VICTOIRE DE CARILLON
« La paix! la paix! » écrivaient à Versailles Montcalm et Lévis en ramenant de William- Henry leurs bataillons victorieux. C’était le cri du patriotisme éclairé. La politique de la France aurait dû être de fortifier sa marine pour raffermir sa puissance coloniale en appuyant Montcalm en Amérique et Dupleix en Orient, les deux seuls généraux qui soutenaient l’honneur de ses armes; mais la France, tombée en quenouille, s’était faite l’ouvrière de ses propres humiliations et de sa décadence. Déjà Dupleix avait été abandonné, Montcalm était à la veille de l’être.
La main de la Pompadour, poussée par une autre femme, avait mis le feu aux quatre coins de l’Europe. La fière Marie-Thérèse d’Autriche avait consenti à souiller sa plume impériale en écrivant elle -même à la favorite du roi et en l’appelant : <r Ma cousine. » L’impératrice avait réussi : le succès fit oublier à la femme l’ignominie de sa démarche.
L’Europe se trouva ainsi à n’avoir à opposer que deux femmes aux deux plus grands génies militaire et politique du temps : Frédéric et Pitt. La guerre de Sept ans prépara la grandeur de la Prusse et donna à la Grande -Dretagne l’empire des mers.
Rarement situation avait paru plus désespérée que celle du roi de Prusse en 1757. Sans autre allié que l’Angleterre, il s’était vu en face de presque toute l’Europe coalisée contre lui. Frédéric II était un Méphistophélès sur le trône, cynique et sublime, philosophe et historien; César se disant Brutus. Malgré des prodiges d’audace et d’habileté, malgré d’éclatantes victoires qui l’avaient placé au rang des grands capitaines, il avait été écrasé par le nombre. Un moment, se croyant perdu, il avait songé au suicide.
MONTCALM ET I.EVIS
« Ma chère sœur, écrivait- il à la margravine de Bayreuth, il n’y a plus de port et d’asile pour moi que dans les bras de la mort. »
Et à Voltaire :
« Pour moi, menacé du naufrage , Je dois , en affrontant l’orage , Penser, vivre et mourir en roi. »
Le 3 novembre, le roi de Prusse avait brusquement porté son armée sur la rive gauche de la Saale. Les alliés, confiants dans leur supériorité numérique, s’avançaient vers les hauteurs pour l’envelopper et lui couper la retraite, lorsque tout à coup Frédéric, par une de ces manœuvres rapides auxquelles il avait habitué ses troupes, opéra un changement de front. Favorisé par des coteaux et des ravins qui dérobaient son mouvement, il fondit inopinément sur le flanc des Français; plusieurs batteries, démasquées sur les hauteurs, foudroyèrent en même temps l’infanterie alliée qui se pressait dans la plaine. En vain le prince de Soubise chercha-t-il, avant la fin du jour, à rétablir le combat par des charges de cavalerie : tout fut culbuté et mis en déroute. Huit mille prisonniers et trois mille morts furent laissés sur le champ de bataille : c’était la journée de Rosbach.
Le nom du vainqueur fut porté aux nues. La France elle-même, la France honteusement vaincue, égarée par les idées nouvelles, faisant taire son patriotisme, fut la première à exalter le héros prussien. Voltaire le chanta en vers et en prose, et d’Âlembert écrivit au même Voltaire :
« A Paris, tout le monde a la tête tournée du roi de Prusse; il y a cinq mois qu’on le tramait dans la boue. »
L’explication du désastre se trouvait à Versailles. Les désordres de la cour avaient pénétré dans les camps : le soldat se modelait sur le noble corrompu qui le commandait. Le jour de la bataille de Rosbach, il y avait six mille maraudeurs hors du camp! Après la déroute, l’armée inonda la Thuringe comme une horde de cosaques et s’y livra aux plus odieux excès. Le duc de Richelieu , qui avait précédé Soubise dans le commandement, pillait et autorisait le pillage avec un tel cynisme, que les soldats l’avaient surnommé le père la Maraude.
« Ces armées, dit un historien, pleines de luxe et de misère, encombrées de courtisanes, de marchands et de valetailles, traînant après elles trois fois plus de bêtes de somme que de chevaux de selle, étalant des bazars ambulants d’objets de mode au milieu de leurs tentes, ressemblaient plus aux cohues de Darius et de Xerxès qu’aux armées de Turenne et de Gustave-Adolphe b »
On voit par ce tableau que les déprédateurs du Canada n’étaient que les plagiaires du monde de Versailles. C’est là que plusieurs d’entre eux avaient fait leurs premières armes.
En Angleterre, le génie de Pitt organisait la victoire avec moins d’éclat et de rapidité que Frédéric, mais avec la même sûreté de coup d’œil. Quoique les événements ne lui eussent pas d’abord été favorables, la confiance du peuple anglais n’avait pas été ébranlée, depuis surtout que Georges II, qui le détestait, l’avait éloigné du ministère (avril 1757) et avait ele force, trois mois api es, de le
1 Henri Martin, Histoire de France, t. XV, p. 320.
MONTCALM ET LÉVIS
reprendre sous le coup de l’indignation publique. Pitt était devenu le véritable souverain de l’Angleterre. L’admiration pour lui allait jusqu’au fanatisme : on le proclamait le seul politique honnête, le seul incorruptible, le seul capable de relever la fortune du royaume. Le grand commoner était le premier à le penser et à le dire.
« Il avait une telle confiance en sa force, dit lord Brougham, qu’il renversait la maxime des gouvernants : Ne forcez pas un obstacle quand vous pouvez le tourner. Il dédaignait de s’insinuer là où il pouvait pénétrer d’assaut, et de persuader quand il pouvait commander. j>
William Pitt est un des exemples les plus frappants de la puissance de la parole. Il n’eut peut-être jamais d’égal au parlement comme orateur et comme debater. Son éloquence franchissait l’enceinte des communes et faisait tressaillir la nation tout entière. Pénétrant avec la même intensité dans la chambre du paysan et dans le palais du noble lord, elle y réveillait le patriotisme assoupi, faisait vibrer toutes les âmes à l’unisson de la sienne, leur communiquait cette passion pour la grandeur et la gloire de l’Angleterre qui fut le but unique de sa vie.
Ce grand homme avait les défauts de ses qualités. Sa hauteur le rendait insupportable à ses collègues, qu’il traitait comme des subordonnés, et qu’il ne cessait d’humilier en leur faisant constamment sentir sa supériorité. Il avait le ridicule des petits esprits, la vanité; il était comédien, en prenait les airs, affectait des poses théâtrales. On sait aujourd’hui qu’il n’était pas inaccessible à la corruption.
Mais le peuple anglais ne voulait pas voir ses défauts; il se reconnaissait en lui, sentait qu’il était son âme, son expression, sa force. Appelé à gouverner un peuple libre, Pitt aimait sincèrement la liberté. Ses concitoyens le savaient et se livraient à lui comme lui se livrait à eux, confiants dans un égal patriotisme. En un mot, il avait élevé la nation anglaise à sa hauteur.
Tel était, dit Hume, le crédit dont jouissait le gouvernement, que le peuple souscrivit à tous les emprunts avec l’empressement le plus extraordinaire. Un esprit inaccoutumé d’audace et de résolution parut animer les armées de terre et de mer. L’amour de la gloire militaire se répandit jusque dans les dernières classes du peuple. Ce passage subit de l’indolence à l’activité, de l’indifférence au zèle, de la crainte à l’audace, fut produit par l’influence et l’exemple d’un ministre, d
Chasser la France de l’Amérique et de l’Inde, lui fermer toutes les mers et la confiner sur le continent, telle était la politique entreprise par Pitt avec sa volonté de fer. 11 ne soupçonnait pas que de son vivant même la France s’en vengerait en faisant l’indépendance américaine.
Il avait maintenant sous la main les hommes qu’il lui fallait pour ses grands desseins. Durant la prochaine campagne, Ferdinand de Brunswick, disciple du grand Frédéric, allait venger la défaite de Cumberland au Hanovre; Clive, dans l’Inde, poursuivre sa victoire de Plassey; Wolfe, se révéler en Amérique.
Ce fut vers l’Amérique qu’il tourna d’abord son attention et ses plus formidables armements. Le plan des opérations fut réglé d’après les conseils de l’homme le mieux entendu dans les affaires d’Amérique : l’illustre Franklin, alors délégué de la Pensylvanie à Londres. Trois attaques simultanées devaient être dirigées sur le Canada : l’une au nord, sur Louisbourg; l’autre au centre, sur Carillon; la troisième au sud, contre le fort Duquesne. La célérité avait fait place à la lenteur des préparatifs qui avait tout compromis l’année précédente. Dès le mois de février
MONICA LM ET LEVIS
deux flottes étaient en mer : l’une aux ordres de l’amiral Boscawen, pour attaquer Louisbourg, avec douze mille hommes, commandés par le général Amherst; l’autre sous l’amiral Osborn, pour croiser dans le détroit de Gibraltar et intercepter la flotte de l’amiral La Glue, prête à faire voile de Toulon ; une troisième, commandée par sir Edward Hawke, appareilla peu après pour aller bloquer devant Rochefort un convoi de munitions et de troupes destinées au Canada.
La Clue ne put franchir le détroit de la Méditerranée. Le convoi, composé de quarante bâtiments de transports, protégé par cinq vaisseaux de ligne et cinq frégates, fut attaqué à l’embouchure de la Charente. Une partie seulement parvint à gagner le large; le reste, afin d’échapper à la poursuite, se fit échouer sur les bancs de sable de la côte, d’où il ne put être retiré qu’après avoir jeté à la mer les canons et les approvisionnements. L’expédition fut manquée , et le Canada ne vit arriver presque aucun secours. Jamais, au contraire, les colonies anglaises n’en avaient reçu d’aussi puissants. Pitt avait fait voter par le parlement des fonds pour une evée de vingt mille hommes en Amérique, avec promesse de nouveaux subsides pour leur entretien. 11 avait fait rappeler Loudon, pour lequel il ne cachait pas son mépris, et avait proposé à sa place lord Howe, jeune officier aussi brave qu’expérimenté. D’invincibles influences l’avaient forcé de laisser le commandement au vieil Abercromby, le premier en grade après Loudon. Mais lord llowe allait être de fait la tête de l’armée. L’expédition contre Duquesne, forte d’environ sept mille hommes, était confiée au brigadier John Forbes, jeune officier comme Howe et destiné comme lui à une trop courte carrière.
