CHAPITRE CINQUIÈME
Premiers indices de mésintelligence entre Montcalm et Vaudreuil, — Habiles manœuvres du chevalier de Lévis. — La vie militaire à Carillon. — Montcalm y tient un grand conseil de sauvages. — Expédition à la découverte et capture de prisonniers. — Cruautés des sauvages, — Exploit de M. de Villiers. — Levée du camp de Carillon.
Il n’y à guère de triomphe qui ne soit mêlé de quelque amertume, et il n’est besoin souvent de chercher hors de soi pour la trouver. Montcalm ne tarda pas à en faire l'expérience, En entrant à Montréal, il avait été étonné d'entendre associer le nom de Vaudreuil au sien dans le concert de louanges qu'on lui décernait ; mais quand il entendit le gouverneur lui-même sattribuer une part de la victoire, il eut peine à se contenir. Il ne répondit d’abord que par de fines railleries, mais emporté par son tempérament, il se répandit bientôt en sarcasmes amers, et finit par se montrer injuste à force d'être acerbe. Sans doute que la vanité de Vaudreuil était puérile, mais il n’en était pas moins vrai que c'était lui qui avait concu et préparé le plan de cam-
pagne si admirablement exécuté par Montcalm. Telle est l’origine de la fameuse querelle entre ces deux hommes, qui a été une des causes de la perte du Canada.
“ Votre ami, l’évêque, écrivait Montcalm à Lévis,
vient de donner le plus ridicule mandement du monde ; mais gardez-vous bien de le dire, car c’est l'admiration du Canada 1”,
Ce blâme, par lequel Montcalm déchargeait sa mauvaise humeur, n'avait d'autre motif que les louanges que Mgr de Pontbriand avait distribuées, avec une rare impaitialité, entre les chefs et les soldats francais et canadiens, Ce mandement d'action de grâces, était, du reste, un modèle du genre ; il n'avait d'autre ridicule que celui de ne pas réserver tont l’encens pour un seul ?,
C’est dans cette disposition d'esprit que le général victorieux quitta Montréal pour Carillon ; il emportait avec lui une blessure, dont il ne devait pas guérir, celle de l':rgueil froissé,
Le trajet jusqu'au fort Saint-Jean se fit, partie à cheval, partie à pied, partie en calèche ; car la route, percée à travers une plaine fertile, mais peu déboisée, était presque impraticable, Une escorte de quinze miliciens et de trente sauvages outaouais accompagnait le général, parce que cette route paraissait en ce moment peu sûre. La veille, un parti ennemi s’était montré à Laprairie, où il avait enlevé une chevelure.
1 — Lettre à Lévis, 27 août 1756.
2— Mandement des évêques de Québec, vol. IT, p. 110. Mandement de Mgr de Pontbriand, publié en action de grâces de la prise de Chouaguen, 20 août 1756.
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Bougainville qui, pour la première fois, parcourait cette partie du pays, y portait comme toujours son esprit d'observation, “ Le fort Saint-Jean, dit-il, placé sur la rivière de Sorel, est une enceinte carrée à quatre bastions, Bâti en pieux, il est fort mal fait, quoiqu'il ait coûté quatre-vingt-seize mille francs.
“ Celui de Saint-Frédérie est en pierre, avec une grosse redoute, également en pierre, située dans l’intérieur du fort; il est très mal placé, ayant plusieurs hauteurs qui le commandent à portée du fusil, Sur ces hauteurs on a fait une redoute et un retranchement de pièces sur pièces, ouvrages mal faits et plutôt nuisibles qu'utiles à la place ”.
