SIÈGE DE LOUISBOURG
Le Cap -Breton, qui n’est séparé de la Nouvelle-Écosse que par l’étroit gut de Canceau, semble être un prolongement de cette presqu’île. Il a la forme singulière d’un fer à cheval, avec le lac Bras-d’Or pour mer intérieure, et est extrêmement redouté des marins, à cause de sa situation au milieu d’une région de brumes et de tempêtes. Sur la côte de cette île, qui regarde l’Europe à plus de mille lieues de distance, s’ouvre un havre spacieux et profond, fermé à tous les vents par deux longs promontoires, contre lesquels viennent se briser les vagues de la mer. Ce port, toujours libre de glaces en hiver, offrait un refuge aux navires pêcheurs bien longtemps avant que Champlain l’eùt entendu désigner sous le nom de Port- aux - Anglais. Il paraît aujourd’hui presque aussi inhabité qu’à cette époque reculée; mais, quand on y descend, on ne tarde pas à s’apercevoir que le sol a été remué en plusieurs endroits par la main des hommes. Sur la pointe méridionale gisent les
1 Le Maréchal de camp Desandrouins.
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ruines d’une ville fortifiée, à moitié ensevelie sous le gazon, avec ses portes et ses murs renversés dans les fossés par les boulets et la mine. Quelques pans d édifices aux vastes proportions, des casemates qui ont résisté à la poudre, étalent leurs ouvertures béantes au soleil et servent d’abri contre le vent et la pluie à quelques moutons et vaches qui paissent parmi ces décombres et dans le cimetière voisin, où dorment des légions de vaillants soldats. Quand on parcourt cette cité morte et déserte, dont le silence n’est troublé que par le tintement des clochettes des bestiaux et par le roulement mélancolique des vagues, on se croirait au milieu des ruines de Pompéi.
Du haut d’un monticule qui fut autrefois la citadelle, l’œil embrasse toute la rade, où dorment quelques barques de pêcheurs sur une eau tranquille, tandis que au dehors la grande houle de l’Océan vient déferler et rejaillir en écume blanche sur la pointe de Rochefort, sur l'île de l’Entrée et sur le promontoire opposé. Les hauteurs rocailleuses qui s’étagent aux alentours sont couvertes d’une végétation de sapins et d’épinettes rabougris d’un vert dur, dont les branches barbelées rendent un sifflement triste et monotone en se balançant aux vents du large. On croirait entendre les lamentations lointaines de quelque invisible Jérémie. Çàet là, quelques huttes de pêcheurs, dont les fdets sèchent sur les galets et sur les courtines écroulées. Yoilà tout ce qui reste de Louisbourg, surnommé le Dunkerque de l’Amérique.
La fondation de Louisbourg date du traité d’Utrecht (1713). Ses premiers habitants furent les pêcheurs de Plaisance, que la France fit transporter en cet endroit lorsqu’elle évacua l’île de Terre-Neuve, cédée à l’Angleterre en même temps que l’Acadie, par une clause du même traité. Jusqu’à ce moment, la France avait regardé d’un œil fort indifférent file du Cap-Breton; mais, après qu’elle eut signé la paix d’Utrecht, elle comprit la faute impardonnable qu’elle avait commise en laissant l’Angleterre maîtresse de tout le littoral de l’Atlantique, depuis la Floride jusqu’à la baie d’Hudson, à la seule exception du Cap -Breton. Cette île attira alors toute son attention, et, pour montrer l’importance qu’elle y attachait, son nom fut changé en celui d’ile royale, et le petit établissement du Port -aux- Anglais s’appela Louisbourg, en l’honneur du roi de France. Des colons y furent attirés et favorisés. Les groupes acadiens de la Nouvelle-Écosse furent même sur le point de venir s’y fixer, à l’exemple des habitants de Plaisance. Ils y étaient poussés par le double motif de rester sujets de la France et de profiter des avantages qu’elle leur promettait. Ils avaient même construit des embarcations pour se transporter avec leurs familles et leurs effets; mais les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse les avaient retenus malgré eux, contrairement aux clauses du traité d’Utrecht et aux ordres formels de la cour d’Angleterre. Un petit nombre seulement parvinrent à s’établir au Cap- Breton. Mais ce fut surtout sur Louisbourg que se concentra la sollicitude du gouvernement français. 11 voulut en faire une station navale du premier ordre et son principal entrepôt entre le Canada et la France. A partir de l’année 1720, d’immenses sommes d’argent furent dépensées pour y construire des fortifications, et si les trente millions qui, dit-on, y furent jetés, avaient été judicieusement employés, Louisbourg serait devenu une forteresse imprenable. Malheureusement la mauvaise administration du règne de Louis XY se fit sentir là comme ailleurs. 11 suffit de dire que M. Bigot y était commissaire -ordonnateur, et qu’il y faisait l’apprentissage des dilapidations qu’il devait continuer sur une si vaste échelle au Canada. Les
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matériaux employés pour la maçonnerie des remparts étaient si mauvais, qu’une partie des murailles croulaient d’elles-mêmes peu de temps après leur construction, et qu’il fallut combler les vides avec des fascines.
C’est dans cet état que se trouvaient les fortifications quand Louisbourg fut attaqué à l’improviste, en 1745, par une armée de plus de quatre mille miliciens de la Nouvelle-Angleterre, aux ordres du colonel Pepperell, soutenue par une Hotte anglaise de dix vaisseaux. Cette expédition, conçue avec autant d’audace qu’exécutée avec bonheur, réalisa pleinement les espérances qui l’avaient fait naître; tout sembla concourir à son succès : les éléments, l’imprévoyance du gouvernement français, l’incapacité du commandant1, enfin les dissensions intestines.
Au mois d’octobre précédent, la garnison s’était mise en révolte parce que le commissaire s’obstinait à refuser la solde due aux soldats pour les travaux qu’ils avaient faits aux fortifications. La sédition fut apaisée par une demi-mesure de justice; mais le sourd mécontentement qui subsista parmi les troupes paralysa la défense et fut une des causes de la perle de Louisbourg, qui entraîna celle du Cap- Breton. La ville capitula après quarante-neuf jours de siège et resta au pouvoir des Anglais jusqu’en 1748, où elle fut restituée à la France par le traité d’Aix-la- Chapelle.
Au printemps de 1758, Louisbourg avait pour commandant un brave officier, dont le nom mérite d’être associé à ceux de Montcalm et de Lévis. A la suite de l’événement qui mit fin à l’histoire de cette forteresse, M. de Drucour faisait un triste tableau des quatre années qu’il y avait passées. Il aurait voulu , écrivait-il à un de ses amis de Paris, les effacer de sa mémoire. Le mauvais état de la place, l’impossibilité de l’améliorer, la question de la subsistance de la garnison et des habitants, menacés de famine une fois par mois, étaient des sujets de continuels embarras et d’anxiétés pour tous ceux qui étaient obligés d’y pourvoir. La cour de Versailles, effrayée des millions qu’avail coûtés Louisbourg et du nombre de soldats qu’exigeait sa défense, avait renoncé à l’idée d’en compléter les fortifications, qui plus que jamais tombaient en ruines.
La maçonnerie, dont le mortier avait été fait avec du sable de mer, n’avait aucune cohésion et se disloquait continuellement sous l’action de la pluie et de la gelée. Le mal était d’autant plus difficile à réparer, que les fortifications étaient d’une grande étendue, n’ayant pas moins d’une demi-lieue de circonférence. Elles avaient la forme d’un quadrilatère irrégulier et servaient d’enceinte à la ville, qui occupait sur la pointe de Rochefort une élévation de vingt à trente pieds au dessus du niveau de la mer. Les approches du côté de la rade et de l’Océan étant fort difficiles, la ligne la plus fortifiée était celle qui, au sud-ouest, regardait la terre ferme. Elle présentait, depuis la porte de l’ouest jusqu’au bord de la mer, un peu en deçà du cap Noir, un développement de douze cents verges flanqué d’un demi-bastion à chaque extrémité, et au centre deux bastions dont le principal, celui du roi, faisait partie de la citadelle; en avant, s’ouvrait un fossé large et profond, terminé par la pente d’un glacis qui allait rejoindre un terrain bas et marécageux, d’un accès difficile. Un étang qui se déchargeait par le fossé dans la rade, en passant sous le pont-levis qui reliait la porte de l’ouest à la campagne, rendait cette partie inattaquable.