Le nombre des combattants qui allaient attaquer le Canada, y compris les milices de réserve, dépassait le chiffre total de sa population entière : hommes, femmes et enfants.
« C’était, remarque justement l’historien Garneau, rendre un hommage éclatant à la bravoure française et reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada, d
Dès le 22 février Montcalm était rendu à Montréal, afin d’être plus à la portée des partis d’éclaireurs qui se succédaient continuellement aux frontières et en revenaient avec des nouvelles de l’ennemi. Il parut bientôt évident que le point le plus menacé pour le moment était Louisbourg. M. de Boishébert reçut ordre de se tenir prêt à partir dès l’ouverture de la navigation avec cent cinquante Canadiens, Acadiens et soldats de la colonie. 11 devait s’adjoindre à Miramichi quatre cent cinquante Acadiens, formant un total de six cents hommes, qui iraient prêter main forte à la garnison de Louisbourg. Son principal objet était de s’opposer au débarquement des Anglais, et, s’il n’y pouvait réussir, de harceler continuellement l’ennemi à la faveur des bois. Les militaires français auraient voulu que ce détachement partît sans délai sur les glaces et fût commandé par un officier plus actil et plus intelligent. Les événements démontrèrent qu’ils avaient raison.
Le 1er avril, la population de Québec avait été réduite à deux onces de pain; peu de jours après, cette faible ration avait été même retranchée, ce qui occasionna une émeute de femmes dans la ville. Elles s’assemblèrent devant la maison du lieutenant de police, M. Daine, qui eut peine à les disperser. On voyait des malheureux, aux traits hâves et amaigris, chanceler dans les rues; d’autres, ne pouvant travailler qu’en se tenant appuyés. Dans les campagnes, une partie des habitants vivaient d’avoine bouillie; plusieurs, n’ayant pas même cette ressource, se
M 0 N TC AL M ET LEVIS
nourrissaient de racines ou broutaient l’herbe dans les champs. Le long des rivières, les femmes et les enfants étaient continuellement occupés à pêcher et n’attendaient leur repas que d’un coup de ligne. Souvent le premier poisson qu’ils prenaient était cuit et dévoré sur le rivage même. A Chambly, la garnison affamée n’avait guère d’autre moyen de vivre; les officiers se plaignirent même amèrement de ce que le gouvernement ne fournissait pas assez d’engins de pêche.
Le 9 mai, le régiment de la Reine, ayant épuisé tout moyen de subsistance à Québec, fut acheminé sur Carillon, où il y avait un depot de vivres provenant de William-Henry, « qu’il faut, dit Montcalm, extrêmement ménager, et auquel la dure nécessité force de toucher. » Ordre fut donné en même temps à Bourlamaque déformer en pelotons les soldats de Languedoc et de Berry, qui ne trouvaient plus moyen de subsister chez les habitants, et de les diriger sur Saint- Jean, où ils stationneraient si on pouvait y ramasser quelques vivres, sinon de les faire passer tous à Carillon.
L’ingénieur Desandrouins raconte qu’en montant de Québec à Montréal, au milieu de mai, il trouva partout la même détresse. Nulle part il n’y avait de pain. Sans la chasse du printemps, surtout celle des tourtes, qui donnait alors en abondance, beaucoup de personnes seraient mortes de faim.
Deux navires furent dépêchés coup sur coup en France pour faire connaître l’état désespéré du pays.
« La colonie est à deux doigts de sa perte, » écrit Montcalm à la date du 15 mai. Malgré cette affreuse situation, « les habitants, remarque Lévis , conservent toujours leur bonne volonté, et les troupes se soumettent de bonne grâce à toutes les réductions de vivres qui sont jugées nécessaires. »
Les sauvages, vivant de chasses dans leurs courses, n’étaient pas arrêtés par le défaut de vivres. Leurs services devenaient inappréciables. 11 ne se passait pas de semaine sans que le gouverneur en reçût quelques-uns en audience et les encourageât en leur distribuant des présents, des munitions, des marques de distinction. On se rappelle le fameux chef Kisensik, orateur des Népissings, aussi renommé par ses exploits que par son éloquence, et qui avait joué un rôle important durant l’expédition de William -Henry. Son père, guerrier aussi célèbre que lui, qui avait été présenté à la cour de Versailles et avait reçu un hausse-col des propres mains de Louis XIV, venait de mourir. Kisensik, suivi de vingt- cinq guerriers de sa nation, se présenta en habits de deuil au palais du gouverneur, et lui demanda l’autorisation d’aller frapper sur l’ennemi. Mais Kisensik ne pouvait partir ainsi ; car, d’après les idées superstitieuses des sauvages, le temps du grand deuil était un temps de malheurs, fatal aux entreprises. Le marquis de Vaudreuil lui répondit selon le cérémonial indien, lui fit ses condoléances sur la mort de son père, en fit un éloge pompeux, et releva Kisensik de son deuil en lui présentant un équipement de guerre. Le gouverneur s’offrit de le revêtir du précieux hausse-col, dont l’inscription rappelait le don du grand roi; mais Kisensik refusa modestement, disant qu’il voulait d’abord arroser de sang anglais les cendres de son père et s’illustrer par quelque action d’éclat, afin d’être plus digne de porter cette décoration. Le chef népissing tint parole.
Sur le chemin de Carillon, son parti se croisa avec une troupe d’Abénakis, qui revenait avec des chevelures prises sur la frontière du Massachusetts, dans un moulin où, dit Montcalm, « nous avions neuf de nos malheureux Acadiens travail-
MONTCALM ET LÉ VIS
lant pour les Anglais. Les Abénakis, au moment de les tuer, les tenant en joue, entendent avec surprise crier : « Vive le roi! Français! » Ils les accueillent avec toute l’affection possible et nous les ont ramenés de Dingerfil (sic). L’Anglais a cru bien disperser ce peuple fidèle , il n’en a pas changé le cœur. »
Deux semaines ne s’étaient pas écoulées depuis le départ de Kisensik, qu’il rentrait à Carillon après s’être distingué par un éclatant coup de main. Ayant rencontré entre la Chute et la rivière au Chicot un parti de dix- huit sauvages et de cinq Anglais, il lit neuf prisonniers et quatre chevelures; un seul Anglais s’échappa de ses mains avec neuf sauvages.
L’impatience où l’on était de voir arriver des vaisseaux de France avait fait croire qu’il en apparaîtrait dès que le fleuve serait libre de glaces; mais les jours s’écoulaient, le mois de mai s’avançait sans qu’une seule voile se montrât à l’horizon. Enfin, le 19 mai au soir, huit navires et une prise anglaise, escortés par la frégate la Sirène, entrèrent dans la rade de Québec. Toute la ville était accourue sur les quais pour leur souhaiter la bienvenue. Ils apportaient sept mille cinq cents quarts de farine et du lard en proportion. Peu de jours après, ils furent suivis par quatre autres navires. Tous ces approvisionnements réunis ne procuraient de vivres à douze mille hommes que pour cent cinq jours. Mais c’était assez pour gagner une victoire et retarder d’une année la chute de la colonie. La joie de vivre et cette espérance étaient affaiblis dans le cœur de nos soldats « par les tristes et fâcheuses nouvelles d’Europe, où, dit Desandrouins avec amertume, tout va mal pour la France en Allemagne ». Rosbach arrache ce cri à Montcalm : « Bataille perdue contre le roi de Prusse, l’Alexandre du Nord... Ce même roi bat les Autrichiens vers Breslau, marche dans l’électorat du Hanovre; ce qui met tous nos quartiers en mouvement et sur les dents! » Bougainville s’attriste à son tour : « Les nouvelles d’Europe, dit-il, prouvent bien la vérité de ce proverbe grec qui dit : qu’il vaut mieux une armée de cerfs commandée par un lion , qu’une armée de lions commandée par un cerf. »
A ces tristesses s’ajoutait la certitude des formidables armements de l’Angleterre contre le Canada, de l’attaque simultanée de Louisbourg, de Carillon et de Duquesne. Malgré l’avis de Montcalm, Yaudreuil avait projeté de faire une diversion contre ces deux derniers forts en poussant une pointe du côté d’Albany, espérant par ce mouvement forcer du même coup les Cinq-Nations à se déclarer pour les Français. Deux mille cinq cents hommes , composés de quatre cents soldats de l’armée régulière, quatre cents de la marine, le reste de Canadiens et de sauvages, commandés par le chevalier de Lévis, ayant sous ses ordres MM. de Rigaud, de Longueuil et de Senezergues, devaient entrer, par le lac Ontario, dans la rivière Chouaguen, descendre la rivière Moliawk, ravager tout le pays jusqu’aux portes d’Albany.
Lévis écrivait à la veille de son départ : « Ma mission est délicate, importante, politique et militaire; l’on me menace d’une infinité d’obstacles que j’aurai à surmonter, soit pour la nourriture, n’ayant que pour deux mois de farine et de graisse, ne pouvant porter ni biscuit ni pain, pas même de tentes pour nous mettre à l’abri; je puis aussi trouver des oppositions de la part des Iroquois, partisans des Anglais. »
Ce plan aurait reçu l’approbation de Montcalm si 1 arrivée des vivres avait permis de l’exécuter à temps; mais, à l’heure où l’on était, il affaiblissait inutilement le corps d’armée déjà si faible, destiné à protéger Carillon. Les divers batail-
MONTCALM ET LÉVIS
Ions qui allaient s’immortaliser devant ses murs étaien en marche dès les premiers jours de juin et se concentraient à Saint-Jean, leur lieu de relâche et de ravitaillement. On y avait préparé pour chaque soldat montant à Carillon six jours de vivres qu’il emporterait avec lui, à raison d’une livre de pain par jour, d’un quarteron de lard et d’autant de pois par ration.
Berry et Languedoc arrivèrent du 15 au 20 juin au fort Saint-Jean et firent voile immédiatement pour Carillon, où la Reine, venant comme eux de Québec, mais stationné depuis un mois à Saint- Jean, allait les précéder d’un jour.
Le reste de l’armée sortait du fort Saint-Jean quand Montcalm y entra, accompagné de son état-major, de M. de Pontleroy, le nouvel ingénieur en chef arrivé le mois précédent, et de plusieurs officiers de Béarn qui, « étant mariés depuis peu, étaient restés jusqu’aux derniers jours près de leurs épouses, s
Le lendemain 26, un courrier extraordinaire apporta au général la nouvelle du débarquement des Anglais dans l’ile Royale et de l’investissement de Louisbourg. De ce moment tous les regards furent, tournés vers cette forteresse, toutes les pensées s’y portèrent; car, selon l’expression de Desandrouins , Louisbourg était la porte cochère du Canada.
