‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 32 sur 85 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Lord Loudon renonce à attaquer Louisbourg, -- Dispersion de la flotte de Holbourne, — Caractère de M. de Senezergues,— Les Indiens anthropophages à Montréal. — Montcalm à sa mère et à Lévis. — Disette dans la colonie. — Excursion de Montcalm au cap Tourmente,— Premier projet d'une défense de Québec, — Procès de Vergor et de Villeray. — Leur acquittement — Bigot et ses complices. — Le triumvirat. — Le château Bigot,.

La petite armée de Montcalm avait triomphé par la rapidité de ses mouvements ; la lenteur de lord Loudon fit échouer les formidables armements que l'Angleterre avait mis à sa disposition pour prendre Louisbourg, Le magnifique port d'Halifax regorgeait de vaisseaux et de troupes, qui s’indignaient de leur inaction, Au lieu d'aller ouvrir la tranchée devant la forteresse du Cap-Breton, le général faisait creuser des sillons et planter des légumes sous les bastions d'Halhfax. — “ Le jardinier qui nous commande, s’écriaient ironiquement les officiers, veut bombarder Louisbourg avec des navets ”. Le major général, sir Charles Hay, fut mis

aux arrêts pour avoir proféré trop haut ces spirituels sarcasmes,.

Avant que le général eût songé à appareiller, la flotte francaise, aux ordres de M, Dubois de La Mothe, avait ravitaillé Louisbourg et fermé l’entrée de su rade,

Eufin, Loudon se décida à embarquer ses douze mille hommes de troupes sur la flotte de l'amiral Holbourne ; mais le 4 août, au moment où il mettait à la voile, le capitâine d’un navire venant de Terreneuve, lui remit des lettres prises sur un paquebot francais, qui venait d’être capturé. Ces lettres confirmaient l’arrivée de la flotte française à Louisbourg, et portaient la garnison de cette place au chiffre exagéré de sept mille hommes, Tout espoir de succès semblait évanoui, et l'expédition fut remise à l’année suivante.

Pendant que le général Loudon einglait vers New- York, deux dépêches successives apportées à son bord, lui apprirent la capitulation de William-Henry, et le massacre d’une partie des prisonniers. Ce fut une belle occasion pour lui de dissimuler sa confusion sous le masque de la colère et de lPindignation, IT écrivit en toute hâte au général Webb de tenir l'ennemi en échec derrière ses lignes de défense, ajoutant qu'il s'avancait en personne avec des forces suflisantes pour changer la défaite en victoire ; qu’il espérait montrer aux Francais à respecter les lois de la nature et de l'humanité, et que malgré l'horreur qu'il avait pour la barbarie, il était décidé à laver dans le sang, sil le pouvait, les meurtres commis à Oswego et à William-

Henry.

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En débarquant à New-York, le dernier jour d'août, il apprit la retraite de l’armée francaise, ce qui ne lempêcha pas de mettre ses troupes en marche vers le fort Edouard, se vantant follement d'aller assiéger Montcalm jusque üans Carillon, Cette démons'ration eut du moins pour effet de calmer la panique qui s'était emparée des Anglo-Américains, et les avait fait trembler jusque dans New-York.

Plus hardi que Loudon, l'amiral Holbourne sortit d'Halifax avec ses vingt-deux vaisseaux, et alla offrir le combat à M. de La Mothe; mais l'amiral francais avait ordre de ne pas risquer sa flotte, et resta ancré sous les canons de Louisbourg, Holbourne ne devait avoir qu'à braver les éléments. Une tempête d’une violence exceptionnelle, même dans ces régions oraueuses, assaillit son escadre et l'aurait infailliblement jetée à la côte, si le vent n'avait tourné d’une pointe de compas, Un de ses vaisseaux alla se perdre sur les rochers, à deux lieues de Louisbourg; plusieurs furent démâtés ; d’autres forcés de jeter leurs canons à la mer; le reste tellement avarié, que l'amiral ne songea plus qu’à fuir le combat qu'il était venu provoquer, et à regagner les ports d'Angleterre.

