AI ONT G A I, M ET EÉVIS
M. le chevalier de Lévis s’en loue beaucoup; M. de Raymond et les autres officiers, de Saint-Ours, de la Naudière, de Gaspé, se sont signalés. Je n’ai eu que le mérite de me trouver général de troupes aussi valeureuses. »
En passant à Chambly, à trois heures du matin, M. de La Rochebeaucour alla frapper chez M. Péan pour lui annoncer la victoire.
« Il m’a pensé faire mourir subitement, écrivit celui-ci au chevalier de Lévis. 11 m’a trouvé encore endormi... Je me réveille en sursaut, et la première chose que je lui demande fut : « Quelles nouvelles? » Il me dit : « Elles sont bonnes, et M. le « chevalier de Lévis a reçu deux balles. t> Je fis sur-le-champ un cri que je ne pus retenir; mais il acheva : « Dans son chapeau. » Je vous assure que j’ai senti dans ce moment comment je vous suis attaché. »
Le 12 au malin l’armée française, rangée en bataille sur le plateau de Carillon, chanta l’hymne de la victoire au bruit des fanfares, des tambours et du canon. Une grande croix, dressée par ordre de Montcalm, portait cette inscription que luimême avait composée, et dont il avait écrit au-dessous la traduction en vers français.
Quid dux? quid miles? quid strata ingentia ligna?
En signum ! en victor ! Deus hic, Deus ipse triomphât !
Chrétien, ce ne fut point Montcalm et sa prudence,
Ces arbres renversés , ces héros , leurs exploits ,
Qui des Anglais confus ont brisé l’espérance ;
C’est le bras de ton Dieu vainqueur sur cette croix.
Le temps n’a pas respecté ce monument éphémère. Le fort lui-même a été démantelé; mais le nom de Carillon est resté à jamais inscrit dans nos fastes militaires. Le drapeau arboré par les milices canadiennes au jour de la bataille fut rapporté troué de balles et suspendu aux voûtes de l’église des récollets de Québec. Échappé presque miraculeusement à l’incendie de cette église, en 1796, il a été conservé depuis comme une précieuse relique d’un autre âge. Aux jours des solennités publiques, quand les Canadiens veulent rappeler les exploits de leurs pères, ils promènent en triomphe le drapeau de Carillon.
Montcalm s’était d’abord livré à tout l’enivrement de la victoire. Sur le champ de bataille même, au moment où, à huit heures du soir, les derniers tirailleurs anglais, chassés des abalis, se repliaient sur leur arrière-garde, il écrivit, probablement sans autre appui qu’un tambour, les lignes enthousiastes qui suivent, adressées à M. Doreil, commissaire des guerres, alors à Montréal. Ce petit billet, qui semble avoir gardé l’odeur de la poudre, fut confié encore humide au chevalier Le Mercier, choisi à l’instant même pour accompagner M. de La Rochebeaucour.
« L’armée et trop petite armée du roi vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j’avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d’élite, dont j’aurais confié le commandement au chevalier de Lévis, il n’en serait pas échappé beaucoup dans leur Cuite. Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n’en ai jamais vu de pareilles. »
Le marquis ajoutait dans son rapport au ministre : « Le succès de la journée est dû à la valeur incroyable de l’officier et du soldat... Les officiers qui composaient cette armée ont donné de si grandes preuves de courage, que chacun d’eux mériterait un éloge particulier. »
MONTCALM ET LÉVIS
L’ivresse du général et de son armée avait été d’autant plus vive, que le succès était plus inespéré. Mais quand la fumée du combat fut dissipée, quand les dernières notes de l’hymne triomphale se furent évanouies, l’enthousiasme s’affaiblit peu à peu au contact des difficultés du présent et des menaces de l’avenir. On en trouve l’expression dans ce passage de Montcalm au maréchal de Belle-Isle (12 juillet) : « Si jamais il y eut un corps de troupes digne de grâces, c’est celui que j’ai l’honneur de commander. Aussi je vous supplie, Monseigneur, de l’en combler. Pour moi, je ne vous en demande pas d’autre que de me faire accorder par le roi mon retour. Ma santé s’use, ma bourse s’épuise. Je devrai à la fin de l’année dix mille écus au trésorier de la colonie. Et, plus que tout encore, les désagréments, les contradictions que j’éprouve, l’impossibilité où je suis de faire le bien et d’empêcher le mal, me déterminent à supplier Sa Majesté de m’accorder cette grâce, la seule que j’ambitionne...
« En attendant d’obtenir celte grâce, je servirai comme j’ai fait jusqu’à présent. Si cette journée peut me procurer quelque gloire, je la partage avec MM. de Lévis et de Bourlamaque. »
La cour de Versailles connaissait déjà l’antagonisme qui existait entre le gouverneur et Montcalm. Celui-ci, vainqueur dans chacune des trois campagnes qu’il avait conduites au Canada, montrait, en demandant son rappel, qu’il était aussi fin politique qu’excellent général. Sachant bien que jamais la cour ne consentirait à l’enlever à son armée dans de telles circonstances, il espérait qu’elle le débarrasserait d’une façon ou d’une autre de l’importun gouverneur, soit en neutralisant son autorité et confiant le contrôle de la guerre à celui qui la dirigeait si bien, soit même en rappelant le marquis de Vaudreuil.
En attendant, la querelle qui les divisait allait s’aggraver encore, éclater au grand jour, partager en deux camps les officiers civils et militaires, et pénétrer jusque dans les rangs inférieurs de l’armée.