La nouvelle de ce siège précipita le départ de Montcalm. Le jour même, l’artillerie du fort saluait le bateau qui l’emmenait vers Carillon, et qui lui répondait par des salves de mousqueterie.
A Saint-Frédéric, où le général n’arriva que le 30 juin au matin, par suite des vents contraires, il s’arrêta quelques heures, afin de donner à M. de Pontleroy le temps d’en examiner les fortifications et les positions voisines. A trois heures de l’après-midi, le colonel Bourlamaque, le brave d’Hébécourt et les principaux officiers accueillaient le commandant sur le rivage de Carillon, pendant que le canon du fort annonçait au loin son arrivée.
Les premières paroles de Bourlamaque en lui pressant la main furent : « Mon général, dans quelques jours nous aurons les Anglais sur les bras. D’Hébécourt, que j’ai envoyé à la découverte, et tous nos éclaireurs s’accordent à dire qu’il y a vingt-cinq mille hommes à la tête du lac Saint-Sacrement. Bs ont mille chevaux et une quantité de bœufs employés à faire les transports, et ils sont à la veille de lever leur camp. »
Montcalm ne fut pas surpris, encore moins découragé. A ces forces écrasantes il n’avait cependant à opposer que ses huit petits bataillons, parmi lesquels il y avait des recrues qu’il croyait mauvaises, et le corps des Canadiens composé des milices de Québec, les moins aguerries de la colonie : « Un contre cinq, peut-être plus: voilà, résumait-il, notre position. i> La seule chance de succès était dans l’activité et l’audace. 11 dépêcha le soir même un courrier au marquis de Yaudreuil, pour lui exposer l’extrême danger de sa position et le conjurer d’envoyer en toute hâte tous les secours possibles.
Le lendemain, dès l’aube du jour, il fit battre la générale : ses dispositions étaient prises. La Reine, Guyenne et Béarn furent mis en marche pour aller occuper le Portage. La Sarre et Languedoc les suivirent pour se placer à droite de la Chute. Royal -Roussillon et le premier bataillon de Berry occupèrent la gauche. Le second bataillon de Berry, commandé par M. de Trécesson, joint à ce qu’il y avait de la marine et de Canadiens, stationna entre Carillon et la redoute qui protégeait la berge du côté du lac et de la rivière à la Chute.
MONTCALM ET LÉVIS
« Ce mouvement hardi, observe Montcalm , était nécessaire pour en imposer à l’ennemi et leur faire perdre l’idée qu’ils ont de notre très grande faiblesse, et en même temps pour empêcher qu’ils ne s’emparent à l’improviste du Portage, ce qu’ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac. »
Montcalm prit ensuite avec lui les ingénieurs Pontleroy et Desandrouins, et se porta sur les hauteurs qui dominent Carillon, pour déterminer un champ de bataille et la position d’un camp retranché.
La presqu’île de Carillon, formée par le confluent de la rivière à la Chute et du lac Champlain, est un plateau rocailleux, dont la pointe est tournée au sud-est. À partir du fort, qui s’élevait presque à l’extrémité de cette pointe, le terrain s’abaisse graduellement en gagnant vers l’ouest, puis s’élève en pente douce jusqu’à un coteau qui le coupe transversalement. A gauche, le plateau s’affaisse près de la décharge en pente raide, tandis qu’à droite il descend sur un plan incliné vers un bas-fond assez large que baigne le lac Champlain. C’est sur le sommet de ce coteau, à environ un kilomètre du fort, que Montcalm fit faire le tracé d’un retranchement, dont il ordonna de commencer les travaux dès le lendemain.
Ce retranchement devait être composé d’abatis avec des redans , appuyé à gauche par la falaise escarpée de la Chute, à droite par l’éminence dont la pente était moins raide que celle de la gauche. Cette ligne de retranchement se prolongerait en arrière de chaque côté; à gauche, jusqu’au fort Carillon, et à droite, jusqu’à une redoute flanquée d’un abalis se terminant au lac. Le centre, dont toutes les parties se flanquaient réciproquement, suivrait les sinuosités du terrain en gardant toujours les hauteurs. Ce retranchement devait être fait de troncs d’arbres couchés les uns sur les autres. En avant, des arbres renversés, dont on appointerait les branches coupées, serviraient de chevaux de frises.
<r Mais pour exécuter ces travaux, écrit Montcalm, il faut des bras, et que l’ennemi nous en donne le temps. Tout ce qu’on peut faire dans le moment présent et que l’on fait, c’est de tracer ces travaux, et de faire faire aux troupes de la Chute et du Portage autant de fascines et de palissades que le service de ces camps le leur permettra. Le bataillon de Berry, qui est à Carillon, ne peut fournir que quatre-vingts à quatre-vingt-dix travailleurs. Qu’exécuter avec aussi peu de monde? d
On commença aussi à construire, sur deux bateaux solidement liés ensemble, de hautes plates-formes capables de porter des canons, des pierriers et des tirailleurs : <r c’étaient des espèces de tours flottantes, » dont l’invention était due au capitaine de Fiedmond. Sur d’autres grands bateaux on plaça une pièce de canon à la proue. Des bastingages y mettaient à l’abri les artilleurs, les fusilliers et les rameurs. Ces vaisseaux de guerre improvisés étaient destinés à disputer le lac aux berges anglaises.
Les sauvages, en petit nombre, sentaient le besoin qu’on avait d’eux et se montraient d’une insolence insupportable. Ils volaient les provisions, l’eau-de-vie, le vin, tuaient les volailles, les bestiaux; en un mot, commettaient toute espèce de déprédations qu’on n’osait trop empêcher, car ils voulaient à tout prix s’en retourner. Montcalm fut obligé de tenir deux conseils avec eux pour les empêcher de partir, et n’y réussit qu’à force de distributions de couvertes, de brayels, de mittasses, etc.
Pour les remplacer au besoin, on forma deux compagnies de volontaires tirés
MONTCALM ET LÉVIS
de la ligne, et dont le commandement fut confié à M. de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et à M. Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
Montcalm, qui avait confié la garde du Portage à M. de Bourlamaque, se rendit de sa personne à la Chute pour être plus à la portée des mouvements des Anglais. Pendant qu’il était occupé à faire construire deux ponts de communication, l’un au Portage, l’autre au moulin de la Chute, il reçut l’agréable nouvelle du départ de Montréal du chevalier de Lévis avec quatre cents hommes de l’armée régulière qu’il lui amenait à marche forcée. En apprenant le danger qui menaçait Carillon, le marquis de Vaudreuil avait renoncé à son expédition contre Albany et résolu <r d’envoyer toutes les forces de la colonie au secours de Montcalm1 ».
M. de Baymond, qui apportait celte nouvelle, avait amené avec lui quatre cents Canadiens et une centaine de sauvages, qui furent dirigés immédiatement vers le camp du Portage, où ils pouvaient rendre de grands services pour les reconnaissances et les coups de main.
Dans la soirée du 3 juillet, arriva à la tente de Montcalm l’infatigable de Langy, que ce général avait en singulière estime : de tous les officiers partisans, c’est celui dont il a fait le plus bel éloge. «L’excellent Langy,» comme il l’appelait, était fils du sieur Levraux de Langy, natif de Nolray en Poitou, établi au Canada depuis le commencement du xvme siècle. Langy avait passé une partie de sa vie dans les bois et avait pris toutes les habitudes des coureurs forestiers. Il en portait le costume demi-sauvage demi -européen, le couteau à la ceinture, avec le sac à balles, la corne à poudre passée en bandoulière, la carabine toujours à l’épaule. Comme ses pareils, il avait avec des traits accentués, halés par le soleil et le grand air, cette démarche vive et élastique qui dénote des jarrets d’acier. Aussi intelligent que brave, il était employé dans les missions les plus difficiles. Depuis le milieu de l’hiver jusqu’à l’heure présente, il n’avait pas eu un instant de repos, courant sans cesse de Montréal à la frontière et de la frontière à Montréal, faisant le coup de feu avec son parti jusque sous les remparts de l’ennemi, rapportant des chevelures, des prisonniers et des renseignements clairs et précis.
Il rendit compte à Montcalm de sa dernière course. Du haut d’une montagne voisine de William -Henry, il avait examiné à loisir les mouvements des Anglais. Lorsqu’il était passé sur les ruines de ce fort, quelques semaines auparavant, la même désolation, le même silence y régnaient qu’au lendemain du départ de l’armée française l’année précédente. Maintenant le vaste tapis vert que la nature avait jeté sur ces décombres et sur les environs était tout piqué de points blancs, comme si une pluie d’étoiles y lût tombée, tellement étaient nombreuses les tentes du camp d’Abercromby.
Ce général se voyait à la tête de la plus grande armée d’origine européenne qui eût jamais mis le pied en Amérique. Elle se composait de quinze mille quatre cents hommes, dont six mille trois cent soixante-sept de l’armée régulière, le reste de miliciens de la Nouvelle-Angleterre, de New-York et du New- Jersey2. Un parc d’ar-
1 Journal de Lévis, p. 135.
2 Armée régulière . u,367
Provinciaux . 9,034
Total . 15,401
( Public Record Office, Am. and IV. Indies, Abercromby à Pitt, 12 juillet 1758.)
MONTCALM ET LEVIS
tillerie considérable, des vivres et des munitions en abondance, rien n’avait été pargéné de ce qui avait été jugé nécessaire pour l’envahissement du Canada.
Le commandant de cette belle armée, qui devait son avancement plus à des influences politiques qu’à ses talents, était une de ces lourdes et épaisses natures, qui semblent incompatibles avec l’activité d’esprit et de corps qu’exige le génie militaire. Aussi, quoiqu’il ne fût âgé que de cinquante-deux ans, était-il regardé par ses soldats comme un vieillard invalide et incapable. Tous leurs regards, toute leur confiance, se tournaient vers le jeune et enthousiaste lord llowe, la fleur de la noblesse et « le meilleur soldat de l’armée anglaise » , au dire d’un de ses frères d’armes, qui s’illustrait en ce moment-là même sous les murs de Louisbourg, et qui comme lui allait trouver une mort prématurée au Canada, le général Wolfe. Arrivé
A Fort Carillon.
B Abatis.
C Basse -Ville.
D Marine et milice.
É Trouée.
F Colonnes anglaises.
