‹ Guerre du Canada, 1756-1760Chapitre 6 sur 29 · Batterie de dix pièces et un mortier · texte numérisé non relu

Batterie de dix pièces et un mortier

6. Batterie de six pièces qui n’ont pas tiré. Troupes de terre.

= Troupes de la marine et Canadiens.

<=> Sauvages.

de ces sauvages, s’étaient amusés à les couper par morceaux et à éparpiller sur le sol ces horribles restes.

Avant que l’officier envoyé en otage par Monro fût sorti du camp français, un Abénakis l’aborda et lui dit en mauvais français : «Ah! toi ne pas te rendre? Eh bien, tire le premier; mon père tirera ensuite ses gros fusils ; alors, toi, te bien défendre, car si je te prends, point de quartier à toi. »

Dès l’aurore l’avant-garde, dont la position était critique à la distance où elle était, dans un pays montagneux et boisé, reçut ordre de se rapprocher du lac. En même temps Montcalm attira à lui toutes les troupes de ligne, le bataillon de la

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marine et les deux brigades de Saint- Ours et de Gaspé. Le chevalier de Lévis resta à l’avant-garde avec les brigades de Repentigny, de Vassan , de Courtemanche, de La Corne, les volontaires de Villiers et tous les sauvages. Il devait multiplier ses mouvements sur la gauche et pousser des reconnaissances vers le chemin de Lydius, pour laisser croire à l’ennemi que cette communication était encore interceptée.

Au coucher du soleil, les bateaux se mirent en mouvement pour venir accoster dans l’anse où devait se faire le débarquement de l’artillerie, et le lieutenant-colonel de Roquemaure fut commandé avec six piquets pour la garde de tranchée. Les troupes restées au camp devaient passer la nuit au bivouac, afin d’être à portée de secourir la garde de tranchée en cas de besoin. On continua le reste du siège à prendre les mêmes précautions.

Cinq cents travailleurs ouvrirent la tranchée à douze cents pieds de la place, en face de la capitale du bastion nord-est, et préparèrent le terrain pour une batterie de sept pièces de canon, un obusier et un mortier devant battre les flancs qui défendaient cette capitale, et écharper les deux fronts du nord-ouest et du nord-est.

On creusa aussi cette nuit un boyau qui communiquait du dépôt à cette batterie, et l’on commença une parallèle.

Tous ces travaux s’opéraient au grondement du canon ennemi, qui jetait des éclairs dans l’obscurité, et dont les boulets, en labourant le sol, faisaient voler en éclats les arbres renversés. Sous les tentes les plus rapprochées, quelques officiers et soldats qui dormaient, enveloppés dans leurs couvertes ou leurs peaux d’ours pour se protéger contre le froid de la nuit, furent atteints par les boulets, et Montcalm dut changer la disposition de son camp. Il fit reculer les tentes de la Sarre et porter le régiment de Royal-Roussillon en potence derrière celui de la Reine, placé hors d’atteinte.

Durant toute la journée, autant de travailleurs, remplaçant ceux de la nuit, perfectionnèrent la batterie.

Les sauvages et les francs-tireurs canadiens, cachés dans les plis du terrain ou derrière les souches , fusillaient continuellement autour de la place. Dans le camp retranché aussi bien que dans le fort régnait la plus grande activité : on commença un second retranchement à l’intérieur du premier; on enleva les toitures des casernes et des hangars pour donner moins de prise à l’incendie, et on jeta dans le lac une grande quantité de planches et de bois de chauffage. Comme, à distance, on ne pouvait discerner la nature de ces objets, les sauvages vinrent se plaindre au général de ce qu’ils allaient perdre une partie du butin qu’ils espéraient piller, et demandèrent des troupes pour arrêter ces mouvements.

Cependant la fusillade qui se faisait autour du fort détournait les sauvages des avant-postes, où ils étaient le plus utiles. Montcalm les assembla en conseil le soir du 5.

« Mes enfants, leur dit-il, vous n’écoutez plus la voix de votre père; il semble que vous avez perdu l’esprit. Au lieu de rester au camp de M. le chevalier de Lévis, vous vous exposez sans nécessité dans le désert du fort, où plusieurs de vos guerriers ont été tués. J’en ai été profondément affligé, car le moindre des vôtres est d’un grand prix à mes yeux. Sans doute il est avantageux d’incommoder l’Anglais par le feu de la mousqueterie, mais ce n’est pas là l’objet principal. Votre grande

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occupation doit être de m’instruire de toutes les démarches de l’ennemi, et d’entretenir pour cela des partis continuels. »

Le marquis termina son discours en les exhortant à aller tous se réunir au camp du chevalier de Lévis; qu’ils y trouveraient toutes les munitions de guerre et de bouche dont ils avaient besoin; que les missionnaires allaient même s’y établir, et que c’était là où les enfants de la prière les rencontreraient; que le chevalier de Lévis leur expliquerait la volonté de leur père; que lui- même serait toujours prêt a écouter les avis et les représentations de leurs chefs. Enfin, pour leur remettre l’esprit, les faire rentrer dans la bonne voie, effacer le passé et répandre sur l’avenir la lumière des bons conseils, il leur offrit deux colliers et dix branches de porcelaine.

Les sauvages les acceptèrent et promirent de mieux observer la volonté de leur père; mais ils ajoutèrent qu’eux aussi ils avaient quelque chose sur le cœur. Invités avec douceur à parler librement, ils se plaignirent qu’on ne leur disait plus rien; qu’on ne rendait à leurs chefs aucun compte des opérations, et qu’on les traitait comme des esclaves, prétendant les faire marcher à la découverte sans avoir délibéré avec leurs chefs.

« Mon père, ajoutèrent-ils, tu as apporté ici l’art de la guerre des pays qui sont au delà du grand lac. Nous savons que dans cet art tu es un grand maître; mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la façon d’y faire la guerre, nous l’emportons sur toi. Consulte- nous, et tu t’en trouveras bien1. »

Montcalm les apaisa par une de ces réponses habiles qu’il savait ménager avec art. Il les assura d’abord que, s’ils avaient été négligés, ce ne pouvait être que par une de ces méprises inévitables dans le tumulte d’affaires dont il était accablé; qu’il appréciait hautement leurs talents pour la guerre de découvertes, et qu’ample satisfaction leur serait accordée. 11 conclut par un mot dont l’effet ne pouvait manquer. Il leur annonça que le lendemain les gros fusils commenceraient à tirer. A cette nouvelle éclatèrent d’immenses cris d’acclamation qui, joints à la canonnade du fort, ébranlèrent tous les échos des montagnes.

A l’entrée de la nuit la garde de tranchée fut relevée, et le lieutenant-colonel de Fontbonne la remplaça avec trois compagnies de grenadiers et trois piquets2. Sept cents hommes continuèrent la première parallèle et commencèrent à son extrémité une nouvelle batterie de neuf pièces de canon, un mortier et un obusier, qui devaient battre directement le front d’attaque.

Au point du jour, la première batterie fut en état de saluer vivement l’ennemi.

C’était le moment que les sauvages attendaient avec impatience; il fut impossible de les retenir à leurs postes. Accourus tous pour voir tirer les gros fusils de leur père, ils accueillaient chaque décharge par des clameurs immenses, répétées par tous les échos du lac. <r Us étaient sans cesse autour de nos canonniers, dont ils admiraient la dextérité. Mais leur admiration ne fut ni oisive ni stérile. Us voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles. Us s’avisèrent de devenir canonniers ; un entre autres se distingua : après avoir pointé lui-même son

1 Journal de Bour/ainville.

2 Ne pas confondre M. de Fontbonne, lieutenant-colonel du régiment de Guyenne, avec M. de Fonthrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la mariné et aide de camp du chevalier de Lévis.

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canon, il donna juste dans un angle rentrant, qu’on lui avait assigné pour but. Mais il se défendit de réitérer, malgré les sollicitations des Français, alléguant pour raison de son refus qu’ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvait aspirer, il ne devait plus hasarder sa gloire dans une seconde tentative. »

Un grand nombre de ces sauvages se glissèrent comme des couleuvres à travers les broussailles jusqu’à un bas-fond, qui s’étendait entre la place et le camp français; là, couchés à plat ventre, ils firent un feu si bien dirigé dans les embrasures, que les ennemis eurent peine à servir leur artillerie. Quelques-uns, imitant ce qu’ils avaient vu à la tranchée et ce que faisaient les francs-tireurs canadiens, remuaient la terre et élevaient de petits épaulements pour s’abriter contre les projectiles.

Pendant la journée du G on resta sous les armes, et trois cents travailleurs perfectionnèrent la parallèle et continuèrent la batterie de droite.

Le même jour, les éclaireurs du chevalier de Lévis surprirent trois courriers expédiés du fort Édouard : ils tuèrent le premier, prirent le second et poursuivirent le troisième, qui parvint à s’échapper, grâce à son agilité. On trouva dans les habits du soldat tué une balle renfermant une lettre du général Webb, commandant le camp de Lydius, par laquelle il promettait de secourir le fort William -Henry, au cas où il pourrait rassembler à temps les milices du pays. En attendant, il exhortait le gouverneur à se bien défendre; il insinuait néanmoins qu’il ne devait pas attendre la dernière extrémité, afin qu’il pût obtenir des conditions plus honorables.

La nuit du G au 7, M. de Privât, avec trois compagnies de grenadiers et sept piquets, vint relever la garde de tranchée, et cinq cents hommes furent envoyés au travail. Ils furent occupés à continuer les approches, à faire les réparations convenables à la batterie de gauche, à perfectionner celle de droite et à y traîner l’artillerie, afin qu’elle se trouvât en état de tirer au jour. Cette dernière avait un avantage énorme : elle portait sur les retranchements du camp tous les boulets qui passaient par-dessus les défenses du fort.

Le jour, deux cents hommes remplaçaient aux travaux les cinq cents de la nuit.

Vers neuf heures du matin, le marquis de Montcalm envoya au commandant anglais la dépêche interceptée du général Webb. Il y joignit une lettre par laquelle il l’engageait à ne point se défendre à outrance, pour ne pas exciter la fureur des sauvages.

Bougainville, porteur de ce message, raconte ainsi sa mission :

« J’ai débouché de la tranchée, faisant porter devant moi un pavillon rouge, accompagné d’un tambour qui battait le rappel et d’une escorte de dix-huit grenadiers. Les Anglais m’ont crié de faire halte au pied des glacis; un officier et quinze grenadiers sont venus à moi et m’ont demandé ce que je voulais. Sur ce que j’ai dit, que j’avais une lettre de mon général à remettre au commandant anglais, deux autres officiers sont sortis de la place, dont l’un est resté à la garde de mes grenadiers, et l’autre, m’ayant bandé les yeux, m’a. conduit d’abord au fort, ensuite au camp retranché, où j’ai remis au commandant la lettre du marquis de Montcalm et celle du général Webb.

« Grands remerciements de la politesse française, protestations de joie d’avoir affaire à un ennemi aussi généreux : tel est le contenu de la réponse du lieutenantcolonel Monro au marquis de Montcalm.

« L’on m’a ramené, les yeux toujours bandés, où l’on m’avait pris, et nos

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batteries ont commencé à tirer quand on a jugé que les grenadiers avaient eu le temps de rentrer dans le fort. »

Les volontaires canadiens de Milliers, impatients de se distinguer, attaquèrent le camp retranché, soutenus par une partie des sauvages. L’action lut longue et meurtrière; les Anglais essayèrent une sortie, mais furent repoussés avec perte. Ils auraient pu même être forcés dans leurs retranchements, si la prise du camp eût décidé la reddition du fort.

La nuit du 7 au 8, la garde de tranchée fut relevée par le lieutenant-colonel de Senezergues avec un pareil nombre de compagnies et de piquets d’infanterie. Puis trois cents nouveaux travailleurs poussèrent jusqu’à un petit marais de cinquante ou soixante pieds de largeur, où il fallait cheminer entièrement à découvert. Quoique en plein jour, on se détermina, afin d’accélérer l’ouvrage, à faire ce passage comme celui d’un fossé de place rempli d’eau. Les travailleurs s’y portèrent avec tant d’ardeur, qu’il fut exécuté dans la matinée même, malgré le feu très vif du canon et de la mousqueterie des ennemis. On put ensuite pratiquer dans le marais, à force de fascines et de rondins, une chaussée capable de supporter l’artillerie.

Sur les quatre heures, des découvreurs indiens jetèrent l’alarme dans le camp, en annonçant l’apparition d’une armée sur le chemin de Lydius. Le chevalier de Lévis s’y porta sur-le-champ avec la plus grande partie des Canadiens et des sauvages; le marquis de Montcalm le suivit avec la brigade de la Reine et trois compagnies de grenadiers; les trois autres et les brigades de la Sarre et de Royal- Roussillon restèrent aux ordres de M. de Rourlamaque, pour couvrir nos tranchées et le camp.

On reconnut bientôt que c’était une fausse alerte. Avant la fin du jour toutes les troupes étaient rentrées au camp, sans que le travail du siège eût été interrompu.

Le terrain situé au delà du marais s’élevait en pente et formait un plateau occupé par un jardin potager, à l’usage de la garnison. Le fond de ce plateau ayant été jugé favorable pour l’emplacement d’une batterie, on y commença les travaux d’une troisième de six pièces de canon, et on les poursuivit toute la nuit du 7.

Au jour, pareil nombre de travailleurs perfectionnèrent l’ouvrage ainsi que le passage du marais.

La nuit du 8 au 9, le chevalier de Bernetz, lieutenant-colonel de Royal-Roussillon, prit la garde de tranchée avec les grenadiers de Languedoc, Guyenne et Béarn et six piquets. 11 soutenait cinq cents travailleurs qui creusèrent une parallèle embrassant tout le front d’attaque au delà du marais, à trois cent soixante pieds du fort. En avant de cette parallèle on devait construire deux batteries : l’une de brèche aurait battu « la berme sur laquelle le revêtement était assis; l’autre aurait aidé la première en enfilant la même brèche, et aurait pu battre les retranchements et leurs communications avec la place1 ».