1 Duchambon, père du trop fameux Vergor.
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Ces ouvrages, où avait été savamment appliqué le système de Yauban, avaient le grave désavantage d’être à proximité de hauteurs d’où ils pouvaient être battus en brèche, à l’est, du côté de la falaise qui domine l’Océan, et encore plus à l’ouest, du haut des monticules qui s’échelonnent vers l’horizon. L’accès de la rade était défendu par deux batteries dont les feux se croisaient : la grande batterie ou batterie royale, placée en face de l’ouverture unique du port, et la batterie de l’île de l’Entrée.
Quatre mille habitants, la plupart pêcheurs, peuplaient la ville, dont les rues assez larges, bordées de maisons en bois, avaient une apparence simple, mais régulière. Il n’y avait guère de constructions en pierre que les édifices publics, l’arsenal, les casernes, l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu, le couvent de la congrégation de Notre- Dame et le château du gouverneur, le plus remarquable de tous, dominant le bastion du Roi, avec sa chapelle attenante, servant d’église paroissiale.
Depuis la fin de l’hiver, la population de Louisbourg avait vécu dans l’attente d’une crise inévitable.
Durant les intervalles où le soleil d’avril dissipait les brumes et les brouillards de neige, plusieurs vaisseaux étaient aperçus au loin sur la ligne de l’horizon, s’approchant ou s’éloignant au gré des vents , et parfois venant cingler presque à portée du canon de la place. L’escadrille anglaise, aux ordres de sir Charles Hardy, était déjà prête à intercepter les secours de France destinés à Québec et à faire le blocus de Louisbourg. Elle ne put cependant empêcher quelques vaisseaux français d’y arriver.
Dans la persuasion où était le chevalier de Drucour que la place était incapable de soutenir un siège, il adopta un système de défense qui devait servir de modèle à Montcalm devant Québec durant sa dernière campagne : celui d’empêcher une descente.
De chaque côté de la baie, le rivage de la mer est bordé de précipices et de rochers escarpés, contre lesquels grondent sans cesse les vagues, et qu’elles couvrent d’un vaste rideau d’écume aux heures de tempêtes. La côte est cependant accessible en plusieurs endroits à l’ouest de la ville, sur un parcours d’une lieue et demie, entre le cap Noir, voisin du bastion de la Princesse, et l’anse de la Cormorandière. M. de Drucour y fit élever des travaux de défense et placer du canon sur les trois points les plus faibles : à la Pointe -Blanche, à la Cormorandière et à la Pointe- Plate, à mi -distance entre ces deux endroits. A la Cormorandière, la côte s’affaisse et se termine par une plage de gravier : c’est le lieu le plus favorable à un débarquement. L’armée de Pepperell y avait abordé en 1745. Drucour y fit faire un large abatis qui dissimulait huit pièces de canon. Les arbres, renversés la tête du côté de l’Océan et serrés les uns contre les autres, produisaient l’effet d’un champ de verdure percé çà et là de quelques touffes d’épinettes et de sapins. Les troupes pouvaient y attendre la descente de l’ennemi sans être vues.
La garnison de Louisbourg se composait de deux mille neuf cents hommes de troupes régulières, répartis entre les régiments de Bourgogne, d’Artois, de Cambis, et des volontaires étrangers, outre les citoyens de la place et quelques Indiens. Les murs de la ville et les batteries extérieures étaient armés de deux cent dix-neuf canons et de dix-sept mortiers. Cinq vaisseaux de ligne et six frégates, qui avaient réussi à échapper aux poursuites des Hottes anglaises, étaient ancrés dans la rade et s’apprêtaient à prendre part au siège.
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A l’aurore du 1er juin, toute la ville fut mise en émoi par la nouvelle de l’apparition de la flotte anglaise. Une foule anxieuse, accourue aux remparts, avait les yeux fixés dans la même direction. La ligne de l’Océan était, en effet, toute blanche de voiles qui grandissaient d’heure en heure et augmentaient en nombre à mesure qu’elles approchaient.
La flotte, commandée par l’amiral Boscawen, était partie de Spithead le 19 février, sans attendre le général Amherst, retenu en Allemagne. Amherst était entré à Halifax au moment où l’amiral, lassé de l’attendre, appareillait pour l’expédition. 11 avait été rejoint dans l’intervalle par les contingents de milices fournis par les colonies anglaises. Le 28 mai au matin, cent cinquante-neuf voiles, c’est-à-dire
A Retranchements.
B Débarquement.
G Redoutes anglaises.
D Batteries anglaises.
E Étang.
F Travaux de siège.
G Baraehois.
H Bastion de la Princesse.
I Bastion de la Reine.
J Bastion du Roi.
K Bastion du Dauphin.
L Pointe de Rochefort.
M Tour de la Lanterne ou Pointe du Phare.
vingt-deux vaisseaux de ligne, dix-sept frégates, deux brûlots et cent dix-huit transports, portant douze mille hommes de débarquement, sortirent du havre d’Halifax et mirent le cap sur Louisbourg. Ils avaient été séparés durant le trajet par les vents contraires; mais, le 3 juin, les derniers transports avaient rejoint le reste de la flotte dans la baie de Gabarus.
Avant de quitter Halifax , Amherst avait pris ses dispositions pour la descente : il avait divisé ses troupes en trois brigades, dont le commandement, désigné d’avance par Pitt lui -même, était confié aux brigadiers généraux Whitmore, Lawrence et Wolfe. Le plus jeune de ces officiers, Wolfe, qui n’avait que trente et un ans, avait attiré tout particulièrement l’attention du grand ministre. Il avait connu sa belle conduite lors de l’infructueuse expédition contre Rochefort, et avait deviné en lui un capitaine capable de relever la gloire des armes anglaises.
James Wolfe était né àWesterham, dans le comté de Kent, d’une famille originaire de Limerick. Il avait montré dès l’enfance un goût si prononcé pour la vie militaire, qu’à l’âge de treize ans et demi il s’était embarqué avec son père, le lieutenantcolonel Edward Wolfe, pour l’expédition qui alla si inutilement se faire décimer
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devant Carlhagène. Une maladie, due à son faible tempérament, le rendit a sa mère avant le départ de la flotte. 11 semble qu’une santé aussi délicate aurait dû le porter vers une carrière paisible; mais sa jeune ambition avait été allumée par les récits de son père, qui avait conquis ses grades dans les armées de Marlborough et du prince Eugène; il ne rêvait que la gloire militaire. Il avait seize ans lors de sa première campagne dans les Flandres. C’était alors un grand jeune homme mince, d’une constitution en apparence trop faible pour le métier de la guerre. Il était d’ailleurs franchement laid, avec des cheveux roux, un front et un menton fuyants, qui lui donnaient un profil semblable à un angle obtus, dont la pointe serait au bout du nez. Son teint, ordinairement pâle, mais diaphane, s’animait facilement et prenait une teinte rose au feu de la conversation ou de l’action. Rien ne révélait en lui le militaire, qu’une bouche ferme et des yeux d’où jaillissaient des éclairs à travers des prunelles d’un bleu d’azur. Avec tout cela, il y avait dans sa personne et ses manières quelque chose de sympathique qui attirait vers lui.
Il est représenté dans ses derniers portraits en uniforme écarlate, serré à la taille, à la façon anglaise. Le col à revers laisse voir la dentelle de la chemise. Ses cheveux noués retombent entre ses épaules, et sa tête est coiffée d’un chapeau tricorne galonné d’or. Des guêtres aux pieds, l’épée à la ceinture, il porte un crêpe au bras, car il était à cette date en deuil de son père. C’est ainsi que le représente également la statue, exécutée peu de temps après sa mort, qui se voit à l’encoignure de la rue du Palais, à la haute ville de Québec.
Avec les talents et la passion qu’il avait pour son art, le jeune Wolfe ne pouvait manquer de monter rapidement en grade; il prit part à la victoire de Dettingen, et s’y distingua par sa bravoure et son sang-froid. Au lendemain, il fut créé adjudant, puis lieutenant, et capitaine la campagne suivante.
Du continent, Wolfe passa en Ecosse et assista à la bataille de Culloden. Certains historiens lui font jouer après la victoire un rôle magnanime au détriment de son général. Le duc de Cumberland, traversant avec lui le champ de bataille, aperçut un Highlander qui, malgré de graves blessures, se tenait appuyé sur un bras et les regardait passer avec un sourire de défi.