G Volontaires.
H La Sarre.
I Languedoc.
J Berry.
K Royal -Roussillon.
L Guyenne.
M Béarn.
N La Reine.
à Halifax avec son régiment, au mois de juillet de l’année précédente, Howe s’était appliqué avec ardeur à l’étude du nouveau genre de guerre qu’il allait rencontrer, et avait même suivi dans leurs courses les rôdeurs de bois du major Rogers, qu’il avait émerveillés par sa résistance aux fatigues, et dont il s’était fait autant d’amis.
L’expérience qu’il y avait acquise lui avait suggéré de faire parmi les troupes des réformes dont il était le premier à donner l’exemple. Chaque homme, de quelque rang qu’il fût, ne devait avoir avec lui que le strict nécessaire; le soldat, être accoutumé à porter dans son havresac trente livres de vivres; l’officier, n’avoir qu’une seule couverte et une peau d’ours. On voyait Howe aller lui-même laver son linge au ruisseau et le faire sécher au soleil; tirer de sa poche, à 1 heure du repas, son couteau et sa fourchette renfermés dans une gaine, et manger, assis dans sa tente sur une peau d’ours, un morceau de lard et de pain, en devisant a\ec le même entrain et la même gaieté que s’il avait été à la table de son noble père. Adoré du soldat, il était l’âme de l’armée, qui acceptait de bon cœur sa rude discipline et se retrempait au contact de son stoïcisme et de sa vaillance.
Au nombre des miliciens de la Nouvelle-Angleterre se trouvaient deux jeunes
MONTCALM ET EÉVIS
officiers destinés à une carrière célèbre dans leur pays : le brave Israël Putnam, du Connecticut, et John Stark, non moins intrépide que lui, servant comme lieutenant dans un régiment du New-IIampshire. Les hommes éclairés comme eux, surtout les officiers de la vieille Angleterre, qui la plupart se ressentaient du scepticisme de leur temps, devaient s’amuser du zèle emporté que déployaient les ministres puritains attachés à l’armée. Ces prédicants, la bible à la main, représentaient l’expédition comme une croisade contre l’impie Babylone, et rappelaient Moïse envoyant Josué combattre Amalec.
Neuf cents bateaux et cent trente- cinq berges, sans compter un grand nombre de bateaux plats chargés de l’artillerie, amarrés au rivage du lac, n’attendaient, que le signal du départ. Le soir du 4 juillet, toutes les munitions, les vivres, le bagage, étaient embarqués.
Le lendemain dès l’aurore, les tentes de chaque régiment étaient repliées, le camp levé, et le soleil n’était pas haut sur l’horizon quand toutes les embarcations, chargées de l’armée entière, eurent pris le large. Elles s’avancaient sur trois divisions : les troupes régulières au centre, les milices sur les deux ailes. Chaque régiment avait ses drapeaux et sa fanfare qui remplissait l’air d’une musique martiale. Le soldat partait le cœur léger et exultant , convaincu qu’il marchait à un triomphe. A mesure qu’elle avançait, la Hotte couvrait le lac, dont la surface disparut bientôt sous la multitude des embarcations. La matinée était splendide : le grand soleil de juillel plongeait ses rayons au fond de cette gorge de montagnes, et mettait des éclairs sur l’acier des armes et sur l’or des uniformes. Les plus pittoresques de tous ces costumes, à côté des couleurs écarlate et bleue des régiments anglais et américains, étaient ceux des Ilighlanders ou montagnards d’Écosse, avec leurs coiffures à plumets, leurs kilts ou braies aux nuances variées, leurs redoutables claymores suspendues au côté. Ils étaient aux ordres du major Duncan Campbell d’Inverawe, dont la légende a immortalisé le nom.
Vers midi la flotte était engagée dans le chenal étroit des îles, et s’allongeait en une énorme fde qui n’avait pas moins de deux lieues de longueur. A l’avant-garde venaient le major Rogers avec ses rôdeurs de bois, et le colonel Gage avec l’infanterie légère, suivis d’un corps de marins armés et disciplinés sous les ordres du colonel Bradstreet. Lord Howe commandait en personne la colonne du centre, formée du 55e, son propre régiment, qui marchait en tête, suivi du Royal- Américain, de quatre autres régiments d’infanterie et des montagnards écossais; les milices provinciales occupaient toujours les deux ailes. Les pesants bateaux de l’artillerie, que poussaient à leur suite de vigoureux rameurs, étaient précédés de deux espèces de tours flottantes destinées à protéger le débarquement. Enfin, derrière le bagage et les munitions de toutes sortes, l’arrière -garde, composée de troupes de ligne et de milices, formait la queue de ce gigantesque et formidable serpent, qui s’avançait lentement sur le Canada.
Du sommet d’une montagne située un peu en avant, les sentinelles françaises placées en vigie ne pouvaient s’empêcher d’admirer la beauté du spectacle qu’elles avaient à leurs pieds. Entre les deux chaînes de montagnes au panache de verdure, le lac, inondé de lumière par le soleil de midi, étendait sa surface limpide, reflétant l’ombre de ses caps et de ses anfractuosités. Là-bas se dressait le front chauve de la montagne Pelée, ici le cône moussu du Pain-de-Sucre. A travers l’archipel d’îles qui, vues à distance, avec leur riche végétation de mélèzes, de pins, de bou-
MONTCALM ET EÉVIS
leaux, de grandes aulnes, ressemblaient à des corbeilles chargées de feuillages, serpentait l’immense procession de bateaux, dont les rames s’abaissaient et se relevaient en cadence avec des jaillissements d’eau reluisant au soleil ; et au-dessus les drapeaux flottant à la brise, et les rangées d’uniformes variés selon les régiments, d’où montaient des roulements de tambours et les notes claires des fifres et des cuivres.
Dès que l’avant- garde avait paru à l’entrée des îles, les sentinelles françaises avaient signalé son approche en baissant et levant un drapeau blanc, signal convenu qui avait été répété de cap en cap jusqu’au camp du Portage.
Aussitôt Montcalm donna ordre aux troupes de la Chute et du Portage de renvoyer à Carillon toutes espèces d’équipages et de passer la nuit au bivouac et en éveil. Pontleroy fut averti de hâter autant que possible les travaux du camp retranché. Les bataillons du Portage devaient signaler la présence de l’ennemi à ceux de la Chute par trois décharges de coups de fusil. A ce signal, le deuxième bataillon de Berry, stationné à Carillon, devait marcher en avant et couronner les hauteurs qui dominent le fort. La compagnie de grenadiers, un piquet et cent cinquante Canadiens qui venaient d’arriver se déploieraient en tirailleurs, de manière à veiller d’abord à la sûreté du fort lui-même, et ensuite à protéger la retraite de l’armée si elle était poussée de trop près.
De chaque côté du lac Georges, plusieurs gardes furent échelonnées sur les hauteurs afin d’éviter toute surprise. M. de Bernard, avec sa compagnie de volontaires, remonta la rivière de Bernetz, afin de s’assurer si les ennemis faisaient la tentative de tourner la position de Carillon, en suivant le revers de la montagne.
A cinq heures du soir, M. de Bourlamaque ordonna au capitaine de Trépezec d’aller se mettre en observation sur la montagne Pelée avec trois cent cinquante hommes, dont cent cinquante de la ligne, le reste de la marine et de la colonie, conduit par M. de Langy, et d’empêcher l’ennemi de débarquer dans les environs s’il était possible.
L’armée anglaise était venue camper à trois lieues plus haut sur la même rive du lac, à Sabbath Day Point. C’est durant cette veillée que John Stark eut, sous la tente de lord Howe, cette conversation qui fit une si profonde impression sur son esprit, et qu’il rappelait ensuite comme le testament militaire du jeune héros. Howe le questionna minutieusement sur Carillon, sur sa position, ses défenses et les meilleurs moyens de l’attaquer.
L’armée se mit en mouvement de si bonne heure, qu’à cinq heures du matin son avant-garde était en vue du Portage. Les tirailleurs français ne firent qu’échanger quelques coups de feu, car elle s’avançait en colonnes si profondes, qu’il eût été insensé de lui disputer le débarquement. Bourlamaque retira ses avant-postes, rompit le pont du Portage, brûla son camp et se replia en bon ordre à la Chute. Montcalm le fit immédiatement traverser sur la rive gauche de la décharge, l’y suivit avec ses troupes, détruisit le pont de communication, et rangea les sept bataillons qu’il avait alors sous la main en ordre de bataille sur les hauteurs voisines, afin de donner aux volontaires et aux piquets dispersés en avant le temps de se rallier.
Bourlamaque disait hautement que c’était la meilleure position stratégique qu’on pût choisir, qu’on devait s’y retrancher et s’y défendre jusqu’à l’extrémité. Par déférence pour une si grave opinion, Montcalm, quoique décidé, convoqua un conseil de guerre. Il n’eut pas de peine à démontrer, d’accord avec deux vieux
MONTCALM ET LEVIS
officiers d’expérience, MM. de Bernelz et de Montgay, le danger de cette position, où les ennemis pouvaient dominer les hauteurs voisines et les tourner.
L’avant -garde des Anglais, guidée par lord Howe, avait mis pied à terre à l’ouest de la décharge du lac, après une légère escarmouche, et avait été suivie par le reste de l’armée. Entre la décharge et la chaîne des montagnes derrière laquelle la rivière de Bernelz se fraye un lit s’étend, jusqu’à une distance d’environ un quart de lieue, une plaine alors couverte d’épaisses forêts. La rupture des ponts obligeait de s’y engager et de suivre la courbe que fait la rivière à la Chute pour arriver sous les murs de Carillon. Rogers, avec une bande de ses rangers, et les deux régiments des colonels Fitch et Lyman avaient été envoyés en avant pour éclairer la route. L’armée se mit en marche sur quatre colonnes, à quelque distance en arrière. La forêt était si épaisse, embarrassée de troncs d’arbres renversés, de détritus couverts d’une mousse fangeuse, de broussailles si inextricables, que les rangs furent bientôt rompus et que chacun marcha au hasard. Le corps principal atteignit ainsi, non sans fatigue, mais sans incident, la tête des rapides.
