‹ Guerre du Canada, 1756-1760Chapitre 5 sur 29 · SIÈGE ET PRISE DU FORT WILLIAM - HENRY. — LE MASSACRE · texte numérisé non relu

SIÈGE ET PRISE DU FORT WILLIAM - HENRY. — LE MASSACRE

Avril était venu avec ce soleil intense et scs subites chaleurs qui ne sont connus que dans les hautes latitudes. La terre, réveillée a'ors comme en sursaut après six mois de léthargie, fait éclater l’écorce de glace et de neige qui l’enveloppe; toutes les plantes tressaillent sous l’action des puissances souterraines qui poussent la sève vers leurs cimes et gonflent les bourgeons qui, dans quelques jours, briseront leurs corsages pour s’épanouir en feuilles et en fleurs. La fonte rapide des neiges précipite des torrents d’eau des montagnes, noie les forêts et les champs. Les cascades et les rapides bondissent sous les murs de glaçons qui les emprisonnent, les soulèvent, les morcellent, les emportent dans leur course, avec un cri de délivrance, et recommencent au grand jour leurs murmurantes chansons. Les oiseaux reviennent de leurs lointaines migrations, s’abattent par bande sur la terre ou sur les eaux, et répandent la vie avec leurs notes joyeuses dans les airs. Quand les premiers de ces visiteurs ailés s’annoncent par leurs croassements, les habitants se répètent gaiement les uns aux autres : « Les corneilles sont arrivées, voilà le printemps. » C’est aussi l’époque où l’on entaille les érables. Les sucriers (on désigne ainsi ceux qui vont faire le sucre d’érable) parcourent en raquettes les érablières, recueillent l’eau qui tombe des goudrilles et la rapportent à la cabane à sucre, où de grands feux, entretenus nuit et jour, font bouillir et condensent la sève. En ce temps- là , comme aujourd’hui, ce travail était l’occasion de promenades et de festins champêtres dans les sucreries.

Monlcalm et ses compagnons d’armes se donnèrent plus d’une ibis celle distraction.

La débâcle du Saint- Laurent, l’ouverture de la navigation et l’arrivée des vaisseaux de France, étaient alors le thème général de la conversation.

« Depuis la nouvelle du 29 juin, écrivait le marquis à la marquise du Boulay, sous la date du 15 avril, nous ne savons rien de ce qui se passe en France; cette privation est cruelle. L’approche des lettres fait toujours autant trembler qu’espérer. Quinze cents lieues ne font qu’augmenter les sentiments de tendresse et de respect que je vous ai voués et que je vous dois par tant de raisons.

« Ma santé a repris cet hiver, quoique je n’aie pas été sans peines, sans occupations et sans courses, ayant fait cent vingt lieues sur les glaces pour aller et revenir de Québec, où j’ai resté un mois.

« M. le chevalier de Lévis se porte à merveille; je ne saurais trop me louer de l’avoir pour second, ainsi que M. de Bourlamaque. Ma commission exigerait plus de talents; je ne néglige rien pour la bien remplir à tous égards. Une grande dépense nécessaire, la cherté des vivres, me met dans le cas de devoir au lieu d’épargnes; mais pourvu que l’on soit content de moi en France, je n’ai regret ni à la dépense ni même à ma santé, et pour me servir d’une expression sauvage :

La débâcle du Saint- Laurent.

J’ai jeté mon corps, et je ne trouve rien de valeur quand il s’agit du service d’Ononthio-Goa : c’est ainsi qu’ils appellent le roi. Ce qui me peine le plus est la privation de nouvelles de personnes qui me sont aussi chères que vous, madame. »

Le lendemain, Montcalm écrivait à sa femme :

« Si je pouvais, ma très chère et bien-aimée, recevoir de vos nouvelles et de celles de ma mère, je trouverais moins affligeant mon éloignement; mais d imaginer que depuis une lettre du 5 mai je n’en ai reçu , et que je n’en aurai que du 10 au 15 du prochain est dur. Cette lettre est destinée à passer à la première navigation par Louisbourg. Si elle vous arrive avant celles que je vous écrirai directement, je vous prie de la communiquer à mes trois sœurs.

« Je n’écris qu’à vous, à votre mère, à Molé, à Chevcrt et aux autres ministres à qui je dois écrire. Ma santé est assez bonne, malgré beaucoup de travail, surtout d’écriture.

« Tout est hors de prix. 11 faut vivre honorablement, et je le fais tous les jours. Seize personnes, une lois tous les quinze jours, chez le gouverneur general et M. le

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chevalier de Lévis, qui vit aussi très bien. 11 a donné trois beaux bals. Pour moi, jusqu’au carême, outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine. Le jour des dévotes prudes, des concerts. Les jours des jeunes, des violons d’hasard parce qu’on me le demandait; cela ne menait que jusqu’à deux heures après minuit, et il se joignait l’après souper compagnie dansante sans être priée, mais sûre d’être bien reçue à celle qui avait soupé. Fort cher, peu amusant, et souvent ennuyeux. A Québec, où nous avons passé un mois, ma maison m’y avait suivi sur les glaces, et j’y ai vécu cependant souvent chez l’intendant, en des fêtes.

« Si je n’étais pas une espèce de général, quoique très subordonné au gouverneur général, qui a, comme de raison, la voix décisive et prépondérante, je pourrais vous bavarder des projets de campagne qui commencera vraisemblablement à s’ouvrir du 10 au 15 mai dans la frontière du lac Saint-Sacrement; mais les généraux apprennent ce qu’ils ont fait et jamais ce qu’ils projettent, d’autant qu’ils sont incertains...

« Adieu, mon cœur, je vous adore et vous aime. J’embrasse mes filles, ma mère... »

Le secret des peines dont se plaignait Montcalm est indiqué à la fin de cette lettre : c’est le dualisme dans le commandement que la France avait eu le tort d’imposer. Montcalm ne se comparait pas à César; mais, ambitieux comme lui, il avait comme lui pour axiome: Le premier dans une bicoque plutôt que le second à Rome.

Sa mauvaise humeur contre MtJr de Pontbriand s’était accrue depuis que ce prélat, par un mandement adressé à ses diocésains (24 février 1757), avait demandé des prières pour le succès de l’expédition organisée par le marquis de Vaudreuil et commandée par son frère. « Ce prélat, disait-il, saint homme d’ailleurs et de bonnes mœurs, a tous les préjugés d’un Canadien, quoique né en France. »

Et quelques semaines plus tard, le général ne pardonnait pas à M9r de Pontbriand d’avoir fait chanter un Te Deum en action de grâces du succès de M. de Rigaud, malgré les éloges que dans ce même mandement l’évêque de Québec adressait à Montcalm.

Cela ne nuisait pas cependant aux bons rapports que le marquis entretenait avec le clergé. Il écrivait à Bourlamaque :

<r Bougainville a passé la journée de lundi délicieusement à l’ile Sainte - Hélène ; celle du mardi, dévoiement à la Montagne1. J’y fus à quatre heures, et j’eus la complaisance d’y souper, en réfectoire, à cinq heures trois quarts. »

De son côté, Bougainville parlait en ces termes de ses relations avec le clergé du Canada :

« Je deviens dévot ; je suis très bien avec tous les prêtres et jésuites de ce continent. Je suis de leurs parties de campagne, et je parle théologie tout comme un autre. Il est vrai que.de temps en temps il me faut au moins entendre quelques invectives contre Jansénius; mais alors je tousse, je crache et je proteste en secret contre ces propos, »

L’ouverture de la campagne occupa bientôt l’attention du marquis de Montcalm.