« Tuez-moi cet insolent vaurien, qui ose nous regarder avec tant de mépris, dit le duc à Wolfe.
— Ma commission est entre les mains de Votre Altesse, répondit le brave officier; mais je ne consentirai jamais à devenir un bourreau. »
A vingt- trois ans, il était déjà lieutenant-colonel. L’étude du latin, du français et des mathématiques, absorbait toutes ses heures de loisir. Il eut vers ce temps un chagrin d’amour qu’il chercha à oublier en se plongeant dans une suite de dissipations qui ne pouvaient durer, car elles n’étaient pas dans son caractère.
Stationné à Inverness, qui était alors un trou infect, au milieu d’une populalation vaincue d’hier et encore frémissante du joug, toujours en lutte avec une santé déplorable, il sut se mettre au-dessus du découragement et gagner les bonnes grâce de tous, même des Highlanders. Il avait un fonds inépuisable de bonne humeur, ce que les Anglais appellent good spirits. Avec cela, avait-il coutume de dire, un homme peut passer à travers tous les obstacles. 11 trouva cependant longs les cinq ans qu’il passa dans les montagnes d’Ecosse, car il appréhendait de se rouiller au milieu du vide intellectuel qui l’entourait.
L’hiver de 1753 le trouve à Paris, au centre de ce beau monde dont les raffi-
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nements l’attirent. Il y est recherché, il s’en enivre, il fréquente la cour de Versailles, se fait présenter au roi. Il rend hommage à celte couronne dont il va bientôt, de son épée, faire tomber le plus beau joyau. Mme de Pompadour, dans tout l’éclat de sa honte dorée, daigne lui sourire.
« J’ai eu la bonne fortune, écrit-il, d’être placé près d’elle pendant un temps considérable. Elle est extrêmement jolie, et par sa conversation je juge qu’elle a beaucoup d’esprit et d’intelligence. »
Wolfe était devenu courtisan pour le quart d’heure. Entre les exercices d’équitation et de français il prenait des leçons de danse; il s’applaudissait de pouvoir danser passablement le menuet, au dire de son professeur, lorsqu’un ordre brusque, qu’il n’eut que le temps de maudire avant son départ, le ramena en Angleterre. Gela lui fit perdre l’occasion d’aller observer les armées de l’Europe, comme il le projetait, avant son retour; il y suppléa à force d’études.
A l’ouverture de la guerre de Sept ans sa bonne étoile le conduisit devant Rochefort, où il fit éclater sa supériorité sur les commandants de l’expédition. Ce fut, comme on l’a vu, le commencement de sa fortune militaire.
Le commandement que lui confia le ministre Pilt, en l’associant à l’expédition de Louisbourg, lui fut cependant peu sensible. Il le redoutait même, croyant y voir plus de mécomptes que de gloire, et au bout le terme de sa vie. Il était très mauvais marin, et sa santé toujours chancelante achèverait de se perdre sur mer. Des infirmités précoces lui présageaient d’ailleurs une vie bien courte, et il aurait voulu jouir, au moins quelques années, des joies du home qu’il n’avait pas connues, de la vie de famille pour laquelle il avait de fortes inclinations. Il aimait les enfants, et il avait un amour en tête : miss Lowlher, fille d’un ex-gouverneur des Barbades. Vivre entre elle et un berceau, dans un petit cottage, au fond d’une campagne paisible, retirée et pittoresque comme son lieu natal de Westerham, c’était là à peu près toute son ambition. Et il croyait y dire adieu en quittant la terre d’Europe.
<r Puisque j’ai embrassé la profession des armes, mandait- il de Blackheath en faisant ses préparatifs de voyage, je dois chercher toutes les occasions de servir; et c’est pour cela que je me suis jeté sur le chemin de la guerre d’Amérique, quoique je sache que la traversée seule menace mon existence et que ma constitution en sera entièrement ruinée et abîmée. Je pars cependant, sans aucun motif d’avarice ou d’ambition.
« Tout ce que je souhaite, c’est que je sois prêt en tout temps à rencontrer le sort qu’on ne peut éviter, et à mourir avec grâce et honneur quand l’heure en viendra, soit maintenant, soit plus tard. »
Le capitaine Knox, qui vit Wolfe pour la première fois à Halifax, disait qu’il y avait de l’Achille dans ce jeune brigadier.
Impétueux, irascible, se laissant parfois aller à des emportements occasionnés par sa nature souffreteuse, d’un esprit plutôt celtique que saxon, désintéressé, plus dévoué à sa patrie qu’à son ambition, modèle de piété filiale, prompt aux épanchements et à l’amitié qu’il savait garder; avec cela exact au devoir, ferme sur la discipline, soldat avant tout, et sachant par suite se faire aimer de l’officier et du soldat, tel était en résumé le caractère de Wolfe.
La traversée de l’Océan avait été pour lui, comme il l’avait prévu, un supplice. Après la prise de Louisbourg, il écrivait à sa mère qu’il aimerait beaucoup mieux faire un siège que de passer quatre semaines en mer.
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Une partie de la flotte avait devancé le vaisseau qui le portait; enfin le 2 juin, vers midi , le voile de brume épaisse qui l’enveloppait se déchira et découvrit les falaises de l’île, hérissées d’arbres coniques et sombres, avec la forteresse de Louisbourg à leurs pieds, ceinte de murailles grises au-dessus desquelles flottaient les couleurs de France. Le soir même, Amherst et Wolfe longèrent la côte pour en reconnaître les points accessibles, et fixèrent la descente au lendemain, à l’aube du jour; mais une succession de brume et de gros vents la retarda jusqu’au 8.
La veille de ce jour, à la nuit fermée, l’amiral Durell alla examiner la mer au bord du rivage et s’assura que l’approche en était possible. A minuit, chacune des trois brigades prit place dans les chaloupes et attendit l’ordre d’avancer. Celles de Whitmore et Lawrence devaient faire de fausses attaques : la première à la Pointe- Blanche, la seconde à la Pointe- Plate. Un quatrième corps, composé du 28e de ligne, devait achever de tromper l’ennemi en passant devant la rade de Louisbourg et simulant une descente à une lieue plus haut, dans la baie de Laurembec, tandis que la brigade de Wolfe tenterait le débarquement à la Cormorandière. Chacune de ces brigades était plus nombreuse que toute la garnison de Louisbourg. Celle de Wolfe, choisie parmi l’élite de l’armée, était composée du 78e régiment des Highlanders, qui ne comptait pas moins de mille quatre-vingt-quatre hommes, d’un corps d’infanterie légère de cinq cent cinquante hommes, outre douze compagnies de grenadiers et cinq de rangers.
Plusieurs vaisseaux étaient déjà embossés, à portée de canon, vis-à-vis des trois endroits menacés. Dès que les premières lueurs du jour eurent dessiné nettement les lignes de la côte, ils donnèrent le signal de l’attaque par une furieuse canonnade dirigée contre les postes français. Au même instant tous les équipages des chaloupes firent force de rames vers la terre. Du haut des falaises, les détachements français échelonnés de distance en distance embrassaient du même coup d’œil tout ce mouvement. La poste de la Cormorandière n’était défendu que par un millier de troupes régulières aux ordres du lieutenant-colonel de Saint-Julhien , commandant du régiment d’Artois, et quelques Micmacs; les autres postes, d’un abord moins facile, étaient pour cela moins gardés. Quand ils virent s’avancer contre eux cette triple nuée d’embarcations chargées d’innombrables soldats, ils furent déconcertés. Malgré les difficultés que présentait la côte, elle était accessible sur une trop grande étendue pour qu’elle pût être bien gardée par des forces si inférieures en nombre. Les troupes le comprirent et perdirent toute confiance.