Le matin de ce jour, le détachement de M. de Trépezec, arrivé la veille à la montagne Pelée, avait vu défiler sans être aperçu l’avant-garde anglaise, qui, n’ayant pas touché terre, n’avait pu être molestée. M. de Trépezec, dont la position devenait fort critique, avait dépêché un courrier pour demander des ordres à M. de Bourlamaque; mais ce courrier, fait prisonnier en route, avait été vainement attendu une partie de la matinée. Dans l’intervalle, les guides sauvages qui avaient vu le lac couvert d’innombrables embarcations, et qui savaient le petit nombre des Français, les avaient crus perdus sans ressources, s’étaient retirés furtivement à l’écart et avaient abandonné le détachement. Le seul parti était de battre en retraite vers les montagnes et de gagner la Chute, soit en suivant leur versant oriental, soit en le gravissant et descendant ensuite par la vallée où coule la rivière de Bernetz. La première route était plus courte, mais plus dangereuse : il est probable que, confiants dans l’expérience de M. de Langy et d’autres Canadiens accoutumés comme lui aux courses dans les bois, ils voulurent la suivre; mais à mesure qu’ils s’avançaient à travers ce terrain coupé de ravins profonds et de hauteurs escarpées, la forêt s’épaississait; le sol plus riche poussait une exubérance de végétation. Tandis qu’au-dessus de leurs têtes, la cime des arbres qui se touchaient formait une voûte presque impénétrable aux rayons du soleil, devant eux se dressait une seconde forêt de jeunes pousses, dont le feuillage dense empêchait de voir à quinze pas en avant. Ils reconnurent bientôt qu’ils s’étaient égarés; car, malgré la longue habitude forestière de M. de Langy et des siens, ni lui ni les autres n’avaient cet instinct inné des sauvages qui leur fait deviner leur route au milieu de ces dédales inextricables. Ils marchèrent toute la journée, par une chaleur étouffante, écartant à chaque pas les branches qui les arrêtaient, montant et descendant des côtes, contournant des rochers, traversant des bas-fonds tapissés d’une mousse humide où leurs pieds se perdaient, et croyant à chaque instant entendre le bruit des rapides de la Chute, où ils espéraient arriver; mais la forêt gardait toujours son silence, impénétrable comme ses profondeurs. Seul quelque écureuil sautant d’un arbre à l’autre à leur approche leur jetait son cri moqueur, ou une corneille croassait en s’ébaudissant au-dessus de leurs têtes dans des vagues de verdure et de lumières. Tout le détachement était exténué de fatigue et de chaleur. Enfin, vers quaire heures du soir, il arriva à la rivière à la Chute, qu’il tenta de
MONICA LM ET LÉ VIS
passer; mais, n’y pouvant réussir, il rétrogradait pour trouver un gué, lorsque tout à coup des bruits de pas et de branches cassées se firent entendre en avant. « Qui vive? cria M. de Langy. — Français! » répondirent quelques voix. A l’accent anglais de cette réponse, M. de Langy ne fut pas trompé, pas plus que les siens. « Feu! cria-l-il à ses gens, c’est l’ennemi! » Le détachement venait de se heurter contre la colonne que précédait lord Howe,
Les avant-postes sur le lac Georges.
Quelques coups de fusil furent échangés à travers les éclaircies de feuillage. Lord Howe, qui s’avancait au premier rang, tomba mort, frappé par une balle en pleine poitrine. Les Français, croyant n’avoir affaire qu’à un parti d’éclaireurs, se déployèrent à la manière sauvage et commencèrent une fusillade générale, qui fut accueillie par un feu tellement supérieur, qu’ils comprirent qu’ils étaient en présence de l’armée anglaise. De leur côté les Anglais, pris à l’improviste, s’imaginèrent que toute l’armée de Montcalm était à leur poursuite. 11 s’ensuivit un moment de panique. Putnam et Spark, qui trois ans auparavant se trouvaient avec Braddock, durent se rappeler alors les scènes de la Monongahéla et éprouver un instant d’épouvantables angoisses. Mais les rangers qui accompagnaient Howe,
154 MONTCALM ET LÉVIS
habitués à ce genre de surprise, firent bonne contenance; les officiers les imitèrent et arrêtèrent le désordre.
Cependant les deux régiments de Fitch et de Lyman, qui marchaient en avant à une petite distance, précédés de Rogers et de sa bande, entendant la mousquetene, firent volte-lace et vinrent cerner les Français, qui, se voyant écrasés, ne songèrent plus qu’à vendre chèrement leur vie. Ils se battirent avec le courage du désespoir; mais, accablés par le nombre, cent soixante -cinq, y compris cinq officiers, furent tués ou se noyèrent dans la rivière en cherchant à s’échapper, ou furent faits prisonniers. Le marquis de Montcalm, entendant une forte fusillade, lança en avant quelques compagnies de grenadiers qui bordèrent la rivière et recueillirent plusieurs des fugitifs. M. de Trépezec et de Langy arrivèrent à la Chute baignés dans leur sang; M. de Trépezec, blessé à mort, expira le lendemain.
Les Anglais n’avouèrent pas leurs pertes en tués et en blessés, qui furent considérables, Cet engagement était un échec sérieux pour les Français, mais la mort de Ilowe en fit pour les Anglais un désastre irréparable. « Ils avaient une telle idée de milord Hovve, dit Desandrouins, qu’à ce qu’on leur disait que la journée du 6 nous avait été fatale, ils répondirent : « Elle ne vous a pas été moins favo- « rable que celle du 8! » C’était, ajoute-t-il, principalement sur lui que reposait la réussite de cette entreprise. »
L’effet de sa mort se fit sentir du moment qu’il eut expiré. À l’impulsion décidée, hardie, qu’il avait déterminée, succédèrent l’hésitation, la lenteur. Abercromby suspendit la marche et fatigua inutilement ses soldats en leur faisant passer la nuit sous les armes.
Le lendemain, au lieu d’avancer pour ne pas donner aux Français le temps de se retrancher, il rétrograda jusqu’au Portage et s’amusa à s’y fortifier lui -même, tandis que Bradstreet, avec quelques troupes de ligne et de milice, rétablissait les ponts détruits. La journée était avancée avant qu’il remît son armée en marche, et il était nuit fermée quand ses derniers détachements arrivèrent à la Chute, où il occupa le camp abandonné la veille par les Français.
Le soir précédent, pendant que le marquis de Montcalm s’occupait à recueillir les débris du détachement en déroute, il reçut avis du capitaine Duprat, envoyé en éclaireur avec ses volontaires, que l’avant-garde anglaise avait paru sur la rive droite de la rivière de Bernetz et se préparait à y jeter un pont. Ce voisinage rendit imminent le danger d’être tourné, ce qui le décida à rétrograder le soir même. Une partie de ses troupes descendit en bateau la rivière à la Chute jusqu’à Carillon, le reste le rejoignit par terre sans être molesté. Entre huit et neuf heures, la petite armée, toute réunie sous les murs du fort, y avait dressé ses tentes.
La retraite sur Saint- Jean aurait été facile; mais abandonnner Carillon, <r la clef des eaux et par conséquent du pays, » l’abandonner sans combattre, il n’y fallait pas songer!
Il y a des circonstances où un général ne doit compter le nombre de ses ennemis qu’après la bataille. Montcalm le savait. Il se prépara à se défendre à outrance. Le jour même il avait écrit à son ami Doreil : « J’ai affaire à une armée formidable. Malgré cela, je ne désespère de rien. J’ai de bonnes troupes. A la contenance de l’ennemi, je vois qu’il tâtonne; si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j’ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m’y retrancher, je le battrai. »
MONTCALM ET LÉ VIS
Montcalm ne se dissimulait pas cependant l’extrême danger de sa position : « Si j’avais eu à faire le siège de Carillon, disait-il peu après, je n’aurais demandé que six mortiers et deux canons. »
Abercromby n’aurait eu qu’à amener une partie de son artillerie, et en quelques heures il aurait fait voler en éclats les retranchements. Il aurait pu également les battre en écharpe en plaçant du canon sur le flanc de la montagne du Serpent à sonnettes, qui n’est séparée de Carillon que par la rivière à la Chute. Le feu plongeant, dirigé de ce côté, aurait rendu la position des Français intenable. Enfin, ce qui était plus à redouter encore, l’armée de Montcalm pouvait être attaquée à la fois en tête et en queue : tandis qu’une partie des troupes anglaises menacerait le front des retranchements, le reste, par une marche assez courte à travers les bois, pouvait contourner la hase occidentale de la montagne et arriver en face de Carillon. Quelques pièces de campagne placées en cet endroit auraient coupé toute retraite à l’armée française, qui, privée de secours et n’ayant que pour huit jours de vivres, aurait été forcée de se rendre.
Montcalm avait calculé tous ces dangers, mais il n’avait que le choix des difficultés. Il avait deviné , aux tâtonnements d’iVbercromby , qu’il avait affaire à un général inhabile, et il comptait sur quelques fautes de tactique : il ne fut pas trompé dans son attente.
Jusqu’au 5 juillet, les travaux des retranchements avaient progressé lentement; mais le soir de ce jour le général avait enjoint aux deux ingénieurs de les pousser avec vigueur. Ils y étaient dès sept heures, le matin du 6, escortés du 2e bataillon de Berry, qui fut employé à faire des abatis. Desandrouins acheva d’étudier le terrain pour y tracer les retranchements du lendemain. 11 y travaillait encore à l’heure où les troupes de la Chute, bataillon par bataillon, opéraient leur retraite et se concentraient autour de Carillon.
Le 7, dès trois heures du matin, Pontleroy et lui étaient rendus sur les hauteurs, avec les officiers majors de chaque bataillon, et leur marquèrent l’emplacement assigné à leurs troupes respectives. A sept heures, l’armée tout entière était à l’ouvrage. Le drapeau de chaque régiment, arboré au-dessus des retranchements, indiquait aux soldats la part qui leur était dévolue. Les officiers, uniformes à terre, en bras de chemise, une hache à la main, abattaient, ébranchaient et traînaient les arbres comme de simples manœuvres. Chaque soldat, saisi de cette fièvre belliqueuse qu’inspire un extrême danger qu’il est résolu d’affronter, travaillait avec une ardeur incroyable. Les troncs d’arbres entassés et enchevêtrés les uns avec les autres, en zigzags, suivant les élévations du coteau, s’élevèrent bientôt à hauteur d’homme. Au sommet, des encochures faites sur les arbres formaient deux et, en quelques endroits, trois rangées de meurtrières. Sur cerLains points, des sacs de terre, avec des interstices pour servir d’embrasures, couronnaient le retranchement. Les angles saillants et rentrants, entremêlés de lignes droites, permettaient au feu de la mou'squeterie d’embrasser tout le front d’attaque. De chaque côté, suivant le plan adopté et tracé les 1er et 2 juillet, le retranchement se prolongeait en arrière en longeant la crête du plateau, formant ainsi un demi-cercle. L’inclinaison du sol en avant formait un glacis naturel, tandis qu’à droite et surtout à gauche le terrain était accidenté. Au delà des retranchements, les arbres furent abattus jusqu’à portée du fusil et tournés la tête en avant, à côté des souches, pour embarrasser la marche de l’ennemi, mettre le désordre dans ses rangs et l’arrêter sous les coups
MONTCALM ET EE VIS
de fusil. Enfin, au pied même des remparts, de gros arbres renversés et entrelacés, les branches affilées en pointes, présentaient leur mille dards aux assaillants.