Les Canadiens, mis les premiers en réquisition, furent expédiés de Lachine, au

1 Résidence des prêtres de Saint-Sulpice.

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nombre de deux cent quarante (30 avril), sur soixante bateaux chargés de vivres et de marchandises de traite pour les pays d’en haut. Quatre cents autres miliciens les suivirent de près pour aller fortifier les postes de la Belle-Rivière. L’affluence des sauvages, surtout à Niagara et à Frontenac, avait été extraordinaire durant tout l’hiver.

Jamais l’étoile de la France n’avait brillé d’un aussi vif éclat dans les solitudes américaines; jamais on ne vit une telle variété de tribus accourir sous ses drapeaux : depuis les Sakis, assis sur leurs nattes, au bord du Wisconsin, et les Illinois, chasseurs de buffles, jusqu’aux Abénakis et aux Micmacs, habitués à poursuivre le saumon au flambeau et à le darder avec le nigog ; depuis les Kikapous du lac Michigan , encore païens et anthropophages , jusqu’aux Mohicans et aux Chaouenons des montagnes Bleues.

Les émissaires d’Ononthio , envoyés dans toutes les directions , depuis l’automne , pour chanter la guerre, avaient été partout bien reçus, meme chez les Cinq-Nations. Les guerriers, tatoués de noir et de vermillon, avaient allumé le feu du conseil, fumé avec eux le calumet et accepté les branches de porcelaine.

Le chichikoué, accompagnant les rondes guerrières, avait été entendu d’un village à l’autre, et les jongleurs accroupis dans leurs cabanes avaient vu dans leurs rêves quantité de chevelures et de prisonniers.

Des escadrilles de canots, venant de tous les points de l’horizon, convergeaient vers Montréal, qui, à la fin du printemps, présentait un des coups d’œil les plus étranges et les plus pittoresques qui se puissent imaginer. On voyait

des dames, vêtues à la mode de Paris, se cou- . Stl

Jusqu aux Abénakis et aux Micmacs, hadoyer dans la rue ou se croiser dans les anti- bitués à poursuivre le saumon au îiam-

chambres du gouverneur avec des matrones beau et à le darder avec le nigog.

outagamises ou huronnes , enveloppées des pieds

à la tête de leur couverte blanche, chaussées de mocassins, ayant sur le dos un petit bambin emmailloté dans sa nâgane. Des fonctionnaires en habits de cour, portant la perruque et l’épée, étaient accostés sur la place publique par de fiers Iroquois ou de féroces Poutéotamis, la lance au poing, des chevelures anglaises à la ceinture.

Autour des tentes dressées sur la place ou dans les terrains vagues joignant les murs de la ville grouillait tout un peuple de Peaux- Rouges, d’interprètes, de coureurs de bois, de trafiquants de fourrures, où chaque groupe parlait un dialecte différent. On voyait les guerriers de certaines nations, comme celles des Iovvas des Prairies, dont on n’entendait pas la langue et qu’on n’avait jamais vus à Mon-

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tréal. Le palais du gouverneur, assiégé du matin au soir par les députations, était le théâtre de cérémonies et de pantomimes aussi originales qu’interminables.

Au sortir d’une de ces audiences, trois cents Outaouais de Michilimakinac demandèrent à voir le grand général, dont la renommée les avait amenés de si loin jusqu’ici.

« Tous ces sauvages, dit Bougainville, sont faits à peindre, presque tous de la plus grande taille. Ils sont nus, à l’exception du brayet, se matachent de noir, de rouge, de bleu, etc. Leur tête est rasée : des plumes en font l’ornement; leur marche est noble et fière. Je leur trouve cependant l’air moins féroce qu’aux Iroquois, même domiciliés. »

En apercevant Montcalm, leur chef parut étonné.

« Nous avons voulu voir, dit-il, ce fameux chef qui, en mettant pied à terre, a foulé aux pieds l’Anglais. Nous pensions que sa tête se perdait dans les nues. Tu es petit, mon père; mais nous voyons dans tes yeux la grandeur des pins et le vol de l’aigle. »

Le flot de ces barbares allait toujours grossissant, et au mois de juin leur nombre s’était élevé à plus de mille, « qui passait la journée à chanter, danser et boire1.» Les citoyens de Montréal, en proie à ces hordes sans frein, étaient témoins de bacchanales aussi impossibles à décrire qu’elles étaient impossibles à réprimer.

Les Mohicans, dont il y avait plusieurs venus de la Belle -Rivière, avaient passé l’hiver à dévaster les frontières de la Virginie.

« Un de leurs partis, rapporte Montcalm, a fait prisonnier un officier anglais qu’ils ont mangé, leur ayant paru bien gras. Quoiqu’ils n’exercent plus guère ces sortes de cruautés, il n’y a point d’années que dans de certains moments ils ne brûlent quelques prisonniers. En général, tous les sauvages domiciliés, depuis qu’ils sont de la prière, ont renoncé à ces sortes de cruautés. Dans les premiers moments, après le combat, ils tuent assez volontiers leurs prisonniers ; mais, s’ils les conservent, ils se contentent de leur donner la bastonnade. »

La difficulté pour le moment était de nourrir tous ces guerriers, qui faisaient une consommation énorme de vivres. La disette, particulièrement à Québec, était extrême :

<r Le pain y manque, écrivait Bougainville, et le peu que Ton en a est de la plus mauvaise qualité. L’intendant a été obligé de faire distribuer aux habitants deux mille minois de grains pour faire les semences. Cette quantité n’est pas à beaucoup près suffisante, et une partie des terres demeurera non ensemencée. On sera même obligé de faire descendre des vivres des entrepôts destinés à la subsistance des troupes pour nourrir la capitale. »

La pénurie n’était pas aussi grande dans les paroisses de Montréal; mais les dépôts de l’armée étaient presque vides. Montcalm proposa au gouverneur de faire une levée de vivres dans les campagnes pour nourrir trente hommes par compagnie pendant un mois. « On ne sait, ajoute ironiquement le marquis, s’il acceptera cette sage proposition, qui n’est pas partie de sa minerve. »

Montcalm se trompait : Vaudreuil consentit. Si ce gouverneur avait un tort, c’est qu’il aimait trop les Canadiens; et s’il hésitait à les pressurer, c’est qu’il con-

1 Journal de Montcalm.

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naissait leur dévouement. Il savait que ceux-ci ne lui refuseraient rien. « Prenez tout ce que nous avons, disaient- ils, pourvu que le Canada soit sauvé. »

« A peine, remarque Lévis, avions-nous des vivres pour tenir un mois; mais, comptant sur les secours de France, on forma les préparatifs pour faire le siège du fort George. »

Dès le 8 mai, M. de Bourlamaque était en marche pour Carillpn avec les bataillons de Royal-Roussillon et de Béarn. Son corps d’armée allait être porté à treize cents hommes et avait ordre de camper entre le fort et la redoute construite sur le bord de la falaise et de s’y retrancher par des abatis.

Avant de l’aller rejoindre, la Sarre et Guyenne avaient été arrêtés sur le Richelieu pour réparer le fort Saint- Jean et le chemin de Chambly. La Reine, ramené de la côte de Beaupré, stationnait à Québec, où ce régiment pouvait être secouru en peu de jours si une flotte anglaise paraissait dans les eaux du fleuve.

Ce danger toutefois n’était guère à craindre pour le moment, car la France tenait encore à Louisbourg les clefs du Saint- Laurent.

