‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 14 sur 85 · COUPS · texte numérisé non relu

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taillis d'où ne pouvait partir une balle lancée par quelques sauvages où coureurs de bois ennemis, venus là pour guetter une proie,

Malgré les défenses réitérées de s'éloigner du camp, l'attrait d’un plaisir délicat faisait commettre des infractions qui eurent quelquefois de fâcheuses suites,

“ Il nous est arrivé, hier, écrivait M. de Lévis au marquis de Vaudreuil, un événement dont je suis très fâché: ce sont deux officiers du régiment de la Reine qui avaient été à la chasse aux canards, avec une pirogue, dans une anse qui est de l’autre côté de la rivière au Pendu, vis-à-vis la redoute, Il y avait un parti ennemi, qui y était embusqué, et qui a fait sa décharge sur ces deux officiers, qui sont MM. de Biville et de Tarsac, tous deux lieutenants ; ils ont été tués, On a trouvé la pirogue chavirée et percée de plusieurs coups, et au bord du rivage où le coup s’est fait, la tête de M, de Tarsac avec la chevelure levée, C’est un accident très triste et très désagréable, Je n'ai cependant rien à me reprocher à cet égard, ayant défendu à MM. les officiers d'aller à la pêche et à la chasse, et notamment sur cette partie, Je suis toujours très fâché que cet accident soit arrivé, d'autant plus que cela a tombé sur deux bons sujets. M. de Roquemaure regrette beaucoup M. de Tarsac, qu’il aimait et qui lui était recommandé 1”,

Dans l'intérieur du camp, la principale distraction était les sauvages, avec leurs coutumes bizarres, leurs jongleries, leurs tours d’adresse, leurs danses, leurs

1— Lettres du chevalier de Lévis, p. 86.

jeux; celui de la crosse surtout, qui offrait le spectacle le plus animé, Un des témoins de ces scènes, le chevalier Duchat, capitaine au régiment de Languedoc 1, en écrivait des relations étonnées à sa famille; mais il s’étonnait bien davantage des incroyables cruautés de ces barbares et du nombre de scalpes qu’ils rapportaient de leurs courses,

Notre civilisation réprouve ces atrocités auxquelles les deux partis étaient fatalement entraînés en recherchant l'alliance des indigènes, Le chevalier de Lévis en avouait la triste nécessité dans sa correspondance au ministre de la ouerre,

“M. du Sablé, officier des troupes de la colonie, que j'avais envoyé avec des sauvages entre le fort Lydius ? et Albany, est revenu hier avec tout son monde; j'en étais fort en peine, parce qu’il n'avait pris des vivres que pour dix jours, et qu’il a été vingt-trois jours dehors. Les sauvages n'ayant pas pu faire de prisonniers, ni lever de chevelures du côté du fort Lydius, ont demandé à M. du Sablé d'aller dans la Nouvelle- Angleterre, Ils ont été dans le comté de Massachussetts, à Haläfield (Hartford), sur la rivière de Connecticut, qui est à plus de deux cents milles d'ici, et à cinquante milles de Boston, où ils ont tué une dizaine de personnes, dont ils n’ont eu le temps que de lever quatre cheve-

lures, et m'ont amené un prisonnier, qui est un habitant qui ne sait rien de ce qui se passe à l’armée, Il

1 — ‘ C’est un ancien officier”, écrivait de lui M. de Lévis au ministre, en demandant une pension en sa faveur. Lettres du chevalier de Lévis, p. 418,

2 Appelé par les Anglais fort Edouard.

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n’a dit que, dans sa contrée, on y avait grande peur des sauvages, et que les habitants n’osaient pas faire la récolte. M. du Sablé m'a dit aussi que les grains n'étaient pas coupés, et qu’ils se perdaient par trop de maturité.

“ I] prétend que l'alarme à été grande dans la Nouvelle-Angleterre, et que tous les forts ont tiré du canon. Il est revenu ici, de même que tous les sauvages, excédé de fatigue et mourant de faim. De pareils partis sont très nécessaires pour mettre l’épouvante parmi les habitants 17,

La mauvaise qualité des vivres, les viandes salées, qui faisaient la principale nourriture de l’armée, ne tardèrent pas à engendrer des maladies, particulièrement le scorbut, L'hôpital de Saint-Frédérie, où la plupart des malades étaient dirigés, en avait recu dès la fin d'août, près de six cents, presque tous Canadiens, “ Cela vient, écrivait Lévis, du peu de soin qu’ils ont d'eux, malgré toutes les précautions que l’on prend, et que ce sont presque tous des jeunes gens et des enfants qui ne peuvent pas supporter les fatigues 2”. Ces fatigues et les intempéries auxquelles étaient exposés l'élite des miliciens et les coureurs de bois, que l’on choisissait de préférence pour accompagner les sauvages dans leurs courses, en amenaient également un bon nombre à l'hôpital.