Le fort Saint-Frédérice était alors commandé par M. de Lusignan, vieil officier d'expérience, et qui avait de beaux états de service. “J’ai beaucoup raisonné avec M, de Lusignan, écrit le marquis”... Ilme paraît qu'il connaît les choses possibles et dangereuses 1”,
“ C’est un très bon officier à tous égards, ajoutait de son côté le chevalier de Lévis 2,
Une note jetée en passant par Montcalm révèle la simple et austère vie de soldat que le général s’imposait pour donner l'exemple à son armée, ‘“ Ne quittez pas votre maison, écrit-il à Lévis, car vous me nourrirez et je mettrai mon matelas avec Fontbrune * dans la grande pièce ”. Puis il ajoute : “ Heureux, si vous avez
1— Lettre à M. de Lévis, le 26 octobre 1756.
2 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 37.
3— M. de Fontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, et protégé de M. de Lévis. Journal de Montcalm.
le temps de recevoir le renfort que je vous envoie, car les ennemis, suivant mon caleul militaire, doivent vous attaquer d’ici au 20 septembre ou jamais ”.
Lorsque dans la journée du 10 septembre, le chevalier accourut au pied de la falaise de Carillon, à la rencontre de Montcalm, il l’embrassa en le félicitant de sa victoire, Il n’y avait pas deux mois qu’il lui avait dit adieu en ce même endroit, et dans ce court intervalle le général avait fait trois cents lieues de marche, assiégé, pris et rasé un fort. Plus d’un flatteur dut lui rappeler, non sans quelque vérité, le mot de César : Veni, vidi, vici.
Il nous reste à voir quelle avait été l’attitude de Lévis durant cette expédition, et comment il y avait coopéré par ses habiles manœuvres et par ses démonstrations agressives, “ Votre ordre de bataille est si bien, lui écrivait de Chouaguen le marquis de Montcalm, que si vous » en avez point, je veux au moins que le ministre le lise 1”, Et peu après: “Je ne vous ai point oublié dans mes relations aux ministres, et pour ce que vous avez très bien fait à Carillon, et pour la part que vous avez eue à notre expédition en faisant uve diversion par vos détachements.. Vous croyez bien que je suis éloquent quand j'ai occasion de parler de quelqu'un que j'estime autant que vous ?.
M. de Lévis n'avait pas attendu ces marques d’'approbation pour rendre justice aux talents du marquis de Montcalm, Il écrivait au ministre de Ja guerre, le comte d’Argenson: “Je ne sais si M. le marquis de
1— Au camp de Chouaguen, le 17 août 1756.
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Montcalm est content de moi; ce qu’il y a de certain, cest que je le suis beaucoup de lui... Ce n’est pas à moi à vous parler de son mérite ni de ses talents ; vous les connaissez mieux que moi; mais je puis avoir l'honneur de vous assurer qu'il a généralement plu dans cette colonie, et qu'il traite très bien avec les sauvages, Il à aussi établi la discipline parmi nos troupes Le
Le chevalier de Lévis n'avait cessé d'entretenir des partis de Canadiens et de sauvages qui allaient ravager les établissements, faire des prisonniers et enlever des chevelures jusqu'aux portes d’Albany. Iustruit par eux que les Anglais s’apprêtaient à l’attaquer, il fit les dispositions suivantes auxquelles il exerca les troupes. Au premier signal donné par deux boîtes à détonations dans le camp du chevalier de La Corne, placé en avantgarde, et répété par le poste de la Chute, le fort de Carillon devait répondre par deux coup$ de canon. Alors toute l’armée prendrait les armes à la tête du camp; elle recevrait une distribution de poudre et de balles, et des vivres pour deux jours. Un détachement de la milice et de la marine, appuyé de cent cinquante hommes de la ligne, sous le commandement de M. de Roquemaure ?, resterait à la garde du camp, du-fort et des bateaux. Ce corps devait être composé des hommes les moins en état de marcher. Sept compagnies, dont une de Ja marine et six de Royal-Rou:illon, aux
1 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 21.