Les troupes de ligne étaient justement fières de la victoire de Carillon : c’est à elles qu’en revenait l’honneur, du moins en très grande partie; mais elles en prirent occasion d’affecter un mépris plus insultant que jamais pour les Canadiens, qui avaient contribué pour leur part au succès de la journée, et qui en réclamaient la gloire avec d’autant plus d’âpreté qu’elle leur était contestée. L’animosité, déjà si prononcée entre ces deux corps, devint telle, qu’ils semblaient prêts à en venir aux mains. Vaudreuil, qui en était la première victime, s’en plaignit amèrement. « Il n’a tenu qu’à lui, dit Desandrouins en se déclarant l’un des coupables, d’avoir l’original des lettres qui eussent pu perdre celui qui les avait écrites. Imprudence de nous autres jeunes gens, ajoute-t-il, excités par la jalousie que nous témoignent ceux que nous sommes venus défendre. Il est vrai que nous portons si loin cette fougueuse licence, naturelle aux Français, que dans cette matinée même où M. de Montcalm a assemblé les chefs de corps à ce sujet , on a trouvé sur la table de la salle une chanson des plus mordicantes contre le gouverneur général et tout ce qui est colon. »
Desandrouins termine par cette réflexion attristée, qui aurait dû lui ouvrir les yeux à lui -même et le ranger du côté du chevalier de Lévis, le seul des commandants français qui se montrât au-dessus de ces mesquines passions1 : « Gémissons sur la désunion qui ruine les forts, et à plus forte raison les faibles! »
> Lévis écrivait au marquis de Paulmy peu de temps auparavant : « Je ne puis toujours que me louer
MONTCALM ET LÉ VIS
Le commissaire des guerres Doreil , ami intime de Montcalm , se signalait par son hostilité contre tout ce qui était canadien, et par son acharnement contre Yaudreuil. « La négligence, disait- il au ministre, l’ignorance, la lenteur et l’opiniâtreté du gouverneur, ont pensé perdre la colonie;... l’ineptie, l’intrigue, le mensonge, l’avidité, la feront sans doute périr. » Après plusieurs dépêches écrites avec la même violence, il crut que ses dénonciations avaient fait une assez forte impression sur les ministres pour oser demander le rappel de Yaudreuil et son remplacement par Montcalm.
« Si la guerre doit durer encore, oui ou non; si l’on veut sauver et établir le Canada solidement, que Sa Majesté lui en confie le gouvernement. Il possède la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet comme de détail, il est grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule, clairvoyant, actif, et n’a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et universel... Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel : il est Canadien. »
Le gouverneur, entouré d’amis trop officieux, était instruit de toutes les intrigues qui se tramaient autour de lui, et dont l’écho arrivait jusqu’à Versailles. Il finit par en être exaspéré et se laissa entraîner aux mêmes récriminations que ses adversaires.
Dans une lettre au ministre de la marine1, où éclatait sa jalousie contre Montcalm, il dénonça la conduite du général à son égard et à l’égard des Canadiens. « Ils ne peuvent qu’être rebutés, dit-il, par la façon dont il les fait servir... Ils ont rendu les plus grands services, maintenant on les avilit par la dureté avec laquelle on les commande... Ils acceptent sans murmurer les corvées dont on les charge continuellement; ils ne demandent pas mieux que d’être placés dans les lieux les plus exposés, soit dans les campements, les découvertes et même à la vue de l’ennemi. Ils se sont distingués la journée du 8... M. le marquis de Montcalm, oubliant sans doute l’éloge qu’il m’avait fait d’eux, ne leur rendit pas la même justice dans la relation qu’il m’envoya; il prit, au contraire, un soin particulier de taire leurs actions. Je crois inutile de vous rapporter les propos de M. le marquis de Montcalm à mon égard. Depuis la campagne dernière, j’ai affecté de les ignorer; je l’ai prévenu de politesses; j’ai eu des conférences avec lui pour satisfaire à l’envie qu’il a d’être consulté, quoique j’aie éprouvé plusieurs fois qu’aussitôt que je lui avais fait part de quelque projet, il devenait public... Je passe sous silence toutes les infamies ou propos indécents qu’il a tenus ou autorisés. D’après toutes ces raisons, Monseigneur, je croirais manquer à ce que je dois au service du roi et à la confiance dont vous m’honorez, si je ne vous suppliais de vouloir bien demander à Sa Majesté le rappel de M. le marquis de Montcalm. Il le désire lui -même et m’a prié de vous le demander. Bien loin de penser cà lui nuire, j’estime, Monseigneur, qu’il mérite de passer au grade de lieutenant général... Personne ne rend plus de justice que moi à ses excellentes qualités, mais il n’a pas celles qu’il faut pour la guerre de ce pays. 11 est nécessaire d’avoir beaucoup de douceur et de patience pour commander les Canadiens et les sauvages... »
Yaudreuil concluait en désignant le chevalier de Lévis comme le meilleur suc-
de la confiance et de l’amitié que MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm me témoignent. » (A M. le marquis de Paulmy, 22 avril 1758.)
Qui sait si la colonie n’aurait pas été sauvée , si ces deux hommes avaient profité de ce bel exemple !
1 M. de Massiac.
MONTCALM ET LEVIS
cesseur de Montcalm : « Il réunit en lui toutes les bonnes qualités de l’officier général; il est généralement aimé, et il mérite de l’être. »
Il y eut entre Vaudreuil et Montcalm un échange de lettres et quelques tentatives de rapprochement. « Nous comptions n’avoir tort ni l’un ni l’autre, disait Montcalm, il faut donc croire que nous l’avons tous deux et qu’il faut apporter quelque changement à notre façon de procéder. »
Les tracasseries excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à brouiller 1 empêchèrent le rapprochement.
