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officiers, missionnaires, Canadiens, tous sont mis en œuvre, et chacun s'efforce de son mieux à sauver les malheureux Anglais, en les arrachant à leurs bourreaux.
‘“ Ceux-ci, enivrés de sang et de carnage, n'étaient plus capables d'écouter personne. Plusieurs assomment leurs prisonniers plutôt qe de les abandonner, un erand nombre les entraînent dans leurs canots et s’échappent.
“ M. de Montcalm, au désespoir de ne plus faire aucune impression sur les sauvages, s’écria en se découvrant la poitrine : — “ Puisque vous êtes des enfants rebelles, qui manquez à la promesse que vous avez faite à votre Père, et qui ne voulez plus écouter sa voix, tuez-le le premier”
“ Cette véhémence extraordinaire du général parut en imposer nn peu ; ils se dirent : —“ Notre Père est fâché ”. Mais le mal était fait ”,
Sur les instantes prières du colonel Young, Montcalm fit arracher violemment son neveu des mains des sauvages ; mais cet acte de vigueur eut pour conséquence la mort de plusieurs Anglais, que leurs bourreaux assommèrent sur le coup, de crainte qu'ils leur fussent enlevés comme ce jeune homme.
Une grande partie des fuyards s'étaient réfugiés avec le colonel Monro, dans l’intérieur du fort. Le P, Roubaud raconte qu’en y entrant, il vit accourir vers lui une foule de femmes affolées qui vinrent l’environner : “ Elles se jetaient à mes genoux, dit-il; elles baisaient le bas de ma robe, en poussant de temps en temps des cris lamentables qui me percaient le cœur ”,
“ Ce ne fut pas sans peine, ajoute Desandrouins, et sans se donner beaucoup de mouvement, que les officiers habitués avec les sauvages et les interprètes, et surtout les missionnaires, parvinrent à retirer environ trois cents malheureux qu’ils emmenaient, Plus de quatre cents furent emportés par les sauvages du Haut- Canada avec tant de précipitation, qu’ils échappèrent à toutes les poursuites. Ils descendirent rapidement les lacs George et Champlain, et passèrent à Montréal, où le marquis de Vaudreuil, ne pouvant pas employer la force qu’il n'avait pas, eut bien de la peine à obtenir d'eux la délivrance de quelques-uns de leurs prisonniers, plutôt encore par l’appas des liqueurs fortes que par égard ou persuasion.
“ Ces sauvages poussèrent même l’atrocité jusqu’à brûler une de leurs victimes... Je n’ai pas su que, de ceux qu'ils emmenèrent au delà de Montréal, aucun n'ait jamais trouvé le moyen de regagner sa patrie,
“ Ceux des Anglais qui avaient pu regagner les retranchements, s’y trouvèrent protégés par l’escorte et par les gardes qu’on y ajouta le plus tôt que l’on püût. On y mit en sûreté les prisonniers qu'on délivra: les principaux furent emmenés par nos officiers et revêtus de nos propres vêtements, et vécurent dans nos tentes avec nous,
“ Nous n’épargnâmes rien pour adoucir leur triste sort, et les convaincre que nous n'avions eu aucune part à ces horreurs. D’après les démonstrations de leur
reconnaissance, nous avons lieu de croire qu'ils sont restés convaincus de notre innocence, D'ailleurs, combien de fois depuis lors n’auraient-ils pas eu l’occasion
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d’user de représailles à notre égard, s’il leur fût resté quelques ressentiments contre nous ?
“ Rien n’est comparable au désespoir dont nous fûmes pénétrés au spectacle de cette boucherie !.. J'ai vu des soldats jeter de hauts cris d’indignation ”.
Desandrouins s'étonne ensuite, avec raison, que les Anglais, qui avaient conservé leurs armes, dont les fusils étaient chargés, et qui étaient plus nombreux que les sauvages, se soient laissé intimider et désarmer par eux ! ils avaient outre cela leurs cartouchières garnies, ils avaient des baïonnettes ‘au bout de leurs fusils ; et ils ne s’en sont pas servis. ‘“ Une épée nue, dit-il, fait peur aux sauvages. Présenter ses armes avec vigueur et fermeté à ces barbares, et on obtient du respect ; par une contenance timide, au contraire, on en devient toujours le jouet et souvent la victime ”.
Montcalm et Lévis ne s’étonnent pas moins que Desandrouins de la pusillanimité Ges Anglais. “On comprendra avec peine, dit le chevalier, comment deux mille trois cents hommes armés ! se sont laissé déshabiller par des sauvages, qui n'étaient armés que de lances et de casse-tête, sans qu’ils aient fait seulement mine de se mettre en défense,
“ Les Anglais, ajoute-t-il, ne doivent s'en prendre qu'à eux de l'infraction qui a été faite de la capitulation par les sauvages, puisqu'ils leur ont donné de l’eau-devie, malgré la recommandation qu’on leur avait faite de ne leur donner aucune boisson.
