqu’à la tombée de la nuit. Les deux partis, qui se trouvaient à la portée de la voix, échangeaient des paroles de menace ou de pacification.
« Rendez-vous! cria à plusieurs reprises M. de Basserode à Rogers, qui avait été reconnu, nous vous traiterons bien. Pourquoi verser plus de sang et sacrifier inutilement vos braves? Nous allons recevoir des renforts, et vous allez tous être pris ou scalpés par nos sauvages. »
Les Outaouais appuyaient ces paroles en faisant trembler la forêt par leur épouvantable cri de guerre : le war-whoop, si redouté des Anglais. Rogers entra en effet en pourparlers; mais c’était par feinte, en vue de gagner du temps, et il profita de l’obscurité de la nuit pour battre précipitamment en retraite, abandonnant sur le champ de bataille vivres, armes, raquettes et quarante hommes, dont trois officiers, sans compter huit prisonniers.
Son expédition avait été aussi désastreuse qu’inutile; il avait perdu plus de la moitié de ses rangers, et ne ramenait pas un seul des prisonniers qu’il avait faits.
Du côté des Français, la perte avait été de neuf hommes tués, dont un volontaire canadien, le brave Sanguinet, commis au magasin de Carillon, qui s’était distingué dans l’action, un sauvage et vingt et un blessés, parmi lesquels était le capitaine de Basserode.
Dans la soirée, arriva de Carillon un renfort de vingt -cinq hommes, avec un chirurgien, un aumônier et des munitions que, dans la précipitation du départ, on n’avait pas apportées en quantité suffisante; mais il était trop tard, les derniers coups de fusil avaient été tirés.
L’excitation causée à Carillon par cet événement rompit pour quelques jours l’ennuyeuse monotonie de l’hivernement. C’était là, en effet, un des côtés les plus pénibles de la vie de garnison, dans ces petits forts isolés le long des frontières, où il n’y avait d’autre société que celle des casernes. Quand la neige avait à moitié enseveli les baraques, et que le froid confinait chacun à l’intérieur, le fort devenait un tombeau vivant. Les sentinelles qui veillaient aux remparts, toutes transies de froid, la barbe blanchie par le frimas, n’apercevaient autour d’elles que le même manteau uniforme couvrant le lac et les montagnes, encombrant la forêt avec ses cimes grises dépouillées de feuilles et les cônes verts de ses sapins. Elles n’entendaient d’autre bruit que le craquement des troncs d’arbres se fendant à la gelée, ou le hurlement lointain de quelque loup-cervier. De temps en temps quelques chasseurs indiens poussaient le cri de reconnaissance sur la lisière du bois et s’avançaient en raquettes, à travers les troncs d’arbres, avec leurs traînes d’éclisse chargées de venaison, qu’ils apportaient au fort. C’était une ressource ménagée par le gouverneur pour épargner les vivres, qui se faisaient de plus en plus rares, et pour procurer aux troupes une meilleure nourriture. Plût au ciel que Vaudreuil eût apporté le même soin et plus d’énergie dans toutes les parties de son gouvernement !
L’administration coloniale avait toujours été plus ou moins entachée de péculat, par suite de l’insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics; mais le gouverneur La Jonquière avait inauguré un système de concussion inconnu avant lui, et Bigot venait d’y mettre le comble.
MONTCALM ET LEVIS
La cour de Versailles, effrayée des dépenses qu’entraînait le Canada, crut faire de l’économie en abandonnant la régie des vivres et en confiant l’approvisionnement de la colonie à une compagnie, dont le chef, sous le nom de munitionnaire général, était un enrichi de la veille, le sieur Cadet, fils d’un boucher de Québec.
Le nouveau système fut mis en force le 1er janvier 1757. On verra par la suite que, loin de remédier au mal, il ouvrit la porte à des abus plus criants que jamais.