Dans les colonies voisines, la même antipathie régnait entre les troupes d’Angleterre et celles des provinces, de même qu’entre leurs chefs. La plupart des officiers d’outre -mer étaient des fils de famille, chez qui la morgue britannique était traditionnelle. Ces officiers devaient en général leur grade moins à leurs états de service qu’à leurs privilèges héréditaires. Imbus de préjugés et d’idées exclusives puisés dans les cercles aristocratiques, d’où ils n’étaient guère sortis, ils regardaient avec un superbe dédain tout ce qui n’appartenait pas à leur caste, et plus encore ce qui était étranger à leur île. Les colons d’Amérique, d’un autre côté, non moins attachés à leurs préjugés et à leur esprit local, mais sentant déjà naître parmi eux un patriotisme nouveau, étaient profondément blessés dans leur orgueil démocratique de trouver des maîtres là où ils n’espéraient voir que des égaux.
Les chefs des troupes régulières aggravaient le mal par leur conduite au lieu d’y remédier; ils ne se donnaient pas même la peine d’inviter aux conseils de guerre les commandants de milices, qui n’étaient pas plus instruits des opérations que les derniers subalternes. On vit des compagnies entières, exaspérées du ton des officiers anglais qu’on leur avait imposés, se débander en un jour et regagner leurs foyers. Le ressentiment de ces affronts se répandit dans les provinces, où il resta gravé dans les esprits, et ne fut pas étranger à l’éclatante rupture qui amena l’indépendance des États-Unis.
Le 12 juillet et les trois jours suivants, les divers détachements de troupes coloniales expédiés par le marquis de Vaudreuil sous le commandement de son frère Pdgaud vinrent grossir l’armée de Carillon, qui se trouva portée à six mille six cent soixante-neuf combattants, y compris quatre cent soixante-dix sauvages. Ce mouvement, nécessité par les circonstances, rendait inexpugnable pour cette campagne la frontière du lac Champlain , mais avait complètement dégarni celle du lac Ontario, sur laquelle marchait le général Forbes, qui allait bientôt être suivi d’une autre armée dirigée contre Frontenac. Telle était l’infériorité numérique de nos armes et la multitude toujours croissante des ennemis, qu’il n’y avait pas de talent militaire capable d’en arrêter le torrent. La tactique de Montcalm dut se réduire à inquiéter Abercromby pour le retenir dans ses retranchements et à compléter les fortifications de Carillon. L’armée y travailla sans relâche, excepté les jours de pluie et les dimanches, encore pas tous. Les anciennes fortifications furent perfectionnées, de nouvelles furent construites de chaque côté de la plaine qui borde la pointe de Carillon. On fit creuser des fossés, élever des terrassements, dresser des palissades, poser des redoutes, construire des casemates, blinder des ouvrages; on établit plusieurs batteries; on fit de Carillon une position telle, qu’on pùt parfaitement s’y défendre en cas d’un retour offensif des Anglais.
1 Bougainville au ministre , 10 août 1758.
M ONT G A LM ET LEVIS
Les troupes de la marine et de la milice avaient été formées en deux bataillons de mille hommes chacun, dont le premier, sous les ordres de M. de Rigaud, campait a la Chute. Le second, commandé par M. de La Corne, à la sortie du lac Saint- Sacrement, avait ordre de pousser des découvertes sur le lac pour obtenir des nouvelles de l’ennemi, et d’entretenir des patrouilles dans les bois afin d’éviter d’être
Sauvages et coureurs des bois.
surpris. En même temps de forts détachements furent confiés aux meilleurs coureurs des bois pour faire des incursions sur le territoire ennemi.
Le 17 juillet, M. de Courtemanche partit avec deux cents sauvages et autant de Canadiens et de soldats de la marine, remonta le lac Champlain et la rivière au Chicot jusqu’à mi-chemin entre le fort Edouard et le lac Saint -Sacrement. Les Anglais venaient d’y construire, sous le nom de Halfway’s Brook, un nouveau fort pour servir d’entrepôt et protéger leurs convois. Courtemanche y surprit une escorte d’une cinquantaine d’hommes qui passait dans le voisinage, et la mit en fuite. Au bruit de la fusillade, trois cents hommes sortis du fort accoururent à la rescousse. C’était le moment qu’attendait le commandant pour les laisser s’engager dans les bois, les cerner ensuite et les écraser; mais les sauvages, à leur ordinaire, n’écou-
MONTCALM ET LEVIS
tèrent ni ordres ni conseils, se mirent immédiatement à la poursuite, levèrent une vingtaine de chevelures, firent huit prisonniers, et reprirent le chemin de Carillon, où le détachement arriva le 21 suivant. Il n’y avait eu que deux Canadiens et deux sauvages de blessés.
Les dépositions des prisonniers, parmi lesquels il y avait un Iroquois des Cinq- Nations, révélèrent la marche du général Bradstreel, détaché de l’armée d’Abercromby avec un corps de milice considérable , douze pièces de canon et quatre cents sauvages, lesquels remontaient la rivière Mohawk pour se porter sur le lac Ontario. Montcalm et Lévis s’empressèrent de communiquer cette nouvelle alarmante à Vaudreuil, sans pouvoir détacher aucune de leurs troupes au secours de cette frontière menacée.