Aucune escadre anglaise n’oserait s’aventurer dans les détroits du golfe tant qu’on verrait le drapeau blanc flotter au-dessus de la forteresse qui dressait làbas ses fiers bastions dans les brumes du Nord. C’était à l’abri de ses canons que venaient se réfugier les corsaires français qui croisaient dans ces mers et qui déjà avaient fait sur les Anglais des prises estimées à cent mille écus.

D’après les rapports des prisonniers faits récemment, on s’était convaincu au Canada que' c’était de ce côté que l’Angleterre concentrait ses forces, lorsque arrivèrent enfin de France les nouvelles si impatiemment attendues. Elles ranimèrent tous les courages. La France avait, en effet, noblement répondu (hélas! c’était pour la dernière fois) aux appels que lui avait faits le marquis de Vaudreuil. Elle envoyait à peu près tous les secours en hommes, vivres et munitions, qui lui avaient été demandés. Les premiers navires arrivés en rade avaient amené des vivres et cent soixante- dix hommes d’un corps de volontaires étrangers nouvellement formé en France aux ordres du maréchal de Belle -Isle.

Quelques jours après, deux vaisseaux apportant quatre cents hommes de recrues, six officiers d’artillerie et vingt canonniers, annoncèrent l’arrivée à Louisbourg de l’escadre de M. Dubois de La Mot.he, avec le régiment de Berry, en destination de Québec.

Désormais sans crainte de ce côté, Montcalm ne songea plus qu’à pousser ses troupes en avant. Le régiment de la Reine avait eu ordre de partir de Saint-Jean le 1er juillet; celui de la Sarre, le 2; celui de Languedoc, le 4; celui de Guyenne, le 6; les troupes de la marine, les milices et les sauvages, du 8 au 14. Outre les régiments de la ligne, l’armée se composait de mille hommes de la marine, deux mille cinq cents Canadiens, dix-huit cents sauvages, deux compagnies de canonniers avec un parc et une compagnie d’ouvriers.

« Je vais, le 0, chanter la guerre au lac des Deux- Montagnes, écrivait le marquis à sa femme; le 10, au Saut- Saint- Louis. Grande et ennuyeuse cérémonie. Je pars le 12, et je compte que nous aurons événement tout à la fin du mois ou les premiers jours du prochain. »

Le chevalier de Lévis, arrivé le 7 à Carillon, où il venait de remplacer le froid et méthodique Bourlamaque, hâtait le mouvement de l’armée. 11 avait laissé ce colonel au fort avec deux bataillons pour y faire continuer les travaux et faire

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avancer l’artillerie et les munitions. Lui-même s’était établi à la Chute avec quatre bataillons, et en trois jours il avait ouvert un chemin entre Carillon et le lac Saint- Sacrement. Pour ne pas retarder la marche de l’artillerie, il faisait passer de nuit les divisions et les bateaux tirés à bras à mesure qu’ils arrivaient.

Il était important de dérober ces opérations aux Anglais, d’autant plus qu’ils étaient plus alertes que l’année précédente et que leurs éclaireurs avaient eu des escarmouches avec nos patrouilles. Néanmoins la supériorité de nos troupes dans ce genre de guerre, qui leur donnait la plupart du temps l’avantage, augmentait leur confiance et leur audace.

M. de Langy fut chargé d’aller avec cent Canadiens et sauvages explorer la côte occidentale du lac Saint- Sacrement jusqu’au fort George, afin de s’assurer s’il y avait possibilité d’y faire passer un corps d’armée. A peine avait- il fait cinq lieues de marche, qu’il tomba sur un parti de trente éclaireurs anglais. Quatre seulement de ces malheureux échappèrent; dix-huit furent tués, les huit autres faits prisonniers.

Sur ces entrefaites arriva à Carillon l’intrépide Marin , avec quatre cents Outaouais , Folles - Avoines , Sauteux et autres sauvages des pays d’en haut. M. de Lévis ne lui laissa que deux jours pour se préparer, adjoignit cent cinquante Canadiens à trois cents de ses sauvages, et le dépêcha du côté oriental du lac Saint - Sacrement, pour masquer nos mouvements sur la gauche et pousser une reconnaissance jusqu’au fort Édouard. 11 suivit la grande voie qui menait de ce côté, c’est-à-dire la tête du lac Champlain, appelée alors la Baie, et la rivière au Chicot qui s’y décharge. A cinq lieues du fort Édouard, la navigation de cette rivière est interrompue par une cascade auprès de laquelle avait été bâti l’ancien fort Anne, alors abandonné. Marin y laissa ses canots. Lorsqu’il arriva en vue du fort Édouard, plus de la moitié de ses sauvages, cédant à leurs caprices ou à leurs superstitions, l’avaient quitté.

Il s’approcha cependant et tomba à l’improviste sur une patrouille de cent hommes, qu’il dispersa et poursuivit jusqu’auprès des remparts. Au bruit de la fusillade, une partie de la garnison sortit de ses retranchements. Elle s’avança « en bataille jusqu’à l’entrée du bois en faisant, sans aucun effet, des décharges régulières. Les sauvages, à l’abri de gros arbres, tiraient à coup sûr, et ils disent en avoir beaucoup tué. La fusillade a duré quelque temps, après quoi ils ont fait leur retraite, poursuivis pendant plus d’une lieue; mais qui pourrait atteindre un sauvage qui fuit 1 » ?

Marin n’avait eu qu’un de ses hommes tué et cinq sauvages blessés légèrement. Les sauvages avaient fait quatre prisonniers et levé trente-deux chevelures; mais, observe Bougainville, ils savent avec une en faire deux et même trois.

Montcalm reconnut la main puissante de Lévis, en examinant les travaux faits aux camps de Carillon. Le parc d’artillerie et les bateaux étaient transportés ; il ne restait plus en arrière que quelques munitions de guerre et les munitions de bouche.

Le général, arrivé avec les dernières troupes de la marine et le reste des sauvages (18 juillet), se fixa à Carillon et envoya M. de Rigaud, venu avec lui commander au Portage et aux postes avancés, tandis que « les sauvages se plaçaient où il leur plaisait». M. Dumas lut chargé d’organiser les milices par brigades et de former un bataillon des troupes de la marine, en choisissant pour officiers ceux qui

1 Journal de Montcalm.

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étaient moins propres à marcher avec les sauvages et à faire la guerre de partisans.

L’inspection des postes avancés que fit Montcalm, dans la journée du 21, fut accompagnée d’une scène caractéristique que le marquis s’est plu tà retracer. Il s’était embarqué, pour se rendre a la Chute, dans un canot pagayé par plusieurs sauvages des pays d’en haut. Durant tout le trajet, un jeune guerrier se tenait

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Partis d’éclaireurs sur le lac Saint -Sacrement.

debout dans le canot et chantait en s accompagnant du tambourinet indien. Derrière lui était assis le plus vieux sauvage de l’expédition, Pennahouel, le Nestor de la forêt. Dans son récitatif, modulé sur un ton qui ne manquait pas de grâce, le jeune guerrier disait ses derniers rêves : « Le manitou m’est apparu ; il m’a dit : De tous ces jeunes gens qui te suivent à la guerre, tu n’en perdras aucun; ils réussiront, se couvriront de gloire, et tu les ramèneras tous sur leur natte. » Des cris d’applaudissements l’interrompaient de temps en temps. Le vieux chef prit à la fin la parole, et lui dit d’un ton solennel : « Mon fils, avais-je tort de t’exhorter à jeûner? Si, semblable aux autres, tu eusses passé le temps à manger, à sacrifier à ton appétit, tu ne te serais pas rendu le manitou favorable; et voilà qu’il t’a envoyé des rêves heureux et qui font la joie de tes guerriers. »

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Le camp de ces sauvages retentissait jour et nuit de semblables jongleries. Ils piquaient en terre une perche au bout de laquelle était suspendu leur manitou : c’était un équipement, une peau de bête ou un chien mort, auquel ils offraient en sacrifice des bouts de tabac, quelques bouffées de leur pipe ou des morceaux de viande qu’ils jetaient au feu. Le reste du temps se passait à danser, à se divertir ou à se baigner. Leur habileté à nager et à plonger faisait l’étonnement des blancs.