Le travail fut fort inquiété dès le commencement par la mousqueterie des Anglais et par leurs canons chargés à balles. Mais la terre étant très aisée à remuer, nos travailleurs furent bientôt à couvert. A l’aube du jour, la tranchée se trouvait en fort bon état et les batteries prêtes à tirer.

1 Journal de Desandi'ouins,

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Après le lever du soleil, trois cents soldats remplacèrent ceux de la nuit.

Les troupes françaises et canadiennes étonnaient leurs chefs aussi bien que les assiégés par leur ardeur infatigable. C’était, en effet , chose merveilleuse que de voir avec quelle facilité ces vaillants hommes quittaient et reprenaient tour à tour le mousquet du fantassin et l’outil de l’ouvrier, sachant au besoin non seulement se battre, mais être bûcherons ou terrassiers, conduire la brouette et manier la pelle, la pioche ou la hache! Et cela sans trêve et sans relâche. « Vous les auriez pris, dit un témoin oculaire, pour des gens invulnérables au feu. » Ainsi nous les avons vus depuis l’ouverture de la campagne, ainsi nous les verrons jusqu’à la lin.

Le capitaine Desandrouins , qui dirigeait tous les travaux, avait à peine quatre heures de sommeil par jour. Le reste du temps, il était à la tranchée.

Cependant les approches de la place se trouvaient terminées. Trente ou quarante pièces de canon allaient le jour même vomir la mort sur ses remparts. Le fort pris, et il le serait, on aurait vite raison du camp, car il était trop étroit pour contenir la garnison tout entière. En attendant, le jardin potager qui s’étendait au pied des glacis était tout grouillant de francs-tireurs canadiens et sauvages, qui logeaient une balle partout où ils voyaient paraître un être vivant du côté du fort. Quelques-uns des plus hardis s’y tenaient blottis depuis le commencement du siège. Une femme ayant eu l’imprudence d’y venir cueillir quelques légumes, un sauvage, qui se tenait caché dans un carré de choux, la renversa d’une balle et fit si bien la sentinelle, que personne n’osa se risquer hors de la place. La nuit venue, il alla lui lever la chevelure.

Pendant que les assiégeants dressaient leur troisième batterie, que se passait -il dans l’intérieur du fort George? Le brave colonel Monro, sans espoir d’être secouru, était témoin d’un triste spectacle : plusieurs de ses canons avaient été démontés par notre artillerie; la brèche allait être bientôt prête pour l’assaut, et sa garnison était tellement démoralisée, que les déserteurs s’exposaient à une mort certaine pour se jeter dans le camp français. Ce n’était qu’à force d’eau-de-vie que les soldats pouvaient être décidés à continuer le service. Le commandant tenait conseil avec ses officiers pour discuter quels termes de capitulation il pouvait honorablement accepter.

Le 9 août, vers sept heures du matin, il fît arborer le drapeau blanc. Immédiatement le feu cessa de notre côté, comme il avait cessé du côté des assiégés.

M. Fesch, capitaine au régiment Royal -Américain, se présenta aux avantpostes français, demandant au nom du colonel Monro à traiter des conditions de la capitulation.

« Ce capitaine nous aborda à la tranchée d’un air délibéré, raconte Desandrouins, comme si nous eussions été d’une garnison voisine. Quelques-uns d’entre nous lui parlant de l’extrême fatigue que nous avions essuyée les uns et les autres, et qui devait nous faire trouver fort bon de voir finir tout ceci :

<( — Pour moi, répondit- il , depuis le moment où vous avez paru, je n’ai pas même pris le temps de me donner un coup de peigne. Je suis honteux de paraître devant vous, messieurs les Français. 11 est vrai que j’ai voulu savoir auparavant à qui appartiendrait ma chevelure. »

Il fut présenté à Montcalm, qui fut charmé de sa belle tournure et de sa joyeuse humeur.

Le nom de ce galant officier n’est mentionné ni par Montcalm ni par Lévis,

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soit qu il ne vint apporter qu’un premier message, soit que, parlant français, il ne lit qu accompagner comme interprète le lieutenant-colonel Young, de l’armée anglaise, avec qui furent traités les termes de la capitulation.

Le colonel Young, ne pouvant marcher, à cause d’une blessure qu’il avait reçue au pied, s’était avancé à cheval, suivi de quelques soldats, jusqu’à la tente de

Le capitaine Fesch fut présenté à Montcalm, qui fut charmé de sa belle tournure

et de sa joyeuse humeur.

Montcalm. Après une discussion assez longue, mais pleine de courtoisie, Bougainville fut envoyé auprès du colonel Monro pour rédiger la capitulation et ordonner les premières mesures à prendre pour l’évacuation de la place.

La garnison abandonnerait le fort, le camp, les vivres, les munitions de guerre et tout le matériel renfermé dans le camp et le fort; elle sortirait avec les honneurs de la guerre, le bagage des officiers et celui des soldats, emporterait ses armes avec un certain nombre de cartouches à balles, et emmènerait une pièce de canon en fonte : cette dernière clause fut introduite par Montcalm, en considération du commandant anglais, qui ne l’avait point demandée. La garnison serait conduite au fort Lydius, escortée par un détachement de troupes françaises et par

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les principaux officiers et interprètes attachés aux sauvages. Jusqu’au retour de cette escorte, un officier resterait en otage au camp français. Ces troupes ne pourraient servir de dix-huit mois ni contre la France ni contre ses alliés. Dans l’espace de trois mois, tous les prisonniers français, canadiens et sauvages, faits par terre dans l’Amérique septentrionale depuis le commencement de la guerre, seraient ramenés aux forts français.

Le général aurait peut-être pu obtenir que la garnison se rendît prisonnière de guerre; mais, outre que la colonie manquait de vivres pour nourrir deux mille prisonniers, Montcalm craignait que de plus dures conditions ne retardassent de quelques jours la capitulation. Or les sauvages étaient impatients de s’en retourner; les Canadiens n’avaient pas un instant à perdre pour aller recueillir leurs moissons, et, chose plus redoutable encore, le général Webb pouvait d’un moment à l’autre venir au secours des assiégés.

Avant de signer la capitulation, le marquis de Montcalm convoqua en conseil les chefs de toutes les nations, leur fit part des articles de la capitulation, leur demanda s’ils l’approuvaient, leur dit que leur refus pousserait les Anglais au désespoir et que le sang coulerait. Or, comme ils sont très avares de leur sang, remarque Desandrouins, ils approuvèrent la conduite de leur père, promirent de ne pas inquiéter la garnison dans sa retraite, et acceptèrent les colliers offerts par Montcalm.

« On voit par ces précautions, dit Bougainville, jusqu’à quel point on est dans ce pays esclave des sauvages; ils sont un mal nécessaire. »

La garnison évacua le fort George vers deux heures de l’après-midi et se réunit aux troupes restées à la garde du camp retranché. Elles devaient en sortir la nuit suivante pour se rendre au fort Édouard. Bougainville prit immédiatement possession du fort George avec le chevalier de Bernetz et sa garde de tranchée b

Malheureusement les Anglais avaient laissé quelques-uns de leurs malades dans les casemates. Plusieurs sauvages, qui avaient pénétré dans les embrasures, les y égorgèrent impitoyablement.

« Je vis, dit le père Boubaud, un de ces barbares sortir des casemates, où il ne fallait rien moins qu’une insatiable avidité de sang pour entrer, tant l’infection qui s’en exhalait était insupportable. Il portait à la main une tête humaine, d’où découlaient des ruisseaux de sang, et dont il faisait parade comme de la plus belle capture dont il eût pu se saisir. »

Ce n’était là cependant qu’un bien léger prélude de la cruelle tragédie du lendemain.

Le siège avait coûté aux Français une vingtaine d’hommes tués et une quarantaine de blessés, et aux Anglais environ quatre-vingts tués et cent vingt blessés, dont un officier. Outre l’artillerie, on trouva dans le fort et dans le camp retranché trente -six mille livres de poudre, deux mille cinq cent vingt- deux boulets, cinq cent quarante- cinq bombes, mille quatre cents livres de balles, une caisse de grenades, six caisses d’artifices et une quantité énorme de lard et de farine.

1 Journal de Lévis, p. 10J . Ce fat Bourlamaque , d’après Montcalm. Cette contradiction est peut-être plus apparente que réelle. Il est probable que Montcalm et Lévis décidèrent d’abord ensemble de nommer Bougainville , mais qu’ensuite Montcalm changea d’avis et nomma Bourlamaque premier commandant sans avoir eu l’occasion d’en parler à Lévis. La présence de Bougainville n’en était pas moins requise à cause de sa connaissance de l’anglais. De fait, sinon de droit, il remplissait le rôle que lui assigne Lévis.

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Malgré les troupes françaises placées à la garde du camp retranché, il fut impossible d’empêcher les sauvages d’y entrer et de s’y livrer au pillage. Le marquis de Montcalm avait instamment prié les Anglais de jeter tout ce qu’ils avaient d’eau-de-vie et de vin, pour éviter de plus grands malheurs.

Avant de commencer le récit de l’épouvantable catastrophe dont il fut le témoin, le capitaine Desandrouins fait une profession de foi d’honnête homme qui mérite d’être citée :

<r Je vais, dit-il, rendre compte de ce massacre, fidèlement et selon ma conscience, avec la plus grande impartialité, après m’être informé avec soin aux témoins oculaires de ce qui s’était passé hors de ma vue. Ce serait participer au crime que d’altérer la vérité pour sauver l’honneur d’aucun coupable, quel qu’il fût. Je serais bien plus porté de le livrer à l’indignation de tous les honnêtes gens.

« Dans l’après-midi du jour de la capitulation, plusieurs d’entre nous allèrent faire visite dans le camp aux officiers anglais, qui, selon l’usage, pendant les suspensions d’armes, se piquèrent de nous faire l’accueil le plus honnête et nous offrirent du vin et de leur bière, qu’ils avaient beaucoup plus abondamment que nous.

« Je me contentai de demander le plan du fort et des retranchements à l’ingénieur en chef, appelé Williamson, et, par une sorte de réserve, je ne voulus rien accepter autre chose qu’il m’offrit fort honnêtement.

« On avait d’abord résolu de faire partir les Anglais dans le milieu de la nuit, en silence, pour mieux échapper aux sauvages. On espérait, leur coutume n’étant pas de rôder la nuit, qu’ils n’auraient aucune connaissance du départ, et que les Anglais seraient rendus à l’armée de Webb, qui était au fort Lydius, à cinq ou six lieues de là, avant d’avoir été rejoints par ces barbares. Aussi, hors d’inquiétudes à leur sujet, on n’assigna pour les escorter que deux, cents hommes, qui furent tirés de la Reine et Languedoc et commandés par M. de Laas, capitaine au premier de ces deux régiments, et maintenant major de la citadelle de Bayonne. Le colonel Young fut remis en otage, pour la sûreté de noLre escorte.

« On paraissait en pleine sécurité, et on attendait minuit pour partir, lorsqu’un bruit se répandit et obtint croyance trop légèrement, que les sauvages, instruits qu’on se préparait à s’évader furtivement, s’étaient embusqués dans les bois le long du chemin.

9 Cette fausse alarme suspendit le départ. On délibéra avec les officiers et les interprètes; ils s’accordèrent à conseiller d’attendre le jour, promettant d’aller engager les barbares à se retirer et s’obligeant de les contenir.

« En conséquence, ils quittèrent le camp anglais pour les aller joindre; mais ils les trouvèrent tranquilles, ne songeant qu’à dormir. Dès lors ils crurent pouvoir eux-mêmes se livrer au repos. »

Parmi les prisonniers se trouvaient un bon nombre de femmes et d’enfants, qu’on avait eu l’imprudence de ne pas envoyer au fort Edouard à l’approche du siège. Tous ces malheureux, abattus par la défaite, passèrent une nuit d’agitation et d’effroi, l’imagination hantée par des spectres d’indiens, horribles comme des démons, aux corps nus bariolés de jaune, de rouge, de noir, aux regards flamboyants, aux gestes sinistres, avec des vociférations à la bouche et des tomahawks levés. C’est dans ces dispositions d’esprit, énervés par ces cauchemars, qu’ils virent lever le fatal matin du i l d’août.

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« Quand il fit jour, continue Desandrouins, on entreprit enfin de se mettre en route. M. de Laas fit précéder la colonne par un détachement de son escorte, et recommanda aux Anglais de se tenir toujours serrés et de suivre sans intervalles. Lui-même se tint à la porte du camp pour faire filer.

« Toutes ces précautions, ces variations dans les arrangements du départ, ces faux avis et les cérémonies que nous observions pour traiter avec des sauvages, et surtout cette manière timide et circonspecte d’agir avec eux, avaient tout naturellement inspiré aux Anglais une grande appréhension de ces barbares, pour le moment où ils se trouveraient en rase campagne, exposés à leurs insultes. Aussi se troublèrent-ils dès qu’ils aperçurent quelques-uns de ces sauvages, au nombre peut-être d’une cinquantaine, que la curiosité, encore plus que l’envie de butiner, avait attirés dans ce moment- là aux retranchements. Ils étaient même sans armes.

« Voyant la colonne qui commençait à défiler, ils coururent pour la voir. La tête se serra rapidement sur le petit détachement qui la précédait. Ceux des Anglais qui n’étaient pas sortis se retinrent et parurent balancer. Il se fit une éclaircie dans l’intervalle. O11 envoya ordre à la tête de ralentir sa marche.

« Les sauvages s’approchèrent, le trouble augmenta, et le flottement qui s’en suivit les enhardit jusqu’à faire quelques gestes menaçants. Les Anglais, un peu écartés, se crurent trop heureux de livrer leurs sacs ou leurs armes pour rejoindre le gros de la troupe. D’autres sauvages pillèrent dans le camp quelques effets abandonnés. Les nègres qu’ils purent saisir furent enlevés sans scrupule, et peut-être aussi quelques blancs de la suite de l’armée, dans ce premier moment de confusion.