Depuis le commencement de l’hiver, le marquis de Vaudreuil songeait à frapper un coup imprévu sur le fort William-IIenry, où les Anglais avaient toute une flotte de bateaux prête à être lancée dès l’ouverture de la navigation pour jeter une armée sous les murs de Carillon. La maladie grave qui avait retenu le gouverneur aux Trois-Rivières avait retardé ses préparatifs , qui n’avaient pu être terminés qu’à la fin de février. Il s’agissait de faire marcher quinze cents hommes en plein hiver, à soixante lieues de distance, pour aller tout incendier autour de William-Henry, peutêtre même pour prendre le fort. Cette dernière partie du plan n’était guère réalisable, mais le succès de la première suffisait pour justifier amplement les risques et les frais de l’entreprise; car elle paralysait l’ennemi en lui enlevant le moyen de prendre l’offensive au printemps. Un pareil projet aurait été téméraire, si le gouverneur n’avait eu à sa disposition des troupes aussi capables d’endurer la misère que d'affronter le danger.
Le corps expéditionnaire, dont le rendez-vous était au fort Saint-Jean, était commandé par M. de Rigaud et se composait de cinquante grenadiers, tirés des compagnies de la Sarre, Royal -Roussillon, Languedoc et Béarn; de deux cents volontaires des mêmes régiments, de deux cent soixante-dix-neuf soldats des troupes coloniales, de six cents Canadiens et de trois cent cinquante sauvages, formant un effectif de mille quatre cent soixante-dix-neuf hommes. Les principaux officiers commandant sous M. de Rigaud étaient : M. de Longuenil, lieutenant du roi à Québec, et à ce titre ayant le rang de lieutenant-colonel; le capitaine Dumas, faisant fonctions de major général1; M. de Poulariés, capitaine des grenadiers, commandant les troupes régulières; le chef d’artillerie Le Mercier, et un ingénieur, M. de Lotbinière.
La composition de ce détachement s’était ressentie de l’esprit de rivalité qui régnait entre les troupes : les milices et la marine, désireuses de se distinguer, avaient voulu être largement représentées, et tous les officiers supérieurs, à l’exception de M. de Poulariés, appartenaient à la colonie. Ces préférences avaient piqué au vif les officiers français, qui n’épargnèrent aux expéditionnaires ni les critiques ni les railleries. Ils se récriaient contre les dépenses de vivres et d’argent que cela entraînait, peut-être pour n’aboutir à rien. N’est-ce pas, disait l’un d’eux, la montagne qui va accoucher d’une souris? Pour tout dire, ils n’auraient pas été fâchés si l’expédition avait failli. Il en résultait un antagonisme plus violent que jamais, mais aussi une émulation entre les deux corps d’armée à qui se distinguerait davantage.
L’équipement des troupes, qui allaient être exposées à toutes les rigueurs et à toutes les variations du temps, avait attiré l’attention particulière de Vaudreuil. Chaque soldat reçut un accoutrement d’hiver complet.
1 Manuscrits de Dumas : États de service.— Journal de Lévis, p. 232.
MONTGALM ET LÉVIS
Une traîne d’éclisse était allouée à chaque ofùcier, et de deux en deux aux soldats.
Dans ces expéditions d’hiver, les chiens étaient en grande réquisition pour traîner le bagage. On en élevait et dressait dans le pays une race de haute taille qui, attelés sur une traîne, pouvaient porter jusqu’à cent cinquante à deux cents livres. Le roi en accordait un à chaque officier, il lui allouait pour cela trente livres; « et, remarque Montealm, lorsqu’il doit y avoir des partis d’hiver, ces chiens deviennent hors de prix. Il s’en est vendu jusqu’à soixante et quatre-vingts livres pièce. »
La petite armée se mit en marche sur quatre divisions : les trois premières parfirent successivement le 20, 21 , 22; la quatrième division fut retardée par un dégel suivi de violents orages, qui occasionnèrent la débâcle d’une partie du lac Champlain. On craignit un moment pour le succès de l’expédition.