Les mœurs des sauvages chrétiens formaient un contraste avec celles de ces païens. Vêtus en général avec plus de décence, ils se montraient plus traitables, étaient munis de mousquets dont ils se servaient avec une rare habileté, tandis que la plupart des autres n’étaient armés que de flèches, de lances ou d’espontons. Leurs missionnaires, qui les avaient suivis, exerçaient sur eux une grande influence : c’était l’abbé Piquet, de la Présentation; l’abbé Matavet, du lac des Deux-Montagnes, tous deux sulpiciens; et le P. Roubaud, jésuite de la mission des Abénakis de Saint-François. Ces missionnaires les réunissaient matin et soir pour la prière, les prêchaient, les confessaient et leur disaient chaque jour la messe, qu’ils entendaient avec un recueillement qui était une leçon pour l’armée. Ils étaient cependant bien encore les enfants de la nature, avec des instincts grossiers et de violentes passions. Ils avaient leurs jeux , leurs danses et leurs festins de guerre.

De Carillon au pied de la Chute, où était débarqué Montcalm, il n’y avait guère plus d’une demi-lieue navigable. La cascade que forme la rivière à cet endroit, bondissant sur un lit de rochers, faisait mouvoir un moulin à scie, d’où on tirait le bois nécessaire aux constructions. Au delà, la rivière se fraye un lit sinueux et bruyant en se précipitant de rapide en rapide jusqu’à la Chute. C’est là, au milieu d’une vaste clairière fortifiée par des abatis et une redoute, que se dressaient les tentes du chevalier de Lévis, avec ses quatre régiments de la Reine, Languedoc, Guyenne et la Sarre. Apres avoir accompagné Montcalm autour de son camp, le chevalier lui fit visiter la demi-lieue de chemin qu’il venait d’ouvrir et qui aboutissait au Portage, où étaient lancés les bateaux en eau calme, pour entrer de là dans le lac George, à un quart de lieue plus haut. Le charroyage des munitions se faisait toujours avec une extrême activité, malgré les pluies fréquentes qui, en détrempant le chemin, avaient rendu les transports difficiles. La tête de ce chemin était gardée par le camp de M. de Rigaud, fortifié comme celui de la Chute. Après avoir passé en revue le bataillon de la marine et les brigades canadiennes, les deux commandants se rendirent aux postes avancés, et ils éprouvèrent une vive satisfaction en y voyant massée la plus grande partie des sauvages, qu’ils s’étaient donné des peines infinies à faire avancer jusque-là, afin d’éclairer la marche de l’armée dès qu’elle s’ébranlerait. « C’est que, dit Montcalm, au milieu des bois de l’Amérique, on ne peut pas plus se passer d’eux que de la cavalerie en plaine1. »

Le cordon de sentinelles établi autour du camp rendait presque impossible l’approche des espions. Tandis que les patrouilles faisaient la ronde aux environs, fouillaient les taillis et les ravins, les vigies montées sur des canots avaient l’œil sur le lac George. Malgré toutes ces précautions, quelques sauvages agniers parvinrent à se glisser à cent cinquante pas du camp, s’y tinrent cachés toute la nuit dans un fourré, d’où ils tirèrent sur un piquet de grenadiers qui se rendaient à la Chute, et levèrent deux chevelures. M. de Villiers se lança à leur poursuite avec

1 Journal de Montcalm, 23 juillet.

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ses limiers, mais inutilement, car « ceux qui avaient fait le coup étaient sûrs de leurs jambes. »

Chaque jour, une berge montée par neuf Canadiens et un officier, sous le commandement de M. de Saint-Ours, allait à la découverte jusqu’aux environs des îles qui parsèment le milieu du lac. Le 20 juillet, elle revint après avoir eu une rencontre durant laquelle l’officier, M. de Gros-Bois, fut tué et M. de Saint-Ours blessé légèrement, avec deux miliciens. Encouragés par ce petit succès, les éclaireurs anglais s’aventurèrent plus avant dans le lac : six berges ayant paru entre les chenaux des îles dans la soirée du 23 juillet, quatre cents sauvages, cinquante Canadiens et soldats, sous la conduite de MM. de Langlade et de Corbière, allèrent se mettre en embuscade dans les îlots qui se trouvent au pied du Pain-de-Sucre, précisément à l’endroit où avait campé l’hiver précédent le détachement de M. de Rigaud. Les canots tirés à terre et abrités sous le feuillage, ils attendirent jusqu’au lendemain le passage des berges qu’on apercevait dans le lointain. Ces berges, au nombre de vingt-deux, montées par trois cent cinquante miliciens du New- Jersey, commandés par le colonel Parker, étaient parties la veille du fort George et s’étaient mises en panne pour la nuit. A l’aube du jour, elles s’étaient remises en mouvement sur trois divisions, à une assez bonne distance les unes des autres. Elles s’avancèrent silencieusement à travers le groupe d’îles qui allait être témoin d’une des plus horribles tragédies dont il soit fait mention dans les annales de l’Amérique.

Dès que les trois berges qui faisaient l’avant-garde furent parvenues en face de l’embuscade, elles furent cernées et prises sans avoir tiré un coup de fusil. Les trois autres qui suivaient eurent le même sort. Les seize dernières s’avancèrent en bon ordre jusqu’à la portée du fusil. Selon leur habitude invétérée, les sauvages tirèrent trop tôt. Les berges répondirent par quelques décharges, puis commencèrent à tourner pour battre en retraite; mais les sauvages ne leur en donnèrent pas le temps. Avec une agilité incroyable ils se précipitèrent dans leurs canots et les assaillirent de toutes parts. Alors commença une scène de carnage indescriptible et qu’on se refuserait à croire, si elle n’était racontée par les témoins oculaires. La vue, les cris, l’agilité de ces géants cuivrés, brandissant leurs lances ou leurs casse-tête rougis de sang, frappèrent les équipages d’une telle épouvante, qu’ils ne firent presque aucune résistance. « Les sauvages, dit Montcalm, plongeaient dans l’eau pour les darder, comme ils font pour le poisson et aussi pour couler bas les berges, en les prenant par dessous et les faisant chavirer. » Deux berges seulement réussirent à s’échapper. Près de deux cents prisonniers tombèrent entre les mains des sauvages et, malheureusement aussi, plusieurs barils de rhum avec lequel ils s’enivrèrent. Ce fut ensuite une orgie et des cruautés sans nom exercées sur les prisonniers, dont trois furent mis à la chaudière et mangés. Le commandant Parker, fait prisonnier avec les autres, eut le bonheur de s’échapper.