L’avant-garde de Wolfe devança les deux autres brigades, et s’approcha pour mettre pied à terre sur la grève de l’anse de la Cormorandière; mais, dès qu’elle fut à la portée du fusil, elle fut assaillie par des décharges de mousqueterie et de canons si bien nourries, que Wolfe, reconnaissant l’impossibilité d’une descente en cet endroit, agita en l’air son chapeau pour signifier aux premières embarcations de reculer. Mais les lieutenants Hopkins et Brown, qui les commandaient, crurent que c’était au contraire un ordre d’avancer et poussèrent à toutes forces jusqu’à une pointe de rocher, à droite de l’anse, derrière laquelle ils trouvèrent un abri contre les projectiles. Cet escarpement, qui paraissait inaccessible, n’était pas gardé. Les braves officiers, suivis de quelques soldats, s’y élancèrent, et, s’accrochant aux broussailles, commencèrent à le gravir. Le vent avait fraîchi, et la mer s’y brisait avec violence. Quelques embarcations y furent crevées ou renversées, et quelques soldats noyés. Malgré cela, une partie de l’infanterie légère eut bientôt
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gravi la hauteur, où elle s’établit solidement derrière les taillis et les angles des rochers. Wolfe, apercevant le succès de cette audacieuse tentative, lança toute sa brigade dans cette direction et fit prendre les devants à son canot, qui toucha un des premiers le rivage. Aidé d’une canne, qu’il tenait à la main, il sauta de récif
Le général Wolfe.
en récit aux applaudissements de sa troupe, qui le distinguait à sa taille haute et mince. 11 escalada la falaise et rangea ses troupes, à mesure qu’elles arrivaient, en ordre de bataille, autant que le terrain le permettait. Elles ne rencontrèrent qu’un petit nombre de soldats et d’indiens, qui firent le coup de feu à travers les taillis et leur tuèrent ou blessèrent quelques hommes.
Le vent, qui poussait la fumée du combat vers le rivage, avait dérobé ce mouvement aux Français. Lorsqu’ils s’en aperçurent, Wolfe avait déjà ordonné aux premières compagnies de pousser de l’avant et de charger à la baïonnette.
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M. de Saint-Julhien accourut avec une partie de ses troupes, mais déjà les Anglais étaient en nombre maîtres de la position. Les Français, qui n’étaient pas préparés à un combat à l’arme blanche, ne firent qu’une faible résistance et reculèrent jusqu’à leurs batteries. La nouvelle se répandit en ce moment parmi eux que la brigade de Whitmore avait opéré sa descente à la Pointe-Blanche et menaçait de leur couper la retraite. Cette brigade, au contraire, avait rétrogradé avec celle de Lawrence et pris terre sans beaucoup de résistance sur le côté opposé de l’anse aux Cormorans, où Amherst les suivit avec le reste de ses troupes. Le détachement de M. de Saint-Julhien, assailli de droite et de gauche, fut obligé d’abandonner ses canons et de battre en retraite. Une partie regagna Louisbourg en suivant les bords de la mer, le reste en faisant un circuit à travers les bois. Les Anglais s’emparèrent successivement des batteries de la Pointe-Plate, de la Pointe-Blanche, et poursuivirent les fuyards jusqu’à l’entrée de la clairière ouverte autour de la place, où ils furent arrêtés par le feu des canons que le chevalier de Drucour fit tirer des remparts pour protéger la rentrée de ses troupes.
Cent neuf hommes tués, noyés ou blessés, du côté des Anglais; cinquante tués et soixante-dix prisonniers du côté des Français, voilà tout ce qu’avait coûté cette journée, qui décida du sort de Louisbourg.
« Triste et fatale journée pour l’Etat, » écrivait à Montréal un témoin de cet échec, l’ingénieur Franquet, qui, mieux que personne, connaisait les défauts de la forteresse et prévoyait sa chute inévitable.
Amherst choisit pour l’emplacement de son camp une rangée de hauteurs inégales entre lesquelles coule un ruisseau qui se décharge dans la mer, au fond d’une petite anse, à l’est de la Pointe-Plate. Cette anse, d’un abord facile, moins éloignée de Louisbourg que la Cormorandière, était tout indiquée comme le point de communication entre la flotte et l’armée. Le débarquement des tentes, des munitions et du matériel de siège, y fut commencé le jour même.
Durant la nuit, la rade de Louisbourg fut illuminée par des jets de flammes, qui s’étendaient tout le long du rivage, depuis la ville jusqu’au delà de la Grande- Batterie. M. de Drucour avait résolu d’abandonner cette position et faisait incendier tous les édifices qui l’entouraient : maisons de pêcheurs et autres constructions qui auraient pu servir d’abri aux ennemis. Les jours qui suivirent, le débarquement fut retardé par la fréquence des bourrasques et des brumes, qui rendaient l’atterrissement presque impossible. Un grand nombre d’embarcations furent crevées ou démolies dans le cours des opérations.
Ce ne fut que le 18 que les grosses pièces d’artillerie purent être amenées. Dans l’intervalle, l’installation du camp sur une ligne irrégulière de deux milles de longueur se fit avec activité. Le terrain débarrassé des arbres fut nettoyé, et un réseau de chemins tracé du rivage aux tentes. A un demi-mille en avant du camp, trois redoutes le protégeaient contre les sorties des assiégés; à quelque distance de l’aile gauche, formée de l’infanterie légère, deux blockhaus, solidement assis sur des éminences, d’où l’œil domine au loin les ondulations du terrain, étaient gardés par des piquets de soldats qui pouvaient signaler d’avance l’approche des partis de Canadiens et de sauvages qu’on savait venir de l’intérieur de l’ile; enfin une dernière redoute construite à la Cormorandière garantissait les derrières du camp contre une surprise du côté du rivage.
La destruction de la Grande- Batterie, rendue nécessaire depuis la descente des
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Anglais, avait amené l’abandon des autres postes extérieurs, à l’exception de Pile de l’Entrée. Drucour s’était vu forcé, par la faiblesse de sa garnison, de concentrer sa défense dans l’intérieur des murs. Les Anglais se trouvaient ainsi maîtres de la campagne. YVolfe, que sa bouillante ardeur recommandait pour les coups hardis, s’avança à l’ouest de la ville avec douze cents hommes, rangea les coteaux qui s’arrondissent autour de la rade et vint s’emparer du promontoire qui, au nordest, resserre l’entrée de cette rade1. Les Français avaient construit, sur un escarpement qui domine les environs, une batterie qu’ils venaient d’abandonner après l’avoir enclouée. Wolfe la rétablit et en monta d’autres le long du rivage, pour canonner Pile de l’Entrée et les vaisseaux français. La flotte anglaise, qui l’appuyait du côté de la mer, lui fournissait par la baie de Laurembec tous les approvisionnements de bouche et de guerre dont il avait besoin; du côté de terre, une chaîne de postes fortifiés par des redoutes maintenait ses communications avec l’armée.
Dans la nuit du 18, il démasqua ses batteries et ouvrit un feu formidable contre la flotte française, qui y répondit avec une égale vigueur. Cette canonnade, dont le bruit fit trembler les échos de la rade toute la nuit et tout le jour suivant, produisit cependant peu d’effet, soit d’un côté, soit de l’autre. A l’ouest de la ville, le canon des remparts n’avait cessé d’inquiéter les mouvements des ennemis, qui à cette date n’avaient pas encore ouvert la tranchée. Ils s’étaient occupés à perfectionner leurs travaux de défense et à ouvrir des chemins pour les pièces de siège, ce qui n’était pas très facile dans ce terrain rocailleux, coupé de marécages et exposé en partie au feu de la place. Une sortie, forte de trois cents hommes, avait été dirigée en plein jour sur une des redoutes en construction et avait soutenu un vif engagement contre des forces supérieures devant lesquelles elle avait dû se retirer.
Le gouverneur de Louisbourg fondait des espérances sur la lenteur qu’il croyait remarquer dans les opérations du siège; il se flattait que les secours qu’il avait demandés au marquis de Yaudreuil arriveraient à temps. M. de Boishébert était, en effet, débarqué au Port-Toulouse, à l’extrémité méridionale de l’île, et s’avançait avec un corps considérable de Canadiens, d’ Acadiens et de sauvages. Mais cet officier montrait en ce moment une incapacité, agissait avec une lenteur qui ressemblaient à de la trahison et ne justifiaient que trop l’opinion de Montcalm, qui, comme on l’a vu, aurait préféré pour cette expédition un commandant d’une autre trempe.
Si Boishébert avait eu l’activité qu’on attendait de lui, il aurait eu le temps d’arriver à Louisbourg avant la descente des Anglais, après avoir grossi sa troupe sur son chemin d’une foule d’Acadiens qui ne demandaient qu’à combattre, et qui, au dire de l’abbé Maillard, auraient porté son détachement à quinze cents hommes, Français et sauvages. Ce missionnaire, qui était alors sur l’île du Cap- Breton, fait retomber en grande partie sur M. de Boishébert la responsabilité de la chute de Louisbourg; car, si le chevalier de Drucour avait eu à sa disposition quinze cents hommes de plus, il aurait pu peut-être empêcher le débarquement du 8 juin.