Durant la nuit du 16 au 17 d'août, l’arrière-varde de l’armée francaise, formée de la brigade de Royal- Roussillon, était venue bivouaquer dans une île du lac George, Le lendemain, toutes les troupes Ctaient échelonnées sur la rivière à la Chute, Montcalm, avec le corps principal, occupait le Portage ; Lévis, avec la Sarre, le camp de la Chute; Bourlamaque était en

marche avec Béarn et Royal-Roussillon, pour reprendre

son ancienne position à Carillon, afin d'y continuer les travaux de fortifications iuterrompus.

Dans la matinée du 18, toute l’armée fut appelée sous les armes, et un Te Deum d'action de grâces fut chanté au bruit de l'artillerie et de la mousqueterie, qui se répondaient d’un camp à l’autre, sur le parcours de la rivière à la Chute. Il n’y avait que vingt jours que les troupes avaient quitté les mêmes positions pour accomplir le brillant fait d'armes qu’elles célébraient.

Les milices furent immédiatement envoyées dans les paroisses pour faire les récoltes, qui se perdaient dans les champs. Ce départ fit éclater la mauvaise humeur de certains officiers français qui auraient voulu les retenir plus longtemps encore, afin de les employer au transport du matériel, sans songer que c’eût été achever de ruiner la colonie, Malgré la diligence des habitants, les moissons déjà avariées par le mauvais temps furent en partie perdues; et dès le mois d'octobre, le peuple allait être réduit par ordonnance à un quarteron de pain.

Montcalm se reposa sur Lévis pour les dernières opérations de la campagne, et partit le 29 pour Montreal, où l’attendait le gouverneur.

Sur la rumeur que les ennemis faisaient quelques mouvements en avant du fort Edouard, le chevalier organisa deux partis d’éclaireurs : l’un sous les ordres de M. de Contrecœur; l’autre sous son propre commandement, Contrecœur poussa une reconnaissance jusqu’à la tête du lac George, et Lévis jusqu’à celle au lae Champlain, où il détruisit quelques retranchements

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abandonnés ; mais ni l’un mi l’autre ne découvrirent la moindre trace de retour offensif, Dans l’intervalle, le transport du matériel et du butin à Carillon fut achevé, malgré de fréquentes pluies qui avaient rendu presque impraticable le chemin du Portage. Les régiments de Guyenne, la Sarre, Languedoc et la Reine furent repliés sur la rivière Richelieu, où ils allaient être employés aux travaux de défense du fort Saint-Jean, et aux réparations des chemins. Durant la nuit du premier septembre, pendant que la garnison du fort Carillon (tait ensevelie dans le sommeil, l'infatigable Lévis veillait dans son appartement avec son ami Fontbrune 1, à qui il dictait son Journal et sa correspondance. Parmi ces notes, écrites avec la simplicité d’un historien antique, se trouve l'éloge d’un des officiers supérieurs qui s'était distingué le plus dans cette campagne et qui, deux ans plus tard, devait tomber sous les murs de Québec, à côté de Montcalm. Il appartenait au chevalier de Lévis de révéler le mérite de ce brave officier, dont jusqu’à ce jour on n’a connu guère que le rom, ‘Je ne dois pas vous laisser ignorer que M.

de Scnezergues, lieutenant- Scku pus colonel, commandant le second bataillon du régiment de la Sarre, a marché avec moi au détachement

1 Lévis eut la douleur de perdre cet ami, quelques jours après, d'une maladie contractée par un excès de fatigue. “ C'est une perte pour le service du roi, écrivait-ilau marquis de Paulmy (8 octobre); il était passé avec moi en Canada, Je le regrette infiniment; il m'était attaché, et je l'avais engagé de venir en Amérique ”.