Le P. Boubaud, témoin de la rentrée de l'expédition an camp, en a fait un récit tout plein de l’épouvante qu’il en ressentit : « On vit paraîlre au loin, dans la rivière, une barque française qui nous amenait cinq Anglais liés et conduits par des Oulaouais dont ils éluient les prisonniers. La vue de ces malheureux captifs répandit la joie et l’allégresse dans le cœur des assistants; mais c’était, dans la plupart, une joie féroce et barbare, qui se produisit par des cris effroyables et par des démarches bien tristes pour l’humanité. Un millier de sauvages, tirés des trente-

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MONTCÀLM ET LEVIS

six nations réunies sous l’étendard français, étaient présents et bordaient le rivage. Dans l’instant, sans qu’il parût qu’ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière précipitation vers les bois voisins. Je ne savais à quoi devait aboutir une retraite si brusque et si inopinée. Je fus bientôt au fait. Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés Anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cœur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes yeux; ma douleur cependant ne fut point oisive. J’allai, sans délibérer, cà la rencontre de ces bêtes farouches, dans l’espérance de les adoucir; mais, hélas! que pouvait ma faible voix, que pousser quelques sons que le tumulte , la diversité des langues , plus encore la férocité des cœurs, rendaient inintelligibles? Du moins, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Abénakis qui se trouvèrent sur mon chemin; l’air vif qui animait mes paroles les amena à des sentiments d’humanité. Confus et honteux, ils se séparèrent de la troupe meurtrière en jetant les cruels instruments dont ils se disposaient à faire usage. Mais qu’était- ce que quelques bras de moins sur deux mille déterminés à frapper sans pitié? Voyant l’inutilité des mouvements que je me donnais, je me déterminai à me retirer, pour n’êlre pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer. Je n’eus pas fait quelques pas, qu’un sentiment de compassion me rappela sur le rivage, d’où je jetai les yeux sur ces malheureuses victimes dont on préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité. La frayeur qui les avait saisies leur laissait à peine assez de force pour se soutenir; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. C’était fait de leur vie. En effet, ils allaient expirer sous une grêle de coups, si leur conservation ne fût venue du sein même de la barbarie, et si la sentence de mort n’eût été révoquée par ceux mêmes qui, ce semble, devaient être les premiers à la prononcer.

« L’officier français qui commandait dans la barque s’était aperçu des mouvements qui s’étaient faits sur le rivage. Touché de celte commisération si naturelle à un honnête homme à la vue des malheureux, il tâcha de la faire passer dans le cœur des Outaouais, maîtres des prisonniers; il mania si adroitement leurs esprits, qu’il vint à bout de les rendre sensibles et de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Ils s’y portèrent avec un zèle qui ne pouvait qu’infailliblement réussir. A peine la berge fut-elle assez près du rivage pour que la voix pût y porter, qu’un Outaouais, prenant fièrement la parole, s’écria d’un ton menaçant : « Ces prisonniers sont à moi; je prétends qu’on me respecte en respectant ce qui <r m’appartient; trêve d’un mauvais traitement, dont tout l’odieux rejaillirait sur ma « tête. » Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, que leurs discours n’auraient abouti qu’à leur attirer, à eux, des mépris, et à leurs captifs des redoublements de coups; mais un sauvage craint son semblable et ne craint que lui. Leurs moindres disputes vont à la mort; aussi n’en viennent-ils guère là. Les volontés 'de l’Outaouais furent donc aussitôt respectées que notifiées; les prisonniers furent débarqués sans tumulte et conduits au fort... »

A leur passage au camp de Lévis, le chevalier tenta de racheter un colonel de la milice anglo-américaine qui se trouvait au nombre des captifs; mais, dit-il, il ne fut pas possible de le retirer de leurs mains, quelque offre qu’il fit faire pour cela, et il fut emmené dans le pays des sauvages.

Le P. Roubaud ajoute dans son récit qu’il vit passer par bandes les infortunés captifs, traînés, la corde au cou, le visage terrifié, le corps ruisselant de sueur.

MONTCALM ET LE VIS

Ayant remarqué l’un d’eux, qu’il reconnut pour un officier à quelques lambeaux d’uniforme qui lui reslaienl, il s’approcha d’un des Outaouais qui l’emmenait, et, lui adressant la parole de 1 air le plus caressant qu’il pût, il lui fit comprendre qu’il désirait racheter ce prisonnier. L’Outaouais le repoussa avec un geste si menaçant, que le Père se retira tout effrayé.

Pennahouel assistant au conseil du Portage.

Quelque temps après, comme il parcourait à l'entrée de la nuit le camp indien, il remarqua un groupe de sauvages faisant festin autour d’un bûcher. Au bout de quelques perches plantées en terre pendaient des morceaux de viandes qui grillaient à la flamme. Le Père s’approche et recule d’horreur en apercevant un des Indiens tenant une tête humaine qu’il dévorait : c’était celle d’un prisonnier qui venait d’être jeté à la chaudière. Aux remontrances que lui fit le Père, le sauvage répondit froidement, en continuant son festin : « Toi avoir le goût français; moi, sauvage, cette viande bonne pour moi. »

Montcalm prend occasion de ces horreurs pour rendre justice aux sauvages chrétiens, c Ce ne sont, dit-il, que ceux d’en haut qui commettent ces cruautés; nos domiciliés n’y prennent aucune part. Ils se conlessent toute la journée. »

MONTCALM ET LÉ VIS

Montcalm tint conseil sur conseil avec les sauvages durant toute la journée du 25, sans réussir à racheter les malheureux captifs, qui, exposés à chaque instant à être assommés, étaient en proie à des terreurs pires que la mort. La victoire avait rendu les sauvages plus insolents et plus intraitables que jamais.

Ce ne fut qu’après minuit qu’ils consentirent, non à rendre la liberté à leurs captifs, mais à permettre de les envoyer au marquis de Yaudreuil, en se réservant le droit de les reprendre au retour. Ils exigèrent même que le marquis de Montcalm donnât à chaque bande un reçu signé de sa main. L’escorte et les canots étaient prêts à recevoir ces malheureux, qui furent dirigés sur Montréal.

Depuis leur victoire, les sauvages ne parlaient plus que de partir; ils voulaient à tout prix s’en retourner dans leur pays. Ils avaient fait coup, disaient-ils, et c’était tenter le Maître de la vie que de s’exposer à de nouveaux combats. Montcalm se hâta de convoquer deux grands conseils de toutes les nations sauvages : l’un au camp de la Chute, l’autre à celui du Portage, pour les rattacher à l’expédition et leur faire connaître la marche de l’armée. Trois orateurs célèbres y portèrent la parole : Kisensik, de la tribu des Népissings; Lamotte, de celle des Folles- Avoines; et le vieux Pennahouel, orateur des Outaouais, le plus remarquable de tous. C’était un homme d’un esprit et d’une sagacité extraordinaires, autrefois l’ennemi acharné des Français, mais devenu leur ami dévoué, surtout depuis qu’il s’était lié d’amitié avec le marquis de la Galissonnière , qui avait admiré son intelligence et s’était amusé de ses spirituelles saillies.