« Il était encore possible de rétablir l’ordre, et les officiers de l’escorte s’y employèrent de leur mieux. Mais ceux des sauvages qui ramassaient quelque chose couraient à mesure au camp, chacun vers ceux de sa nation, pour en faire trophée à sa manière. Les autres, jaloux de ne pas paraître en leur pays avec moins de gloire que leurs frères, partirent dans l’instant et accoururent tumultueusement pour tâcher d’avoir leur part du butin; quelques-uns même firent le cri de guerre.

« Ce fut alors que les têtes se troublèrent. Le commandant anglais, sur l’avis, à ce qu’il a prétendu, d’un Français qui n’a pas été connu, ordonna à sa troupe de mettre les fusils la crosse en l’air, sous prétexte que la manière ordinaire de les porter avait un air menaçant qui irritait les sauvages.

« Cette manœuvre pusillanime acheva d’abattre le courage du soldat et enhardit les sauvages, dont quelques-uns se hasardèrent à empoigner des fusils, faisant signe aux soldats de les leur livrer, ce qui fut fait avec tous les signes de la terreur. Le sauvage, peu satisfait d’un fusil de munition trop pesant pour lui, tenta bientôt de l’échanger contre celui de l’officier, ce qui montre par quelle progression s’accrut l’insolence d’un côté et la peur de l’autre.

« Le colonel Monro crut que pour faire cesser le désordre il ne s’agissait que d’assouvir la cupidité de ces barbares, et commanda de jeter les sacs et autres effets à leurs pieds, disant que le roi d’Angleterre était assez puissant pour en dédommager. Ceux des Anglais qui se trouvèrent à portée de l’escorte jetèrent les leurs aux soldats français; ceux-ci eurent la faiblesse d’en ramasser. Ils eurent bien l’occasion de les leur rendre.

« Les sauvages trouvèrent dans la plupart de ces paquets du rhum et autres liqueurs fortes , dont ils s’enivrèrent. Alors ce furent de véritables tigres en fureur.

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Le casse-tête à la main, ils tombèrent impitoyablement sur les Anglais, qui, remplis d’effroi , achevèrent de se disperser, se croyant à la fin véritablement sacrifiés par les Français.

« Aucun d’entre eux ne songea à chercher son salut ailleurs que dans la fuite. Notre escorte, trop peu nombreuse, protégea autant qu’elle put, principalement les officiers. Mais, forcée de garder les rangs pour se faire respecter, il ne lui fut possible que de mettre à l’abri ceux qui se trouvaient à sa portée.

« Les sauvages s’attachèrent aux fuyards. Ceux qui, les premiers, étaient revenus dans leur campement, fort contents des dépouilles prises d’abord, retournèrent à toute course faire des prisonniers ou des chevelures : chacun voulait en avoir.

« Tout autre trophée n’est rien à leurs yeux en comparaison d’une chevelure. Les femmes, les enfants, rien ne fut épargné. Ceux auxquels ils conservaient la vie furent mis nus comme la main et outragés à leur manière. Étant entrés à l’hôpital, où étaient nombre de malades et de blessés trop impotents pour avoir pu suivre la colonne, ils les massacrèrent tous inhumainement pour profiter de leurs chevelures.

« Il ne se trouva pas malheureusement, pendant tout ce désordre, aucun officier canadien ni interprète, qui ont généralement du pouvoir sur l’esprit des sauvages. On avait essuyé beaucoup de fatigues durant le siège ; tout le monde reposait tranquillement.

« A la fin, M. de Montcalm, M. de Lévis, M. de Bourlamaque, sont avertis. Ils accourent et donnent ordre d’employer la vive force, s’il le faut. Interprètes, officiers, missionnaires, Canadiens, tous sont mis en œuvre, et chacun s’efforce de son mieux à sauver les malheureux Anglais, en les arrachant à leurs bourreaux.

« Ceux-ci, enivrés de sang et de carnage, n’étaient plus capables d’écouter personne. Plusieurs assomment leurs prisonniers plutôt que de les abandonner, un grand nombre les entraînent dans leurs canots et s’échappent.

« M. de Montcalm, au désespoir de ne pouvoir plus faire aucune impression sur les sauvages, s’écria en se découvrant la poitrine : « Puisque vous êtes des enfants rebelles, qui manquez cà la promesse que vous avez faite à votre père, et qui ne voulez plus écouter sa voix, tuez -le le premier ».

€ Cette véhémence extraordinaire du général parut en imposer un peu; ils se dirent : « Notre père est fâché. » Mais le mal était fait. »

Sur les instantes prières du colonel Young, Montcalm fit arracher violemment son neveu des mains des sauvages; mais cet acte de vigueur eut pour conséquence la mort de plusieurs Anglais, que leurs bourreaux assommèrent sur le coup, de crainte qu’ils leur fussent enlevés comme ce jeune homme.

Une grande partie des fuyards s’étaient réfugiés, avec le colonel Monro, dans l’intérieur du fort. Le P. Roubaud raconte qu’en y entrant, il vit accourir vers lui une foule de femmes affolées qui vinrent l’environner : « Elles se jetaient à mes genoux, dit-il; elles baisaient le bas de ma robe, en poussant de temps en temps des cris lamentables qui me perçaient le cœur. »

« Ce ne fut pas sans peine, ajoute Desandrouins, et sans se donner beaucoup de mouvement, que les officiers habitués avec les sauvages et les interprètes, et surtout les missionnaires, parvinrent à retirer environ trois cents malheureux qu’ils emmenaient. Plus de quatre cents furent emportés par les sauvages du Ilaut- Canada avec tant de précipitation, qu’ils échappèrent à toutes les poursuites. Ils descendirent rapidement les lacs George et Ghamplain et passèrent à Montréal,

MONTCALM ET LE VIS

où le marquis de Vaudreuil, ne pouvant pas employer la force qu’il n’avait pas, eut bien de la peine à obtenir d’eux la délivrance de quelques-uns de leurs prisonniers, plutôt encore par l’appât des liqueurs fortes que par égard ou persuasion.

« Ges sauvages poussèrent même l’atrocité jusqu’à brûler une de leurs victimes.. . Je n’ai pas su que, de ceux qu’ils emmenèrent au delà de Montréal, aucun n’ait jamais trouvé le moyen de regagner sa patrie.

« Ceux des Anglais qui avaient pu regagner les retranchements s’y trouvèrent protégés par l’escorte et par les gardes qu’on y ajouta le plus tôt que l’on put. On y mit en sûreté les prisonniers qu’on délivra : les principaux furent emmenés par nos officiers et revêtus de nos propres vêtements, et vécurent dans nos tentes avec nous.

« Nous n’épargnâmes rien pour adoucir leur triste sort et les convaincre que nous n’avions eu aucune part à ces horreurs. D’après les démonstrations de leur reconnaissance, nous avons lieu de croire qu’ils sont restés convaincus de notre innocence. D’ailleurs, combien de fois depuis lors n’ont-ils pas eu l’occasion d’user de représailles à notre égard, s’il leur fût resté quelques ressentiments contre nous?

« Rien n’est comparable au désespoir dont nous fûmes pénétrés au spectacle de cette boucherie... J’ai vu des soldats jeter de hauts cris d’indignation. » Desandrouins s’étonne ensuite avec raison que les Anglais, qui avaient conservé leurs armes, dont les fusils étaient chargés et qui étaient plus nombreux que les sauvages, se soient laissé intimider et désarmer par eux! Ils avaient outre cela leurs cartouchières garnies, ils avaient des baïonnettes au bout de leurs fusils, et ils ne s’en sont pas servis. « Une épée nue, dit-il, fait peur aux sauvages. Présenter ses armes avec vigueur et fermeté à ces barbares, et on obtient du respect; par une contenance timide, au contraire, on en devient toujours le jouet et souvent la victime. »

Montcalm et Lévis ne s’étonnent pas moins que Desandrouins de la pusillanimité des Anglais. « On comprendra avec peine, dit le chevalier, comment deux mille trois cents hommes armés se soient laissé déshabiller par des sauvages, qui n’étaient armés que de lances et de casse-tête, sans qu’ils aient fait seulement mine de se mettre en défense.

<t Les Anglais, ajoute-t-il, ne doivent s’en prendre qu’à eux de l’infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu’ils leur ont donné de l’eaude-vie, malgré la recommandation qu’on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson.

« Les Anglais doivent même être satisfaits de ce qu’ils ont vu que toutes les troupes françaises et canadiennes, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages. »

Le chevalier de Lévis et le P. Roubaud s’accordent sur le nombre de victimes égorgées au moment du massacre: « Une cinquantaine de cadavres, disent-ils, gisaient mutilés sur le sol. j>

Il n’arriva d’abord au fort Edouard que trois ou quatre cents hommes de la garnison. On fit tirer du canon par intervalles durant plusieurs jours, afin d’indiquer la route aux fugitifs égarés dans les bois.

Presque tous les sauvages avaient déserté le camp aussitôt après avoir commis leurs brigandages.

MONTE A LM ET LÉ VIS

« Quelques jours après la catastrophe, continue Desandrouins , le colonel Monro et tous les olficiers et soldats que nous avions pu rassembler partirent en ordre et défilèrent en nolie piesence, traînant, a leur suite la piece de canon qui leur était due.

« Tel est ce malheureux evenement dont je n’ai rien déguisé, et que je raconte comme je l’ai vu et entendu. »

Les femmes, les enfants, rien ne fut épargné.

Bougainville était absent le jour du massacre. 11 avait été expédié à Montréal la veille, à dix heures du soir, pour annoncer la chute de William-Henry. Son antipathie pour tout ce qui était canadien n’est nulle part aussi visible que dans la relation qu’il a faite à distance de cet événement. Il accuse les interprètes d’avoir soudoyé les sauvages, contredisant ainsi les témoins oculaires les plus dignes de foi, acteurs eux-mêmes, qui n’ont eu que des éloges à leur faire. Il s’en prend à Vaudreuil de ce qu’à Montréal les sauvages ont tué et mangé un de leurs prisonniers. Ür, comme l’observe très bien Desandrouins, le gouverneur n’avait en ce moment à sa portée aucune troupe pour contenir ces barbares. La ville de Montréal était absolument à leur merci, et il n’y avait qu’une seule chose capable de les

MONTCALM ET LÉVIS

tenter et de leur arracher les prisonniers, c’était l’eau-de-vie. Était-il possible de leur en fournir sans qu’ils commissent des horreurs? 11 est même étonnant que dans de telles conditions ils n’aient fait qu’une victime. « Tous ceux qui furent emmenés à Montréal, dit le chevalier de Lévis avec son impartialité ordinaire, M. le marquis de Vaudreuil les racheta fort cher des sauvages et les renvoya à Boston. »

Bougainville lui-même, qui assista à la prise de possession du fort George lors de son évacuation par les Anglais, n’avait pu prévenir le massacre des blessés et des malades abandonnés dans les casemates. Il avait pourtant sous la main l’élite des troupes françaises. De lui ou de Vaudreuil, si l’un doit être blâmé, c’est certainement Bougainville le premier.

11 semble, à ce propos, que ni les Anglais ni les Français n’ont eu assez de prévoyance pour les blessés, les plus à plaindre de tous les prisonniers et les plus exposés. Les Anglais n’auraient-ils pas dû exiger, avant de quitter le fort, que des gardes françaises fussent placées autour de leur hôpital? De leur côté, les Français n’auraient- ils pas dû avertir les Anglais de ne pas abandonner les blessés sans protection? De part et d’autre on était coupable de faire la guerre avec des monstres pour alliés, et on en subissait de part et d’autre le châtiment.

Les sauvages emportèrent avec eux la punition de leurs cruautés. Quelques-uns avaient fouillé des fosses fraîchement remplies et en avaient retiré des chevelures de soldats morts de la petite vérole. La maladie qu’ils communiquèrent à leurs nations y fit d’épouvantables ravages; celle des Poutéotamis périt presque tout entière.

Le lendemain de la capitulation, l’armée était allée prendre position en avant du camp retranché, sur la route du fort Lydius.

Tout le matériel de guerre, avec les vivres, fut transporté immédiatement à bord des embarcations françaises.

Les troupes ne prirent aucun repos. Outre celles qui furent employées au déblaiement du fort et à l’embarquement de toutes les prises, quinze cents travailleurs commencèrent la démolition du fort lui-même et du camp. Cette démolition se fit avec une prodigieuse activité. En quelques jours toutes les casemates furent comblées ou éventrées, tous les hangars et les magasins démolis, tous les remparts et toutes les fortifications rasés. Les bois de construction et les énormes poutres des courtines et des bastions, entassés pêle-mêle avec les cadavres, formèrent un immense bûcher, dont les flammes éclairèrent pendant plusieurs nuits toute la vallée. Le 15 août, il ne restait de ce qui six jours auparavant était le fort William-Henry qu’un monceau de ruines fumantes.

Le soir du 16, les derniers bateaux français avaient quitté ce rivage et disparaissaient l’un après l’autre dans les brumes légères que la fraîcheur du crépuscule condensait sur le lac. De vagues lueurs d’incendie, achevant de s’éteindre, marquaient de taches rouges les endroits qu’avaient occupés le fort et le camp anglais. Tout bruit de guerre avait cessé sur ce coin de terre où venaient de se battre des milliers d’hommes. Les hurlements sauvages, les plaintes du désespoir et de l’agonie avaient fait place au silence morne des grands bois, à peine interrompu par le cri sinistre de quelque oiseau nocturne ou de fauve rôdant aux alentours, alléché par l’odeur des cadavres.