Les trois divisions en marche eurent beaucoup à souffrir. Il fallut renvoyer chiens et chevaux, avec une partie des provisions, s’atteler sur les traînes et marcher péniblement, mouillés jusqu’aux os, dans une neige fondante, où l’on enfonçait à chaque pas. Quelques soldats et officiers tombèrent malades et furent renvoyés. Le 24, la première division n’était encore qu’à six lieues de Saint-Jean, la deuxième à trois, la troisième à une lieue et demie.
Heureusement que, durant la nuit, un fort vent de nord-ouest ramena la température d’hiver, rendit l’air sec et serein et couvrit la neige durcie d’une couche de verglas.
Tout le corps expéditionnaire se trouva réuni le 9 mars à Carillon , où il fut arrêté jusqu’au 15, pour y attendre des vivres, malgré les assurances de Le Mercier, qui avait annoncé que rien n’y manquait. On profita de ce retard pour réparer les armes, dont M. de Poulariés fut chargé de faire l’inspection.
M. de Longueuil avait été envoyé en éclaireur avec un parti de sauvages. Les quatre divisions, munies de douze jours de vivres, sortirent de Carillon sur une môme file, traversèrent la rivière à la Chute, et atteignirent la rive droite du lac Saint- Sacrement. Les trois cents échelles préparées en cas d’assaut étaient distribuées de quatre en quatre soldats. On s’abrita pour la nuit au fond d’une anse. Un froid vif avait rendu la glace du lac très solide; on s’y mit en marche sur trois colonnes : M. de Poulariés au centre, avec la ligne; M. de Saint-Martin à droite, avec une division de la colonie; M. de Saint-Ours à gauche, avec une autre division, les sauvages sur les deux ailes. Cent sauvages étaient allés en observation sur le sommet d’un promontoire. A près quatre lieues de marche on campa sur la glace, au pied d’une haute montagne appelée le Pain-de-Sucre, qui baigne ses pieds dans le lac, en face d’un groupe d’iles : endroit charmant durant les mois d’été, mais d’un rude aspect en hiver.
La nuit était le lemps le plus pénible dans de semblables expéditions. Les chasseurs canadiens, dont il y avait un grand nombre parmi les milices, avaient appris aux militaires français la manière de s’abriter pour dormir. Dès que les feux étaient allumés pour le repas du soir, on allait couper au bord du bois des branches de sapin, dont on faisait un lit épais sur la neige; on piquait ensuite ses raquettes du côté par où venait le vent; on y ajoutait quelques rangées de branches, ou bien on étendait à la place une toile ou un prélart. Le repas pris, le soldat s’enveloppait dans sa couverte, l’officier dans sa peau d’ours, et on se couchait sur le lit de
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sapin, les uns près des autres, pour se réchauffer mutuellement. On passait ainsi la nuit tant bien que mal, les pieds au leu, qu'on avait le soin d’entretenir de temps en temps. Autour du camp, les sentinelles arpentaient la neige à grands pas pour se réchauffer, prêtant l’oreille à tous les bruits nocturnes jusqu’à ce que l’aurore eût annoncé l’heure du réveil.
Le détachement circula une partie du jour suivant à travers les îles, s’avançant sur une même colonne, et vint s’abriter au fond d’une anse pour y attendre la
Canadiens en costumes de voyageurs, expédition d’hiver.
tombée de la nuit, afin de n’être pas aperçu. A huit heures, il reprit sa route et fit halte à onze heures, sur une pointe qui n’était qu’à deux lieues de William- Henry. On y passa la nuit sans feu.
Dès l’aube du jour cette pointe était franchie, et lorsqu’on fut arrivé à une lieue et demie du fort, MM. de Poulariés, Dumas, Le Mercier et deux autres officiers, MM. de Raymond et de Savournin, avec une escorte de cinquante sauvages, vingtcinq Canadiens et quatre grenadiers conduisant un prisonnier anglais, furent détachés pour aller reconnaître, du sommet d’une montagne, la position du fort et le mouvement de la garnison.