qui a été par terre et qui a suivi la côte du lac Saint- Sacrement, lequel a favorisé le débarquement de l’armée even a fait l'avant-garde, M. de Senezergues, qui est dans la force et dans la vigueur de lâge, encouragé par son zèle et sa bonne volonté, a résisté aussi bien que personne à toutes les peinès que nous avons eues dans la marche, et m'a beaucoup secondé dans toutes les différentes opérations que j'ai eues à faire. Je me suis aidé de ses conseils et de son activité dans les manœuvres, Je ne puis vous rendre d'assez bons témoignages de cet officier; il est aimé, considéré et respecté dans son bataillon, où il maintient une discipline exacte; je ne pense pas qu’il y ait de meilleurs lieutenants-colonels que lui. M. le marquis de Montcalm pense de même que moi sur son compte, et je suis persuadé qu’il vous en rend le même témoignage 1”,

Dans une autre lettre, Lévis récapitule les opérations des deux dernières campagnes, et y mêle des réflexions comme celles-ci :

“ Chouaguen a été pris par l’opération du Saint- Esprit, comme nous venons de prendre le fort George ; et Dieu veuille que notre bonheur ne nous abandonne pas si la guerre contiaue !

“ Vous ne croiriez peut-être pas que je suis celui dont la tête fermente le moins ; nous avons des gens qui, de leur cabinet, font continuellement des projets hardis, pour ne pas dire téméraires, dont l'exécution est toujou*s difficile ; et si nous n'avions pas affaire à

1— Lettres au marquis de Paulmy, p. 131.

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des troupes faibles et timides, nous ne pourrions pas nous flatter des succès que nous avons !, Mais je crains que les Anglais de l'Amérique ne fassent à la fin ce que les Moscovites ont fait aux Suédois; parce qu’il nous arrive aussi de brider le cheval par la queue, et même à notre dernière expédition ; mais il y a des gens à qui tout réussit ?.

Lévis dit ailleurs: “ J’ai la confiance de toutes les troupes, même des Canadiens et des sauvages, qui disent que je suis un homme comme eux; c’est la dernière marche que j'ai faite pour notre expédition qui me procure cet éloge, qui est grand parmi les sauvages,

“Je tiens un état honnôte et décent; je suis très bien servi; j'ai de bons domestiques, Depuis que je suis en campague, j'ai donné à diner tous les jours à quinze personnes au moins. Tout est hors de prix dans la colonie; il ne me sera pas facile de joindre les deux bouts ; mais je compte que l’on voudra bien y avoir évard ; nous sommes tous dans le même cas ? ”,

Le maréchal de Belle-Isle jugeait bien le chevalier de Lévis lorsqu'il disait de lui, qu’il était “ un homme d'action et de précaution ”. Aussi ambitieux que sage, Lévis ne perdait pas une occasion de travailler à son avancement, Il rêvait maintenant le grade de maréchal de camp, et écrivait au marquis de Paulmy :

“Je vous supplie d’agréer que je vous fasse part de ma situation, et que j'aie l’honneur de vous rappeler

| — Lévis dit ailleurs : ‘“ Nous avons été heureux d'avoir affaire avec des généraux malhabiles ”, Lettre à M, le maréchal de Mirepoix, p. 165.

2 — Lettre au maréchal de Mirepoix, p. 135.

mes services, et l'espérance que M. le comte d’Argenson m'a donnée, lorsque j'ai passé en Amérique.

“Il y a vingt-trois ans que je sers; j'ai fait onze campagnes, dont quatre comme aide-maréchal des logis de l’armée, sous M. de Maillebois ou M. de Mortagne ;

j'ai été chargé en Italie de faire en chef le détail des

corps dont M. le maréchal de Mirepoix avait le commandement, Je crois qu'il y a bien des lieutenunts généraux qui n'ont pas fait autant de campagnes et qui ne se sont pas trouvés à autant d'actions ; le manque de fortune m'a obligé de ne devoir qu’à mes services

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mon avancement, n'ayant jamais été en état d'acheter un régiment,

“ M. le comte d'Argenson m'avait flatté que si je faisais deux campagnes en Amérique, je pourrais être fait maréchal de camp. Nous venons de terminer plus heureusement qu'on ne devait espérer la campagnt dernière 1”

Lorsque dans la journée du premier septembre, Montcalm était débarqué à Montréal, le gouverneur achevait de congédier les dernières bandes de sauvages revenus de l’expédition, On a vu qu'après le massacre du 20 d'août, ils s'étaient tous échappés furtivement, emmemant avec eux les prisonniers qui n'avaient pu être arrachés de leurs mains, Chacune de leurs étapes sm le parcours du lac Saint-Sacrement et du lac Champlain avait été marquée par des seènes d’horreurs qui défient toute description 2 Ils étaient ainsi arrivés à

1 — Lettre à M. le marquis de Paulmy, p. 158.