MONTCALM ET EÉVIS

L’iIIVER RE 1757. — DISETTE DANS LA COLONIE

La petite armée de Montcalm avait triomphé par la rapidité de ses mouvements; la lenteur de lord London fit échouer les formidables armements que l’Angleterre avait mis à sa disposition pour prendre Louisbourg. Le magnifique port d’Halifax regorgeait de vaisseaux et de troupes, qui s’indignaient de leur inaction. Au lieu d’aller ouvrir la tranchée devant la forteresse du Cap-Breton, le général faisait creuser des sillons et planter des légumes sous les bastions d’Halifax. « Le jardinier qui nous commande, s’écriaient ironiquement les officiers, veut bombarder Louisbourg avec des navets. » Le major général, sir Charles Hay, fut mis aux arrêts pour avoir proféré Lrop haut ces spirituels sarcasmes.

Avant que le général eût songé à appareiller, la flotte française, aux ordres de M. Dubois de La Mothe, avait ravitaillé Louisbourg et fermé l’entrée de sa rade.

Enfin Loudon se décida à embarquer ses douze mille hommes de troupes sur la flotte de l’amiral Ilolbourne; mais le 4 août, au moment où il mettait à la voile, le capitaine d’un navire venant de Terre-Neuve lui remit des lettres prises sur un paquebot français qui venait d’être capturé. Ces lettres confirmaient l’arrivée de la flotte française à Louisbourg, et portaient la garnison de cette place au chiffre exagéré de sept mille hommes. Tout espoir de succès semblait évanoui, et l’expédition fut remise à l’année suivante.

Pendant que le général Loudon cinglait vers New- York, deux dépêches successives apportées à son bord lui apprirent la capitulation de William-Henry et le massacre d’une partie des prisonniers. Ce fut une belle occasion pour lui de dissimuler sa confusion sous le masque de la colère et de l’indignation. Il écrivit en toute hâte au général Webb de tenir l’ennemi en échec derrière ses lignes de défense, ajoutant qu’il s’avançait en personne avec des forces suffisantes pour changer la défaite en victoire; qu’il espérait montrer aux Français à respecter les lois de la nature et de l’humanité, et que, malgré l’horreur qu’il avait pour la barbarie, il était décidé à laver dans le sang, s’il le pouvait, les meurtres commis à Oswégo et à William-Henry.

En débarquant à New- York le dernier jour d’août, il apprit la retraite de l’armée française; ce qui ne l’empêcha pas de mettre ses troupes en marche vers le fort Édouard, se vantant follement d’aller assiéger Montcalm jusque dans Carillon. Cette démonstration eut du moins pour effet de calmer la panique qui s’était emparée des Anglo -Américains et les avait fait trembler jusque dans New- York.

Plus hardi que Loudon, l’amiral Holbourne sortit d’Halifax avec ses vingt-deux vaisseaux et alla offrir le combat à M. de La Mothe; mais l’amiral français avait ordre de ne pas risquer sa flotte, et resta ancré sous les canons de Louisbourg. Holbourne ne devait avoir qu’à braver les éléments. Une tempête d’une violence

exceptionnelle, même dans ces régions orageuses, assaillit son escadre et l’aurait infailliblement jetée à la côte, si le vent n’avait tourné d’une pointe de compas. Un de ses vaisseaux alla se perdre sur les rochers, à deux lieues de Louisbourg; plusieurs furent démâtés, d’autres forcés de jeter leurs canons à la mer; le reste tellement avarié, que l’amiral ne songea plus qu’à fuir le combat qu’il était venu provoquer et à regagner les ports d’Angleterre.

Durant la nuit du 16 au 17 août, l’arrière-garde de l’armée française, formée de la brigade de Royal - Roussillon , était venue bivouaquer dans une île du lac George. Le lendemain, toutes les troupes étaient échelonnées sur la rivière à la Chute. Montcalm, avec le corps principal, occupait le Portage; Lévis, avec la Sarre, le camp de la Chute; Bourlamaque était en marche avec Béarn et Royal - Roussillon , pour reprendre son ancienne position à Carillon, afin d’y continuer les travaux de fortification interrompus.

Dans la matinée du 18, toute l’armée fut appelée sous les armes, et un Te Deum d’action de grâces fut chanté au bruit de l’artillerie et de la mousqueterie , qui se répondaient d’un camp à l’autre, sur le parcours de la rivière à la Chute. 11 n’y avait que vingt jours que les troupes avaient quitté les mômes positions pour accomplir le brillant fait d’armes qu’elles célébraient.

Les milices furent immédiatement envoyées dans leurs paroisses, pour faire les récoltes qui se perdaient dans les champs. Ce départ fit éclater la mauvaise humeur de certains officiers français, qui auraient voulu les retenir plus longtemps encore, afin de les employer au transport du matériel, sans songer que c’eût été achever de ruiner la colonie. Malgré la diligence des habitants, les moissons déjà avariées par le mauvais temps furent en partie perdues, et, dès le mois d’octobre, le peuple allait être réduit par ordonnance à un quarteron de pain.

Montcalm se reposa sur Lévis pour les dernières opérations de la campagne, et partit le 29 pour Montréal, où l’attendait le gouverneur.

Durant la nuit du 1er septembre, pendant que la garnison du fort Carillon était ensevelie dans le sommeil, l’infatigable Lévis veillait dans son appartement avec son ami Fontbrune, à qui il dictait son Journal et sa correspondance. Parmi ces notes, écrites avec la simplicité d’un historien antique, se trouvent des réflexions comme celles-ci :

« Chouaguen a été pris par l’opération du Saint-Esprit, comme nous venons de prendre le fort George; et Dieu veuille que notre bonheur ne nous abandonne pas, si la guerre continue !

« Vous ne croiriez peut-être pas que je suis celui dont la tête fermente le moins; nous avons des gens qui de leur cabinet font continuellement des projets hardis, pour ne pas dire téméraires, dont l’exécution est toujours difficile; et si nous n’avions pas affaire à des troupes faibles et timides, nous ne pourrions pas nous flatter des succès que nous avons. Mais je crains que les Anglais de l’Amérique ne fassent à la fin ce que les Moscovites ont fait aux Suédois, parce qu’il nous arrive aussi de brider le cheval par la queue, et même à notre dernière expédition; mais il y a des gens à qui tout réussit. »

Lévis dit ailleurs : « J’ai la confiance de toutes les troupes, même des Canadiens et des sauvages, qui disent que je suis un homme comme eux; c’est la dernière marche que j’ai faite pour notre expédition qui me procure cet éloge, qui est grand parmi les sauvages.

MONTCALM ET LEVIS

« Je tiens un état honnête et décent; je suis très bien servi; j’ai de bons domestiques. Depuis que je suis en campagne, j’ai donné à dîner tous les jours à quinze personnes au moins. Tout est hors de prix dans la colonie ; il ne me sera pas facile de joindre les deux bouts; mais je compte que Ton voudra bien y avoir égard. Nous sommes tous dans le même cas. »

Le maréchal de Belle-Isle jugeait bien le chevalier de Lévis, lorsqu’il disait de lui qu’il était « un homme d’action et de précaution ».

Lorsque, dans la journée du 1er septembre, Montcalm était débarqué à Montréal, le gouverneur achevait de congédier les dernières bandes de sauvages revenus de l’expédition. On a vu qu’après le massacre du 20 août, ils s’étaient tous échappés furtivement, emmenant avec eux les prisonniers qui n’avaient pu être arrachés de leurs mains. Chacune de leurs étapes sur le parcours du lac Saint- Sacrement et du lac Champlain avait été marquée par des scènes d’horreur qui défient toute description. Ils étaient ainsi arrivés à Montréal, chargés de butin, gorgés de sang et de chair humaine, exaltés par une suite de succès qui dépassait tout ce qu’ils avaient imaginé.

Leur insolence ne connut plus de bornes.

La ville de Montréal, complètement dégarnie de soldats, fut à leur merci. C’est dans ces conditions que Vaudreuil eut à traiter avec eux; il fallait tout le prestige dont il jouissait parmi ces nations pour faire quelque impression sur leurs esprits.

Dès que leurs chefs parurent en sa présence, il les réprimanda sévèrement de l’infraction qu’ils avaient faite à la capitulation. Ils s’en excusèrent et rejetèrent la faute sur les Abénakis de Panaouské.

Chargés de dépouilles comme ils étaient en ce moment, aucun présent ne pouvait les tenter et les faire consentir à remettre les prisonniers. 11 fallait de plus racheter ceux qui avaient été pris à l’affaire du colonel Parker, et qui leur appartenaient d’après les lois de la guerre. Les billets que Montcalm avait été obligé de leur donner, simplement pour obtenir d’eux qu’ils fussent envoyés à Montréal, étaient entre leurs mains, et ils ne manquaient pas de les faire valoir. Il fallait cependant à tout prix délivrer ces malheureuses victimes. Un seul moyen restait : c’était la boisson, le dieu des sauvages. Mais il était impossible d’en livrer sans s’exposer à des désordres épouvantables. Triste nécessité devant laquelle Vaudreuil ne pouvait reculer, sans voir la plus grande partie des captifs traînés en esclavage dans le fond des forêts, ou condamnés aux plus affreux supplices.

Pas moins de deux barils d’eau-de-vie durent être livrés pour chaque prisonnier. Montréal devint alors le théâtre de bacchanales indescriptibles. « Le 15, raconte Bougainville, à deux heures après midi, en présence de toute la ville, ils en tuent un, le mettent à la chaudière, et forcent ses malheureux compatriotes à en manger. »

Bougainville, qui avait épousé toutes les antipathies de Montcalm contre Vaudreuil, blâme fortement ce gouverneur de ne pas avoir interdit aux commerçants de la ville, sous les peines les plus sévères, de vendre de la boisson aux sauvages; mais il se contredit lui-même en admettant que Vaudreuil avait dû racheter à ce prix les Anglais. A quoi eût servi celte défense, puisqu’il avait à l’enfreindre lui-même? On ne peut avoir assez d’horreur pour les scènes d’anthropophagie qui se passèrent durant cette campagne; mais Vaudreuil doit-il en être plus responsable que Montcalm, qui n’avait pu empêcher les mêmes actes dans son propre camp, où il corn-

MONTCALM ET LÉYIS

mandait les troupes les mieux disciplinées de l’Europe? En était-il plus responsable que Bougainville lui-même, qui avait servi d’interprète aux deux prisonniers anglais saisis dans la nuit du 2 août, et massacrés cette nuit -là même par les Népissings? Bougainville ne se reprochait certainement pas ces actes de cruauté, pas plus que l’égorgement des malades et des blessés dans le fort George, où il partageait le commandement avec Bourlamaque.

Les relations officielles que Montcalm et Vaudreuil eurent alors ensemble, quoique toujours irréprochables sous le rapport de la courtoisie, contribuèrent plutôt à les éloigner qu’à les rapprocher l’un de l’autre. Montcalm se bâta de quitter Montréal pour descendre à Québec, où l’appelait l’arrivée du régiment de Berry, qu’il avait à passer en revue. Ce régiment avait été envoyé pour remplacer les huit compagnies de la Reine et de Languedoc, prises à bord du Lys et de Y Alcide. Il se composait nominalement de quinze cents hommes, mais n’en comptait en réalité que onze cents, fort peu en état de servir pour le moment; car ils étaient épuisés par les misères de la traversée et de l’escale de Louisbourg. Les malades y étaient en si grand nombre, que les salles de l’Hôpital Général ne suffisaient pas pour les contenir.

Les dépêches que Montcalm eut à expédier à Versailles, pour exposer l’état de la colonie et demander des secours, reportèrent plus que jamais ses pensées vers les hôtes de Candiac. Il écrivait, le 13 septembre, à la marquise de Saint- Véran :

« Je suis ici, ma mère, depuis deux jours, accablé d’affaires de tout genre et d’écritures dont la tête me bout, parce que deux vaisseaux de guerre, qui ne devaient partir que dans cinq ou six jours, partent demain.

• ce Ma santé est très bonne, quoique épuisée de travail; je voulais vous écrire fort longuement sur bien des choses, ce sera à la fin de la campagne, je m’y prendrai plus tôt. J’embrasse ma fille, la très ch^re, que j’aime tendrement, dont je suis fort occupé, et vous pouvez l’assurer que je n’ai pas en vérité le temps de m’occuper des dames, quand même j’en aurais envie. »

Peu de jours après, le marquis ajoutait : « J’ai un grand désir, si Dieu me prête vie, de changer mon cordon de couleur. L’ambition naît avec les événements heureux. »

Montcalm fait ici allusion au cordon rouge, c’est-à-dire à la dignité de commandeur de l’ordre de Saint-Louis, que le roi venait de lui accorder, et qu’il désirait déjà changer pour le cordon bleu, c’est-à-dire la croix de l’ordre du Saint- Esprit.

C’était dans une tout autre disposition d’esprit qu’il écrivait peu après à sa mère :

« Mon rôle est unique. Je suis un général en chef subordonné, donnant le mot, ne me mêlant de rien dans certaines occasions, de tout dans d’autres : estimé, respecté, aimé, jalousé, haï, haut, simple, liant, difficile , poli, dévot, galant, etc., et bien désireux de la paix. »

Lévis, qui gémissait de l’irritation toujours croissante de Montcalm, cherchait à y apporter remède ; il écrivait à la cour :

« J’observerai, comme j’ai toujours fait, la plus grande union et harmonie avec MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm, et j’espère que mon exemple contribuera à la faire observer dans les deux corps de troupes. »

Le chevalier avait été rappelé à Montréal peu de jours avant le départ de Mont-

MONTCALM ET LEVIS

calm. La bonne entente qui existait entre le gouverneur et Levis le désignait naturellement pour stationner dans cette ville, où d’ailleurs sa présence allait être nécessaire pour maintenir une stricte discipline parmi la garnison, qu’on allait être forcé de réduire à la ration.

L’armée venait de recevoir l’ordre d’aller prendre ses cantonnements d’hiver : Béarn à Montréal, Royal- Roussillon à Boucherville et aux environs, la Sarre à Pile Jésus, Guyenne sur la rivière Richelieu, Languedoc partie à Saint- Augustin et partie à Saint-Jean-Deschaillons, la Reine à Québec, Berry à la côte de Beaupré et à l’île d’Orléans.