2 Lieutenant-colonel commandant le régiment de la Reine.
ordres de M, de Poulhariez 1, se jetteraient dans dés bateaux, débarqueraient à la droite de la rivière à la Chute et iraient rejoindre aux avant-postes M. de La Corne, pour lui aider à combattre l'ennemi, s’il le trouvait débarqué ou en disposition de le faire,
Les sept autres compagaies de Royal-Roussillon, fortifiées d’une compagnie de la marine, commandées par M. de Bernetz ?, remonteraient par terre la rive gauche de la rivière à la Chute jusqu'au camp de M. de Contrecœur, pour empêcher une descente de ce côté.
Le régiment de Languedoc avec deux compagnies de la marine et de la colonie, sous M. de Privas 5, se rendrait au poste de la Chute, pour y rester sous la main du chevalier de Lévis, afin d’être porté aux points les plus menacés.
Le régiment de la Reine avec deux compagnies des troupes légères, aux ordres du chevalier de Montreuil #, se porterait sur la droite, à travers les bois, jusqu’à la hauteur du poste de la Chute,
“ Les commandants de ces corps, ordonnait Lévis, feront faire des découvertes bien avant dans les bois, et se porteront aux endroits où ils apprendront que l'ennemi paraîtra, pour le combattre avec tout le zèle et le courage dont ils seront capables,
1 Capitaine des grenadiers au régiment de Royal-Roussillon.
2 Lieutenant-colonel commandant le régiment de Royal- Roussillon.
3 — Lieutenant-colonel commandant le régiment de Languedoc.
4 Premier capitaine du régiment de la Reine.
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“ Les troupes de la marine et celles de la colonie combattront à leur facon sur les ailes des troupes de terre, M, de Montreuil détachera aussi tous les bons
tireurs de son régiment, mais le gros de ses troupes
restera en ordre de bataille, afin que dans le cas où les üirailleurs fussent obligés de se replier, ils pussent le faire avec sûreté derrière le régiment qui fera tête à l'ennemi, et donnera le temps à ceux qui auront combattu à la lévère, de se rallier et de recommencer le combat, Il aura la plus grande attention de ne se pas laisser couper la retraite par l'ennemi, et dans le cas où il serait obligé de se retirer, il le fera par le chemin qu'il aura suivi, et tiendra ferme à la tête des abatis pour favoriser la retraite aux troupes qui auront combattu aux camps avancés et à la Chute.
“IL y aura un officier, un sergent et un eaporal de chaque corps auprès de M. le chevalier de Lévis, qui se tiendra à la Chute, Il faut qu'ils soient bons marcheurs et en état de porter des ordres. M. de Roquemaure accélèrera les défenses du fort, afin qu'en cas d'accident, tout soit en état pour assurer la retraite à toutes les troupes qui viendront camper entre le fort et la redoute ”.
Tel est cet ordre de bataille admiré à bon droit par le marquis de Montcalm, et qui fait pressentir d'avance le vainqueur de Sainte-Foye, On y remarque particulièrement la prudence de Lévis dans le soin qu’il prend de diviser les troupes légères pour en tirer tout l'avantage possible. Excellentes dans l’escarmouche, mais peu solides, elles sont placées sur les ailes des
troupes de ligne, derrière lesquelles elles peuvent tou-
jours venir se rallier,
La hardiesse des mouvements de M, de Lévis, l'augmentation de ses postes avancés, qui poussaient des pointes de chaque côté du lac Saint-Sacrement, le nombre et la force des partis qu'il tenait constamment en campagne, et qui revenaient avec des prises et des chevelures après des coups audacieux, en imposèrent à ce point aux Anglais, qu'ils crurent toujours à une marche offensive jusqu’au moment de la prise de Chouaguen.