Pendant que Montcalm prononçait son discours, un gros arbre tomba fortuitement à quelques pas de l’assemblée. Le général, sans perdre sa présence d’esprit, interpréta pour lui ce présage: « Voilà, s’écria-t-il, comment l’Anglais sera renversé, comment tomberont les murs du fort George. C’est le Maître de la vie qui nous l’annonce. »

Lamotte accepta l’augure au nom des tribus d’en haut; et Pennahouel, se levant avec solennité, l’appuya par ces paroles :

« Mon père, moi, qui de tous les sauvages compte le plus de lunes, je te remercie, au nom de toutes les nations et au mien , des bonnes paroles que tu viens de nous donner, je les approuve; personne ne nous a jamais mieux parlé que toi. C’est le manitou de la guerre qui t’inspire. j>

Un grand nombre d’officiers français, attirés par la curiosité, étaient accourus au Portage, et formaient un second cercle autour du grand conseil qui siégeait au centre du camp. Aucun de ces officiers, quelque accoutumé qu’il fût aux scènes d’opéra et aux féeries des boulevards parisiens, n’avait vu de spectacle plus théâtral et mieux fait pour frapper l’imagination. Tout y prêtait à la fois : le lieu, les hommes et les choses. Ce camp militaire, avec ses tentes dressées dans une clairière, au milieu d’une vallée déserte, entre deux chaînes de montagnes couvertes de la base au sommet de forêts vierges, dans toute la splendeur de leur feuillage d’été, exhalant sous un ciel napolitain de chauds effluves chargés de senteurs sauvages; ces officiers pimpants, aux blancs uniformes galonnés d’or, aux cheveux poudrés sous leur chapeau à panache, qu’on eût dit de petits maîtres déplacés en un tel lieu, s’ils n’avaient été aussi braves qu’élégants; et autour d’eux, les coudoyant, les frôlant de leur corps nu, des Sakis , des Iowas de l’extrême ouest, des Mascoutins, mangeurs d’hommes ; enfin toute cette agglomération plus semblable à une mascarade qu’à une armée, et, en perspective, une victoire assombrie par une sanglante tragédie.

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lvisensik, l’orateur des Népissings, debout au milieu du conseil, porta la parole au nom des sauvages chrétiens :

« Mes frères, dit-il en s’adressant aux nations des pays d’en haut, nous sauvages domiciliés, vous remercions d’être venus nous aider à défendre nos terres contre l’Anglais qui les veut usurper. Notre cause est bonne, et le Maître de la vie la favorise. En pouvez-vous douter, mes frères, après le beau coup que vous venez de faire? Nous l’avons admiré, nous vous en faisons notre compliment; il nous couvre de gloire, et le lac Saint-Sacrement, teint du sang de Corlar1, attestera éternellement cet exploit. Que dis-je? il couvrira aussi de gloire nous, vos frères, et nous en tirons vanité. Notre joie doit encore être plus grande que la tienne, mon père, continua-t-il en s’adressant au marquis de Montcalm, toi qui as passé le grand lac non pour ta propre cause, car ce n’est pas sa cause qu’il est venu défendre, c’est le grand roi qui lui a dit : Pars, passe le grand lac, et va défendre mes enfants. Il va nous réunir, mes frères, et nous lier par le plus solennel des nœuds. Acceptez-le avec joie, ce nœud sacré, et que rien ne puisse plus le rompre. »

Cette harangue fut rendue aux nations par les différents interprètes et reçue avec applaudissements.

Le marquis de Montcalm leur fit dire ensuite :

<r Mes enfants, je suis ravi de vous voir tous réunis pour les bonnes affaires. Tant que durera votre union, l’Anglais ne pourra vous résister. Je ne puis mieux vous parler que votre frère lvisensik vient de le faire. Le grand roi m’a sans doute envoyé pour vous protéger et vous défendre, mais il m’a recommandé surtout de chercher à vous rendre heureux et invincibles, en établissant entre vous cette amitié, cette union, ce concours pour opérer les bonnes affaires, qui doivent se trouver entre des frères, enfants du même père, du grand Ononthio. »

Alors Montcalm, levant le collier à six mille grains, qu’il tenait entre ses mains, ajouta : « Par ce collier, gage sacré de sa parole, symbole de bonne intelligence et de force par la liaison des différents grains qui le composent, je vous lie tous les uns avec les autres, de manière qu’aucun de vous ne puisse se séparer avant la défaite de l’Anglais et la destruction du fort George. »

Cette parole fut alors rapportée par les divers interprètes, et le collier jeté au milieu de l’assemblée.

Il fut relevé par les orateurs des différentes nations, qui les exhortèrent à l’accepter, et Pennahouel, en le présentant à celles des pays d’en haut, leur dit :

« Voilà maintenant un cercle tracé autour de nous par le grand Ononthio, qu’aucun de nous n’en sorte ; tant que nous resterons dans son enceinte , le Maître de la vie sera notre guide, nous inspirera ce que nous devons faire et favorisera toutes nos entreprises. Si quelqu’un en sort avant le temps , le Maître de la vie ne répond plus des malheurs qui pourront le frapper; que son infortune ne retombe que sur lui, et non sur les nations qui se promettent ici une union indissoluble et la plus grande obéissance à la volonté de leur père. j>

Les officiers français s’étaient peu à peu glissés à travers les rangs et obstruaient la vue des orateurs. Les Sakis, les Folles -Avoines et les Renards quittèrent alors l’assemblée, parce que, disaient - ils , on les empêchait de voir leur père et d’em tendre sa parole.

1 Nom sous lequel les sauvages désignaient les Anglais

MONTCALM ET LEVIS

Le marquis de Montcalm, averti à temps, les envoya chercher et fit retirer les curieux.

L’assemblée paraissait avoir réussi, quand on apprit que les Miamis s’étaient dérobés secrètement avec leurs canots, qu’ils avaient portagés à travers les bois, de crainte d’être retenus. Cette désertion amena un ébranlement général : deux cents sauvages s’en allèrent, le reste ne fut retenu qu’à force de cajoleries, de présents et de promesses. La plupart d’entre eux, bivouaques à la sortie du lac, s’y livraient jour et nuit à des orgies indescriptibles. Les bûchers qu’ils allumaient de tous côtés, sans la moindre précaution, mirent le feu au camp de M. de Contrecœur, qui à partir de ce jour porta le nom de Camp -Brûlé. Faute de viande fraîche ou de prisonniers anglais à manger, ils envahirent un parc oû l’on tenait en réserve un troupeau de bétail, tuèrent dix-huit de ces animaux et les dévorèrent. Cette hécatombe, ou, comme l’appelle Bougainville, cette Saint-Barthélemy de bestiaux-les calma.

Enfin, le 20 juillet, l’armée commença à se mettre en mouvement. Elle comptait huit mille dix -neuf hommes de toutes armes, répartis comme suit :

2570 hommes de troupes de terre; !

3470 hommes de troupes de la marine et de la milice;

180 canonniers;

I 799 sauvages.

Chaque tribu, imitant, sans le savoir, une coutume de la plus haute antiquité, fit le dénombrement de sa troupe en présentant autant de bûchettes qu’elle comptait de guerriers.

II avait été convenu que l’armée marcherait en deux divisions : la première, sous M. de Lévis, suivrait par terre la rive occidentale du lac, tandis que la seconde irait par eau. Le rendez-vous était à la baie de Ganaouské (North West Bay), oû M. de Lévis devait signaler son arrivée par trois feux placés en triangle sur le flanc de la montagne. Gomme la route de terre à travers un pays montueux, obstrué d’épaisses forêts, était beaucoup plus pénible et plus longue, le détachement du chevalier partit deux jours avant celui de Montcalm. Ce premier détachement, de deux mille cent soixante-dix hommes, l’élite des troupes françaises et canadiennes, était accompagné de huit cents sauvages ; chaque homme portait pour tout bagage une couverte, son havresac et ses armes.