Quant aux troupes de la marine , elles avaient leurs quartiers d’hiver à Québec et à Montréal. La garnison de Carillon allait être sous les ordres de M. d’Hébécourt, capitaine au régiment de la Reine.

Dès son retour à Québec, Montcalm s’était trouvé en face d’un ennemi plus redoutable que celui qu’il venait de vaincre; cet ennemi, c’était la disette. Elle était générale dans toute la colonie et devait s’aggraver durant les années suivantes, car la guerre enlevait presque tous les bras à l’agriculture. Le cri d’alarme que fait entendre Montcalm dans la lettre qu’on va lire se continue à travers toute sa correspondance jusqu’au dernier petit billet, en quatre lignes, qu’il adresse à Lévis l’avant-veille d’Àbraham.

« 14 septembre. — Nous allons nous trouver, monsieur, dans les circonstances les plus critiques par le défaut de vivres. Nous manquons de pain cette année; les moyens que l’on va prendre pour y suppléer nous feront manquer de viande la prochaine. Quelques difficultés que les troupes qui sont dans les côtes éprouvent pour vivre chez l’habitant, leurs soldats seront encore moins à plaindre que ceux qui seront en garnison dans les villes. Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu’à Prague. Je suis en même temps persuadé que ce va être le beau moment de gloire pour les troupes de terre, sûr d’aArance qu’elles se prêteront à tout avec le meilleur ton, et que nous n’entendrons aucunes plaintes ni jérémiades sur la rareté des vivres, puisqu’il n’y a aucun remède. Aussi nous allons donner l’exemple de la frugalité nécessaire par le retranchement des tables et de la dépense, et qu’au lieu de se piquer de bonne chère, de dépense, et de se régaler comme fait l’officier français, accoutumé à penser avec autant de noblesse que de générosité, celui qui vivra, si j’ose le dire, le plus mesquinement et qui par là consommera le moins, donnera les marques les plus sûres de son amour pour la patrie, pour le service du roi, et sera digne des plus grands éloges.

« Le régiment de la Reine, que j’avais cru bien traiter en lui donnant la ville de Québec, éprouvera, ainsi que celui de Béarn, que le séjour des villes n’est pas à désirer. Accoutumé à se prêter à tout et en ayant déjà donné des preuves à Prague, je n’attends pas moins d’eux dans les circonstances dont je vais vous informer.

« On espère que les habitants nourriront les bataillons qui seront dans les côtes; ainsi il n’y a rien à prescrire à cet égard, que d’exhorter les soldats à se contenter du genre de nourriture de son habitant. Pour dans les villes, à commencer du 1er novembre, suivant ce qui vient d’être arrêté après un examen du peu de ressources que nous avons dans le pays, la ration du soldat sera de :

« Une demi-livre de pain et un quarteron de pois par jour;

« Six livres de bœuf frais et deux livres de morue pour huit jours.

>1 0 N T C A L M ET LEVIS

« Et il est à craindre que nous ne puissions soutenir ce taux et qu’on ne soit obligé, avec le temps, de donner un peu de cheval. On ne donnera pas de lard actuellement, parce que cette ressource ne peut manquer, que les bœufs sont actuellement dans le temps de l’année où ils sont les meilleurs et rendent le plus.

« M. le marquis de Vaudreuil et M. l’intendant, avec qui nous sommes convenus de ce que j’ai l’honneur de vous écrire, envoient leurs ordres à cet effet; le munitionnaire général en écrit à M. Pénisseault, et je vous prie de vouloir bien y faire conformer les troupes.

« Les habitants de Québec et les Acadiens, plus à plaindre, seront réduits au quarteron. »

Le désastre de la flotte de l’amiral Holbourne n’était pas encore parvenu à Québec.

Au retour d’une excursion, Montcalm trouva la ville tout alarmée des mauvaises nouvelles reçues de Louisbourg. Il se moque en style de Rabelais de ces frayeurs , qui ne devaient être que trop vite réalisées.

A Versailles, les ministres étaient si mal informés de ce qui concernait le Canada, qu’ils avaient donné croyance à une attaque fantastique contre Québec. Huit cents hommes, dont quatre cents sauvages et quatre cents soldats habillés et tatoués à l’indienne, devaient, sous prétexte de la traite, s’approcher de la capitale, la surprendre, tout y mettre à feu et à sang, et de là porter le carnage et l’incendie dans tout le reste du pays.

On s’amusait à Québec de ces craintes chimériques, sans toutefois négliger les moyens de prévenir une attaque du côté du fleuve. C’était le sujet qui absorbait alors l’attention de M. de Montcalm. Chaque fois qu’il entrait ou sortait de son hôtel, le même que l’on voit encore aujourd’hui sur la rue des Remparts, il avait sous les yeux toute la chaîne des Laurentides, depuis la vallée de Saint-Charles jusqu’au cap Tourmente. Son coup d’œil militaire lui faisait deviner le parti qu’on pouvait tirer d’un système de défense établi de ce côté.

Le 10 octobre, il prit avec lui MM. de Montbeillard et Bougainville, et, conduit en chaloupe par le capitaine Pèlegrin, il lit, comme un simple a maréchal des logis, une visite d’inspection le long de cette côte ».

Après avoir constaté que l’approche de Québec était impossible par le rivage sud, le général terminait ses observations en proposant le plan de défense qu’il fit prévaloir deux ans plus tard, c’est-à-dire une ligne de fortification reliée par des redoutes depuis le saut de Montmorency jusqu’à la ville. Il n’y a d’autres moyens de la défendre, ajoute-t-il, que d’empêcher les ennemis d’en approcher; les fortifications en sont si ridicules et si mauvaises, qu’elle serait prise aussitôt qu’assiégée.

Le 14 octobre, Montcalm écrivait à Lévis : « J’ai ouvert hier l’avis du retranchement des tables. M. de Vaudreuil l’a adopté et a promis de donner l’exemple; toute la colonie a applaudi; l’intendant, pas trop. Il aime le faste, et ce n’est pas le cas. J’ai été d’avis d’un seul service, conformément à l’article 16 de l’ordonnance. J’ai été d’avis qu’il ne fallait de tout l’hiver ni bals, ni violons, ni fêtes, ni assemblées. Je vous exhorte, comme votre ami, à n’avoir qu’un gros dîner bourgeois à un seul service pour les officiers arrivant des quartiers, ni violons, ni bals, ni fêtes.

« ... On crie beaucoup contre l’intendant et la Grande Société, et je crois entre

MONTGALM ET LÉVIS

nous qu’on n’a pas Lort. Moi, je me tais; mais j’ai un petit ami qui est homme à écrire la vérité et à la faire parvenir.

« M. de Vaudreuil n’est que d’avant- hier ici. Je lui ai déjà lâché quatre mémoires. Heureusement je les ai donnés à Saint-Sauveur l; l’écriture m’absorbe, et Marcel aussi. »

Quelques jours après, le général ajoutait : « ... M. de Vaudreuil m’a fait l’honneur de dîner chez moi aujourd’hui, et part demain ou après.

« ... J’ai été d’autant plus content du ton des soldats d’ici, entre nous, qu’ils ont été sollicités par le peuple à se mutiner; et cela vient de ce que ce même peuple n’a point de confiance dans le gouvernement. Il croit, quoique cela ne soit pas vrai, que c’est une famine artificielle pour contenter l’avidité d’aucuns. Il a tort; mais l’exemple du passé et du présent l’autorise à cette opinion.

«... Je ne parle ni ne parlerai du petit écu du lieutenant de la Sarre, détaché du camp de Saint -Jean à Laprairie. L’intendant ne l’accorde que pour les officiers détachés pendant la campagne ès villes de Montréal et Québec. Comme il accordait tout au commencement, il serait tenté de refuser tout. Les extrêmes se rencontrent toujours; la règle est une suite du désordre; l’avarice, de la prodigalité; le retranchement des dépenses justes, la suite des dépenses inutiles; la sévérité, de l’indulgence; la diète, de trop manger; la médecine, des mauvaises digestions : c’est ce qui est cause que je me suis purgé aujourd’hui. »

La verve satirique de Montcalm avait de quoi s’exercer; il ne s’en faisait pas faute dans l’intimité, et se vengeait ainsi de la réserve extérieure qu’il était forcé de s’imposer.

On a vu comment l’insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics avait introduit le péculat dans les diverses branches de l’administration coloniale. Cet abus, dénoncé depuis longtemps à Versailles, était toléré comme une espèce de compensation à la faiblesse des appointements; mais il devint une menace pour l’avenir, sous le gouvernement du marquis de la Jonquière, s’il faut en croire les mémoires du temps2. Il était réservé à l’intendant Bigot de creuser l’abîme et d’y entraîner le pays.

L’esprit qui animait ce Verrès au petit pied est tout entier dans ce billet si souvent cité qu’il adressait à Vergor, pendant que celui-ci commandait à Beauséjour :

« Profitez , mon cher Vergor, de votre place ; taillez , rognez , vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France et acheter un bien à portée de moi. »

L’armée de satellites qui gravitait autour de l’intendant, ramassis de ce qu’il y avait de plus vil et de plus taré, ressemblait moins à une cour qu’à une troupe de chacals lâchée sur le pays. Les deux principaux chefs de cette bande, Deschenaux, secrétaire de Bigot, et Péan, aide-major des troupes, formaient avec l’intendant une espèce de triumvirat qui présidait à toutes les spéculations véreuses, contre lesquelles protestaient vainement le peuple et tous les honnêtes gens. En vain les hommes d’affaires avaient-ils député à Versailles un des leurs, le sieur lâché, citoyen intelligent et intègre, pour faire des représentations et demander justice,

1 Secrétaire de Vaudreuil.

2 L’auteur de la Vie de la Jonquière , publiée à Paris eu 1895, s’est inscrit en taux contre ces accusations, en s’appuyant sur des preuves difficiles à réfuter.

MONTCALM ET LEVIS

les hautes influences dont jouissaient en France les triumvirs, leurs intrigues et leur argent, avaient tout fait échouer. Grands et petits tremblaient devant ces maîtres arrogants et impérieux; Yaudreuil lui- même, le faible et débonnaire gouverneur, n’avait ni assez de lumières pour comprendre toute l’étendue du mal, ni assez de volonté pour y résister. Sans participer directement aux fraudes, il semblait être de connivence avec les concussionnaires, en les abritant de son silence et de son nom. Son impuissance, exploitée par ses ennemis, ne pouvait manquer d’être prise pour de la culpabilité. Ce fut la grande faute de son administration, et pour lui la cause de chagrins qui amenèrent sa mort.

Joseph -Brassard Beschenaux était fds d’un pauvre cordonnier de Québec. Un notaire qui logeait chez son père lui donna des leçons de lecture et d’écriture. L’enfant, d’un esprit vif et pénétrant, fit de rapides progrès et entra fort jeune au secrétariat de M. Hocquart, alors intendant. Bigot l’y trouva, le retint à son service et le fit nommer, non sans peine, écrivain de la marine. Comme il était laborieux et souple jusqu’à la bassesse, il lui donna bientôt toute sa confiance et n’agit que par lui. Ambitieux et vain comme tous les parvenus, Deschenaux était aussi insolent à l’égard de ses inférieurs que vil et rampant vis-à-vis de ses maîtres. Sa soif de faire fortune, son amour de l’argent, étaient tels, que son proverbe était de dire à qui voulait l’entendre « qu’il en prendrait jusque sur les autels ».

Michel- Jean -Hugues Péan était fils d’un officier qui avait servi jusqu’à sa mort en qualité d’aide-major des troupes à Québec. Malgré certaines plaintes déjà portées contre lui, la cour l’avait désigné pour succéder à son père, quoiqu’il n’eût aucun talent militaire, et avait confié sa commission à M. de la Jonquière, à son départ de France, mais avec l’injonction de 11e la lui remettre qu’après s’être assuré de son innocence. L’intendant l’avait lavé de toute accusation, d’après les conseils de Mme Péan, qui avait su lui plaire.

Péan avait d’ailleurs des qualités réelles, ne se laissant pas trop éblouir par son grand crédit, avait un esprit juste et pouvait au besoin donner et faire prévaloir un bon conseil.

L’influence de Mme Péan auprès de Bigot ne fit qu’augmenter d’année en année jusqu’à la chute du puissant fonctionnaire. Un mot tombé de ses lèvres faisait souvent la fortune d’un individu. Qu’il fût noble ou roturier, seigneur ou laquais, ignorant ou expert, il pouvait obtenir un poste lucratif, être nommé gardemagasin ou avoir un emploi qui lui permît de mettre la main dans le trésor de la Grande Société.

Le munitionnaire général, Joseph Cadet, était d’aussi basse extraction que Deschenaux. Fils d’un boucher, il fut embarqué à treize ans comme mousse à bord d’un navire, et ensuite mis au service d’un habitant de Charlesbourg pour garder les bestiaux. Peu après il embrassa le métier de son père, et ne tarda pas à se reconnaître des aptitudes pour les affaires. Son ambition accrut avec le succès, et il se lança dans des entreprises commerciales qui lui réussirent et le firent remarquer de M. Hocquart. Cet intendant l’ayant chargé de faire quelques levées de comestibles dans les campagnes , et ensuite de la fourniture des viandes pour les troupes, Deschenaux comprit que cet homme habile et intrigant pouvait lui être utile. Il le ménagea, se lia d’amitié avec lui et ne perdit aucune occasion de le préconiser auprès de l’intendant Hocquart et ensuite de son successeur Bigot. Il méritait, au reste, une partie de ces éloges; car rarement vit-on un homme plus

MONTGALM ET LÉVIS

industrieux, plus actif et mieux entendu dans les affaires. Le triumvirat sentit la nécessité de s’attacher un tel homme et le fit nommer munitionnaire général (1756). Ce ne fut pas sans étonnement, dit un contemporain, qn’on vit passer cet homme tout d un coup du couteau à l’épée. Cadet devint le plus riche habitant du Canada. 11 vivait avec la prodigalité et le faste d’un pacha, dont il avait les mœurs. Malgré son défaut d’éducation et la rudesse de ses manières, qui rappelaient son origine, il se fit

Le marquis de la Jonquière, gouverneur du Canada ( 1749- 1752), d’après une gravure appartenant à M. le marquis de la Jonquière.

pardonner une partie de ses malversations par les bons côtés de son caractère : il était bienfaisant et généreux.