Le succès de M. de Courtemanche et l’arrivée d’une flottille portant quelques centaines de Népissings et d’Iroquois du lac des Deux-Montagnes, sous la conduite de M. de Saint-Luc, capitaine dans la marine, déterminèrent le marquis de Montcalm à organiser une expédition importante, destinée à aller frapper au même endroit, après avoir suivi la même route. Cette expédition, composée de quatre cents sauvages et de deux cents Canadiens, soldats de la marine ou miliciens, fut confiée au même M. de Saint-Luc, parent de M. de La Corne Saint-Luc, qui commandait en ce moment le corps de milice stationné au Portage.
Le départ de ce détachement, fixé au 22 juillet, fut retardé de deux jours par un incident qui peint bien les mœurs des sauvages et les traits de ressemblance qu’ils avaient avec les héros de l’antiquité. Bougainville, qui paraît avoir été un. des officiers de l’armée les mieux nourris des classiques, était extrêmement frappé de ces points de similitude, et en fait la remarque en plusieurs endroits de son Journal.
Une joute rappelant les jeux olympiques allait s’engager entre deux tribus rivales : celle des Abénakis et celle des Iroquois. 11 s’agissait de l’amusement favori des sauvages, le jeu de la crosse, auquel les guerriers se livraient et se livrent encore dans l’ouest avec toute l’ardeur de leur violente nature, c’est-à-dire avec une fureur voisine de la rage. On jugera de l’importance de cette partie de plaisir par l’enjeu qu’on y avait mis, et dont la valeur s’élevait à mille écus en colliers et en grains de porcelaine.
Aux extrémités du terrain choisi par les chefs, sont plantés deux grands poteaux qui servent de ralliement à l’un ou à l’autre des groupes rivaux. Chaque joueur est armé d’un bâton recourbé en forme de crosse; au centre est placée une balle que les deux partis se disputent et qu’ils cherchent à lancer sur le poteau de leurs adversaires, en les empêchant de l’approcher du leur.
Il est facile de se représenter la scène curieuse et pittoresque qui animait le plateau de Carillon durant la journée du 23 juillet. Montcalm et Lévis, entourés d’un grand nombre d’officiers, rehaussaient par leur présence ce tournoi d’un nouveau genre et paraissaient y prendre d’autant plus d’intérêt, que les sauvages étaient plus que jamais difficiles à retenir depuis la victoire de Carillon, qu’ils étaient extrêmement jaloux d’avoir vu gagner sans eux. Une foule de soldats désœuvrés de divers régiments, quelques-uns en déshabillé, revenant du travail, faisaient cercle autour des joueurs. Un bon nombre d’indiens avec leurs femmes et leurs enfants, appartenant à des tribus étrangères à la lutte, la regardaient en simples spectateurs. Des groupes de Canadiens, des coureurs des bois, accoutumés à de pareilles scènes, y prenaient une moindre part et restaient étendus nonchalamment sur le gazon.
MONTCALM ET LÉVIS
Les tentes dressées autour des glacis et des bastions du fort, les huttes des miliciens, les wigwams des sauvages, les palissades, les retranchements, les redoutes qui couronnaient le promontoire, formaient un encadrement en harmonie avec le théâtre naturel où jouaient les farouches acteurs des bois.
Au signal donné, les deux partis s’étaient précipités sur la balle, l’avaient fait rouler quelque temps à leurs pieds, puis l’avaient lancée en l’air et s’étaient mis à sa poursuite avec l’agilité et la vitesse de chevreuils traqués par une meute. Tantôt ils se groupaient pour se disputer la balle, tantôt ils s’éparpillaient pendant qu’elle volait au-dessus de leurs tètes, se bousculant, se culbutant, se prenant corps à corps, luttant les uns contre les autres comme pour un combat à mort, au milieu de cris, de vociférations, d’éclats de voix inouïs. Presque tous le corps nu, n’ayant que le brayet autour de la ceinture, leurs longs cheveux noirs et leurs panaches de plumes flottant au vent, ils ressemblaient, avec leurs visages tatoués, leurs yeux flamboyants, leurs gestes forcenés, à des bandes de sorciers courant au sabbat, ou mieux encore à des démons sortis de l’enfer. Les spectateurs les poursuivaient de leurs applaudissements et de leurs éclats de rire, acclamaient les plus agiles et les plus adroits, et les encourageaient à de nouvelles prouesses. Enfin, après bien des péripéties, des chances variées, la balle, lancée d’un bond irrésistible, alla frapper le poteau et mit fin à la partie. Les vainqueurs, couverts de sueur et de poussière, accablés de fatigue, vinrent recevoir les félicitations des commandants et le prix de leur victoire. Un festin, selon la coutume, termina la fête, et les guerriers, fiers et heureux comme de grands enfants, reprirent les préparatifs de l’expédition.
Le 28 juillet, le parti de M. de Saint-Luc était embusqué entre le fort Edouard et Halfway’s Brook. Vers midi, il vit venir un convoi d’une quarantaine de chariots chargés de vivres, de boissons et de marchandises, escortés par cinquante soldats sous les ordres d’un enseigne du régiment de Blackney. Plusieurs femmes, enfants et marchands, faisaient route avec eux.