Toutes les milices en général, avaient été jusque-là mal disciplinées ; les meilleures n'ayant jamais connu

l— À M. le comte d Argenson, p. 80, 2— Leltre du chevalier de Lévis à M. Bigot, le 2 août 1756, p. 99.

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que les guerres de partisans avec les sauvages, dont elles avaient pris les habitudes d’incurie et d’indépendance. Mais sous la main de leurs nouveaux chefs, et grâce à la belle tenue des troupes de ligne qu’elles avaient sous les yeux, elles se réformaient rapidement. Le chevalier en témoignait sa satisfaction au gouverneur,

“ Il y a longtemps que je me donne des soins pour la propreté du camp des miliciens et pour qu'ils fassent un ordinaire réglé, ce qui s'exécute aussi bien qu’il est possible ; et c’est au soin particulier que M. de Sabrevoix y donne que cela est dû. Je suis extrêmement content de tout ce qu’il fait, et il tient les troupes de la colonie dans le meilleur ordre, Je vous serais bien obligé de vouloir bien lui écrire une lettre de satisfaction à cet égard; c’est un officier très zélé et de beaucoup de mérite 1”,

Dans les premiers jours de septembre, les Anglais avaient massé plus de dix mille hommes entre le fort Edouard et le fort William-Henry, leur point d'appui à la tête du lac Saint-Sacrement, c’est-à-dire, des forces triples de celles dont disposait le chevalier de Lévis, Leurs avant-postes occupaient fortement les îles du lac, à trois ou quatre lieues du fort, M. de Florimond, qui avait osé s’en approcher de très près, avait aperçu d’une hauteur voisine le camp ennemi, disposé de chaque côté du fort. Il y avait compté sept rangs de tentes de cent trente chacun, et un grand nombre de bateaux, Nos sanvages alliés, intimidés par les partis d’éclaireurs

1— À M. le marquis de Vaudreuil, p. 63.

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M. de Lévis s'attendait d'être attaqué de jour en jour, quand éclata la nouvelle de la prise de Chouaguen. Elle lui garantissait l'issue de la campagne.

“C’est une victoire des plus complètes, écrit-il au marquis de Vaudreuil, et qui est due aux justes et sages précautions que vous avez prises. J’ai l'honneur de vous en faire mon très humble compliment,

“Je ferai chanter le Te Deum aujourd'hui, à six heurcs du soir, et je ferai faire une réjouissance générale, Je compte que milord Loudon entendra l'artillerie de ce fort 1”,

Le retour du marquis de Montcalm avec son corps d'armée avait porté le camp de Carillon à quatre mille neuf cents combattants, y compris les sauvages. Les réviments de Béarn et de Guyenne furent cantonnés à une demi-lieue sur la droite de la rivière à la Chute, Cent vingt hommes des troupes de la marine, sous M. de Saint-Martin, avaient été placés en avant, à mi-distance entre M, de La Corne et M. de Contrecœur, avec ordre d'appuyer l’un cu l’autre au premier signal.

Les sauvages, enhardis par la victoire, ne craignaient plus de faire des reconnaissances. On résolut d’en profiter pour les entraîner tous dans une grande expédition

l— À M. le marquis de Vaudreuil, p. 82.

“ Pendant que j'étais à table, lui écrivait Vaudreuil dans sa dépêche, on m'a dit qu'il paraissait cinq drapeaux anglais déployés sur la rivière. C'était M, de Villiers qui avait été détaché avec les sauvages pour me porter ces drapeaux. Il me les a remis avec une nouvelle dépêche qui me combla de joie ci

confiée à un officier de la colonie, M. de la Perrière, suivi de cent Canadiens et de vingt officiers ou cadets de la colonie, formant un effectif de sept cent vingt hommes. Les deux aides de camp de Montcalm :

Bougainville et la Rochebeaucour, avec l'ingénieur Desandrouins et Le Mercier, y furent attachés avec ordre de reconnaître les positions des Anglais dans les îles, et d'aller observer le camp du fort George d'aussi près que possible. Mais ce n’était pas une mince besoune que de faire prendre une résolution unanime à six cents guerriers de différentes tribus, “opération longue et fastidieuse, observe Bougainville. Il en coûte force eau-de-vie, équipements, vivres, ete. C’est un détail qui ne finit pas”.