2-4 En chemin faisant, et même en entrant à Montréal, ils les ont mangés et fait manger aux autres prisonniers ” Bigot au ministre, 24 août 1757.

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Montréal chargés de butin, gorgés de sang et de chair humaine, exaltés par une suite de succès qui dépassait tout ce qu'ils avaient imaginé,

Leur insolence ne connaissait plus de bornes.

La ville de Montréal complètement dégarnie de soldats, fut à leur merei, C’est dans ces conditions que Vaudreuil eut à traiter avec eux ; il fallait tout le prestige dont il jouissait parmi ces nations pour faire quelque impression sur leurs esprits.

Dès que leurs chefs parurent en sa présence, fl les réprimanda sévèrement de linfraction qu'ils avaient faite à la capitulation. Ils s’en excusèrent.et rejetèrent la faute sur les Abénakis de Panaouské.

Chargés de dépouilles comme ils étaient en ce moment, aucun présent ne pouvait les tenter et les faire consentir à remettre les prisonniers. Il fallait de plus racheter ceux qui avaient été pris à l'affaire du colonel Parker, et qui leur appartenaient d’après les lois de la euerre, Les billets que Montcalm avait été obligé de leur donner, simplement pour obtenir d'eux qu'ils fussent envoyés à Montréal, étaient entre leurs mains, et ils ne manquaïent pas de les faire valoir, I] fallait cependant à tout prix délivrer ces malheureuses victimes, Un seul moyen restait: c'était la boisson, le dieu des sauvages, Mais il était impossible d'en livrer sans s’exposer à des désordres épouvantables, Triste nécessité devant laquelle Vaudreuil ne pouvait reculer, sans voir la plus grande partie des captifs traînés en esclavage dans le fond des forêts, où condamnés aux plus affreux supplices.

Pas moins de deux barils d’eau-de-vie durent être livrés pour chaqne prisonnier, Montréal devint alors le théâtre de bacchanales indescriptibles, “ Le 15, raconte Bougainville, à deux heures après-midi, en présence de toute la ville, ils en tuent un, le mettent à la chaudière, et forcent ses malheureux compatriotes à en manger ?.

Bougainville, qui avait épousé toutes les antipathies de Montcalm contre Vaudreuil, blâme fortement ce gouverneur de ne pas avoir interdit aux commerçants de la ville, sous les peines les plus sévères, de vendre de la boisson aux sauvages ; mais il se contredit lui-même en admettant que Vaudreuil avait dû racheter à ce prix les Anglais. A quoi eût servi cette défense puisqu'il avait à l’enfreindre lui-même ? On ne peut avoir assez d'horreur pour les scènes d’anthropophagie qui se passèrent durant cette campagne, mais Vaudreuil doit-il

en être plus responsable que Montcalm, qui n’avait pu

empêcher les mêmes actes dans son propre camp, où il commandait les troupes les mieux disciplinées de l’Europe ? En était-il plus responsable que Bougainville lui-même, qui avait servi d’interprète aux deux prisonniers anglais saisis dans la nuit du 2 d'août, et massacrés cette nuit-là même parles Népissings, Bougainville ne se reprochait certainement pas ces actes de cruauté, pas plus que l’égorgement des malades et des blessés dans le fort George, où il partageait le commandement avec Bourlamaque. Il est singulier, cependant, qu’il ne fasse aucune allusion ni à lun ni à l’autre de ces deux faits dans son Journal. Serait-ce parce que le sang avait jailli trop près de lui ?