Cadet avait pour homme de confiance JeanCorpron, natif de Saintonge, « homme de néant, d ancien commis chassé pour escroquerie de plusieurs maisons de commerce. Ne manquant ni d’esprit ni de ressources, brisé à toute espèce de transactions, il s’était insinué dans ses bonnes grâces et ensuite dans ses affaires. Cadet l’avait fait son comptable et rendu fort riche.

Malgré la disette qui régnait au Canada et l’ordonnance qui défendait d’exporter des denrées, Cadet et Péan expédiaient des chargements de farine aux Antilles. Pour échapper à la surveillance, Cadet avait loué un moulin près de Québec, et Péan avait fait bâtir, dans sa seigneurie de Saint-Michel, de vastes hangars d’où partaient

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les chargements. Ils avaient, paraît-il, pour complice dans ce commerce clandestin le contrôleur de marine Bréard.

11 n’est que juste de dire que la construction d’un grand nombre de forts, élevés sous l’administration de Bigot, à d’énormes distances sur les frontières, tels que Beauséjour, Duquesne, Machault, la Presqu’île et bien d’autres, dont l’approvisionnement était aussi difficile que coûteux, avait légitimement augmenté les dépenses de la colonie ; celles de la guerre étaient ensuite venues s’y ajouter. C’était à l’intendance, dont relevaient toutes les questions de finances, à voir à ce que les magasins du roi, établis dans chaque poste, fussent pourvus de tous les approvisionnements nécessaires aux garnisons des forts et aux tribus sauvages. De concert avec le contrôleur de la marine Bréard, l’intendant était entré en société avec la maison Gradish, de Bordeaux, qui remplissait leurs commandes et les expédiait au Canada. Bigot avait fait élever à quelques pas du palais un vaste entrepôt destiné à recevoir les marchandises, et il y avait nommé comme garde-magasin un commis du nom de Clavery, que lui avait complaisamment fourni le sieur Estèbe, lequel était lui-même garde-magasin du roi. Le but secret de cette spéculation était d’accaparer le commerce et surtout de vendre aux magasins du roi; mais, pour couvrir les apparences, on faisait le commerce de détail.

Chaque année l’intendant envoyait à la cour l’état de tout ce qui était nécessaire à la colonie pour l’année suivante; il avait le soin de faire des demandes insuffisantes, et fournissait ainsi le prétexte de prendre à l’entrepôt ce qui manquait aux magasins du roi. On trouva aussi le moyen de vendre plusieurs fois la marchandise au roi, et toujours à des prix plus élevés.

Le public ne tarda pas à s’apercevoir de ces fraudes, et, ne pouvant y remédier, s’en vengea par un lazzi caractéristique : la maison interlope s’appela « la Friponne ».

L’exemple parti de si haut devint contagieux, d’autant plus que les dépositaires de l’autorité ouvraient eux-mêmes toutes grandes les portes de l’intrigue et du péculat. La Grande Société eut bientôt des ramifications jusque dans les postes les plus éloignés. Des favoris, mis à la place des fonctionnaires intègres, firent en peu de temps des fortunes aux dépens du roi.

La misère à Montréal était moins grande qu’à Québec; mais, en revanche, le commerce y était encore plus paralysé. Yarin, commissaire de la marine, et Martel, garde-magasin du roi, s’étaient emparés de tout le trafic.

On vit s’élever à Montréal une succursale de la Friponne, dont la direction fut confiée à Pénisseault et à Maurin, deux autres personnages restés en vue dans la galerie des pillards sans vergogne.

Louis Pénisseault, fils d’un avocat de Poitiers, tenait une maison de commerce à Montréal, lorsqu’il épousa (1753) Marie -Marguerite Le Moine de Martigny, issue d’une des meilleures familles du Canada. D’un caractère vif et pénétrant, alerte dans ses allures, il était excellent organisateur, habile en toute espèce de transactions, mais d’un esprit faux et d’une insigne mauvaise foi, sans mœurs d’ailleurs, comme la plupart de ses pareils. N’ayant pas eu d’enfants, il ne fut pas heureux en ménage et vécut presque séparé de sa femme. Ce fut le malheur de Mme Pénisseault. Elle était d’une rare beauté, « et avait des qualités d’esprit qui la faisaient regarder avec admiration. Sa conversation était libre et enjouée; » il y avait dans toutes ses manières quelque chose de grand qui dénotait de la naissance.

Elle menait grand train, avait un salon recherché, à cause des grâces de sa personne et de son esprit; mais elle avait le tort de manquer de discernement et d’inviter à sa table plusieurs des parvenus qui remplissaient alors les bureaux de l’administration. Mme Pénisseault attira trop l’attention du chevalier de Lévis, qui se laissa captiver par ses charmes. Son assiduité au salon de cette femme, déjà regardée comme légère, acheva de la compromettre et attira sur M. de Lévis les sévérités de l’opinion.

Le petit bossu, difforme, à la physionomie et au maintien sinistres, réputé l’être le plus laid de la colonie, qui répondait au nom de François Maurin, était natif de la Saintonge. Plein d’esprit, de talent, de ressources, expert dans le négoce, rapace, quelquefois généreux par vanité, ce petit Thersite était le digne acolyte de Pénisseault. L’un et l’autre semblaient s’être donné la main pour écraser le peuple par leur arrogance et insulter à la misère publique par leur opulence et leur faste.

Pénisseault, chargé de la visite des postes, de la construction ou de la réparation des entrepôts, de la nomination des employés, en profila pour y organiser le pillage en règle au profit de la Grande Société. Les fonctionnaires probes furent écartés, pour faire place à des individus plus dociles, ou, comme on disait communément, « à des gens qui ne se mêlaient point d’examiner ce qu’on leur faisait faire. »

L’entretien des postes devint dès lors une ruine pour l’Etat. Tout fut un prétexte au pillage : la qualité des effets, leur quantité, leur transport, leur emmagasinement, leur vente, leur distribution.

Ainsi Cadet, qui s’était offert à fournir des rations aux malheureux Acadiens réfugiés au Canada, leur fit distribuer de la morue gâtée, qu’il chargea au compte du roi à un prix exorbitant.

Le contracteur chargé du transport des marchandises ou du matériel de guerre obtenait l’ordre de faire des réquisitions le long de la route. L’habitant, aimant mieux se prêter à une corvée gratis que d’être toute une campagne éloigné de chez lui, se soumettait à la réquisition; et le contracteur en augmentait d’autant son profit.

Le commandant d’un fort, sous prétexte de gagner l’esprit des sauvages ou de les envoyer en parti de guerre, grossissait leur nombre outre mesure pour obtenir une plus grande quantité de présents. Au lieu de les distribuer, il les vendait pour des fourrures, qu’il commerçait ensuite à son profit.

L’auteur des Mémoires sur le Canada prétend (ce qui n’est guère vraisemblable) que Le Verrier, beau-fils du gouverneur, officier ni brave ni spirituel, commandant à Michilimakinac, fit un jour un certificat de dix mille livres au lieu de dix; et, apprenant que ce compte avait été acquitté, il continua sur le même pied. Aussi revint-il avec une fortune.

Durant les années 1757 et 1758, Cadet, Péan, Pénisseault, Maurin et Corpron firent sur l’État un profit net de douze millions, en vendant pour vingt-trois millions des effets qui ne leur en avaient coûté que onze.

Quelques années auparavant, Péan avait gagné, sans s’en apercevoir, cinquante mille écus, et voici par quelle manœuvre : L’intendant l’avait chargé d’une levée considérable de blé et lui avait fourni de l’argent du trésor pour le payer comptant. L’intendant rendit ensuite une ordonnance fixant le prix du blé beaucoup plus haut que Péan ne l’avait payé. Celui-ci le livra au roi sur le prix de l’ordonnance, et réalisa ainsi son énorme profit.

MONTCALM ET LÉ VIS

Que pouvaient contre de tels abus les colons d’un pays situé à plus de mille lieues du trône, dont les délégués étaient investis d’une autorité presque souveraine? Quand un malheureux habitant allait porter des plaintes à l’intendance, il était arrêté sur le seuil par le cerbère du lieu. Deschenaux, de son ton insolent, lui demandait l’objet de sa visite. L’habitant intimidé avait à peine le temps de balbutier quelques mots, que le secrétaire l’interrompait et le congédiait avec une verte semonce.

Mais le temps approchait où les ministres de France allaient ouvrir les yeux, où les infâmes spoliateurs allaient recevoir un châtiment trop bien mérité, mais trop tardif.

Après avoir contemplé ce sombre tableau, cloit-on en conclure que le pays tout entier fut gangrené? Rien ne prouve mieux le contraire que l’étonnante vitalité et l’indomptable énergie que déployèrent les Canadiens dès l’ouverture du règne suivant. L’ouragan avait passé, renversant, enlevant tout ce qui n’était pas fortement enraciné au sol. R ne resta que les jeunes et vaillantes tiges, qui reprirent une nouvelle vigueur sous lin soleil nouveau.

A Québec, Montcalm rompait l’ennui des journées d’automne en continuant à s’entretenir par lettres avec son ami de Montréal :

« ... Rourlamaque deviendrait quasi amoureux, mais je crois qu’on aime ailleurs sans beaucoup de retour. Pour moi, comme il me convient, aimant toujours à commercer les mêmes personnes, les voyant toutes, plus souvent celles chez qui je me trouve plus à l’aise et avec permission de tout dire, mais non de tout faire, dernier article qui m’intéresse peu, aussi je tiens à rester ici. »

Le 2 décembre, Montcalm ajoutait :

« On va donner du cheval à nos troupes. M. l’intendant voulait une distribution toute en cheval et une toute en bœuf. Nous avons obtenu qu’on donnerait à chaque distribution moitié l’un, moitié l’autre; et M. Cadet m’a dit écrire les mêmes choses pour Montréal. Nos Acadiens meurent de misère, petite vérole.

« ... Je vois des friponneries criantes de toutes parts. Ingénieurs! artilleurs! Pauvre roi !.. . »

Quand on se rappelle que ce pauvre roi c’était Louis XY, on est moins porté que Montcalm à s’attendrir sur son sort. Il aurait été plus juste de dire : Pauvre peuple ! car, en définitive, la vraie victime c’était le peuple; c’était sur lui surtout que retombait le fardeau de la guerre avec toutes ses calamités. Sous prétexte que les troupes du roi venaient défendre le pays, les habitants étaient forcés, comme on l’a déjà vu, de servir sans aucune solde; et tandis que leurs terres restaient sans culture, le prince fainéant qui siégeait à Versailles leur envoyait à peine de quoi ne pas mourir de faim. Le peu de grains ensemencés par les vieillards, les femmes et les enfants, restés presque seuls dans les champs, étaient enlevés à l’automne au nom du roi, qui les payait en assignats dépréciés, que ce même roi devait renier plus tard, et qu’on retrouve aujourd’hui par liasses dans nos campagnes.

L’intendant poussait la tyrannie jusqu’à faire poser les scellés sur les moulins, afin d’empêcher les habitants de mettre leurs grains en farine.

D’autre part , les officiers de l’armée régulière semblaient tenir peu de compte des sacrifices de tout genre imposés au peuple. Us exigeaient des milices les plus durs travaux et les faisaient servir aux postes les plus dangereux , soit comme

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éclaireurs, soit comme partisans dans les expéditions avec les sauvages. vVjoutez à cela que, suivant l’habitude des militaires dans tous les pays, ils les méprisaient et traitaient tout haut de lâcheté leur mode de faire la guerre, mode qui leur avait pourtant valu tant de succès. Ce ne fut qu’aux dernières campagnes que l’on comprit bien l’utilité de combiner ensemble les deux tactiques.

Presque tous ces officiers étaient sans fortune ' et menaient la vie dissipée de leur siècle. Un Irop grand nombre aimaient le jeu et profitaient de l’imprévoyance et de la libéralité des Canadiens pour leur emprunter de l’argent, qu’ils prodiguaient ensuite à tout hasard. C’était une nouvelle cause de mésintelligence entre les militaires et les colons.

Au reste, tout en combattant ensemble pour la France, ils avaient des vues particulières bien différentes. Les soldats français, étrangers au pays, n’y avaient pas d’attaches; ils ne songeaient à se battre que dans l’espérance d’avoir de l’avancement et d’aller en jouir en France. Les Canadiens, au contraire, défendaient leurs propres foyers, combattaient pro aris et focis. Ils craignaient avec trop de raison que le roi de France, qui leur donnait si peu de secours, ne finit par les abandonner complètement, après avoir tant contribué à les ruiner. Ils s’inquiétaient de savoir si, à la fin de la lutte, on laisserait une bouchée de pain à leurs familles.

Ces divergences deviennent de plus en plus sensibles à mesure que les événements s’avancent; on les verra éclater surtout pendant les derniers mois de la guerre. Ap rès la mort de Montcalm, les commandants français eurent le dessein de faire sauter la ville de Québec s’ils ne pouvaient la garder, et de faire un désert de ses environs. Les habitants furent consternés et protestèrent énergiquement.

Bourlamaque, dans sa correspondance avec Lévis, l’année suivante, au moment où tout était désespéré, où trois armées avaient envahi le pays, où toute résistance devenait insensée , s’indigne contre les Canadiens parce qu’ils l’abandonnent et rentrent dans leurs foyers; il rage contre la faiblesse de Vaudreuil, qui ne les fait pas fusiller. Or le général Murray avait lancé une proclamation déclarant qu’il incendierait les maisons de tous les habitants qui ne seraient pas trouvés chez eux, et il tenait parole. Les Canadiens avaient fait pour l’honneur de la France plus qu’ils ne devaient; mais cela ne faisait pas l’affaire de Bourlamaque et de ses compagnons d’armes, qui auraient voulu terminer la guerre avec plus de distinction, afin de pouvoir demander des grâces à la cour de Versailles. Les Canadiens n’espéraient plus rien de ce côté, et il était tout naturel qu’ils cherchassent à sauver le peu d’épaves qui restaient de leur naufrage.