Dans une lettre écrite à Québec, trois semaines après la capitulation, l’abbé
1 C6 promontoire, sur lequel s’élevait un pliare, était appelé la lour de la Lanterne.
MONTCALM ET LE VIS
Maillard a raconté les mouvements de l’expédition dont il avait été témoin et tracé un portrait peu flatteur de son chef.
« Voici ce que c’est que M. de Boishébert, écrit-il : jeune homme de vingtneuf à trente ans; fds unique d’une dame qui faisait dans tout le Canada la pluie et le beau temps sous le généralat de M. de Beauharnois; protégé et favorisé plus que personne, dès ses plus tendres années, pour aller commander dans des postes où il avait plus à s’enrichir par le commerce qu’à s’illustrer par des faits militaires; toujours et constamment favori de la fortune, jusqu’aux temps présents; par conséquent richissime , et qui , par rapport à cet état heureux où il se trouve , passe pour Achille sans du tout l’être; d’un génie si mince, qu’à peine lui en connaît- on; uniquement appliqué à ce qui se nomme affaire de commerce et de trafic en tout genre; dépensant considérablement au roi, sans avoir encore réellement rien fait pour son service. »
Cinq jours après l’ouverture du siège, le chevalier de Drucour avait envoyé un exprès à l’abbé Maillard, avec une lettre dans laquelle il le conjurait de presser la marche de M. de Boishébert, ajoutant qu’à son entrée à Louisbourg il recevrait la croix de Saint-Louis, que le roi avait envoyée par les derniers vaisseaux pour l’en décorer.
« Quand je lui eus fait lecture de cette lettre, continue l’abbé Maillard, j’ajoutai en présence de tous ses officiers : « Monsieur, vous voyez quelle confiance a en « vous monsieur notre gouverneur; votre faible détachement se trouve ici tout « à coup accru du triple; tous les sauvages qui vous attendent depuis longtemps « vous suivent, et tous les jeunes gens, jusques aux pères de famille du Portes; Toulouse, etc., vous suivent aussi. Nous avons eu idée que vous ne voudrez (( pas autrement avoir la croix qui vous attend à Louisbourg, que comme David « eut Michol. »
« La réponse qu’il me fit n’est pas digne de vous être écrite. »
Boishébert ne chercha que des prétextes pour temporiser et licencier son camp. Il en trouva un dans le manque de provisions, quoiqu’il en eût suffisamment et que Drucour lui eût dépêché deux goélettes chargées de vivres et de munitions dans la baie de Miré, d’où le commandant lui avait écrit. Le gouverneur lui envoyait en même temps la croix de Saint-Louis, avec une lettre pressante dans laquelle il lui annonçait une sortie du moment qu’il apercevrait certains signaux convenus en arrière du camp anglais. Boishébert n’en fit rien, malgré les murmures de ses soldats, des Acadiens surtout, dont le sort dépendait de Louisbourg, et des sauvages mêmes.
« Nous vivrons des bestiaux que nous saurons bien trouver et qui t’ont échappé, lui dirent les Micmacs. Munis-nous de fusils, de plomb et de poudre, et laisse- nous faire la petite guerre. »
« Boishébert leur tint alors de si tristes propos, qu’ils concertèrent entre eux de revenir à la mission, qui n’est qu’à huit lieues de là, mais auparavant d’envoyer ceux d’entre eux qui étaient armés à la découverte du côté de Gabarus, de Laurembec, et dans le grand chemin de Miré. »
Les deux premières bandes trouvèrent les Anglais si bien gardés, qu’elles ne purent faire coup ; mais celle qui avait pris le chemin de Miré à Louisbourg , au
1 Lettre de l’abbé Maillard.
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nombre de trente -deux hommes, auxquels s’étaient adjoints vingt- cinq Acadiens, surprit un détachement de six cents Anglais marchant à la découverte. Elle s’était rangée de chaque côté d’un impénétrable taillis, les avait attendus au passage et mis en fuite en faisant sur eux une décharge qui leur avait tué cinq hommes et blessé plusieurs autres. Les Anglais, qui appréhendaient les sauvages plus que la foudre, raconte l’abbé Maillard, s’étaient crus traqués par une armée de ces barbares et avaient été saisis d’une panique irrépressible. Les Micmacs et les Acadiens s’étaient alors mis cà leur poursuite et avaient fait trois prisonniers, dont un sergent, de qui ils tirèrent tous les renseignements qu’ils voulurent. Ce coup de main, rendu inutile par la lâcheté de Boishébert, servit du moins à démontrer ce qu’il aurait pu faire s’il avait voulu profiter du courage et de la bonne volonté de ses troupes.
Le jour même que Drucour avait expédié un message à l’abbé Maillard, il avait dépêché au marquis de Yaudreuil la frégate l'Écho, qui avait réussi à sortir du port à la faveur d’une brume épaisse, sans toutefois échapper à la vigilance des vigies anglaises. Deux des meilleurs voiliers de l’amiral Boseawen, le Scarborough et la Junon, lui donnèrent la chasse, l’atteignirent et vinrent triomphalement passer devant Louisbourg avec leur prise, pavoisée des couleurs britanniques.
Amherst s’était enfin décidé à ouvrir la tranchée : il lui avait fallu plus de temps pour s’y mettre que n’en avait pris Montcalm pour débarquer devant le fort George, l’assiéger et le prendre. Dans la journée du 17, on l’avait vu parcourir à cheval, en compagnie de l’ingénieur en chef, le colonel Bastide, et de deux autres officiers, les environs de la ville pour déterminer l’emplacement d’une première parallèle. Le havre de Louisbourg s’étend à une assez grande distance à l’ouest du site où était la ville; il forme à son extrémité, par le prolongement d’une langue de sable, une espèce de lac appelé Barachois. Tout auprès s’élève un monticule connu sous le nom de la Hauteur-Verte, que les Anglais traduisirent par celui de Green Bill. Cette colline, distante d’environ un kilomètre des remparts, fut choisie comme point d’appui pour tracer une parallèle dans la plaine marécageuse, couverte de mousse, de nénuphars et de joncs, qui se prolonge à l’est et au sud. Un épaulement construit de fascines, de gabions et de terre, haut de neuf pieds, large de soixante, sur une longueur de quinze cents pieds, fut élevé afin de protéger les travailleurs.
Durant le cours de ces ouvrages, faits en grande partie pendant la nuit et les heures de brume, Wolfe, toujours de.l’autre côté de la rade, avait augmenté ses batteries de grosses pièces et recommencé contre Bile de l’Entrée et la flotte un feu destructeur qui dura nuit et jour, jusqu’à ce que la batterie de l’ile fut réduite au silence. Toutes les pièces avaient été démontées, les parapets démolis; les murailles ne présentaient plus qu’un amas de ruines. La flotte, gravement endommagée, avait été forcée de lever l’ancre et de se rapprocher de la ville, malgré les protestations et le murmure général de la garnison, qui déjà avait accusé de pusillanimité le commandant Desgouttes et ses principaux officiers, parce qu’après la descente des Anglais ils avaient manifesté l’intention de reprendre la mer pour éviter la destruction de leurs vaisseaux. La rade de Louisbourg se trouvait désormais ouverte à la flotte anglaise. 11 ne restait plus qu’une dernière ressource pour l’arrêter : c’était de couler des vaisseaux dans l’étroite passe qui relie le bassin à l’Océan. Drucour profita de quelques heures de brume pour y faire amener quatre frégates : l 'Apollon, la Fidèle, la Chèvre et la Biche, qu’il fit couler bas au milieu du chenal, après avoir lié ensemble leurs mâts coupés à fleur d’eau. Le lendemain, il y fit également
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couler la Diane et le navire la Ville de Saint-Malo , ce qui réduisit la flotte française enfermée dans la rade à cinq vaisseaux de ligne et une frégate.
L’intrépide commandant de YAréthuse, Vauquelin, était venu s’embosser depuis plusieurs jours près du Barachois, d’où il entretenait un feu meurtrier sur les assiégeants. Il leur tuait beaucoup de monde en croisant ses feux avec ceux de la place, et détruisait chaque jour une grande partie des travaux qu’ils avaient faits pendant la nuit.