J'ai été faire une tournée aux deux camps avancés, écrivait Lévis à Vaudreuil, en lui rendant compte de ses opérations. Je me suis rendu au camp de M. de Contrecœur, par terre, en suivant le bord de la rivière du côté du nord, où j'ai traversé le lac Saint-Sacrement pour me rendre aux postes avancés du camp de M. le chevalier de La Corne, J'ai visité avec attention tous les endroits où l’ennemi pourrait débarquer. Je suis convenu avec M. de Contrecæur et M. le chevalier de La Corne qu'ils les feraient tous embarrasser avec des arbres, Ces messieurs sont de très bons officiers, et j'ai été très content de la facon dont j'ai trouvé leurs postes !, J'ai diné chez M. le chevalier de La Corne, et je suis reveuu au camp par le côté du sud jusqu’à la Chute, où je me suis embarqué. J'avais amené avec moi un officier major, deux sergents et deux soldats de
1— M. de Contrecœur s'était distingué au . fort Duquesne, dont il venait de quitter le commandement. Il avait organisé le corps de troupes avec lequel MM. de Beaujeu et Dumas avaient remporté la victoire de Monongahéla.
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chaque corps, pour qu’en cas de besoin, ils puissent y conduire les troupes que j'y enverrais 1”,
Au cours de cette correspondançe, on voit les noms des chefs de bande qui se distinguèrent le plus dans cette campagne : MM. de Contrecæur, père et fils, de Beaujeu ?, de Saint-Martin, de Florimond, “ Je ne saurais vous rendre assez bon témoignage de M. de Beaujeu, Tous les officiers qu’il avait avec lui dans son détachement (du 2 août), se louent beaucoup de sa conduite, Vous connaissez mieux que moi son mérite ; je ne puis vous parler que de son zèle et de sa bonne volonté,
“ M, de Saint-Martin est un officier très intelligent et sur lequel on peut compter.
“ Le parti que commandait M. de Pecaudy avec M. Clapier est rentré; il était composé de quarantesix sauvages et de vingt Canadiens. Ils ont frappé tout auprès du fort George; ils ont vu ce fort et une partie du camp qui y est, où ils ont donné l’alarme. Ils ont surpris un détachement sur le bord du lac, qui faisait du bois ; ils disent en avoir tué plusieurs. Ils ont apporté quatre chevelures et fait deux prisonniers. Les sauvages, soldats et Canadiens sont très contents de M. de Pecaudy (de Contrecæur) ; il les a fort bien conduits et s’est distingué à leur tête 3”.
Une mort prématurée allait bientôt terminer la carrière de ce brillant officier.
1— Lettre du chevalier de Lévis, p. 24.
2— Frère du héros de la Monongahéla.
3— Lettres de Lévis, p. 22.
146 MONTCALM àl LÉVIS
“ M. de Contrecœur, écrivait Lévis à l’intendant Bigot, est dans la plus grande affiction de la mort de son fils aîné, qui a eu le malheur de se tuer par son fusil qui a parti, et sur lequel il était appuyé. Tout le monde regrette beaucoup cet oflicier ; il venait de se signaler au détachement de M, de la Colombière, L'état du père est très touchant, Je l'ai été voir hier; je lui ai proposé d'aller passer quelques jours à Montréal ; il m'a dit qu'il n'irait que quand il croirait qu’il n’y aurait plus rien à craindre dans cette partie ”?,
De temps en temps, l'apparition de quelques voiles sur le lac Saint Sacrement, ou l'échange de coups de fusil entre des patrouilles faisaient croire à l'approche des Anglais. Les deux coups de canon du fort Carillon répondaient aux boîtes à détonations, et tous les corps de troupe couraient aux armes ; mais on apprenait bientôt que c'était une fausse alerte,
Il y avait d’amples loisirs au camp de Carillon, seul point animé de toute cette région, où l'œil n’apercevait que montagnes et forêts à perte de vue, La nourriture aux pois et au lard, que partageaient l’officier et le soldat, n’était pas de nature à charmer la monotonie des jours. Heureusement que la chasse et la pêche étaient d’une extrême abondance : les canards, les sarcelles, les tourtes surtout s’abattaient aux alentours par bandes innombrables, L’ours, le chevreuil, le castor n’étai
point rares. La chasse et la pêche avaient dont le double avantage de faire oublier les heur nui, et d'apporter quelques bons plats su l'sonne ne pouvait se livrer san '8,
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