Avant qu’ils eussent eu le temps de se reconnaître, ils furent cernés, tués ou pris. La charge des chariots fut dispersée et pillée par le détachement. Trois soldats avaient été tués et un Canadien blessé. « Nous avons eu, dit Montcalm, un Iroquois tué et deux blessés. Toujours les Iroquois perdent quelqu’un ; c’est que de tous les sauvages ils sont les plus braves. Sarégoa, leur chef de guerre, est celui qui a conduit l’entreprise. Lorsque dans un détachement les sauvages sont les plus nombreux, ils font la loi et décident sans appel. C’est un bonheur quand celui d’entre eux qui est le plus accrédité a une bonne tête, et celle de Sarégoa est très bien organisée. »
En apprenant la mésaventure arrivée à son convoi, Abercromby jeta dans des bateaux un fort détachement de rangers, de miliciens et d’infanterie légère avec Rogers, et leur fit descendre le lac George pour aller couper la retraite à M. de Saint-Luc en traversant l’étroite chaîne de montagnes qui sépare ce lac de la tête du lac Champlain. Mais M. de Saint-Luc, prévoyant qu’il serait poursuivi, avait précipité sa marche et dépassé ce lieu avant l’arrivée de Rogers, qui l’y attendit vainement. Comme celui-ci revenait sur ses pas, il reçut un message d’Abercromby lui enjoignant d’intercepter d’autres troupes de maraudeurs signalés aux environs du ford Édouard. Montcalm avait en effet lancé dans cette direction une nouvelle bande de Canadiens et de sauvages, ayant cette fois pour chef l’audacieux Marin, beau-frère de M. de Rigaud.
M ON TC A LM ET LE VJ S
Joseph Marin, sieur de Saint-Martin, que ses relations de parenté avec la famille de Yaudreuil avaient rendu très influent dans la colonie, était peut-être le coureur de bois le plus brave de cette époque. Il était né à Montréal (1719), mais avait passé presque toute sa vie en des courses aventureuses. Accusé, comme son beau-frère, de spéculations véreuses dans les postes où il avait commandé, il rachetait ses pilleries par les services éminents qu’il rendait à la guerre. On ne comptait plus les actions où il s’était distingué.
Il était en froid en ce moment avec M. de Rigaud, qui, paraît-il, par un sentiment de jalousie indigne de son rang, avait choisi parmi les Canadiens les moins aguerris les soldats destinés à son expédition. Marin était parti de Carillon le A août, vers cinq heures du soir, avec M. de La Rochebeaucour, Langy l’aîné, quelques autres officiers et cadets, cent Canadiens, une quarantaine de soldats de la colonie et environ cent trente sauvages, en tout près de trois cents hommes. Il remonta le lac Champlain jusqu’aux Deux-Rochers, c’est-à-dire à trois lieues plus haut, débarqua sur la rive droite, où il cacha ses canots dans un épais fourré, et continua sa marche à travers les bois, laissant à sa droite la rivière au Chicot, qu’il côtoya à quelque distance, jusqu’à trois lieues de l’ancien fort abandonné connu sous le nom de fort de la reine Anne. On était au 8 août, à une heure du matin. La troupe, fatiguée d’une longue marche nocturne, fit une courte halte et reprit sa route tortueuse à travers le terrain inégal et les hautes futaies dont la cime était à peine éclairée par les vagues lueurs d’une nuit d’été. Il était grand jour quand la tête de la colonne déboucha sur l’ancien chemin conduisant du fort Anne au fort Edouard. Aucun indice ne laissait soupçonner le voisinage d’un ennemi. L’oreille même des sauvages, si fine, si exercée, si attentive, n’entendait sortir des profondeurs d’alentour d’autres bruits que le chant matinal des oiseaux et la brise qui, se levant avec le soleil, secouait la rosée sur les branches. Officiers, soldats et Peaux-Rouges s’étendirent tranquillement sur la mousse et se préparaient à prendre leur frugal déjeuner, lorsque tout à coup des détonations d’armes à feu se firent entendre à quelque distance. Nul doute que ce ne fût un parti d’ennemis; c’était en effet celui de Rogers, qui, revenu sur ses pas, avait campé dans la clairière ouverte autour du fort Anne. Son expédition comptait en tout sept cents hommes, dont quatre-vingts rangers, un corps de milice du Connecticut sous le major Putnam, et le reste formé de troupes légères appartenant à l’armée régulière aux ordres du capitaine Dalzell, excellent officier qui, cinq ans plus tard, devait trouver une mort héroïque devant le fort du Détroit, assiégé par Pontiac.
Rogers, qui d’ordinaire était si prudent, qui pour cacher sa marche ordonnait le silence dans les rangs et faisait éteindre les feux dans son camp à la tombée de la nuit, s’était oublié ce jour-là. Croyant que les incursionnistes qu’il avait eu ordre de poursuivre étaient déjà loin sur le chemin de Carillon, il s’était amusé, avec le lieutenant Irwin de l’infanterie légère, à lirer à la cible sur un objet placé dans la clairière. C’étaient ces coups de fusil qui avaient donné l’éveil à la troupe de Marin, dont le plan d’embuscade avait été aussi vite exécuté que décidé. Prévoyant bien que la colonne anglaise allait s’engager dans le chemin pour retourner au fort Édouard, il avait disposé ses soldats, entremêlés de sauvages, à la droite de cette route abandonnée, qui n’était plus qu’un étroit sentier depuis que les jeunes pousses l’avaient envahie. Si dense et si sombre était la feuillée, fléchissant sous l’abondante rosée, que le regard du lynx s’y serait perdu.