Drucour essaya de tirer parti de la forte position occupée par YAréthuse en faisant une sortie dans la matinée du 1er juillet. II s’avança le long du Barachois et soutint un combat acharné avec l’infanterie légère, accourue en nombre supérieur sous les ordres de Wolfe, qui finit par le ramener sous les murs de la ville. Wolfe, dont le coup d’œil militaire était rarement en défaut, comprit tout l’avantage qu’il pouvait tirer du moment de confusion qui s’ensuivit et de l’ardeur qu’il venait de communiquer à ses troupes. Il revint en hâte sur ses pas, tourna la pointe du Barachois et s’empara, à son extrémité nord, d’une éminence qui commande la rade et la ville. En quelques jours il y construisit une redoute et une batterie qui forcèrent YAréthuse à abandonner sa position et lancèrent sur la ville et les vaisseaux un feu plongeant qui donna une supériorité définitive aux assiégeants. Ils allaient en prendre une bien plus grande les jours suivants, en démasquant au sud-est de la ville de nouvelles batteries de canons et de mortiers, dont Wolfe avait surveillé l’érection, qui battirent en brèche les deux bastions du sud, ceux de la Reine et de la Princesse, et jetèrent une pluie de bombes dans l’intérieur des murs. Le courage des assiégés n’était cependant pas encore ébranlé; il était soutenu par l’héroïsme du gouverneur et de sa femme, non moins brave que son mari. Mme de Drucour, digne émule de Mlle de Verchères, donnait l’exemple de l’intrépidité à la garnison en paraissant chaque jour sur les remparts et tirant de sa propre main plusieurs coups de canon.
Durant la nuit du 9 juillet, un détachement d’un millier de soldats sortit de Louisbourg par les portes de l’est et du sud, et, favorisé par l’obscurité augmentée de brouillards, longea la falaise entre le cap Noir et la Pointe-Blanche, s’approcha, sans être aperçu, de la redoute érigée près des batteries ennemies, et surprit les sentinelles. La redoute fut sur le point d’être emportée. Lord Dundonald, qui y commandait, fut tué avec plusieurs des siens; un plus grand nombre furent blessés et quelques-uns faits prisonniers, entre autres le capitaine Bontein, du corps des ingénieurs, et le lieutenant Tew. Les Anglais, avertis par le bruit du combat, amenèrent des forces écrasantes qui obligèrent les Français à la retraite. Ils la firent en bon ordre, emmenant leurs blessés et leurs prisonniers. Ils avaient perdu une vingtaine d’hommes, parmi lesquels un brave officier, le capitaine Chauvelin, sans compter plusieurs blessés et cinq prisonniers.
Dans la nuit du 11 juillet, une grande lumière, reconnue pour un signal, illumina la forêt qui bordait l’horizon du côté de la route de Miré. C’était, en effet, Boishébert qui annonçait son approche. Honteux du succès obtenu par une cinquantaine d’Acadiens et de sauvages, il avait rougi de son inaction et s’était porté en avant avec deux ou trois cents hommes. Cette tentative, qui au mois précédent aurait peut-être pu sauver Louisbourg, était dérisoire en ce moment; car les assiégés étaient enfermés dans les murs de la ville, dont les brèches béantes allaient bientôt être prêtes pour l’assaut. Les Anglais, qui avaient aperçu le signal de Boishébert,
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se portèrent à sa rencontre avec des forces supérieures, et dispersèrent sa troupe après une légère escarmouche.
L’abandon du Barachois avait réduit à l’inaction, ou du moins à peu d’utilité pour la place, YAréthuse, comme le reste de la flotte, dont la perte était certaine depuis que le sort de Louisbourg était fixé. La plupart des officiers et des matelots débarqués à terre se battaient vaillamment à côté de la garnison, dans la seule espérance de retarder de quelques jours la capitulation. Vauquelin, incapable de rester inactif, proposa au commandant Desgouttes un coup d’audace dont le succès pouvait sauver YAréthuse. Durant la nuit du 15, il déploya ses voiles par une brume intense, se lança à travers la barre de chaînes et de mâtures qui fermait l’entrée du port, la franchit heureusement et prit la route de France. 11 n’avait cependant pu échapper à l’œil perçant des vigies anglaises. Sir Charles Hardy mit à sa poursuite plusieurs de ses vaisseaux; mais l’audacieux Vauquelin, aussi habile pilote que vaillant soldat, couvrit de toile sa fine voilière et devança ses ennemis. On apprit plus tard qu’il était entré sain et sauf dans le port de Brest.
Plusieurs fois, durant le siège, il y eut des échanges de courtoisie entre les deux chefs ennemis. Le chevalier de Drucour fit un jour cesser le feu et déployer le drapeau parlementaire sur les remparts. Le général Amherst, de son côté, fit suspendre la canonnade et vit venir un officier français qui lui remit une lettre dans laquelle le gouverneur, après les compliments d’usage, lui disait qu’il y avait dans Louisbourg un chirurgien d’une rare habileté, dont les services étaient à la disposition de tout officier anglais qui le demanderait. En retour, Amherst lui envoya des lettres et des messages pour les parents et les amis de quelques officiers prisonniers dans son camp; il y joignit ses compliments pour Mme de Drucour, en lui exprimant son regret de la voir exposée aux horreurs d’un siège, et en accompagnant sa lettre d’un superbe cadeau d’ananas, récemment apportés des Antilles. Mme de Drucour s’empressa de reconnaître cette politesse par l’envoi d’un panier de champagne. Une heure après ces échanges d’amitiés, le canon grondait tout le long des deux lignes ennemies, qui échangeaient des boulets et des bombes.
Les Anglais, désormais sûrs de la chute prochaine de Louisbourg, poussaient leurs travaux avec une ardeur extrême. Chaque jour était marqué par un nouveau progrès, malgré la pluie de projectiles que jetaient les Français dans leurs tranchées. Quelques-unes de leurs batteries n’étaient plus qu’à cinq cents verges de la porte de l’ouest. A cette courte distance, le service des pièces devenait très difficile, à cause de la multitude de francs-tireurs que Drucour entretenait en avant des glacis, et qui, cachés dans les plis du terrain ou dans des trous pratiqués en terre, visaient sans cesse et souvent abattaient les canonniers sur leurs pièces. Wolfe résolut de les déloger, et le 16, à la tombée de la nuit, il s’élança dans la plaine ouverte avec un fort détachement et les rejeta dans les fossés. 11 courut de là s’emparer du coteau nommé la Ilauleur-de-la-Potence, qui n’était qu’à trois cents verges du bastion du Dauphin. Favorisé par la nuit qui s’avançait et par l’abri naturel qu’offrait le coteau, il commença à s’y retrancher et s’y maintint, malgré la grêle de fer et de plomb lancée des remparts. Toute une nuée de sapeurs l’avaient suivi et eurent bientôt ouvert une deuxième parallèle aux clartés intermittentes du canon et de la mousqueterie. Au jour ils étaient à couvert et assistés de nouvelles escouades de travailleurs, qui terminèrent en quelques jours une tranchée de six cents verges de longueur avec ses boyaux de communication. Les pièces de gros calibre dont elle
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fut armée commencèrent à tonner contre les fortifications avec un effet effroyable, abattant des pans entiers de murailles et ruinant les batteries. Au reste, ces fortifications étaient tellement mauvaises, que la seule commotion produite par le canon de leurs batteries les faisait crouler. Les Anglais eux- mêmes s’en étaient aperçus dès les premiers jours du siège. Leur feu devenait de jour en jour plus chaud sur toute la ligne de leurs batteries, tandis que celui des Français, dont la plupart des canons étaient démontés, se faisait plus rare.
Le 21 , une troisième parallèle fut commencée à l’extrémité est de la seconde et poussée obliquement vers la rade jusqu’à deux cents verges des remparts. Un des boyaux de l’extrême gauche arrivait même à cent verges de la porte de l’ouest, d’ou les Français entendaient distinctement le bruit des piques et des pioches durant les intervalles des détonations.