Le soir du 29 juillet, il alla bivouaquer à une demi-lieue du Portage, au Camp- Brûlé. On se mit en marche à quatre heures du matin. Les sauvages et les volom taires de Villiers, coureurs des bois à toute épreuve, formaient l’avant-garde, frayant la route à travers les broussailles, les branches d’arbres et les troncs renversés couverts de mousse, oû l’on enfonçait jusqu’à la cheville du pied. Il faut avoir marché dans nos forêts primitives pour avoir une juste idée de l’enchevêtrement de végétations inextricables qui s’élèvent partout, sur un terrain semé de toute espèce d’inégalités et d’obstacles. On fit ainsi la montée et la descente de la montagne Pelée par une chaleur d’Italie. Le détachement marchait sur trois colonnes : les grenadiers au centre, deux brigades canadiennes avec les piquets de la ligne et de la marine à droite, deux brigades canadiennes sur la gauche. On campa à quatre heures du soir dans une forte position, après avoir fait quatre lieues. Les troupes, non accoutumées à ce genre de marche, étaient éreintées. Un bon nombre de traU nards, deux officiers, un de la ligne, l’autre de la marine, étaient restés en arrière à bout de forces.

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L’expédition continua sa marche dans le même ordre les deux jours suivants, et arriva, le soir du 1er août, à la baie de Ganaouské par une pluie d’averse. Le chevalier de Lévis, aussi terme de corps que de volonté, avait supporté galamment les fatigues du soldat. Après avoir solidement établi son camp au bord d’un ravin, qui le protégeait de front, tandis que sa gauche s’appuyait sur le lac et sa droite sur le liane de la montagne, il fit allumer les signaux convenus.

En partant du Portage, les Indiens avaient suspendu à des arbres un capot, une paire de mittasses et un brayet, auxquels ils avaient sacrifié. Les missionnaires, qui avaient élevé leur autel dans le voisinage, en conçurent des scrupules et eurent l’idée assez singulière de consulter Montcalm pour savoir si on pouvait célébrer la messe en un lieu où l’on sacrifiait au diable. Le casuiste militaire, dit ironiquement Bougainville, répondit qu’il valait mieux la célébrer là que de ne pas la célébrer du tout.

Les sauvages restés au camp, ennuyés d’une longue inaction, mécontents d’ailleurs de la défense qui venait d’être faite de leur livrer de la boisson, n’eurent pas la patience d’attendre la levée du camp. Ils partirent en canots le dimanche soir, 31 juillet, avec trois cents Canadiens qu’on leur avait adjoints, et allèrent camper à quatre lieues sur une pointe du lac, où ils devaient attendre le marquis de Montcalm. Ce lieu était infesté de serpents à sonnettes, que les sauvages s’amusèrent à poursuivre et à tuer. Çà et là, le long de la grève, gisaient des berges abandonnées et des cadavres en putréfaction, tristes vestiges de la défaite des Anglais,

Le matin du 1er août, les deux cent quarante-sept bateaux de transport étaient échelonnés à la sortie du lac, prêts à recevoir l’armée.

Cent hommes de garnison et cent travailleurs armés avaient été laissés à Carillon; cinquante au camp du Portage, où se trouvait le dépôt des vivres. De fortes averses avaient retardé l’embarquement des troupes, qui ne fut terminé que dans l’aprèsmidi. A cinq heures du soir, la flottille avait rejoint les sauvages, dont les cent cinquante canots d’écorce, lancés à son approche et se plaçant à l’avant- garde, attirèrent tous les regards par l’aspect original qu’ils offraient. « Ce coup d’œil, dit Montcalm, était curieux, même pour un militaire accoutumé à voir les armées européennes, mais qui ne peut se représenter le spectacle de quinze cents sauvages nus dans leurs canots. »

Le lac, avec ses promontoires abrupts et son archipel d’iles, à travers leque circulait la flottille, disparut peu à peu dans les ténèbres d’une nuit pluvieuse. Vers les onze heures, on vit briller, à l’horizon des montagnes, quelques lumières qui paraissaient comme trois étoiles, et qui grandirent à mesure qu’on s’approchait. Elles annonçaient la présence du chevalier de Lévis. Avant le jour, les deux corps d’armée s’étaient rejoints et prirent quelque repos.

« Comme nous étions, dit Montcalm, à portée des découvreurs ennemis, on avait défendu de tirer et de faire du feu, ni de battre la caisse, dans la crainte d’être découverts. Le Français, qui ne doute de rien, a tiré, fait du feu et même sonné du cor, comme pour une partie de chasse. »

La matinée fut employée à distribuer des vivres pour quatre jours au détachement de M. de Lévis, qui reprit son mouvement vers onze heures, à travers un pays plat, couvert de belles forêts, mais entrecoupé de marécages qui rendaient la marche extrêmement fatigante. Les bateaux avaient ordre de s’avancer en se tenant toujours à la hauteur du détachement. A cinq heures du soir, au pied d’une pointe

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du sommet de laquelle on découvrait le fort William-Henry à une lieue de distance, le chevalier de Lévis assit son camp dans une position avantageuse, défendue en avant par un ruisseau, à gauche par le lac, à droite par la montagne, et envoya MM. de Bougainville et Wolff avertir le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes.

Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu’on aperçut, à la clarté des étoiles, deux berges qui s’approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s’expliquer pourquoi ces berges couraient ainsi à une perte certaine, car il était impossible de supposer que les Anglais n’eussent eu aucune connaissance de l’approche de l’armée. Cependant les deux berges avançaient toujours, n’entendant aucun bruit et attirées par un objet éclatant qu’elles ne pouvaient discerner : c’était une tente dressée sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l’ombre du rivage. Tout à coup un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. À ce bruit, qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à fuir précipitamment le rivage opposé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortirent du gosier de mille sauvages, qui se précipitèrent dans leurs canots pour les poursuivre. Berges et canots disparurent dans l’ombre, et l’on n’entendit plus que les cris, qui continuaient toujours en s’éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques coups de fusil et se jetèrent dans les bois. Un sauvage népissing avait été tué et deux autres blessés. Trois prisonniers anglais furent amenés au camp et interrogés. Ils apprirent que le commandant du fort George avait su la veille l’approche de l’armée; « qu’à six heures du soir il lui était arrivé un renfort de mille hommes avec quatre pièces de canon et un convoi de vivres de cinquante chariots ; que l’ordre avait été donné de venir au-devant de nous pour nous attaquer; qu’à minuit on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour prendre les armes, et que l’on marcherait à la pointe du jour1. »

A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne voulurent pas se dessaisir, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat. Ce chef fut inhumé avec toute la pompe des cérémonies indiennes. « Le cadavre, dit le P. Boubaud, avait été paré de tous les ornements que la plus originale vanité puisse mettre en œuvre : colliers de porcelaine, bracelets d’argent, pendants d’oreille et de nez, habits magnifiques, tout lui avait été prodigué; on avait emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaître sous ces couleurs éclatantes la pâleur de la mort. On n’avait oublié aucune des décorations d’un militaire sauvage : un haussecol, lié avec un ruban de feu, pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude guerrière, on l’avait assis sur une éminence revêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence sombre. L’orateur le rompit en prononçant l’oraison funèbre du mort; ensuite succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque entourés de grelots. »

A l’aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisions pour son voyage au pays des âmes.