1— La relation de la prise du fort Geërge, publiée dans la Gazette de France, donne le chiffre exact de deux mille deux cent soixante et quatre hommes effectifs.
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“ Les Anglais doivent même être satisfaits de ce qu’ils ont vu que toutes les troupes francaises et canadiennes, de même que les officiers supérieurs, ont exposé leur vie pour les tirer des mains et de la fureur des sauvages ?.
Le chevalier de Lévis et le P. Foubaud s'accordent sur le nombre de victimes égorgées au moment du massacre : “une cinquantaine de cadavres, disent-ils, gisaient mutilés sur le sol 1”,
Il n’arriva d’abord au fort Edouard que trois ou quatre cents hommes de la garnison, On fit tirer du canon par intervalle, durant plusieurs jours, afin d’indiquer la route aux fugitifs égarés dans les bois.
Presque tous les sauvages avaient déserté le camp aussitôt après avoir commis leurs brigandages.
“ Quelques jours après la catastrophe, continue Desandrouins, le colonel Monro et tous les officiers et soldats que nous avions pu rassembler, partirent en ordre et défilèrent en notre présence, traînant à leur suite la pièce de canon qui leur était due ?.
“ Tel est ce malheureux événement dont je n’ai rien déguisé, et que je raconte comme je l'ai vu et entendu. Si je me permets maintenant de rapporter ce qui m'arriva de particulier, je le ferai avec la même simplicité.
1— Le P. Roubaud abandonna plus tard la compagnie de Jésus, et alla mourir tristement à Londres,
2— 4 Le 15 au matin, le marquis de Montcalm fit partir les quatre cents Anglais rachetés des sauvages, avec une escorte de trois cents hommes ; à moitié chemin du fort Edouard, ils trouvèrent un pareil détachement de leur nation, auquel notre escorte les remit”. Journal de Bougainville.
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“ Accablé des veilles et des fatigues précédentes, je dormais profondément, lorsque les cris et le tumulte se rent entendre à notre camp, qui était près d’une lieue, et me réveillèrent, J’endossai alors la première casaque d'infanterie qu'on voulut bien me prêter, pour ne pas être pris pour un Anglais, à cause de mon habit bleu; et je me mis à courir pour arriver à temps, et sauver, si c'était possible, quelques-uns de ces malheureux, et principalement l'ingénieur et les officiers que j'avais vus la veille,
“ A trois ou quatre cents pas du camp, j’apercus un sauvage qui conduisait tranquiiement un Anglais en suivant notre tranchée : il cherchait sans doute un coin pour le dépouiller et peut-être le massacrer, dJ’allai
| | | | hardiment à sa rencontre, et l'ayant joint, je lui saisis les deux poignets avant qu’il se fût défié de moi. Le | tenant ainsi, je criais à l'Anglais effrayé, en lui faisant sione de s'enfuir vers notre camp. Mais cet homme, | plus haut que moi de quatre pouces, qui n'avait pas eu | la vigueur de se débarrasser de son ravisseur dont pourtant je venais à bout, demeurait immobile et | comme pétrifié ! Mes forces, à la fin, s’épuisaient, lorsque j'appelai un officier qui passait par là. TL’Anglais s’en alla avec lui, et je poursuivis mon chemin, méprisant | les menaces de l’Indien. | “ Lorsque j'arrivai sur le lieu où la scène avait com- | mencé, les sauvages étaient déjà dispersés avec leur | proie, Je courus aux missionnaires, aux interprètes, aux officiers canadiens, qui les poursuivaient, leur recommandant surtout les officiers d'artillerie et du cénie, Les missionnaires furent les plus zélés ou les
plus heureux. Ils me ramenèrent d’abord trois officiers d'artillerie presque entièrement dépouillés, Peu après, j'eus l'obligation à l'abbé Piquet du salut de M. Williamson, qui m’arriva nu comme un ver et dans un pitoyable état. Par la suite, le même abbé parvint encore à arracher aux sauvages son uniforme galonné,
“ J’emmenai ces pauvres infortunés dans ma tente ; je les habillai tant bien que mal, en quoi je fus aidé par les officiers d'artillerie français. Je ne pus d’ailleurs les traiter que bien tristement avec des viandes salées ; et nous eussions été réduits à ne boire que de l’eau si M. de Montcalm n'avait eu l'attention de m'envoyer un bon baril de vin, Jamais générosité ne fut appliquée plus à propos ni mieux célébrée,
M. Williamson parlait bien francais ; il est très estimé parmi les siens, comme homme de talent et de mérite, Mais je ne pus le sortir de l'air grave et austère qu’il ne devait sans doute qu’à sa fâcheuse situation, car il me témoigna être sensible à mes soins.