On était à la fin de cette journée, une des plus rudes du siège. Le soleil venait de se coucher derrière les cimes vertes de File. Assiégés comme assiégeants, accablés de fatigue, laissaient tomber leurs instruments de travail et dérougir leurs pièces pour respirer la brise fraîche qui montait de la mer, lorsque tout à coup une détonation épouvantable fit trembler la forteresse et tout le rivage; un immense jet de flammes monta du milieu des vaisseaux français ancrés dans le port : c’était le Célèbre, sur lequel venait de tomber une des dernières bombes qui avait mis le feu à la soute aux poudres. L’explosion avait fait voler en éclats ses œuvres mortes et jeté une si grande quantité de débris enflammés sur YEntreprenant et le Capricieux, mouillés auprès, qu’en un instant leurs cordages et leurs voiles furent en feu du haut en bas de leurs mâtures, et que, malgré les efforts inouïs du petit nombre d’hommes restés à bord, il fut impossible de l’éteindre, d’autant plus que les Anglais ouvrirent un feu à boulets rouges sur les trois vaisseaux pour entretenir l’incendie. Pendant la nuit entière, le triple brasier répandit ses sinistres lueurs sur toute la rade, et ce fut à grand’peine que les marins purent sauver les deux seuls vaisseaux restés intacts dans le port, le Prudent et le Bienfaisant ; car les canons chargés des navires en feu lançaient des boulets de tous côtés, à mesure que l’incendie les atteignait. Le vent, qui soufflait de l’est, activé par ce vaste foyer de flammes, les fil dériver jusqu’au Barachois, où leurs carcasses brûlaient encore au lever du soleil. Du haut des remparts, les citoyens de Louisbourg avaient suivi d’un œil consterné les progrès de ce désastre, qui leur présageait la ruine finale.
La garnison continua cependant de faire vaillamment son devoir, encouragée par Drucour et ses officiers, qui avaient à cœur de prolonger le siège jusqu’à la dernière extrémité, afin de sauver, sinon Louisbourg, du moins le Canada pour cette année; car, le mois de juillet passé, la saison serait trop avancée pour que la flotte anglaise risquât une attaque contre Québec.
Du côté du cap Noir, les tirailleurs français tenaient encore la campagne; mais, à l’ouest, les Anglais avaient fini par se frayer une voie jusqu’au pied des glacis, d’où ils faisaient le coup de feu sur tout ce qui paraissait dans le chemin couvert.
Une autre catastrophe suivit de près celle de la flotte. Le matin du 22, pendant que les coques des trois vaisseaux achevaient de se consumer, une bombe tomba sur le toit du château du gouverneur, qui avec le bastion formait la citadelle. La bombe pénétra jusque dans l’étage inférieur, où elle éclata dans la chambrée des soldats, et mil le feu dans tous les appartements voisins. En quelques minutes, le
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cenlie de 1 édifice et ln chapelle qui le terminait au nord-ouest furent en flammes. Les Anglais, en apercevant le feu et la fumée au-dessus du toit, firent pleuvoir dans cette direction une quantité prodigieuse de projectiles. Malgré cela, les citoyens, aussi bien que les soldats et les marins, se jetèrent au milieu du danger et parjurent, à force de travail, à sauver 1 aile du château occupée par le gouverneur et sa famille.
De chaque côté du bastion du Roi régnait une rangée de casemates attenant à la muraille qui reliait le bastion à la courtine : celles de droite servaient aux officiers blessés, celles de gauche aux femmes et aux enfants, qui y étaient entassés
Vue de Louisbourg, d'après une estampe de la Bibliothèque nationale
les uns sur les autres, faute de plus amples refuges. Devant les ouvertures étaient empilées une quantité de grosses pièces de bois destinées à les protéger contre les éclats d’obus. Au plus fort de l’incendie, le feu, poussé par un vent violent, faillit prendre cà ces monceaux de combustible, et la fumée s’engouffra dans les casemates, menaçant de suffoquer la multitude qui s’y trouvait enfermée. Les femmes et les enfants, affolés et poussant des cris, se précipitèrent au dehors en courant de côté et d’autre pour chercher un abri contre l’ouragan de fer qui tombait du ciel.
Les désastres se succédèrent désormais sans interruption. Il n’en pouvait être autrement: un millier de boulets, de bombes, de grenades, de projectiles de toutes sortes, pleuvaient chaque jour sur la ville, sans compter les fusées qui mettaient le feu, qu’on n’arrivait pas à éteindre: c’était l’image de l’enfer. Les citoyens, sans autre abri que leurs caves, vivaient dans des transes continuelles. Les marins, presque tous à terre depuis la destruction de la flotte, avaient d’abord logé sous des tentes ou des appentis improvisés; mais les alertes y étaient devenues trop fréquentes pour qu’il fût possible d’y fermer l’œil. On se gabionnait comme on pouvait le long des murailles ou des parapets, contre lesquels on appuyait, en guise de toiture, des pièces de charpente reliées ensemble. En face du bastion de la Princesse avaient été construites, au temps de l’occupation anglaise, de vastes casernes en bois occu-
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pées pendant le siège par la garnison. C’était, au dire d’un des assiégés, un véritable château de cartes, aussi inflammable qu’un paquet d’allumettes. Le séjour en était devenu tellement dangereux, que le gouverneur l’avait fait évacuer. Les soldats en étaient réduits, comme les marins, à se créer des abris dans tous les recoins. Dans la nuit qui suivit l’incendie du château, un obus chargé de matière combustible éclata en plein milieu des casernes et en fit en moins d’une heure un immense bûcher, sur lequel les Anglais concentrèrent leur canonnade. Les débris enflammés volaient de toutes parts et exposaient la ville à une conflagration générale. Citoyens et soldats étaient sur pied et couraient partout où se montrait le péril. Pour achever cette scène d’horreur et de confusion, au plus fort du danger, pendant que l’orage de projectiles grêlait autour de l’édifice croulant, les régiments anglais, qu’on apercevait aux lueurs sinistres qui se projetaient sur la campagne, se rangèrent en bataille en face des glacis comme pour monter à l’assaut.
De tous les assiégés, les plus à plaindre étaient les malades et les blessés, dont le nombre s’élevait au tiers de la garnison. Vers le commencement du siège, le chevalier de Drucour avait demandé au général anglais d’épargner l’hôpital et les maisons adjacentes, où il y avait déjà des malades. Amherst répondit en offrant pour ambulance l’île de l’Entrée ou la côte voisine, mais que pour l’hôpital il ne garantissait rien. Soit que ses ordres ne fussent pas exécutés, soit qu’il n’en donnât point, l’hôpital ne fut pas plus à l’abri que le reste de la ville. A toute heure du jour et de la nuit, les pauvres malades, étendus partout sur des matelas et incapables de bouger, entendaient des cris d’alarme et demandaient en vain du secours. Les chirurgiens, au milieu de leurs opérations, tressaillaient aux cris de : « Gare à la bombe! » et s’éloignaient de leurs patients, dont souvent un éclat de fer venait terminer les souffrances. Le chirurgien des volontaires étrangers fut tué au milieu d’une opération, et deux religieux de la Charité qui l’assistaient blessés dangereu¬
sement.
Le 26, entre minuit et une heure, pendant qu’une brume impénétrable couvrait le port, une flottille de berges montées par six cents soldats et marins anglais glissa dans un profond silence le long de l’île de l’Entrée, et passa à portée de voix de la ville sans être aperçue. Afin de détourner l’attention de ce côté, Amherst faisait . tirer ses batteries à toutes volées et marcher ses troupes armées d’échelles comme pour l’assaut. Le gouverneur était accouru au bastion du Roi, et le commandant des troupes, M. de la Houlière, au bastion du Dauphin. La garnison tout entière bordait les remparts. « Nous tirions à mitraille du peu de pièces que nous avions, » dit M. de Drucour. Pendant ce temps-là, la flottille, divisée en deux escouades, s’approchait des deux vaisseaux le Prudent et le Bienfaisant, dont les fanaux trahissaient la présence, tandis qu’autour d’eux tout était brouillard et ténèbres. Les berges arrivèrent jusque sous les flancs des vaisseaux sans être aperçues; ce ne fut qu’à l’instant où elles accostèrent que les sentinelles jetèrent le cri d’alarme, auquel les Anglais répondirent par de formidables hourras en montant à l’abordage. Les équipages, dont la plus grande partie était à terre, n’eurent pas le temps de se reconnaître et ne firent qu’une faible résistance. Au bruit du combat, les batteries du rivage et celle de la pointe de Rochefort firent feu, au risque de tuer quelquesuns des leurs. Puis tout rentra dans le silence au milieu du port. Une heure après, une grande lueur perça le voile de brume qui l’enveloppait : le Prudent se trouvant échoué à marée basse, les Anglais y avaient mis le feu, et ils louaient le Bienfaisant
Capture du Prudent et du Bienfaisant , d’après une gravure de la Bibliothèque nationale.