Il y eut quelques troubles à Montréal parmi les troupes et le peuple, lorsqu’on voulut imposer pour nourriture la chair de cheval. Déjà, au mois précédent, la réduction des vivres avait donné lieu à quelques désordres; les soldats qui, faute de casernes, étaient logés dans les maisons de la ville, y avaient été excités par leurs hôtes; les troupes de la marine, moins brisées à la discipline que l’armée régulière, refusèrent de se rendre à la distribution des vivres. En l’absence de Vaudreuil, alors à Québec, Lévis commandait seul à Montréal; il réprima ce premier mouvement avec autant de tact que de fermeté. Il sut si bien mêler a son commandement des paroles de persuasion, qu’il s’attira les applaudissements des soldats.

Montcalm lui écrivit peu de temps après : «... Bien n’est mieux que votre

5 Journal cle Montcalm.

MONTCALM ET LEVIS

conduite au sujet des jeux de hasard. Voici le détail de ce qui se passe à cette occasion à Québec, que vous pouvez ne pas laisser ignorer à nos officiers. Chez M. l’intendant, il a ouvert lui-même par un beau tope-et-tingue, où il a gagné cent louis; beaucoup de quinze aux douze francs la fiche; de gros passe -dix, de gros tris aux vingt francs la fiche, six francs pour spadille et deux louis de queue. Dimanche, il y aura grand souper à quatre-vingts couverts, beaucoup de dames, concert, lansquenet.

« Le jeu chez La Vérendrye a dû être occasionné par un M. Desaulniers, grand joueur, qui y est logé. Bougainville, que je vois on ne saurait moins, perd; ce sont ses affaires, ainsi que La Rochebeaucour; ce dernier a moins de ressources que le premier'.

« Rien de mieux, ce me semble, que ce que fait actuellement M. de Vaudreuil , et la seule chose à faire cet hiver.

« L’intendant aura le malheur de finir par être détesté, et cela doit être pour qui ne met aucun ordre dans les commencements.

« Bourlamaque a commencé à donner à manger trois fois la semaine. Il est triste, ce me semble, s’ennuyant. Il a fait Yincimorato de ma commère; il n’a pas réussi, pour moi. Mme Péan, ma commère, de loin en loin l’évoque; voilà mes veillées. Je suis bien avec nos dames, comme je veux être.

« Je suis bien aise que vous ayez Péan; dites-le-lui. De tout ce qui approche le général, c’est le plus sage, le moins sujet à prétentions et préventions, et le plus capable de lui faire prendre un bon parti sage et ferme dans l’occasion. »

La petite rue du Parloir était un des principaux centres où se réunissait le beau monde de Québec; deux salons surtout y étaient recherchés : celui de Mme de la Naudière et celui de Mme de Beaubassin, toutes deux renommées pour leur élégance et leur esprit. Montcalm s’y plaisait si bien, qu’il prend la peine d’indiquer l’endroit précis qu’occupait chacune de ces deux maisons : l’une, dit-il, au tournant de la rue; l’autre à son encoignure. Mme de la Naudière, née Geneviève de Boishébert, était fdle du seigneur de la Rivière-Ouelle , et Mme Ilertel de Beaubassin, née Catherine Jarret de Verchères, était fdle du seigneur de Verchères. Leurs maris servaient tous deux en qualité d’officiers de la milice canadienne. C’est aussi dans la rue du Parloir, comme je l’ai dit, que demeurait Mme Péan, dont il est souvent question dans les lettres de Montcalm.

Les charmes de la conversation de Mmt' de Beaubassin semblent avoir eu particulièrement de Battrait pour Montcalm, car son salon était celui qu’il fréquentait le plus souvent. Ailleurs, comme chez l’intendant, ou chez Mnie Péan, il se désennuyait, quelquefois il s’étourdissait; chez Mme de la Naudière, il s’intéressait; mais, chez Mmc de Beaubassin, il s’attachait. La condescendance ou la politesse l’entraînaient ailleurs; ici, c’était l’amitié.

A l’aide de la correspondance de Montcalm, on ressuscite à peu près toute la société qui animait cet élégant salon. Le plus assidu était ce grand officier ingambe, que Montcalm croyait courageux, mais qu’il n’aimait pas : c’était M. de Boishébert, lrère de Mm,‘ de la Naudière, qui revenait chaque hiver de l’Acadie, où il exerçait le commandement el encore plus le pillage. Un aulre personnage bien plus impor-

1 Bougainville écrit dans son Journal, en parlant dos jeux de hasard : « On les a joués avec fureur et indécence. L intendant fait les honneurs de la partie : il a perdu deux cent quatre mille livres. » Bougainville n ajoute pas qu'il était lui-même un des plus furieux joueurs et l’un des hôtes les' plus assidus de l’intendant.

MO NIC A LM ET LÉ VI S

tant y apparaissait aussi, mais rarement. Quand son équipage s’arrêtait dans la rue du Parloir et que ses gens lui ouvraient la portière, les domestiques de la maison se précipitaient à sa rencontre et le conduisaient au salon, où son arrivée suspendait pour un moment la conversation. A l’élégance de son habit, aux fines dentelles de son jabot, à ses manchettes richement brodées, à ses cheveux roux,

On se plongeait dans le plaisir; on s’y livrait avec fureur. Toute cette société aveuglée

dansait sur un volcan.

poudrés, musqués, on reconnaissait l’intendant Bigot. Péan et sa femme l’accompagnaient souvent. Puis venaient les Longueuil, les Saint-Ours, les la Naudière, les Villiers, le docteur Arnoux avec sa femme, plusieurs des officiers de l’armée de terre. Bourlamaque y portait sa figure triste et mélancolique; Bougainville s’y faisait remarquer par son esprit janséniste, ses critiques mordantes, quelquefois par son humeur maussade; Roquemaure par ses excentricités.

Envisagée dans son ensemble, la haute société canadienne offrait alors un spectacle navrant. L’exemple de celle qui arrivait de France lui avait été funeste, et les désordres de la guerre, la présence des troupes, achevaient de la perdre, du moins en grande partie.

On était témoin d’un état de choses qui ne pouvait durer : l’anarchie du haut

MONTGALM G T LEVIS

en bas de l’échelle sociale. On pressentait la fin d’un règne; on voyait venir un orage terrible. Cet orage allait-il tout engloutir? On ne le savait pas; on en détournait la tête; on ne voulait pas y penser, et l’on tâchait de s’étourdir sur le danger. Pour mieux y réussir, on se plongeait dans le plaisir; on s’y livrait avec fureur. Toute cette société aveuglée dansait sur un volcan.

« Le 20 décembre. — ... On ne parle ici, écrit Montcalm, que de cent louis gagnés, perdu cent cinquante louis, des momons de mille écus. Les têtes sont totalement tournées. La nuit dernière, Le Mercier a perdu trois mille trois cents livres. M. de Cadillac, à quatre heures après-midi hier, avait perdu cent soixante louis; avant minuit il en gagnait cent. On dit que ce sera le jour des Rois que cela sera beau. Pour moi, je joue aux cinq sols le tri, aux trente sols le piquet, aux petits écus à tourner.

« Le 30 décembre. — ... Toujours gros jeu. L’intendant, hier et avant-hier, avait perdu quatre cent cinquante louis de la perte au gain. Johanne a perdu ce soir trois cents louis. Enfin l’intendant, ayant le carnet ou les cartes à la main, est quelquefois effrayé et refuse. M. de Selles gagne de cinq à six cents louis, mais il combat encore.

« Le 4 janvier 1758. — ... Je n’ai rien à vous écrire, mon cher chevalier, et Roquemaure est en état de vous rendre compte de ma vie unie, des plaisirs de Québec et de ceux qui se préparent pour dimanche. Jamais la rue Quincampoix n’a produit autant de changements dans les fortunes. Rougainville se rattrape, de Selles décline, l’intendant perd, Cadillac reprend le ton, de Ereau est noyé (ce nom est heureux pour aimer le jeu), Marin continue à jouer et perd, les petits pontes se remplumaient hier; Saint -Vincent et Eelot perdent, Ronneau réalise. Votre petit ami, Johanne, avait gagné cinq cents louis, mais il voulait en avoir mille; le pot au lait a versé. Le ton de décence, de politesse de société, est banni de la maison où il devrait être. Je crains d’être obligé, avant la fin du carnaval, de punir quelque joueur qui aura oublié que son camarade au jeu est l’homme du roi. Aussi je ne vais plus chez l’intendant que le matin ou un jour de la semaine avec les dames, ou dans de grandes occasions. C’est vous écrire pour avoir occasion de vous renouveler les assurances de la tendre amitié que je vous ai vouée pour toujours, mon cher chevalier. »

Toute la correspondance de Montcalm avec Lé vis témoigne d’une amitié vraiment extraordinaire entre ces deux hommes; celle de Montcalm allait jusqu’à la tendresse. Il avait besoin de l’exprimer, et il trouvait des tournures ingénieuses et charmantes pour la dire, comme dans ces fins de lettres, par exemple :

« On ne peut vous aimer plus tendrement, mon cher chevalier. »

« Je suis éloquent quand je parle de quelqu’un que j’estime autant que vous. »

« On ne peut vous être plus dévoué et plus tendrement que le meilleur de vos amis. »

<r Aimez -moi autant que je vous aime, mon cher chevalier, et je n’aurai rien à désirer. »

Les réponses du chevalier de Lévis, que celui-ci a conservées, ne renferment pas d’expressions aussi chaleureuses. Son amitié était peut-être aussi solide, mais moins expansive. C’était un esprit plus froid, plus réfléchi, qui s’observait davantage et qui ne se livrait pas avec autant d’abandon.

Placé entre Vaudreuil et Montcalm, il savait ménager sa position avec une singulière habileté. Dès les premiers temps, il avait deviné que Montcalm jalousait le

MONTCALM ET LÉ VIS

gouverneur, et il mettait un tact rare à ne pas blesser sa susceptibilité, sans toutefois se compromettre vis-à-vis de Yaudreuil, avec qui il fut toujours en bons termes.

« ... Je dois ne pas vous laisser ignorer, écrit -il au maréchal de Mirepoix, la conduite que j’observe. Je suis fort bien avec M. le marquis de Yaudreuil; j’y serais encore mieux si je voulais, mais je ne me soucie pas d’avoir plus de part que je n’en ai à sa confiance, parce que M. de Montcalm en serait jaloux, et que cela ferait des tracasseries, chose que j’éviterai toute ma vie avec grand soin. »

Ce fut un grand malheur que Montcalm ne comprit pas cette leçon indirecte, si délicatement donnée par celui qu’il regardait comme son meilleur ami. Lui qui répétait sans cesse à cet ami qu’ils ne devaient toujours avoir à eux deux qu’un seul et même avis, pourquoi ne suivait-il point celui-là, le plus important de tous? Qui peut dire les conséquences qui en seraient résultées?

Le sage Lévis avait tant à cœur la fin de ces querelles, qu’il aurait voulu y voir intervenir le roi. Il l’insinue avec son tact ordinaire dans une lettre au marquis de Paulmy, secrétaire d’État au ministère de la guerre : « Quand on est aussi éloigné, dit-il , il faut toujours être d’accord avec tout le monde, lever les difficultés et n’avoir à cœur que le bien du maître.

« Je me conduis sur ces principes, dont je ne m’écarterai jamais. Je vous supplie d’en être bien persuadé et d'en assurer Sa Majesté. »

En admirant cette grande sagesse, il ne faut pas croire cependant que Lévis ait échappé entièrement à l’esprit frivole de son siècle. Il écrit à sa protectrice, la maréchale de Mirepoix :

« A l’égard du mariage que le chevalier de Mesnon vous a proposé, vous savez que je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour me marier, dans la crainte de prendre une femme qui ne vous fût pas agréable, ce qui ferait le malheur de ma vie.

« S’il s’en trouvait une dont vous fissiez choix, je la prendrais volontiers dès que je serais assuré qu’elle vous conviendrait. Ainsi vous pouvez faire la réponse que vous désirez à M. le chevalier de Mesnon, à qui je suis toujours bien obligé de •son souvenir et de l’amitié qu’il me témoigne. Si cette affaire n’a pas lieu et que vous trouviez quelque autre parti qui vous convienne, vous pourrez en disposer de même; je tiendrai tous les engagements que vous aurez pris.

<r C’est tout ce que je peux avoir l’honneur de vous mander à ce sujet, en vous priant de faire attention que je voudrais trouver une femme qui vous fût aussi attachée que je vous le suis.

« ... Il paraît que nous allons être vivement attaqués. Mon avis sera de nous battre jusqu’à extinction. s>

Singulier mélange de folie et d’héroïsme! Il croit marcher à la mort; mais, en attendant, « mariez -moi à qui vous voudrez ! »

« Le 6 janvier, reprend Montcalm, Bougainville s’est raccroché, gagne et croit avoir plus de conduite que Saint-Yincent, Belot, Johanne, Marin, etc. Je ne le pense pas; avec de l’esprit et du talent, c’est, comme vous le dites, quelquefois une tête. »

Montcalm écrit encore, le 9 janvier 1758 : « Grand souper au palais; j’y eus comme de raison la fève, et Mme Péan fut ma reine. Au reste, je me suis retiré à une heure, fou de voir autant jouer et berlander. J’ignore les destins des joueurs. Je compte (inter nos ) y être pour une quinzaine de louis; il y a des sociétés qu’on ne peut refuser. Le souper (pour vous seul) de quatre-vingts personnes, froid à la

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glace, servi à meilleure heure; la gaieté de la fin du repas du Ion de la taverne, et le gros jeu l’occupation, le métier. »

Et quelques jours après : « Toujours du jeu : Johanne perd gros du sien et s’arrête; Belot et Saint -Yincent s’écrasent; Marin ne trouve plus de prêteurs; Bougainville pourrait bien se rembourser de ce soir.