“ Ses compagnons parurent moins affectés et se livrèrent davantage ”.
Bougainville était absent le jour du massacre, Il avait été expédié à Montréal la veille, à dix heures du soir, pour annoncer la chute de William-Henxy. Son antipathie pour tout ce qui était canadien n’est nulle part aussi visible que dans la relation qu'il a faite à distance de cet événement. Il accuse les interprètes d’avoir soudoyé les sauvages, contredisant ainsi les témoins oculaires les plus dignes de foi, acteurs eux-
mêmes, qui n’ont eu que des éloges à leur faire, Ii
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s’en prend à Vaudreuil de ce qu’à Montréal les sauvages ont tué et mangé un de leurs prisonniers, Or, comme l’observe très bien Desandrouins, le gouverneur n'avait en ce moment à sa portée aucune troupe pour contenir ces barbares, La ville de Montréal était absolument à leur merci, et il n’y avait qu’une seule chose capable de les tenter et de leur arracher les prisonniers : c'était, l’eau-de-vie. Etait-il possible de leur en fournir sans qu'ils commissent des horreurs ? Il est même étonnant que dans de telles conditions, ils n'aient fait qu’une victime, ‘Tous ceux qui furent emmenés à Montréal, dit le chevalier de Lévis avec son impartialité ordinaire, M. le marquis de Vaudreuil les racheta fort cher des sauvages et les renvoya à Boston 1”,
Bougainville lui-même, qui avait été chargé avec le chevalier de Bernetz, de prendre possession du fort George, lors de son évacuation par les Anglais, n'avait pu prévenir le massacre des blessés et des malades abandonnés dans les casemates. Il avait pourtant sous la main l'élite des troupes francaises. De lui ou de Vaudreuil, si l’un doit être blâmé, c’est certainement ougainville le premier.
Il semble, à ce propos, que ni les Anglais ni les Francais n’ont eu assez de prévoyance pour les blessés, les plus à plaindre de tous les prisonniers et les plus exposés, Les Anglais n’auraient-ils pas dû exiger avant de quitter le fort que des gardes françaises fussent placées autour de leur hôpital ? De leur côté, les Fran-
1 — Journal de Lévis, p. 102.
cais n'auraient-ils pas dû avertir les Anglais de ne pas abandonner les blessés sans protection ? De part et d'autre, on était coupable de faire la guerre avec des monstres pour alliés, et on en subissait de part et d'autre le châtiment,
Les sauvages emportèrent avec eux la punition de leurs cruautés, Quelques-uns avaient fouillé des fosses fraîchement remplies et en avaient retiré des chevelures de soldats morts de la petite vérole. La maladie qu’ils communiquèrent à leurs nations y fit d'épouvantables ravages, celle des Poutéotamis périt presque tout entière,
Le lendemain de la capitulation, l’armée était allée prendre position en avant du camp retranché, sur la route du fort Lydius.
Tout le matériel de guerre, avec les vivres, fut transporté immédiatement à bord des embarcations francaises,
Les troupes ne prirent aucun repos. Outre celles qui furent employées au déblaiement du fort et à l’embarquement de toutes les prises, quinze cents travailleurs commencèrent la démolition du fort lui-même et du camp. Cette démolition se fit avec une prodigieuse activité, En quelques jours, toutes les casemates furent comblées ou éventrées, tous les hangars et les
magasins démolis, tous les remparts et toutes les fortifications rasés. Les bois de construction et les énormes poutres des courtines et des bastions, entassés pêlemêle avec les cadavres, formèrent un immense bûcher, dont les flammes éclairèrent pendant plusieurs nuits toute la vallée, Le 15 d'août, il ne restait de ce qui,
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six jours auparavant, était le fort William-Henry, qu'un monceau de ruines fumantes |,
Le soir du 16, les derniers bateaux francais avaient quitté ce rivage, et disparaissaient l’un après l’autre dans les brumes légères que la fraicheur du crépuscule condensait sur le lac, De vagues lueurs d'incendie, achevant de s’éteindre, marquaient de taches rouges les endroits qu'avaient occupés le fort et le camp anglais, Tout bruit de guerre avait cessé sur ce coin de terre où venaient de se battre des milliers d'hommes. Les hurlements sauvages, les plaintes du désespoir et de l’agonie avaient fait place au silence morne des srands bois, à peine interrompu par le cri sinistre de quelque oiseau nocturne ou de fauve rôdant aux alentours, alléché par l'odeur des cadavres.
1 — Journal de Desandrouins.
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