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hors de la portée du canon et l’ancraient sous la protection de leurs batteries au nord-est de la rade.
Ce dernier désastre hâta le dénouement. La situation de la ville était lamentable; il n’y avait pas une maison qui n’eût reçu quelques projectiles. Le tiers de la garnison, comme on vient de le voir, était aux ambulances; oh ne rencontrait pas un habitant qui ne fût en deuil de quelques parents ou amis. Les officiers, les soldats, accablés sous un travail de jour et de nuit, n’avaient pas un réduit sûr pour prendre une heure de repos; et pourtant ils montraient encore de l’ardeur. Toute la ligne des remparts du côté de terre n’était plus qu’un monceau de ruines, si bien qu’après la capitulation la foule circulait par les brèches tout autant que par les portes. Les pièces d’artillerie démontées gisaient parmi les décombres à côté de leurs affûts; il ne restait plus que quatre canons en état de servir, et leurs coups intermittents ressemblaient moins à une défense qu’au glas funèbre de la cité expirante. Les ennemis, de leur côté, étaient parvenus jusqu’au pied des glacis; sur les hauteurs de la gauche, leur feu enfdait le chemin couvert, tandis que de celles de la droite leurs batteries balayaient toute la ligne des fortifications de l’ouest à Test. Le matin du 26, la dernière pièce avait été réduite au silence.
La veille, le chevalier de Drucour, accompagné de l’ingénieur Franquet et des officiers supérieurs, passa une partie de la journée à faire le tour du chemin couvert pour se rendre un compte exact de l’état des fortifications. De bonne heure, le lendemain, un conseil fut convoqué, auquel assistèrent les commandants de terre et de mer, La Houlière et Desgouttes. Franquet, dont le point d’honneur était engagé parce qu’il avait surveillé les derniers travaux faits à la forteresse, fut le seul à soutenir que le siège pouvait être prolongé. 11 s’ensuivit une longue et vive altercation ; mais on finit par s’accorder à demander unanimement la capitulation.
A dix heures du matin , le drapeau blanc fut arboré devant le bastion du Dauphin, et un officier de l’armée régulière, M. Loppinot, fut envoyé au camp anglais, avec une lettre dans laquelle M. de Drucour offrait de se rendre aux mêmes conditions que celles accordées aux Anglais à la prise de Mahon. Amherst et Boscawen tenaient conseil en ce moment même, et venaient de décider de forcer l’entrée du port et de bombarder la ville par mer et par terre. Le général répondit avec une dureté indigne de la belle défense des Français. Il exigea que la garnison se rendit prisonnière de guerre, ajoutant que si dans une heure il n’avait pas de réponse, il ferait donner l’assaut.
La lecture de cette lettre souleva un mouvement d’indignation dans le conseil. Le gouverneur chargea le lieutenant-colonel des volontaires étrangers, M. d’Anthonay, d’aller demander de meilleurs termes; mais Amherst ne voulut pas le recevoir.
<r Eh bien! répondit fièrement Drucour, nous subirons l’assaut. » Et il envoya M. Loppinot porter au camp anglais la note qui contenait ce défi. Cet officier venait de sortir, lorsque arriva au château le commissaire - ordonnateur, M. Prévost, avecune requête des citoyens suppliant en grâce le gouverneur d’accepter la capitulation. Cette requête représentait en substance que le conseil ne se composait que d’hommes de guerre obligés par état d’affronter tous les périls les plus extrêmes et n’envisageant que la gloire de la France et l’honneur de ses armes, mais qu’il y avait dans Louisbourg quatre mille citoyens non moins utiles au pays que ses soldats,
MONTCALM ET LEVIS
et qui avaient droit d’être écoutés. La garnison s’était vaillamment défendue et avait fait tout ce qu’exigeait l’honneur militaire, mais il était évident qu’elle ne pourrait repousser un assaut. Que deviendraient alors les quatre mille citoyens et les douze cents malades enfermés dans les hôpitaux? Ils seraient livrés à la rage d’un vainqueur irrité et avide de pillage, qui les massacrerait peut-être jusqu’au dernier, pour venger le malheur arrivé à la prise de William- Henry. L’humanité, autant que l’intérêt bien entendu de la France, exigeait qu’on acceptât la capitulation.
En présence de cette requête si bien motivée, le gouverneur ne put se refuser à revenir sur sa décision, et, de l’avis du conseil, il ordonna au chevalier de Courserac de courir après M. Loppinot et de lui redemander sa lettre. Ce messager, conseillé probablement par M. Prévost, ne s’était pas pressé de partir, car il avait à peine franchi le pont-levis quand il fut rejoint par M. de Courserac. D’Anthonaÿ et Duvivier, major du régiment d’Artois, et le même M. Loppinot, furent dépêchés aux quartiers généraux anglais avec pleins pouvoirs de conclure la capitulation.
Ils revinrent au château à onze heures de nuit avec les articles convenus, auxquels le chevalier de Drucour apposa sa signature.
Ces articles portaient que la garnison de Louisbourg serait prisonnière de guerre et transportée en Angleterre sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique; que les îles du Cap-Breton et Saint-Jean (Prince-Edouard) passeraient sous le domaine de la couronne; que les blessés et malades des hôpitaux auraient les mêmes soins que ceux des Anglais; que la population de la ville qui n’avait pas porté les armes serait transportée en France; qu’enfin, le lendemain matin, à huit heures, la porte Dauphine serait livrée aux troupes anglaises, et qu’à midi la garnison livrerait ses armes et ses couleurs sur la place, de l’Esplanade.
A huit heures précises du matin, les lignes rouges des soldats anglais défilèrent, musique en tête, sur le pont-levis de la porte Dauphine, et se rangèrent autour du bastion. Les salves d’artillerie de la flotte et du camp saluèrent le drapeau britannique qui montait au-dessus des remparts. Dans l’intérieur de la ville, les régiments français débouchèrent à travers les décombres sur l’Esplanade, où ils s’alignèrent sous leurs uniformes usés, gris de poussière et maculés de sang, seule marque de leur héroïque défense qu’on n’avait pu leur arracher. Mornes et silencieux, les traits accablés, la rage et le mépris au cœur, les soldats jetèrent leurs armes au milieu de la place.
Le même jour, Wollê écrivait à sa mère : « Je suis entré à Louisbourg ce matin pour rendre mes devoirs aux dames; mais je les ai trouvées si pâles et si amaigries par leur long emprisonnement dans les casemates, que ma visite a été très courte. Les pauvres femmes ont été terriblement effrayées, et elles avaient raison de l’être; mais aucun malheur réel ne leur est arrivé soit pendant, soit après le siège. Dans un jour ou deux elles auraient été entièrement à notre merci. J’étais résolu de sauver autant de vies et d’empêcher autant de violences que possible, parce que j’étais sûr qu’une telle conduite, digne d’un militaire, aurait votre approbation. Louisbourg n’est qu’une petite place où il n’y a qu’une seule casemate à peine assez grande pour abriter les femmes. »
Mme de Drucour, dont le courage avait excité l’admiration des Anglais autant que des Français, fut entourée d’hommages et de respects. Les principaux officiers voulurent lui faire leur cour; en un mot, raconte un témoin oculaire, « elle obtint tout ce qu’elle voulut. »
L’embarquement des prisonniers de guerre pour l’Angleterre fut suivi de près
MONTCALM ET LÉ VJ S
du départ des habitants dirigés sur la France. La ville déserte, où l’on ne voyait plus que des toitures défoncées et des murs éboulés, fut confiée à la garde de quatre régiments anglais, dont les soldats oisifs, mourant d’ennui dans cet isolement complet, ne soupirèrent plus qu’après la ruine totale et l’abandon de cette forteresse perdue dans les brumes du pôle. Deux ans après, il ne restait plus pierre sur pierre de ce qui avait été Louisbourg. Le temps s’est chargé depuis de couvrir ce
que la pioche et la mine n’avaient pu niveler.
La tactique de Drucour en prolongeant le siège avait réussi : l’amiral Boscawen et Amherst comprirent que la saison était trop avancée pour tenter une expédition contre Québec. Wolfe, qui avait attiré tous les regards de l’armée par sa brillante conduite, et dont l’impétueuse nature était impatiente du repos, aurait souhaité