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Quand le pari engagé entre Rogers et Irwin eut été décidé, l’ordre de marche fut donné. Chaque soldat endossa le havresac, et, le fusil à l’épaule, reprit son rang. La colonne traversa la clairière, et, longeant les palissades croulantes du fort Anne s’enfonça, un seul homme de front, dans la trouée étroite qui marquait encore le vieux chemin. Il était sept heures du matin quand les derniers soldats disparurent sous la sombre voûte. Putnam, avec ses gens du Connecticut, ouvrait la marche, suivi de l’infanterie légère de Dalzell ; Rogers, avec ses rangers, formait l’arrièregarde. Tous marchaient sans précaution et sans défiance, les officiers jetant au besoin un cri en avant ou en arrière, décelant ainsi d’assez loin leur présence. Cependant à deux pas d’eux, sur leur droite, le rideau de feuillage cachait des rangées d’ennemis qui, retenant leur haleine, les laissaient passer. Soudain l’air retentit d’épouvantables hurlements et de coups de fusil qui semblaient sortir de terre. Les balles déchirent le feuillage, et pendant qu’elles grêlent à bout portant sur la longue fde en mouvement, une légion de Peaux- Rouges sautent comme des tigres sur le sentier, le tomahawk à la main. A ce premier assaut, un chef de Caughnawaga s’élança sur le major Putnam, qui tenait la tête de la colonne. Celui-ci n’eut que le temps de bander son fusil et de le diriger sur la poitrine de l’Indien; mais le coup ne partit pas, et Putnam, saisi et entraîné dans le fourré, y fut garrotté avec un lieutenant du nom de Tracy et trois soldats faits prisonniers en même temps que lui. Les Canadiens, dont la plupart n’avaient jamais vu le feu, lâchèrent pied en grand nombre et ralentirent par leur fuite la première ardeur des assaillants. Cependant une partie des sauvages, des soldats et des Canadiens, suivant l’exemple de Marin, de Langy et du brave Sarégoa, continuèrent le feu en poursuivant le détachement du Connecticut, qui se repliait en désordre dans l’épaisseur du bois.
Dalzell, accouru au bruit de la mousqueterie, rallia les fuyards et dirigea seul le combat jusqu’à l’arrivée de Rogers. Peabody et Humphreys, tous deux biographes de Putnam, blâment sévèrement le commandant des rangers de s’être fait longtemps attendre ; il avait craint une attaque sur ses derrières et avait d’abord adossé ses hommes à la rivière au Chicot, à quelque distance des combattants.
« Nos gens trouvent, à une portée de fusil, raconte Desandrouins d’après le récit de témoins oculaires, les Anglais marchant à eux, qui dans le moment se saisissent de gros arbres. Nos gens en font autant, et l’on se lusille pendant deux heures, sans se faire vraisemblablement beaucoup de mal de part ni d’autre. Nous savons, de gens qui y étaient, que Marin et les officiers ne quittèrent plus celte position.
« Ils se trouvèrent plusieurs fois réduits à moins de trente faisant tête à l’ennemi, et jamais plus de quatre-vingts ou cent, malgré les exhortations des sauvages eux-mêmes, et entre autres de quatre Micmacs, qui, parlant très bon français, excitaient les autres à les suivre et faisaient tout ce qu’on peut attendre des plus braves officiers.
« Sarégoa, fameux chef iroquois, dit alors à Marin : « Gonoron ! (qui veut dire : « Ceci est de valeur!) — Et pourquoi? dit Marin. — Ah! mon père, dit le sauvage, « si seulement j’avais mes jeunes gens !» Et il alla enlever dans le plus fort du combat un Anglais derrière un arbre.
« Marin s’y comporta, on peut dire, avec témérité. Il fit la bravade de crier pendant la chaleur du combat : <r Rogers, viens ici! c’est moi qui t’appelle et qui
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« te défie! » Quelques-uns disent que Rogers lui répondit sur le même ton. Mais des gens qui ont entendu le propos de Marin m’ont dit n’avoir point ouï celui de Rogers.
<r Enfin, l’ennemi n’avançant ni ne reculant, et se tenant avec précaution derrière les arbres, et n’y ayant plus moyen de rallier les pleutres qui nous abandonnaient, Langy proposa à Marin de faire la retraite, ce qu’il n’approuva qu’après quelques difficultés.
« Alors il fit enlever ses blessés et fit route par la droite pour regagner ses paquets. R ne fut point du tout poursuivi par l’ennemi, qui, de son côté, fila aussi par sa droite dès qu’il fut assuré de notre retraite. R ne jugea pas sans doute pouvoir atteindre les sauvages dans les bois, ou se crut trop heureux d’en être débarrassé.
« Je tiens tous ces faits de La Rochebeaucour et de tous ceux qui étaient avec Marin.
« Les sauvages ont eu cinq hommes de tués et trois de perdus ; deux soldats de la colonie et un sergent tués; deux Canadiens, dont un de Montréal nommé Trudeau, tués; avec une dizaine de sauvages blessés, dont deux de ces braves Micmacs; deux cadets blessés, MM. de Cussy et Monatte. »
Les Anglais, selon leur coutume et pour pallier leur timide attitude devant un ennemi si inférieur en nombre, exagérèrent le chiffre de ses pertes. Un parti des leurs, envoyé sur les lieux après l’action, prétendit avoir enterré cent Français et sauvages, tandis que Montcalm, s’accordant avec Desandrouins , affirme que treize morts en tout, dont cinq sauvages, avaient été abandonnés sur le champ de bataille.