Dès l’aurore du 13 septembre, un grand conseil, annoncé la veille, était en séance sur le plateau qui s’'étendait entre les tentes et les glacis du fort, Jamais le camp de Carillon n'avait présenté un coup d'œil aussi animé, aussi extraordinaire. Du haut des remparts, où flottaient les couleurs de France, le canon venait d'annoncer l'heure du réveil,

Les différents corps d'armée, drapeaux en tête, émergeaient du camp et du fort au seul cri des officiers ; ar les trompettes et les tambours étaient interdits, Entre les rangées des tentes, dont les toitures blanches se dessinaient en vives arêtes sur la verdure du gazon et des bois, les feux allumés par les cantiniers, laissaient échapper de légères colonnes de fumée, qui flottaient en nuages à la cime des arbres, Tous les guerriers indiers fraîchement tatoués, groupés par tribus et assis sur l’h: ‘be, formaient un immense cercle, où les chefs

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se passaient de main en main le calumet après en avoir tiré quelques bouffées, En arrière d’eux, étincelaient au soleil levant les sabres et les baïonnettes des régiments francais, disposés en un vaste carré, Le marquis de Montcalm, debout au centre du conseil, et tenant en main un collier de porcelaine, haranguait son étrange auditoire, A mesure que M. Marin, l'interprète du jour, traduisait les paroles de l’orateur, les chefs répondaient par des inspirations gutturales répétées en chœur par la foule des guerriers. Singulière rencontre des deux extrêmes de la civilisation et de la barbarie.

L’éloquence du générai parut convaincre toute l'assemblée, et le départ de lexpédition fut fixé au lendemain soir, Mais d'ici là un incident quelconque pouvait changer toutes les résolutions. En effet, quelques [roquois, revenant d’une découverte, rapportèrent sept chevreuils qu’ils avaient tués, et invitèrent leurs frères à leur festin. Force fut done de remettre l’expédition jusqu’au matin du 15.

Enfin on se mit en marche, Il était décidé qu’une partie du détachement irait frapper à gauche vers le fort Edouard, en remontant le lac Champlain et la rivière au Chicot, qui s’y décharge, tandis que l'autre suivrait la route du lac Saint-Sacrement.

“ Nous nous sommes rendus à six heures du soir au camp avancé de M. de Contrecœur,

“ Les sauvages qui devaient partir ce soir ne partent plus. La destination même du détachement est changée, Is veulent aller tous ensemble par le lac Saint-Sacrement,

“On dit que le départ est fixé à cette nuit, mais c’est un “on dit”, et le caprice sauvage est bien de tous les caprices possibles le plus capricieux 1”,

La décharge du lac “ est un pays de montagnes, de précipices ”, fait exprès pour les embuscades “ et pour les coups fourrés ?.

“ Les sauvages sont enfin déterminés à partir, et quittent le camp de M. de Contrecœur vers six heures du soir,

“ Les canots, au nombre de trente-quatre, ont attendu en ligne, derrière une pointe, que le jour fût tout à fait tombé ?,

Ce sont “les sauvages qui décident la marche, les haltes, les découvertes, l'expédition à faire; et dans cette espèce de guerre, il faut s’en rapporter à eux ?.

Ils étaient soi-disant aux ordres de l’intrépide Marin, dont Montcalm reconnaissait la bravoure, mais qu’il jugeait sot, parce qu’il était, vantard, comme presque tous les coureurs de bois.

La lune se levait à l'horizon, et achevait de disperser

de légères vapeurs à la cime des montagnes pittoresques

qui bordent les deux rives du lac, l’un des plus beaux de tout ce pays. La flottille s’avanca dans un profond silence, en longeant la côte du nord, jusqu'au delà de l'île à la Barque. Le reste de la nuit fut passé au bivouac, à la tête des bateaux tirés sur le rivage. Un canot d’écorce avait été dépêché en avant à la découverte, ‘“ Ce canot rencontra dans le chenal des îles un petit bateau anglais qui était en croisière, Comme il

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partie où les arbres faisaient ombre, et a observé les mouvements du canot ennemi, qui presque aussitôt s’en est retourné, sans nous avoir découverts ”,

A Ja pointe du jour, tout le détachement se retira dans l’épaisseur du bois pour y attendre le retour de deux partis d’éclaireurs, dont l’un devait s’ava ncer le long du rivage, et l’autre, côtoyer le versant de la montagne, Ils revinrent à la tombée du jour, après s'être approchés jusqu'en vue du fort George ; mais sans avoir remarqué autre chose que de vieilles pistes et quelques feux dans les îles.