M. de Poulariés, homme de guerre consommé, fit avec sa suite un examen long et minutieux. Le fort, solidement construit, lui parut en très bon état, et le mouvement des Iroupes considérable. Ce fort couronnait une petite éminence au fond du lac et avait la forme d’un carré irrégulier, à quatre bastions, avec un fossé. Tout auprès, un fortin en palissades protégeait des hangars et autres constructions. On distinguait le long de la grève une énorme quantité de bateaux, à moitié ense-
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vclis dans la neige, et, sous les canons du fort, quatre navires ou barques sur le chantier.
Dumas et Le Mercier furent d’opinion que le côté du fort qui faisait face à un marais était attaquable, vu le peu de hauteur qu’il semblait avoir; mais M. de Poulariés, déployant devant eux un plan du fort, leur fit voir l’impossibilité d’un tel projet, sans toutefois les convaincre.
Il était trois heures du soir quand ils furent de retour au camp. A cinq heures, M. de Rigaud fit mander M. de Poulariés et lui fit part d’un plan d’escalade.
« Commandant, lui répondit M. de Poulariés avec fermeté, je suis prêt à marcher à votre premier ordre, partout où vous le jugerez à propos; mais mon expérience dans le métier m’engage à vous représenter l’impossibilité de cette opération; l’ennemi, qu’on ne peut espérer surprendre, n’aura à défendre qu’une face de son fort, qui est en bon état. »
L’escalade fut cependant ordonnée. Vers minuit, trois colonnes devaient s’avancer sur le même côté du fort, tandis que de petits pelotons feraient les démonstrations sur les autres : la colonne de droite, formée de la ligne, sous M. de Poulariés; les deux autres, aux ordres de MM. de Saint-Ours et Saint-Martin, toutes trois ayant en tête un piquet de grenadiers. A onze heures, elles étaient à deux portées de fusil des remparts, lorsque M. de Rigaud fit annoncer que l’assaut n’aurait pas lieu. MM. Dumas, Le Mercier et Savournin, escortés de deux sauvages et de huit grenadiers, avaient poussé une reconnaissance tout auprès du fort et avaient constaté qu’il n’y avait aucune probabilité de succès.
Jusqu’à ce moment la garnison de William- Henry n’avait eu aucun soupçon de l’approche des Français; mais le craquement des pas sur la neige, à une petite distance des glacis, donna l’éveil aux sentinelles, et plusieurs coups de canon tirés des remparts répondirent à leurs cris d’alarme. La garnison était composée de quatre cent cinquante à cinq cents hommes.
On ne songea plus dans le camp de M. de Rigaud qu’à incendier les environs du fort, et on en fit l’essai cette nuit-là même, mais sans succès, car les fagots dont on se servit étaient d’un bois trop humide.
Toute la journée du lendemain (19 mars), les francs-tireurs canadiens et les sauvages tiraillèrent autour des remparts, soutenus par les compagnies de la ligne. Durant la nuit, les volontaires canadiens, sous la conduite de MM. de Langy, de Saint-Simon et d’Albergatli , allèrent, sous le canon et la mousqueterie de la place, mettre le feu au fortin, à l’hôpital, aux bateaux et à de grands amas de bois. Le lort fut en quelques instants enveloppé d’immenses tourbillons de flammes, et n’aurait certainement pas échappé à la destruction si le vent se fût élevé. Pour donner moins de prise aux étincelles, le major Eyre, commandant du fort, avait fait enlever les toitures de tous les hangars.
M. de Rigaud jugea le moment propice pour làire une démonstration et sommer la garnison de se rendre. Dès le matin, tout le détachement, portant les échelles comme pour un assaut, sortit du camp sur une longue colonne, traversa le lac et alla prendre position dans une petite anse de la rive nord, dont la berge mettait à l’abri du canon. M. Le Mercier, suivi de M. de Florimond et d’un interprète, gravit alors la berge en arborant un pavillon rouge. A cent pas de lui marchaient douze grenadiers guidés par un sergent.