Les Anglais avouèrent qu’ils avaient eu quarante-neuf hommes de tués, sans compter un grand nombre de blessés. Rs rendirent témoignage aussi bien que les Français de la bravoure exceptionnelle des sauvages en cette occasion. Un de leurs officiers rapporte qu’un Indien s’élança en plein milieu de la troupe anglaise et tua deux hommes à coups de hache. 11 monta ensuite sur un tronc d’arbre et se mit
à les défier tous. Un soldat essaya de le tuer à coups de crosse de fusil; mais,
quoique le sang jaillît de sa blessure, il ne tomba pas et aurait immolé son adversaire, si en ce moment Rogers ne l’avait tué raide d’une balle.
Aucun exploit de Marin ne lui fit plus d’honneur que ce combat. II avait tenu tète pendant deux heures à des troupes d’élite plus du double des siennes ; et telle était la terreur qu’il leur avait inspirée, qu’elles le laissèrent enlever ses dix blessés et ses cinq prisonniers sans oser le poursuivre.
Le récit de la captivité du major Putnam, raconté par son biographe1, fait voir le terrible sort qui attendait la plupart du temps les prisonniers tombés aux mains des sauvages, même de ceux dont le christianisme avait adouci la primitive barbarie. Aussitôt qu’il eut été entraîné à l’arrière-garde, il fut attaché pieds et poings
liés à un gros arbre par son vainqueur, qui retourna ensuite au combat. Dans son
absence un jeune Indien, au lieu d’aller se battre avec ses camarades, s’amusa à planter sa hache aussi près que possible de la tête et des membres du malheureux captif, sans toutefois le toucher.
Après qu’il se fut fatigué à ce jeu, un Français, assure-t-on, eut la cruauté de
1 Life of Israël Pulnàm, by Oliver W. B. Peabody.
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viser sur lui comme pour le tuer, et de le frapper ensuite, en passant, sur la joue, avec la crosse de son fusil. Un moment les Français et les sauvages, poursuivis de trop près, ayant été obligés de reculer, Pulnam se trouva exposé aux balles des deux partis, jusqu’à ce que les Anglais, attaqués vivement à leur tour, eussent perdu le terrain conquis. Putnam fut alors délié et conduit en lieu sûr jusqu’au moment de la retraite, où il fut repris par les sauvages, dépouillé de ses vêtements et forcé de porter le bagage de plusieurs blessés, après qu’on lui eut attaché les mains avec des cordes qui lui enfonçaient dans la chair. Un officier français , touché de pitié en l’entendant prier ses bourreaux de le tuer plutôt que de le tourmenter ainsi, parvint à lui faire détacher les mains, à le décharger d’une partie de ses paquets, et à lui faire donner par le chef auquel il appartenait une paire de mocassins. Mais, au repas du soir, la férocité indienne se réveilla de nouveau, et ils se mirent en frais de le brûler vif, après l’avoir entraîné dans un taillis à quelque distance du camp et attaché nu à un arbre, autour duquel ils amassèrent une quantité de branches sèches auxquelles ils mirent le feu. Un orage survenu en ce moment éteignit la flamme et donna quelque temps de répit à l’infortuné Putnam. Mais, dès que la pluie eut cessé, le bûcher fut rallumé. Marin, qui était à quelque distance, entendant les cris de la danse et les éclats de rire qui accueillaient les gémissements et les soubresauts de la victime pour échapper aux llammes, ou, selon une autre version, averti par un sauvage saisi d’un moment d’humanité, accourut, et écartant les bourreaux avec indignation, en leur faisant de sanglants reproches, rejeta à coups de pieds les fagots enflammés, délia le prisonnier et le remit entre les mains du chef qui en était le maître, en lui disant de mieux faire respecter ses droits. Un autre que Marin, qui n’eût pas joui de la même autorité et du même prestige auprès des indigènes, se serait exposé par cette action téméraire à être tué sur -le- champ „
Le chef iroquois eut quelques égards pour son prisonnier : voyant qu’il ne pouvait, à cause de la contusion qu’il avait reçue à la joue, mordre sur un morceau de pain dur mis à sa disposition, il alla le tremper dans l’eau voisine et le lui rapporta ; ce qui ne l’empêcha pas de prendre les précautions ordinaires pour qu’il ne pût s’évader à la faveur des ténèbres. Il commença par lui enlever des pieds ses mocassins et les attacher à ses poignets. Il le coucha ensuite sur le dos, lui étendit en forme de croix de Saint-André les bras et les jambes, qu’il lia à quatre petits arbres. Puis, coupant de jeunes pousses flexibles, il les posa en travers sur le corps du prisonnier, et se coucha lui-même sur leurs extrémités avec plusieurs Iroquois, de façon que le moindre mouvement du captif les aurait réveillés. C’est dans cette cruelle position qu’il dut passer la nuit. Comme il était d’un caractère gai, il racontait plus tard qu’il ne pouvait s’empêcher de sourire de la figure piteuse qu’il devait faire et du singulier tableau que présentait le groupe dont il était le centre et le personnage le plus intéressant.
A l’aurore il fut détaché et pourvu d’une couverte et d’un morceau de viande d’ours pour apaiser sa faim. Le reste de la marche il fut bien traité, n’eut aucun fardeau à porter, et arriva le soir à Carillon, où il fut remis aux autorités irançaises.
Après avoir été interrogé par Montcalm, il fut dirigé sur Montréal, sous la garde d’un officier qui eut pour lui toute la courtoisie et les attentions dues à son rang. Peu après il eut la bonne fortune d’être échangé avec d’autres prisonniers.