Les quatre cents Canadiens qui prirent part à l’action avaient eu leur place marquée « dans la plaine de droite et s’y retranchèrent de la même manière, sous la protection du retour le long de l’escarpement ». Dans la plaine de gauche étaient les deux compagnies de volontaires de Bernard et de Duprat. Enfin les canons de Carillon étaient dirigés à la fois sur le débarquement et sur la plaine de droite, en cas que l’ennemi vînt prendre l’armée en flanc. Telle fut l’ardeur mise à ces travaux , que la ligne se trouva le soir même en état de défense.
Toute la journée les volontaires avaient fait le coup de feu avec les troupes légères des Anglais, qui protégeaient leur avant-garde occupée à élever l’un devant l’autre des retranchements, dont les plus proches étaient à la portée du canon. Abercromby avait fait transporter en même temps au-dessous de la Chute plusieurs berges et des pontons montés de deux canons, qui devaient battre le camp retranché des Français par eau, pendant qu’il serait attaqué par terre.
Au crépuscule, pendant que les troupes françaises se reposaient de leur rude journée, elles firent éclater leur joie par des hourras, en apprenant que trois cents hommes du renfort amené par M. de Lévis venaient de débarquer, et que le chevalier lui -même serait à Carillon dans quelques heures avec le reste de son détachement. Lévis , à lui seul , valait une armée. En descendant à terre avec les premières berges, le capitaine Pouchot, voyant des tentes dressées autour du fort, crut que l’armée y était campée ; mais il apprit bientôt qu’elle couronnait la hauteur. En gravissant la déclivité, il avisa dans un groupe le marquis de Montcalm. Le général, en lui pressant la main, lui fit parcourir les retranchements. Pouchot ne put retenir son étonnement à la vue des travaux prodigieux faits en si peu de temps, et il confirma le général dans l’idée qu’il pouvait tenir, malgré l’énorme disproportion des forces.
Vers trois heures du matin, Montcalm, averti de l’arrivée du chevalier de Lévis, courut à sa rencontre avec tout l’empressement qu’inspiraient sa vive amitié et la situation. Les deux héros s’embrassèrent avec effusion et se félicitèrent d’avoir à combattre l’un à côté de l’autre. Lévis approuva toutes les dispositions prises par Montcalm. Les renforts que le chevalier amenait avec lui achevaient de débarquer, et défilaient en criant: « Vive notre général! »
« Ils avaient fait, dit Montcalm, la plus grande diligence, marchant jour et nuit, malgré les vents contraires, pour joindre leurs camarades qu’ils avaient su à la veille d’être attaqués; aussi furent-ils reçus de notre petite armée avec la même joie que les légions de Labiénus le furent par ces cohortes romaines bloquées, avec Quintus Cicéron , par un essaim de Gaulois. »
Le matin du 8 juillet, de cette journée qui allait être désormais la plus glorieuse date de nos annales, le tambour battit aux champs aux premières lueurs de l’aurore. Officiers et soldats, endormis tout habillés, sortirent en même temps de leurs tentes et rentrèrent dans les rangs. Chaque bataillon fut dirigé vers la partie des retranchements qui lui était assignée pour la défense : La Sarre et Languedoc, avec deux piquets arrivés de la veille, à la gauche; au centre, le 1er de Berry et Boyal-Boussillon avec le reste des piquets du chevalier de Lévis; à la droite, Guyenne, Béarn et la Reine. La plaine, dont l’étendue, depuis l’escarpement de la droite jusqu’au lac, était aussi large que tout le front du camp retranché, fut
MONTCALM ET LÉYIS
confiée aux Canadiens. Les deux compagnies de volontaires eurent à défendre vers l’extrême gauche une trouée percée entre l’aile du retranchement et la rivière à la Chute. Chaque bataillon avait derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet de réserve, pour l’appuyer au besoin et se porter aux endroits menacés. Le chevalier de Lévis avait le commandement de la droite; le colonel de Bourlamaque, celui de la gauche; le marquis de Montcalm se réserva le centre, pour surveiller l’action générale. Le 3e bataillon de Berry, à l’exception de ses grenadiers, restait à Carillon, aux ordres de M. de Trécesson. Le chiffre total des combattants ne s’élevait qu’à trois mille cinq cent six. Ces dispositions réglées et la ration prise avec bonne humeur et cette gaieté qui sont les qualités distinctives du soldat français au feu, toute l’armée se remit au travail des retranchements, perfectionnant les abatis, construisant deux batteries à gauche et une redoute à droite, qui ne purent être terminées qu’après l’action. Un coup de canon était le signal convenu pour que chaque soldat courût à son poste.
Vers dix heures du matin, le flanc de la montagne du Serpent à sonnettes, qui domine Carillon, au delà de la rivière à la Chute, se couvrit de tirailleurs ennemis : c’était un parti de quatre cent cinquante sauvages aux ordres de sir William Johnson, arrivé le jour même, et quelques troupes légères détachées par Abercromby pour inquiéter notre gauche. Ils firenL un feu de mousqueterie soutenu, mais inoffensif; car les balles n’arrivaient qu’au bord de la falaise, la plupart même tombaient dans la rivière. On ne prit point la peine d’y répondre, et le travail n’en fut pas dérangé. Après s’être amusés quelque temps à cette fusillade, les sauvages passèrent le reste du jour à regarder en spectateurs oisifs les péripéties de la bataille.
Au moulin de la Chute, les Anglais étaient loin de montrer l’activité de la petite armée française. Il était tard dans la matinée quand l’ingénieur en chef Clerk, envoyé sur la montagne du Serpent à sonnettes pour examiner les ouvrages de Carillon, revint faire son rapport. Autant qu’il avait pu en juger à distance, ces travaux pouvaient être emportés d’assaut. Abercromby se décida alors d’attaquer sans délai et mit son armée en mouvement. En tête marchaient les rangers, suivis de l’infanterie légère et des marins de Bradstreet; puis venaient les régiments de la ligne, précédés de quelques troupes de milice.
A midi, l’avant-garde déboucha à l’orée du bois et commença un feu d’escarmouche. A ce bruit, les soldats français, sans attendre le signal, jetèrent leurs outils et se précipitèrent vers les retranchements. En un clin d’œil, les lignes blanches de leurs compagnies se dessinèrent à triple rang tout le long de la ceinture grise des abatis, au-dessus desquels flottaient les drapeaux de chaque bataillon. C’était pour la première fois que celui de Berry voyait le feu en Amérique. Parmi ceux qui couronnaient les retranchements de la droite défendue par les Canadiens, il en était un auquel nos milices attachaient un grand prix. C’était un don offert par les dames canadiennes : fait d’une riche étoffe, il portait au centre, sur un fond d’azur semé de lis, une image de la sainte Vierge, que ces dames avaient brodée de leurs propres mains.
Pendant que les miliciens allongeaient les canons de leurs fusils dans les embrasures, Lévis parcourut leurs lignes, s’arrêtant devant chacun des olficiers commandants, MM. de Raymond, de Saint-Ours, de Gaspé, de la Naudière, leur ordonnant de veiller à ce que chaque soldat ne tirât jamais sans viser un ennemi. Au centre et à la gauche, Montcalm et Bourlamaque réitérèrent les mêmes ordres.
M ONTCALM ET LEVIS
En ce moment, nos grand’gardes et nos compagnies de grenadiers, qui tiraillaient en avant du camp, furent ramenés vivement à coups de fusil par les rangers et les troupes légères. Elles rentrèrent néanmoins en bon ordre par les barrières, qui furent aussitôt refermées. Une seule, la grand’garde de droite, qui s’était attardée à faire le coup de feu, trouva les portes fermées et fut obligée de sauter par-dessus le parapet.
C’était le prologue de la bataille. Toute la lisière de la forêt, depuis l’extrême gauche jusqu’à la droite, se couvrait d’uniformes bleus, tandis qu’en arrière, vis-à-vis des trouées ouvertes dans leurs rangs, émergeaient du bois en plein soleil trois colonnes d’habits rouges et une quatrième dont les couleurs bariolées indiquaient un régiment écossais. On entendait distinctement le commandement des officiers criant sur toute la ligne : Fire. De formidables décharges de mousqueterie se succédaient sans interruption, mais les Français n’y répondirent pas; car le feu, dirigé de loin, les balles arrivaient à peine; pas une ne portait dans leurs rangs. A ce silence, on aurait pu croire les retranchements abandonnés.
Cependant les colonnes rouges et celle des Ecossais approchaient fièrement au pas, se tenant presque toujours à la même hauteur, malgré les obstacles de toutes sortes qui gênaient leur marche. Les deux premières appuyèrent à la gauche des retranchements, et s’avancèrent l’une contre La Sarre et Languedoc, l’autre contre Berry; les deux autres menacèrent la droite; celle qui était près du centre marchait sur Royal- Roussillon et Guyenne; la dernière, sur Réarn et la Reine.
Quand elles furent à bonne portée de fusil, toute la ligne des retranchements se couvrit d’un nuage de fumée, et plus de trois mille balles grêlèrent sur la tête des colonnes, dont les premiers rangs furent couchés à terre. Elles continuèrent le feu cependant sans s’ébranler; mais tandis que la plupart de leurs balles venaient s’enfoncer dans les troncs d’arbres des abatis, celles des Français, dirigées avec précision, renversaient des lignes entières. <r C’était un feu d’enfer, » disait un officier anglais échappé à cette mêlée, et qui entendait les projectiles siffler autour de ses oreilles.