« ... Si on a été mécontent d’un bal que l’intendant a donné, on le sera bien plus d’un second donné hier, et d’un troisième qu’il doit donner mardi b Toujours le plus effroyable jeu. L’intendant a perdu celte nuit quinze cents louis en trois quarts d’heure. Il est à cinquante mille écus de perte, au moyen de quoi toute la ville, le militaire, gagnent peu ou prou, et ses valets qui jouent gros contre lui. Peu de militaires perdent heureusement, Johanne et Lestang du leur; mais les petits pontes hardis sont gras à pleine peau. »

Montcalm écrit encore à la date du 13 février : « Le jeu est fini. L’intendant paraît honteux, fait amende honorable, perd deux cent mille francs; ce qui n’empêche pas que quelques particuliers ne perdent trop : entre nous, de Selles, capitaine au régiment de la Sarre. L’intendant et ses adhérents veulent diminuer sa perte. Aimez-moi, mon cher chevalier, autant que je vous aime. »

A cette même date, Montcalm était engagé dans une correspondance bien plus sérieuse avec le commandant des troupes anglaises au sujet de la rupture de la capitulation du fort George. Les massacres et les captures faits par les sauvages, en violation du traité, avaient, non sans raison, soulevé l’indignation dans le camp ennemi. Quoique Montcalm et ses officiers eussent exposé leur vie pour arrêter le désordre, il lui était impossible de faire arriver la vérité à l’oreille de ses adversaires. Le tragique événement était trop récent pour qu’il pût être jugé avec sangfroid.

Montcalm y fait allusion dans la lettre suivante, adressée à sa femme le 19 février : « Je ne puis vous rien pronostiquer sur la campagne, les vivres, le bien ou le mal joué des ennemis, qui peuvent et doivent nous primer. Je suis ici depuis le 15 septembre; je pars demain pour Montréal, jusqu’à ce que je me porte sur quelque frontière. J’augure de ma bonne fortune que la campagne tournera bien. Quand nous ne ferions qu’une défensive, pourvu qu’elle arrête l’ennemi, elle ne sera pas sans mérite; nous nous sommes écrit avec milord Loudon sur la capitulation du fort George. C’est un procès qui se traite à coups de plume, en attendant de traiter quelque incident à coups d’épée, de fusil. »

Ce coup d’épée, ce fut celui de Carillon.

L’intendant, dont ni les plaisirs extravagants ni les débauches ne ralentissaient l’activité, avait appris qu’un bon nombre d’habitants tenaient secrètement en réserve une partie de leurs denrées, de crainte que le gouvernement ne vînt à les leur enlever. 11 donna ordre à ses agents de parcourir les campagnes et d’exiger de chaque habitant qu’il déclarât sous serment tout ce qu’il possédait en fait de comestibles. Ce dernier acte de tyrannie acheva d’indigner le clergé, qui prit ouvertement la cause du peuple. D’après l’avis de l’évêque, il releva les habitants de cet injuste serment, disant avec raison que si le roi voulait conserver sa colonie, il devait en

’ Allusion au mandement publié quelques jours auparavant par l'évêque de Québec. Bougainville, qui était de toutes ces parties de plaisir, de ces jeux et de ces folles dépenses, lesquels étaient autant d’insultes à la misère publique et contre lesquels protestait Msr de Pontbriand, écrivait peu de temps auparavant : « Il y a des cas où la magnificence est un crime contre l'État. » ( Journal , 14 octobre 1757.)

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fournir les moyens; que nulle puissance n’avait le droit d’arracher au peuple les dernières bouchées de pain qui lui restaient, surtout quand on ne lui laissait ni le temps de semer ni celui de récolter, et que de plus on exigeait qu’il fût le premier à verser son sang sur les champs de bataille.

On est étonné de voir jusqu’à quel point l’asservissement au roi et à la Pompadour aveuglait alors les meilleurs esprits. Montcalm lui-même, qui, comme tous les officiers lrançais, n attendait d’avancement que de la cour de Versailles, n’osait pas

Ma1' de Pontbriand, évêque de Québec.

remonter à la vraie cause du mal et s’en prendre à l’incurie royale. Certains officiers autour de lui se moquaient de la pitié que témoignait Vaudreuil pour « ses chers Canadiens ». Comme aux plus mauvais temps de la monarchie, le peuple était la chose taillable et corvéable à merci.

Bien loin du Saint-Laurent, sur la frontière toute blanche de neige du lac Champlain, le capitaine d’Hébécourt, avec sa petite garnison, faisait bonne garde autour du drapeau qui flottait au-dessus des remparts de Carillon. Des jours bien autrement ternes que ceux dont on se plaignait à Québec et à Montréal s’enchaînaient les uns aux autres sur ce coteau sauvage et isolé.

Point de distractions, point de société de dames; aucun de ces plaisirs délicats, de ces amusements de salon qui faisaient le charme des villes; mais l’âpre vie de caserne avec sa désolante monotonie: chaque matin, aux mêmes heures, la diane

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annonçant le réveil, les mêmes heures d’inspections, le pas régulier des soldats relevant la garde par le froid, la neige, la poudrerie, quelquefois par un soleil éblouissant. Alors apparaissaient dans leur uniforme nudité le lac enseveli sous son épais manteau de glace, la ceinture des arbres secouant à la bise, comme des squelettes, leurs branches dépouillées, avec de longs gémissements. Pas une habitation, pas un signe de vie en dehors du petit quadrilatère dont se composaient le fort et ses dépendances immédiates.

De temps en temps seulement, quelques espions aperçus à la lisière du bois donnaient un moment d’alerte et faisaient sortir une escouade à leur poursuite. Lord Loudon, paraît-il, faisait faire ces reconnaissances en vue d’une marche sur Carillon en plein hiver, comme avait fait M. de Rigaud à William-Henry ; mais il ne disposait pas, comme lui, d’une armée de coureurs des bois aussi infatigables qu’aguerris. Un parti de maraudeurs anglais vint un jour enlever deux soldats et tuer une quinzaine de bestiaux aux portes du fort. On trouva attaché aux cornes d’un des animaux tués un billet signé par Rogers, où il faisait ses compliments au marquis de Montcalm , et remerciait le commandant de Carillon de la viande fraîche qu’il lui avait procurée.

Cette bravade allait bientôt coûter cher à Rogers et aux siens. M. de Langy venait précisément d’arriver d’une expédition au ford Edouard, où il avait surpris une garde et un parti de bûcherons qu’il avait mis en fuite, après avoir fait deux prisonniers et pris vingt-trois chevelures. A sa suite était entré dans Carillon un renfort de cent sauvages du saut Saint-Louis et de quelques Canadiens envoyés par le marquis de Vaudreuil, sous le commandement de-M. de La Durantaye.

Dans la journée du 13 mars, deux Abénakis, revenant de la chasse, arrivèrent au pas de course et donnèrent avis au capitaine d’Hébécourt qu’ils avaient vu les pistes de raquettes toutes fraîches d’un détachement qui marchait dans la direction de Saint-Frédéric. On conjectura que c’était Rogers qui venait, comme l’année précédente, tendre une embuscade entre ce fort et Carillon.

Le colonel Ilaviland, qui commandait au fort Édouard, lui avait en effet confié un parti d’éclaireurs de cent quatre-vingts hommes, auxquels s’étaient joints, par amour pour les aventures, deux officiers du 27e régiment anglais, le capitaine Pringle et le lieutenant Roche. Ces deux jeunes étourdis auraient été moins pressés de partir s’ils avaient soupçonné la série d’émotions par lesquelles ils allaient passer.

Le détachement s’était engagé à la faveur de la nuit sur la glace du lac Saint- Sacrement, et l’avait descendu jusqu’à la hauteur de la montagne Pelée, appelée par les Anglais Rogers’ Rock. Comme il eût été dangereux de s’aventurer plus loin sur le lac, où il aurait pu être aperçu par les maraudeurs français, Rogers inclina à gauche, laissant à sa droite la montagne Pelée; il s’enfonça dans l’impraticable dédale des ravins boisés et des hauteurs couvertes de plusieurs pieds de neige, pour gagner le chemin des Agniers, qui circulait à l’ouest de la montagne Pelée. 11 venait de prendre cette direction lorsque d’Hébécourt fut prévenu de sa marche. Il lança immédiatement à sa poursuite M. de Langy avec deux cent cinquante sauvages et Canadiens, quatre cadets de la marine et quelques officiers et soldats des troupes de terre. Us suivirent la rivière à la Chute jusqu’à la rivière de Rernetz, qui, après avoir contourné vers l’ouest la base de la montagne Pelée, se jette dans les rapides du Portage. Le lit glacé de cette rivière était un chemin tout tracé, qu’ils remon-

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tèrent dans l’espérance de couper la retraite à l’ennemi. De chaque côté d’eux l’épaisse forêt dressait ses milliers de colonnes dénudées, sur un sol montueux parsemé de broussailles à moitié ensevelies sous la neige. La lumière tamisée à travers la cime des arbres commençait à pâlir, car le soleil penché à l’horizon indiquait à peu près trois heures.

L’avant-garde, composée de sauvages, s’avançait sans rien apercevoir, lorsqu’une décharge de mousqueterie jaillit derrière un fourré et renversa morts trois hommes. Le reste courut se replier en désordre sur le gros du détachement. Les éclaireurs de Rogers avaient aperçu l’avant-garde indienne et avaient donné l’alarme. Rogers avait fait aligner ses rangers le long de la rive droite de la rivière, qui en cet endroit est très escarpée, et ordonné d’avancer lentement et sans bruit. C’est en ce moment qu’ils avaient fait leur première décharge. Croyant qu’ils n’avaient affaire qu’à une petite escouade, une partie des rangers s’étaient élancés à la poursuite et étaient venus tomber sur le détachement, qui les accueillit par une grêle de balles et un tonnerre de hurlements qui firent trembler tous les échos du ravin. La glace de la rivière et les deux berges furent jonchées de cadavres avant que les survivants eussent rejoint leurs compagnons. L’escarpement fortement boisé où se tenait Rogers formait une citadelle avantageuse pour la défense. 11 rangea ses hommes en demi-cercle derrière les troncs d’arbres, d’où ils firent un feu plongeant sur les assaillants. L’avantage de la position compensa pendant quelque temps l’infériorité du nombre. Ils se défendirent avec le courage du désespoir jusqu’à la tombée de la nuit. Ces combats d’escarmouche, où chaque homme des denx partis tirait à la manière des sauvages, c’est-à-dire en s’abritant d’arbre en arbre, pouvaient se prolonger assez longtemps. La tactique des assaillants était de tourner les assiégés en gravissant la montagne, afin de leur couper la retraite et les exterminer jusqu’au dernier. Plusieurs fois ils l’essayèrent, mais furent repoussés. A certains moments, on se tirait à bout portant au milieu de hurlements continuels, mêlés aux cris des blessés se débattant sous le couteau qui leur enlevait la chevelure. Enfin M. de Langy porta un gros détachement d’indiens sur son aile gauche. Rogers, se voyant perdu si sa droite était enfoncée, détacha le lieutenant Philipps avec une partie des rangers pour la soutenir; mais ils furent tous cernés et forcés de se rendre, avec promesse d’être bien traités. Mais on sait ce que vaut une promesse de sauvage. Les dernières clartés du jour qui disparaissait ne répandaient plus que des lueurs confuses sous la voûte des bois. C’était le moment favorable pour la fuite. Rogers conseilla aux deux volontaires Pringle et Roche de s’esquiver gvec un guide, qu’il leur offrit; mais ces deux officiers, aussi braves que téméraires, refusèrent généreusement de l’abandonner. Plus de cent cadavres de rangers, horriblement mutilés, gisaient alors sur la neige dans des mares de sang. Pour mieux fuir, avec la poignée d’hommes qui lui restait, Rogers jeta son gilet, lequel fut ramassé par les sauvages avec les papiers qu’il contenait, ce qui fit croire à sa mort. Chaudement poursuivi, il parvint à traverser le lac Saint- Sacrement et arriva au fort Édouard après deux jours de marche forcée, avec une vingtaine d’hommes à moitié morts de fatigue et de misère.

Les sauvages, furieux d’avoir perdu dix-sept de leurs guerriers, garrottèrent, paraît-il, Philipps et quelques prisonniers à des arbres, et les hachèrent par morceaux à coups de tomahawk. Le détachement coucha sur le champ de carnage et reprit le lendemain le chemin de Carillon, emportant ses blessés, au nombre de

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dix-huit, parmi lesquels se trouvaient MM. de Lachevrotière et de Richerville. Il revenait avec sept prisonniers et cent quarante -quatre chevelures.

Les volontaires Pringle et Roche n’avaient pu suivre longtemps dans leur fuite les compagnons de Rogers, rompus aux marches à travers les bois.. Ils perdirent leurs traces et s’égarèrent bientôt. Durant cinq jours ils s’épuisèrent en courses inutiles, ne vivant que de grains de genièvre et d’écorces arrachées aux arbres, dont ils mangeaient l’intérieur. Quand ils se reconnurent, ils n’étaient qu’à une lieue de Carillon. Plutôt que de mourir, ils résolurent d’aller se constituer prisonniers. Arrivés dans la clairière, au milieu de laquelle s’élevait le fort, ils s’en approchèrent en agitant un mouchoir. Quelques officiers coururent à eux et les entourèrent avant que les sauvages, dont le camp était tout proche, eussent eu le temps de les apercevoir. Ils les traitèrent avec tous les égards et tous les soins qu’exigeaient leur qualité et les terribles épreuves par où ils venaient de passer. Tous deux se rétablirent et furent ensuite échangés.

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