MONTCALM ET LEVIS
On touchait à la mi-août : le peu de céréales que les habitants avaient pu ensemencer étaient déjà trop mûres et s’égrenaient dans les champs. Cependant les militaires français, de plus en plus injustes et exigeants envers les Canadiens, à mesure que les dissentiments entre les chefs éclataient davantage dans le public, se révoltaient à la pensée de voir partir les miliciens et maugréaient contre Vaudreuil, qui les rappelait pour les moissons. On est toutefois plus porté à plaindre qu’à blâmer ces braves officiers en songeant au sort si dur que leur faisait la France, après les avoir jetés sur ces lointains rivages pour défendre son drapeau. Elle ne répondait à leurs héroïques faits d’armes que par de stériles applaudissements, et les abandonnait à eux-mêmes, tandis qu’elle livrait en Europe ses trésors et ses armées aux caprices d’une courtisane. Manquant de tout, mal payés, vivant chaque jour à la ration, travaillant comme des mercenaires quand ils ne se battaient pas, témoins du chaos de l’administration coloniale dont ils étaient victimes comme le peuple, à la veille d’être écrasés sous le nombre en défendant une cause de plus en plus désespérée, comment auraient-ils pu ne pas être aigris et ne pas rejeter un peu partout autour d’eux leur mauvaise humeur? Leurs relations et leurs lettres sont pleines de récriminations qui atteignent tous, excepté les plus grands des coupables : le roi et sa cour. C’est que là était leur avenir ; c’est qu’un seul mot aurait suffi pour compromettre leur avancement.
Le chevalier de Lévis grandit au milieu de ce débordement d’invectives ; il reste toujours le même, toujours calme, froid, impassible. Les jugements qu’il porte dans son Journal et sa correspondance sont partout empreints du même esprit de justice et d’impartialité.
Montcalm fit un choix parmi les Canadiens, renvoya les plus vieux et les chefs de famille dans leurs paroisses, et garda les plus aguerris et les volontaires au nombre de six cents, ce qui réduisit l’armée de Carillon à trois mille cent quatrevingt-neuf combattants. Ce départ, qui eut lieu du 10 au 17, ne pouvait manquer de réveiller l’inconstance des sauvages; tous demandèrent à grands cris de partir. La cause de cette débandade était évidente; pourtant certains officiers s’en prirent aux interprètes, les accusèrent même de s’être vendus aux Anglais et d’exciter sous main les sauvages à la désertion. On tint conseil sur conseil pour les engager à rester ; on ne ménagea ni les flatteries ni les présents. On les assura qu’ils n’auraient plus de longues courses à faire, mais seulement des découvertes autour de l’armée; qu’on aurait surtout bien soin d’eux, et qu’on leur donnerait à l’ordinaire un coup d’eau-de-vie. La plupart Unirent par rester.
Il n’y a nullement à s’étonner de cette défection des sauvages. Elle surgissait de la situation même. L’étoile de la France pâlissait, et ces peuples d’enfants qu’elle ne guidait plus s’en allaient vers l’astre brillant qui montait à l’horizon, mais dont l’éclat leur devait être mortel.
Ils avaient trop de perspicacité pour ne pas voir l’abandon où la France laissait sa colonie, et l’énorme disproportion des forces entre les deux armées. Ils étaient surpris de la bravoure de nos troupes, encore plus de nos victoires, mais ne s’aveuglaient pas sur l’issue finale. Ainsi, le prestige et l’influence de la France diminuaient parmi eux à mesure que grandissaient l’influence et le prestige de l’Angleterre.
Un déserteur, entré à Carillon sur ces entrefaites, apporta des nouvelles fort inquiétantes. Il confirma d’abord la marche du général Bradslreet vers le lac Ontario, et ajouta qu’Abercromby avait encore quatorze ou quinze cents berges sur
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le lac George, avec une barque portant dix-huit canons; qu’outre les milices, les compagnies franches de Rogers et deux cents sauvages mohicans, il avait huit mille hommes de troupes régulières; qu’enfm il venait d’établir un poste avancé sur le lac.
Ces informations furent confirmées par Marin, qui, avec son audace ordinaire, avait pénétré avec dix Mississagués et trois Français jusqu’aux abords du camp anglais, où il avait entendu calfater des bateaux.
Ainsi, aux inquiétudes qu’inspiraient d’un côté Louisbourg et de l’autre la xronlière des lacs, vint se joindre celle d’une attaque de Carillon. On se prépara plus que jamais à se défendre. Et il ne fallait pas perdre de temps ; car, assurait-on, « l’ennemi devait revenir avant huit jours. L’armée tout entière fut employée aux retranchements, » excepté un homme par chambrée pour faire la soupe; elle s’y porta avec un zèle infatigable.
Cependant les nouvelles de Louisbourg devenaient plus rassurantes, et les vainqueurs de Carillon applaudissaient à l’énergique défense de leurs frères d’armes. D’après les dernières nouvelles de M. de Drucour, datées du 7 juillet, « l’ennemi n’a pu encore ouvrir la tranchée... Nous nous défendons avec science et valeur, et l’ennemi attaque très mal , ce qui nous donne lieu de bien augurer. »
On était sous cette heureuse impression lorsque, le 3 septembre, Bougainville, qui avait parié avec les officiers anglais qu’ils n’auraient pas de sitôt la place, reçut d’un neveu du général Abercromby <r une gazette rapportant la capitulation de Louisbourg le 26 juillet 1 ».
Ce fut un coup de foudre; on se refusa d’abord d’y croire : la nouvelle demandait confirmation. Qu’était- il advenu à Louisbourg?