Sous cet ouragan de plomb, les colonnes commencèrent à vaciller; puis, reprenant courage à la voix de leurs officiers, elles se reformèrent et revinrent à la charge en faisant feu à mesure qu’elles avançaient. Le général Abercromby, qui se tenait au moulin de la Chute, une demi- lieue plus loin, avait donné ordre d’emporter la position à la baïonnette. L’armée, infatuée comme son chef et comme frappée de vertige depuis la mort de Howe, ne songeait qu’à pousser de l’avant, se croyant sûre de vaincre. Mais la forêt d’arbres renversés, dont les branches flétries étaient entrelacées, retardait la marche et mettait le désordre dans les rangs et dans la fusillade. Les morts et les blessés, qui tombaient de toute part, achevaient la confusion. L’élévation qui conduisait aux remparts de troncs d’arbres, où le soldat n’apercevait que des jets de feu avec des taches de fumée vomissant la mort, semblait de plus en plus inaccessible.
Cependant les abatis, qui donnaient un si grand avantage aux assaillants, avaient leur inconvénient : ils servaient d’abri à une nuée de tirailleurs ennemis répandus sur les ailes et dans les intervalles de chaque colonne. Plus adroits que les troupes de la ligne , ces francs-tireurs , cachés derrière les souches et les arbres, faisaient un feu meurtrier qui éclaircissait les rangs des Français; mais ceux-ci ripostaient avec une justesse de tir plus admirable encore.
MONTCALM ET LÉ VIS
« Impossible, raconte le capitaine Desandrouins, de trouver plus de sang-froid et de bravoure qu’on en vit ce jour-là dans le soldat. J’ai été témoin qu’aucun ne tirait son coup sans viser son homme, et que la plupart attendaient souvent un assez long temps de voir paraître un tirailleur, posté derrière une souche, pour ne pas le manquer, quoique les balles plussent dru comme grêle. »
La tête d’une des colonnes parvint jusqu’aux chevaux de frise improvisés qui défendaient le pied des retranchements; mais là elle se trouva arrêtée par leurs milliers de branches aiguisées, qu’elle chercha en vain d’arracher ou de franchir, pendant que de front, de droite et de gauche, elle était criblée de balles. Après une heure de cette lutte acharnée, au milieu d’un incroyable crépitement de mousqueterie, les quatre colonnes furent rejetées jusqu’à la lisière du bois.
Abercromby, toujours au moulin de la Chute, envoya l’ordre de renouveler l’attaque. Le feu de tirailleurs recommença avec une nouvelle furie, et les baïonnettes des régiments s’abaissèrent en miroitant au soleil, au cri de : Forward des officiers, entendu distinctement dans le camp. Cette fois, la tactique de leurs commandants avait changé : les deux colonnes de leur droite s’élancèrent vers la trouée gardée par les deux compagnies de volontaires. Les deux autres assaillirent l’angle droit des retranchements. Le choc fut terrible : la tête des colonnes tourbillonnait sous la tempête, sans arrêter les survivants, qui, enjambant par-dessus les morts, continuaient à combattre avec la ténacité britannique. Les montagnards écossais , toujours braves entre les braves , se faisaient tuer à quelques pas du camp. C’était pitié de voir tomber ces beaux géants qui, après s’être battus à Culloden, n’auraient pas voulu, en Europe, croiser la baïonnette avec les Français. Leur tacilurne commandant, Duncan Campbell, sûr de marcher à la mort depuis que, la nuit précédente, il avait cru voir le fantôme d’Inverawe, ne s’avança pas moins avec le courage du désespoir.
De leur côté, les Canadiens tiraient à toute volée, avec la précision d’hommes accoutumés à la chasse. Seuls de tous les assiégés, ils firent plusieurs sorties. Les plus intrépides d’entre eux, MM. de Langy, de Nigon, de La Ronde en tête, sautèrent par-dessus les retranchements et, s’éparpillant à la manière indienne le long du bois, ouvrirent un feu terrible sur le flanc des ennemis. Ramenés dans les retranchements par une fusillade d’enfer lancée contre eux , ils réitérèrent à plusieurs reprises leurs sorties, signalées chaque fois par d’horribles trouées dans les colonnes anglaises. Ce fut grâce à ces sorties, d’après Pouchot, que les ennemis, qui auraient pu aisément tourner le camp par son extrême droite, « s’ils avaient connu le terrain et la facilité d’y pénétrer, » n’osèrent jamais s’y aventurer.
Le chevalier de Lévis dirigeait ces attaques avec le même calme que s il eût été à la parade. Au centre, le marquis de Montcalm donnait ses ordres sous les balles, avec le sang-froid et la sûreté de commandement d’un vieux général.
Il faisait une chaleur étouffante, et dès le commencement de 1 action le marquis avait enlevé son uniforme en disant avec un sourire à ses soldats : « Mes amis, il va faire chaud aujourd’hui. »
Derrière lui , à sa portée, étaient massées les huit compagnies de grenadier? qu’il dirigeait tantôt sur un point, tantôt sur un autre, suivant les besoins. Sur la gauche, le colonel Rourlamaque se multipliait avec sa bravoure ordinaire et reçut à la tête une blessure dangereuse. 11 fut remplacé dans le commandement par M. de Senezergues, qui ne lui cédait ni en vaillance ni en habileté.
MONTCALM ET LEVIS
« J’avais demandé, dit Desandrouins à M. le marquis de Montcalm, dès le commencement de l’affaire, la permission de lui servir d’aide de camp, et, comme j’allais de la droite à la gauche continuellement, les soldats me demandaient des nouvelles de ce qui se passait, et, comme j’étais dans une aile, je leur criais :
« Dans l’autre aile, il y a plus de quinze cents Anglais le ventre en l’air ; les autres <r sont en déroule, et leur colonne n’ose plus s’y montrer. Il n’y reste que de « méchants tirailleurs derrière les souches qu’on s’amuse à démonter. » J’avais le plaisir aussitôt de voir paraître les plus vifs transports de joie et de les entendre s’animer au combat par des cris de : Vive le roi! »
Le centre, resté plus tranquille durant ces attaques de flanc, craignait à chaque instant d’être tourné :
« Prenez garde à la gauche ! criait- on à droite.
— Prenez garde à la droite! » répondait-on à gauche.
Vers trois heures une vingtaine de bateaux et deux pontons, avec du canon et des tirailleurs, parurent à l’embouchure de la Chute dans le but de prendre notre gauche à revers. Ils furent salués par les salves des volontaires et des grenadiers de Poulariés, qui bordaient le pied de l’escarpement, et par le canon du fort, qui coula deux des bateaux et mit le reste en fuite.
En ce moment la scène de carnage était indescriptible. A l’intérieur du camp toute la ligne des retranchements était jonchée de morts et de blessés. Au dehors, sur toute la circonférence du camp, les cadavres gisaient par centaines en masses plus ou moins compactes, selon l’acharnement du combat : les uns couchés en travers sur les arbres renversés, les autres accrochés à leurs rameaux, plusieurs se tordant encore dans les derniers spasmes de l’agonie. Des colonnes en désordre se portaient tantôt à droite, tantôt à gauche, cherchant un point vulnérable au milieu du tonnerre des décharges, du sifflement des balles et des cris secs du commandement, des vociférations de soldats avançant ou reculant dans un fouillis inextricable de feuillages et de branches.
Un curieux incident eut lieu durant l’une de ces attaques. Comme les enseignes de Guyenne agitaient leurs drapeaux chaque fois qu’on criait : Vive le roi! la colonne qui marchait vers ce régiment crut que c’était un signal de capitulation. Une vingtaine de soldats s’approchèrent en faisant signe de leurs chapeaux et en criant : Quarter ! Les Français hésitèrent un instant, puis répondirent : « Armes bas! armes bas! » en se montrant à mi-corps au-dessus du retranchement. Ces Anglais, ne sachant probablement pas le français, ne comprirent pas et continuèrent d’avancer sans obéir à l’injonction.
« Alors, dit Desandrouins, qui rapporte cet incident, Guyenne, dont les flammes vertes et isabelle avaient fait celte illusion, tira une bordée de front, tandis que Royal-Roussillon fusilla de flanc ces pauvres gens, qui s’imaginaient que les drapeaux flottants étaient de notre part un signe qu’on se rendait. »
Pouchot, qui rapporte le même fait, lui donne une cause différente, laquelle cependant peut se concilier avec la première.
« Le capitaine de Rassignac, de Royal-Roussillon, attacha, dit- il, un mouchoir rouge au bout d’un fusil et l’agita en signe de défi au-dessus du rempart. »
Les Anglais, selon lui, approchèrent en tenant leurs fusils en travers à deux mains et en criant : Quarter! Les Français, de leur côté, croyant à une reddition, cessèrent le feu et montèrent sur les retranchements à leur rencontre. Pouchot, qui
MONTCALM ET LÉYIS
en ce moment était venu demander de la poudre et des balles à M. de Fontbonne, l’entendit dire à ses soldats :
« Dites-leur de quitter leurs armes, et on les recevra. »
Pouchot, apercevant alors des soldats perchés sur le retranchement, jeta un coup d’œil en dehors pour en savoir la cause, et vit que les Anglais n’avaient nulle envie de se rendre. 11 se mit à crier de toutes ses forces :
<r Tirez! tirez! ne voyez-vous pas que ces gens-là vont vous enlever? »
Sans descendre des remparts, les Français firent feu, et l’action recommença.
Les Anglais ne manquèrent pas de crier à la trahison.
« Une autre trahison des Français, écrivit un Anglo - Américain , c’était d’élever leurs chapeaux au bout de leurs fusils pour s’amuser à voir les francs-tireurs les percer de leurs balles, »
Pendant que ceci se passait à la droite, au centre, le bataillon de Berry, en grande partie composé de jeunes recrues, faiblit un moment devant une légion d’assaillants et abandonna le parapet. Les compagnies de grenadiers accoururent en toute hâte et les ramenèrent si promptement, que l’ennemi ne s’aperçut pas de ce recul.
Des cris de : « Vive le roi ! Vive notre général ! » éclataient en ce moment sur le chemin de Carillon; c’était une troupe de trois cents Canadiens et soldats de la marine qui venaient de débarquer et qui accouraient au secours de leurs camarades. Ils furent échelonnés immédiatement le long des retranchements de l’extrême droite.