« Qui vive? cria-t-on dès qu’il fut à la portée de la voix. — J’ai à parler au
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commandant, » répondit M. Le Mercier. Le major Eyre parut sur le bord du bastion. Après quelques pourparlers, il lit dire à M. Le Mercier d’avancer seul, et il détacha un de ses officiers pour aller servir d’otage. M. Le Mercier fut conduit, les yeux bandés, dans la chambre du commandant.
Il était venu, dit-il, au nom du marquis de Yaudreuil, le sommer de rendre la place, sinon que l’assaut allait être donné immédiatement par des forces auxquelles il ne pourrait résister; qu’alors il serait impossible de retenir le grand nombre de sauvages qui les accompagnaient, et que tout serait mis à feu et à sang Il venait l’avertir au nom de l’humanité, afin d’épargner un carnage inutile.
Le major Eyre lui demanda le temps de consulter ses officiers. On le laissa, dit le Journal déjà cité, en compagnie de quatre officiers, qui furent remplacés par quatre autres quand leur tour fut venu de donner leur avis. Ils lui firent beaucoup de politesses, lui parlèrent de M. Dieskau, encore prisonnier à New-York, lui dirent qu’il était rétabli et qu’il allait bientôt passer en Europe. Ils lui demandèrent en même temps des nouvelles du marquis de Montcalm.
Le major Eyre rentra après un assez long conseil , et répondit que lui et sa garnison étaient décidés à se défendre en braves, et qu’ils étaient prêts à courir les chances d’un assaut.
M. Le Mercier fut conduit hors de la place comme il y était entré, et alla communiquer sa réponse à M. de Rigaud. La nuit suivante fut employée à brûler les magasins, un moulin à scie et les derniers bateaux. Restait une barque en chantier, percée pour quatorze ou seize pièces de canon, placée à quinze pas du fort, et qu’on avait vainement essayé par trois fois de faire brûler. Un des officiers partisans, destiné à jouer un rôle brillant durant cette guerre, M. Wolff, réclama l’honneur de cette dangereuse mission. Il partit à la nuit, avec vingt volontaires, soutenus de deux cents Canadiens et de soixante soldats de la ligne et grenadiers. « À son approche, dit le Journal cité, M. Wolff reçut une bordée de coups de fusil; cela ne l’empêcha pas de se rendre à la barque avec un volontaire qui lui portait une échelle de douze pieds. Il s’en fallait même de six pieds qu’elle fût assez élevée. M. Wolff descendit dans la cale et fit mettre des fagots du côté du vent, avec une corde de bois qu’il arrangea lui-même. Lorsqu’il trouvait des bûches trop grosses, il les partageait avec une hache. 11 fit ensuite replier son détachement, et, avec des allumettes de sa façon, il mit le feu. La barque fut entièrement consumée. Nous y perdîmes deux soldats de Languedoc, et il y en eut un blessé du même régiment. »
Une neige abondante avait commencé à tomber et dura toute la nuit, mais le lendemain un soleil éblouissant se leva sur cette neige toute fraîche. La garnison de William-Henry, qui jusqu’au dernier moment avait craint un assaut, respira à l’aise lorsqu’elle vit le détachement de M. de Rigaud descendre en raquettes sur le lac et tourner vers le nord sa longue colonne noire, qui disparut enfin à l’horizon. L’éclat du soleil de mars affecta la vue de plusieurs, qui furent pris du mal de neige et obligés de se laisser conduire par leurs compagnons.
Les piquets de la ligne restèrent en garnison à Carillon, les compagnies de la marine à Saint- Frédéric; et les Canadiens, « qui sont ici laboureurs et soldats1, » furent renvoyés sur leurs terres pour les semences.
1 Lettre de Montcalm , Ier avril 1737.
M0NTCALY1 ET LEVIS
L’expédition de M. de Rigaud avait réussi autant qu’on pouvait l’espérer et faisait honneur à celui qui l’avait conçue comme à ceux qui l’avaient exécutée. Outre les grandes perles qu’elle avait infligées à l’armée anglaise, elle l’avait arrêtée dans son mouvement offensif en détruisant ses moyens d’attaques, et elle avait préparé la brillante campagne qui allait s’ouvrir.