1 Journal de Lévis, p. 96.

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Quand le voyageur s’arrête aujourd’hui à la tête du lac George, il a peine à reconnaître l’emplacement qu’occupait le fort William-Henry. De ses murailles et de ses fossés, il ne reste que de vagues ondulations de terrain. Des champs cultivés ont été taillés çà et là dans la forêt, et de gracieux villages s’élèvent au bord du lac; mais les grandes lignes de l’horizon ont gardé leur aspect sauvage. Les belles montagnes du lac Saint -Sacrement mirent toujours leur panache de verdure dans ses eaux limpides. Quand revient cette quinzaine d’août témoin des tragiques événements que nous allons dire, les promontoires et les îles revêtent toujours les mêmes teintes d’une fin d’été; et, quand le sifflet de l’engin à vapeur qui a remplacé le canon de Montcalm a cessé de retentir, les feuilles mortes que la brise emporte sur le lac y retombent dans le même silence qu’autrefois.

Le 3 d’août, l’armée fut sur pied dès que l’aurore eut paru à la cime des montagnes. Le canon entendu à minuit, comme l’avaient annoncé les prisonniers, faisait croire à une attaque des ennemis. L’armée se mit en marche à travers les bois, le détachement de Lévis faisant l’avant-garde éclairé par les sauvages. Montcalm commandait à sa suite le gros de l’armée. Cinq cents hommes, aux ordres du lieutenant de Privât, avaient été laissés à la garde des bateaux.

Les Anglais ne sortirent pas de leurs retranchements. Une escouade conduisit le colonel Bourlamaque, chargé de la direction du siège, et l’ingénieur en chef Desandrouins sur les hauteurs voisines pour examiner le fort ; ils reconnurent que le côté le plus vulnérable était précisément celui par où s’avançait l’armée. A droite, c’est-à-dire au sud-est, le fort George était défendu par un marais impra ticable; à gauche, par le lac; et des deux autres côtés par un bon fossé palissade.

Ces remparts étaient formés par un assemblage de grosses pièces de bois croisées les unes sur les autres et solidement liées ensemble ; les insterstices en étaient remplis de terre et de gravier.

On avait pratiqué à une portée de canon de la place un désert dont les arbres, à demi brûlés et couchés l’un sur l’autre, offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d’Europe. A l’est du fort, un camp retranché avait été construit sur une hauteur très avantageuse, dominant le fort lui -même et protégée en grande partie par des marécages. Les retranchements en étaient faits de troncs d’arbres posés les uns sur les autres ; ils avaient peu d’étendue, beaucoup de flancs munis d’artillerie, et pouvaient être bordés par les ennemis.

Le fort et le camp retranché, qui communiquaient par une chaussée construite le long du rivage, étaient défendus par vingt- neuf canons, trois mortiers, un obusier, dix-sept pierriers, en tout cinquante pièces d’artillerie, et par une garnison de deux mille quatre cents hommes, commandée par le lieutenant-colonel Monro, du 35e régiment de l’armée anglaise, vétéran écossais d’une bravoure personnelle incontestable, mais d’un caractère faible, comme le démontrèrent les événements.

Bourlamaque et Desandrouins revenus de leur expédition et le plan d’attaque décidé, l’armée, qui avait fait halte de onze heures à midi, accéléra le pas pour s’emparer avant la fin du jour des hauteurs qui dominaient la place. Tandis qu’une partie des Indiens opéraient sur la droite en escarmouchant avec les avant-postes ennemis, qu’ils refoulaient sous les murs du fort, le reste des sauvages menaçaient la gauche en faisant une démonstration sur le lac. Leurs canots rangés de front sur

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une même ligne s’étendant d’une rive à l’autre, ils pagayaient à coups réguliers, en faisant tressaillir les échos par des milliers de cris, auxquels répondaient les guerriers échelonnés sur le cercle des hauteurs voisines. Les bateaux de l’artillerie, qui s’avançaient en arrière d’une pointe, débouchèrent alors sur la droite et répondirent aux cris des Indiens par une décharge générale à laquelle ripostèrent les canons des deux retranchements. En ce moment le soleil, qui baissait à l’horizon des montagnes auxquelles s’adossait l’armée, mettait en pleine lumière le vallon où s’élevait le fort George, avec ses solides bastions au-dessus desquels flottait le drapeau britannique, avec sa vaste clairière embarrassée de souches et de squelettes d’arbres renversés et noircis par la flamme, avec les lignes irrégulières de son camp retranché. Tout autour s’arrondissait la ceinture des grands bois s’étageant en amphithéâtre jusqu’au bord du ciel. Plusieurs rangées de tentes, placées non loin des glacis à l’ouest du fort, étaient repliées en toute hâte et transportées au camp, tandis qu’une centaine de soldats anglais essayaient de rassembler et de sauver un troupeau de cent cinquante bestiaux qui paissaient dans les bas-fonds du voisinage. Les sauvages, dont les cris démoniaques retentissaient sur toute la lisière du bois, effrayèrent les soldats, les repoussèrent sous les murs de la place, amenèrent le troupeau et vinrent offrir vingt-cinq bœufs au général, lui disant que c’était pour remplacer ceux qu’il avait mangés au Portage, et qu’il pouvait s’en servir pour traîner ses gros fusils.

Le chevalier de Lévis, par un mouvement hardi, s’était avancé au delà du camp retranché, où il avait divisé ses troupes en deux corps : le premier occupant le chemin du fort Edouard, pour intercepter les secours qui pouvaient venir de cette place; le second stationnant un peu en arrière, pour masquer et observer les mouvements qui se faisaient au fort et au camp retranché. Le marquis de Montcalm, que le chevalier prévint de ses dispositions, fit faire halte à son armée et alla le rejoindre. Tous deux examinèrent de nouveau les fortifications ennemies, et se convainquirent par leurs propres yeux qu’elles exigeaient, pour être emportées, un siège régulier.

Ordre fut donné à Bourlamaque , qui se trouvait alors à la hauteur du fort George avec les régiments de la Sarre et de Royal -Roussillon, de rétrograder et d’aller prendre une position que le général venait de reconnaître. C’est l’endroit où s’élève aujourd’hui le village de Caldwell : la gauche y était appuyée au lac, la droite à des cavités inaccessibles, le front à un ravin au fond duquel coulait un petit ruisseau, et dont la berge masquait le fort. Une petite anse, formée par cette berge qui s’avance dans le lac, favorisait l’accès des bateaux.

Aussitôt leur camp dressé, les deux régiments se mirent à couper des fascines, à faire des saucissons et à déblayer le ravin destiné au dépôt de l’artillerie.

Le régiment de la Reine alla bivouaquer à un quart de lieue en arrière du chevalier de Lévis, pour le soutenir au besoin.

Le soir même, le marquis de Montcalm fit porter par M. de Fontbrune, aide de camp de Lévis, une lettre au colonel Monro pour le sommer de se rendre, l’avertissant au nom de l’humanité que, s’il attendait l’assaut, il serait impossible d’arrêter les sauvages, qui massacreraient toute la garnison. Le colonel répondit, en homme de cœur, qu’il était résolu de se défendre jusqu’à la dernière extrémité.

Durant l’armistice, les sauvages se montrèrent en si grand nombre dans la clairière, que les assiégés furent frappés de stupeur en voyant l’effroyable contin-

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gent qu’ils apportaient à l’armée française. De tous les guerriers de ces différentes nations, nuis ne haïssaient les Anglais autant que les Abénakis, leurs voisins, avec qui ils avaient presque toujours été en guerre. Los New-Englanders, loin de chercher à les humaniser, rivalisaient souvent de cruauté avec ces barbares. Pour n’en cilei qu un exemple, un parti de rangers, ayant un jour surpris et capturé quatorze

Plan du fort William -Henry ou fort George.

A. Fort William -Henry.

B. Camp retranché.

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