Sur ce rapport, “un héraut s’est avancé le long de la vrève, et a appelé au conseil les chefs des nations. Tous se sont rendus au camp des Iroquois qui, comme supérieurs en nombre dans ce parti, donnaient le ton, sans même l'avis du commandant francais. Les chefs, la couverte sur le corps, la lance à la main, se sont avancés gravement, ont pris leur place et fumé la pipe du conseil, Le harangueur a exposé l’objet du détachement, les rapports des découvreurs, et sur cet exposé, on a longuement délibéré en présence toutefois d'un interprète français, Le résultat a été qu’on enverrait deux canots avec ordre de fouiller les îles; qu’à l’entrée de la nuit la flotte partirait et camperait à deux lieues au-dessus, vers la côte du sud, ce qui a été exécuté,

“ Au reste, les sauvages nous traitent impérieusement, font des lois pour nous, auxquelles ils ne s’assujettissent pas; et l’on soupconne les [roquois de n'être pas de bonne foi...

“ Après avoir marché une partie de la nuit suivante, on alla camper vers deux heures du matin, à quatre lieues du fort George,

“ Les défenses de faire du feu, ni le moindre bruit ont été réitérées ; les sauvages font l’un et l'autre ?.

A onze heures du soir, sur le rapport d’un canot d’éclaireurs qui prétendaient avoir découvert quelques tentes sur une pointe de la côte nord du lac, “ on le traversa dans le plus grand silence pour aller frapper... Nous marchions dans le bois sur plusieurs files, les sauvages presque nus, matachés de noir et de rouge ”.

Arrivé sur la pointe, on la trouva déserte, Alors tous les sauvages de s’écrier que les Iroquois les trahissaient ; ce qui forca ceux-ci à remettre le commandement aux autres nations.

De retour au point du départ, “ on choisit d’un

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commun accord cent dix sauvages, © jambes de tout le detachement, qui partent avec une trentaine de ‘Canadiens, les plus lestes, aux ordres de Marin, dans l'intention d'aller jusqu’au fort, et de ne revenir qu'après avoir fait coup ”.

Sur les deux heures, ils arrivèrent à l’improviste sur un détachement de cinquante-trois Anglais, dont trois officiers, qui s'étaient avancés à une lieue et demie environ du fort, le cernèrent de tous côtés, en tuèrent une partie, et firent le reste prisonnier, à l’exception d'un seul qui alla porter la terrible nouvelle dans le camp et le fort George. La panique y fut si grande que Lord Loudon crut à une attaque générale des

Français, et mit en marche toute son armée,

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“ Les [roquois ont eu deux morts et deux blessés. Les sauvages ont fait sur le champ de bataille des cruautés, dont le récit même est horrible ”?,

Le même jour, Bougainville, Le Mercier et Desandrouins gravirent avec une escorte la cime d’une montagne, d'où ils apercurent le camp et le fort anglais, mais de trop loin, pour en juger ; et à la tombée de la nuit, ils étaient de retour à Carillon,

Dans la soirée du lendemain, des décharges de monsqueterie annoncèrent l’arrivée des sauvages au poste de M. de Contrecœur, “ Parvenus à la hauteur du camp, raconte Bougainville, ils se sont mis en panne et ont fait des cris de perte ; un canot venu au-devant

leur a demandé le sujet de leur douleur, —Marin est

mort, ont-ils dit (car, lorsqu'ils ont quelques morts, le chef du parti est censé mort); nous sommes tués, Quelques mots de consolation, Ensuite ils ont fait les cris de mort et ont débarqué en fusillant ! ”.

Dans la matinée, le marquis de Montcalm, venu pour passer en revue les troupes de M. de Contrecœur, harangua les guerriers, et selon la coutume couvrit leurs morts par des présents.

Une escouade de trente soldats, aux ordres d’un lieutenant, fut détachée pour assister aux funérailles.

“ Les sauvages, dit Bougainville en terminant ce récit, ont avec eux dix-sept prisonniers. Ils en ont déjà assommé quelques-uns... Les cruautés et l’insolence de ces barbares font horreur et répandent du noir dans l’âme, C’est une abominable facon de faire la guerre ;

| — Journal de Bougainville. Cf. Journal de Malartic, p.83.

la représaille est effrayante, et l'air qu'on respire ici est contagieux pour l’accoutumance à l'insensibilité 1?