Cependant le jour commençait à baisser. Le soleil allait bientôt disparaître derrière les montagnes dans un ciel aussi pur et aussi calme qu’à son lever. Les paisibles clartés que ses rayons obliques jetaient sur le plateau de Carillon semblaient une muette protestation de la nature contre les scènes d’horreur qui s’y passaient. Le général Abercromby arriva enfin sur le champ de bataille, furieux des échecs réitérés de son armée. Avant de s’avouer vaincu, il voulut tenter un suprême effort. Il réunit ensemble les deux colonnes de sa gauche et les lança sur l’angle droit des retranchements. Les deux colonnes de sa droite, également réunies dans un même corps, se précipitèrent au fond du ravin qui horde la rivière à la Chute, et vinrent donner contre la trouée déjà si bien défendue par les volontaires de Bernard et Buprat. Aucune des attaques précédentes n’avait été faite avec autant d’impétuosité et d’acharnement. Les volontaires, soutenus des grenadiers et du feu plongeant que faisaient du haut de l’escarpement La Sarre et Languedoc, finirent par repousser l’ennemi. Mais au rempart de la droite le danger devint imminent : la colonne anglaise et celle des montagnards d’Ecosse, combattant côte à côte, rivalisaient d’audace et d’impassible opiniâtreté. Il y avait en présence l’orgueil national de deux races naguère ennemies et se redoutant encore. La fierté britannique aurait été humiliée de se voir vaincue en bravoure par les Ilighlanders, fut-ce par les plus valeureux de leur clan. Les Écossais, de leur côté, senlaient qu’ils étaient les mêmes qu’au temps de Robert Bruce et voulaient le prouver. Cette colonne à double tête semblait avoir une poussée irrésistible. A mesure que les premiers rangs tombaient, les survivants montaient sur les cadavres. Foudroyés à leur tour, ceux-ci étaient remplacés par d’autres. Ils n’étaient plus qu’a quinze pas du retranchement : s’ils parvenaient à l’escalader, une avalanche les suivait, et la journée était perdue.
MÜNTCALM ET LEVIS
« A droite! à droite! Tirez à droite! » crient nos soldats. Guyenne, Béarn et la Reine, qui défendent le redan, vont être écrasés. Montcalm a vu le danger, il accourt avec ses grenadiers. Un instant leur triple rangée de baïonnettes brille au-dessus du parapet, puis s’abaisse. Un rempart de flammes, de fer, de plomb, de fumée, enveloppe les retranchements : Anglais et montagnards tombent pêlemêle.
Les montagnards surtout sont décimés. La moitié de leur régiment, vingt-cinq de leurs officiers, sont tués ou blessés; mais les mourants crient à leurs compagnons de marcher en avant et de faire triompher le drapeau. Le major Campbell d’Inverawe voit se réaliser son pressentiment. Frappé d’une blessure mortelle, il est transporté hors du champ de bataille par ses frères d’armes.
Malgré leurs pertes énormes, les ennemis semblaient se multiplier et s’acharnaient à franchir la barrière de plomb qui les arrêtait. Montcalm, tête nue, les traits enflammés, des éclairs dans les yeux, dirigeait la défense en personne sur la ligne menacée et s’exposait comme le dernier de ses soldats. Lévis, toujours impassible, quoique deux balles eussent déjà traversé son chapeau, le secondait avec cette justesse de coup d’œil qui faisait pressentir le futur héros de Saint-Foye.
Le moment était critique : le feu prenait aux retranchements, et il fallait que des braves s’exposassent au danger, presque certains d’être tués, en sautant sur le revers pour aller l’éteindre. En prévision de cet accident, des barriques d’eau étaient toujours en réserve. Les troupes, qui combattaient sans répit depuis plus de quatre heures, étaient accablées de chaleur et de fatigue. A force de tirer, les fusils se rougissaient; il fallait les changer pour d’autres. Et les Anglais ne reculaient pas.
Tout à coup à l’extrême droite un cri se fit entendre : « En avant, Canadiens! » Le chevalier de Lévis venait de leur ordonner une sortie. Leur nombre était maintenant de sept cents, grâce aux renforts arrivés. Une nuée de coureurs de bois s’élancent par-dessus les retranchements, se répandent au milieu des abatis et sur la lisière du bois. Leurs vaillants officiers sont à leur tête. De la plaine qu’ils occupent ils dirigent leur feu sur le flanc de la colonne qui s’allonge au bord du coteau, d’où elle menace le redan. Ces Canadiens, accoutumés à faire la chasse à l’homme, ne perdent pas une de leurs balles et font dans les rangs ennemis des trouées qui se referment aussitôt. Mais ce feu devient si meurtrier, que la colonne est obligée d’incliner à droite pour y échapper, et elle va donner plus au centre, contre Royal-Roussillon. Efforts inutiles! la tempête de plomb l’enveloppe de front, de droite et de gauche, et elle est enfin rejetée au bord de la forêt. La dernière sortie des Canadiens avait été décisive. C’est sans doute l’habileté de leur tir dans la position avantageuse qu’ils se donnaient par leurs fréquentes sorties, et aussi la crainte qu’ils inspiraient, comme les sauvages, dans ce genre de combat où ils n’avaient pas d’égaux, qui empêchèrent les ennemis de pousser une attaque directe dans la plaine ouverte qu’ils occupaient b
Vers six heures, une dernière attaque fut aussi infructueuse que les précédentes; et, à partir de ce moment jusqu’à sept heures et demie, il n’y eut plus qu’un feu de
1 En parlant des sorties des Canadiens , M. de Lévis dit cfii’il les « fit répéter plusieurs fois pendant tout le temps que 1 ennemi attaqua la droite dës hauteurs ». [Journal, p. 137.) « Ils s’y comportèrent avec beaucoup de zèle et de courage, » ajoute-t-il ailleurs , p. 141. - Cf. Journal de Malartic, p. 186.
MONTCALM ET LEVIS
tirailleurs intermittent pour masquer la retraite définitive de l’armée anglaise. Sous le couvert de cette fusillade, laite par les rangers et les francs-tireurs coloniaux abrités dans les plis du terrain, derrière les abatis ou sur la lisière du bois, une partie des blessés furent enlevés et transportés à la Chute, où l’armée se retirait en désordre.
Les montagnards surtout sont décimés.
Quelques soldats de Béarn, à l’insu de leurs officiers, sautèrent par-dessus les retranchements en criant : <r Tue! Lue! » et attaquèrent des tirailleurs cachés derrière des arbres, les mirent en fuite, firent quelques prisonniers, dépouillèrent quelques morts et rentrèrent triomphants.
•Le crépuscule d’une magnifique nuit de juillet étendit son voile mystérieux sur l’hécatombe humaine couchée autour du camp de Carillon. Parmi les officiers français qui avaient trouvé une mort héroïque dans cette immortelle journée, et qui gisaient dans leur sang, sur le gazon, se voyaient le brillant chevalier du Coin, capitaine dans Royal-Roussillon, de Fréville et le chevalier de Parfouru, le premier capitaine, le second lieutenant dans Languedoc; le brave Dodin, lieutenant des grenadiers, et huit autres officiers de divers grades. Deux autres étaient blessés mortellement. Le chiffre total des morts était de cent quatre, et deux cent quarante-
MONTCALM ET LEVIS
huit blessés. Le colonel Bourlamaque, comme on l’a vu, avait été atteint dangereusement; Bougainville, Malartic, de Montgay et l’intrépide d’IIébécourt, légèrement.
Les Anglais avouèrent une perte de dix-neuf cent quarante -quatre hommes, officiers et soldats1. Mais les Français ont toujours persisté à dire que cette perte avait été beaucoup plus considérable.
« On sait, dit Pouchot., qu’on doit peu compter sur leurs relations. Le gouvernement, ayant plus à ménager qu’en France les esprits, ne cherche qu’à les tromper, soit en augmentant ses victoires, soit en diminuant ses défaites. »
Montcalm, couvert de poussière, mais la figure illuminée de joie, parcourut avec son ami Lévis toute la ligne des retranchements, félicita les soldats de leur noble conduite et leur fit distribuer de l’eau-de-vie, du vin et des rafraîchissements.
Toute l’armée, après avoir nettoyé ses armes, coucha le fusil au côté, le long des retranchements, de crainte d’une surprise nocturne; car l’ennemi avait encore une telle supériorité numérique, que l’on n’osait croire à une retraite définitive. Mais les sentinelles placées aux avant-postes n’entendirent durant le cours de cette belle nuit étoilée que les gémissements de quelques blessés agonisant sur le champ de bataille et les cris sinistres des oiseaux de proie planant au-dessus des cadavres.
A l’aube du jour, Montcalm, déjà sur pied, fil battre la générale et border les retranchements. Les Anglais, à la Chute, sachant qu’il attendait des renforts considérables, crurent qu’il marchait contre eux et précipitèrent leur fuite. Pendant qu’on ramassait les blessés abandonnés sur le champ de bataille et qu’on perfectionnait le camp retranché, les volontaires détachés en avant revinrent avec la nouvelle que les retranchements élevés par les ennemis à mi-chemin de la Chute étaient abandonnés. Ce jour-là, faute de sauvages, on ne put envoyer plus loin à la découverte. Mais, dès l’aurore du 40, le chevalier de Lévis sortit du camp avec les grenadiers, les volontaires et cent Canadiens. 11 trouva à la Chute les ruines fumantes du moulin incendié, et partout, jusqu’au Portage, les débris d’une retraite précipitée, des blessés gisant au bord du chemin, de grandes quantités de haches, de pioches, de souliers abandonnés dans un bourbier, beaucoup de quarts de farine éventrés et cent cinquante jetés à la rivière, qu’il fit retirer et porter à Carillon. On découvrit même plusieurs jours après, dans la forêt, aux environs du Camp-Brûlé, un grand nombre de cadavres sur des civières. Telle avait été la panique des vaincus, qu’ils y avaient abandonné ces malheureux blessés, morts depuis sans aucun secours. Des éclaireurs envoyés jusque vers le milieu du lac s’assurèrent qu’il était libre. L’armée d’Abercromby, qui avait descendu ce même lac en chantant des airs de triomphe anticipé, l’avait remonté précipitamment quatre jours après, vaincue, découragée, couverte de confusion. Elle ne s’était crue en sûreté qu’après être rentrée dans ses retranchements à la tête du lac, où elle continuait à se fortifier.
Le 9 au matin, Montcalm avait chargé son aide de camp, M. de La Rochebeaucour, d’aller porter au gouverneur un récit abrégé de la victoire; il lui annonçait, en même temps, « qu’il se mettait en mesure de recommencer ce matin-là, si les Anglais en avaient envie. » Puis il ajoutait :
« Les Canadiens nous ont fait regretter de n’en avoir pas en plus grand nombre.
1 C’est le chiffre indiqué par Abercromby dans son rapport officiel. ( Public Record Office, Am. and VE. Indies, Abercromby à Pitt , 12 juillet 1758.)