Montcalm n'avait pu tirer qu'un seul prisonnier des mains de ces monstres, Tous se débandèrent immédiatement et reprirent, avec leurs malheureuses victimes, le chemin de leurs villages, Trente-six seulement se laissérent persuader de rester à force de présents et de promesses, Ces sauvages appartenaient à la nation des Poutéotamis, encore païenne et livrée aux pratiques de la jonglerie, dont ils donnèrent souvent le spectacle sur le plateau de Carillon, ‘“ Leurs vieillards qui sont restés ici, raconte Bougainville, ont fait, hier, la médecine, pour savoir des nouvelles du détachement de leurs frères, La cabane a tremblé, les jongleurs ont sué des vouttes de sang, et le diable est enfin venu, qui leur à dit que leurs frères reviendraient incessamment avec des chevelures et des prisonniers, Un jongleur dans la cabane de médecine est exactement la pythonisse sur le trépied, ou Canidie évoquant les ombres ”

Deux jours après, Bougainville ajoutait dans son Journal: “ Le jongleur poutéotamis a fait encore une fois la médecine, Il est venu, ce matin, trouver M. le marquis de Montcalm, il lui a apporté un bâton marqué de seize crans avec quatre croix aux derniers, ce qui voulait dire que ses frères, partis 1l y a seize Jours, ont fuit coup depuis quatre jours, et qu'ils reviendront aujourd’hui avec chevelures et prisonniers, Notre prophète était hâve et défait ; il jeûnait depuis deux fois

1— Journal de Bougainville.

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Le jongleur se trouva, pour cette fois, avoir deviné assez juste, Les Poutéotamis revinrent le même jour avee un prisonnier fait aux environs d’Albany,

A la fin d'octobre, Montcalm, persuadé que l'ennemi n'entreprendrait rien d’important le reste de la campagne, repartit pour Montréal, abandonnant à Lévis le soin d’acheminer les régiments vers leurs cantonnements d'hiver,

C’était la première fois, depuis son arrivée au Canada, que le général pouvait se donner quelques moments de relâche, En redescendant le lac Champlain, il se plut à admirer les beautés pittoresques et primitives de ce ae, qui lui apparaissait sous un aspect qu'il n'avait pas encore vu,

Montcalm avait remarqué, comme tout le monde, la crandeur des paysages du Canada; il les avait vus dans tout l'éclat du p'intemps, dans toute la richesse de Pété, mais alors ils étalaient leur brillante parure d'automne, quand les premières gelées ont coloré le feuillage de nuances si vives et si variées, depuis le rouge vermillon jusqu'au jaune paille le plus délicat, L'œil reste ébloui en présence du panorama qui se déroule de tous côtés, et devant lequel Titien aurait brisé son pinceau,

Le 15 novembre, les dernières tentes du camp de Carillon étaient levées. Le régiment de la Reine prit ses quartiers d'hiver à la côte de Beaupré; Guyeane, à Québec, sous les ordres de Bourlamaque ; la Sair, dans l’île de Montréal; Languedoc, à Montréal mêm?, avec

Montcalm et Lévis; Royal-Roussillon, sur la rivière Chambly ; Béarn, à Laprairie et aux environs, Dix compagnies des troupes de la marine stationnèrent à Québec; quatre, aux Trois-Rivières ; et seize, à Montréal. M. de Lusignan commanda à Carillon une garnison de trois cent quinze hommes, et eut sous ses ordres, à Saint-Frédéric, le capitaine de Gaspé, avec un détachement de la marine,

Sur la rivière Saint-Jean, M. de Boishébert avait sous son cominandement quelques débris des malheureux Acadiens, dispersés l’année précédente,

M. de la Valtrie commandait à Frontenac ; M, Pouchot, à Niagara ;et M. Des Ligneris, au fort Duquesne, où il venait de remplacer M. Dumas.

Cet officier, qui s'était immortalisé, l’année précédente, à la bataille de la Monongahéla, avait rassemblé, au cours de l'été, un grand nombre de sauvages pour faire une diversion pendant le siège de Chouaguen; mais la brusque attaque et la chute de cette place, ayant rendu ce mouvement inutile, “il avait, selon l'expression de Bougainville, lâché cette meute 1” sur les frontières de la Pensylvanie et de la Virginie. Leurs ravages et leurs cruautés furent d'autant plus épouvantables qu'ils avaient à se venger d’une agression tuute récente,

Un parti de trois cents Anglais, commandé par le colonel John Armstrong, s'était approché, à la faveur de la nuit, de la bourgade d’Attigué, habitée par les

1 — Journal de Bougainville.

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