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Après la délivrance des prisonniers, Vaudreuil suivit la même politique que Montcalm, pour se concilier l'alliance des sauvages !; il les congédia en leur donnant des présents, seul moyen de les empêcher de passer à lennemi. “Ces présents consistaient en un équipement complet pour chaque guerrier, selon son rang, outre ce qu'on appelait les présents du village, c'est-à-dire : tabac, vermillon, tavelle et eau-de-vie ?,

“ Avant de quitter Montréal, raconte Bougainville, un Outaouais avait tué un Francais dans une ferme appartenant à l'Hôpital-Général, Le marquis de Vaudreuil a fait demander le meurtrier, Les nations l’ont livré au sieur de Saint-Luc, qui l'était allé chercher à Lachine avec un détachement de trente hommes. Le urand chef des Sauteux l’a lui-même amené à Montréal où on la mis au cachot. Les nations sont parties, persuadées que son procès lui sera fait, et qu’il aura la tête cassée ”

C'était ce mélange de fermeté et de douceur qui grandissait le gouverneur aux yeux des Indiens, et lui donnait de autorité sur eux. Il eut occasion de s’en servir dans cette circonstance même, pour accommoder un différend qui avait surgi entre les Sauteux et les Outagamis *; ces deux nations acceptèrent sa médiation et s’en retournèrent réconciliées.

1 — A la suite de la défaite de Parker.

— L'humanité gémit d'être obligée de se servir de pareils monstres ; mais sans eux la partie serait trop inégale ”. Journal de Bougainville, 17 au 31 d'octobre.

3 — Egalement appelés Renards.

“ Mes yeux, s'écriait Bougainville, sont encore effarouchés des spectacles horribles qu’ils ont vus, Tout ce que la cruauté pent imaginer de plus abominable, ces monstres de sauvages nous en ont rendus les témoins. Quel pays ! Quels hommes! Quelle guerre 1”!

Les prisonniers anglais furent dirigés sur Québec et embarqués sur un paquebot qui les conduisit à Boston.

Les relations officielles que Montcalm et Vaudreuil eurent alors ensemble, quoique toujours irréprochables sous le rapport de la courtoisie, contribuèrent plutôt à les éloigner qu’à les rapprocher l’un de l'autre, Montcalm se hâta de quitter Montréal pour descendre à Québec, où lappelait l'arrivée du régiment de Berry qu'il avait à passer en revue, Ce régiment avait été envoyé pour remplacer les huit compagnies de la Reine et de Languedoc, prises à bord du Lys et de l'Alcide ?. Il se composait nominalement de quinze cents hommes, mais n’en comptait en réalité que onze cents, fort peu en état de servir pour le moment ; car ils étaient épuisés par les misères de la traversée et de l’escale de Louisbourg, Les malades y étaient en si grand nombre que les salles de l'Hôpital-Général ne suffisaient pas pour les contenir.

Les dépêches que Montcalm eut à expédier à Versailles, pour exposer l’état de la colonie et demander des secours, reportèrent plus que jamais ses pensées vers

l.— À Mme Hérault de Séchelles, 19 août 1757. 2 Le régiment de Berry, créé en 1684, était composé de trois bataillons de cinq cents hommes chacun. Il avait sept

drapeaux, dont un blanc colonel, et six d'ordonnance, violet

et isabelle, rayés par opposition avec croix blanches.

LA

MONTCALM ET LÉVIS 301 1ffa- les hôtes de Candiac, Il écrivait, le 13 septembre, à la it ce marquise de Saint-Véran :

ces “ Je suis ici, ma mère, depuis deux jours, accablé oins. d’affaires de tout genre et d’écritures dont la tête me

bout parce que deux vaisseaux de guerre, qui ne sc et devaient partir que dans cinq ou six jours, partent ton. demain.

reuil “ Ma santé est très bonne, quoique épuisée le travail ; ables je voulais vous écrire fort ionguement sur bien des tôt à choses, ce sera à la fin de la campagne, je m'y prendrai font- plus tôt. J’embrasse ma fille, la très chère, que j'aime dre à tendrement, dont je suis fort occupé, et vous pouvez 3 errv l’assurer que je n’ai pasen vérité le temps de m'occuper it été des dames, quand même j'en aurais envie, Reine “J'ai recu toutes les commissions de Montpellier, PP hors les saucissons ; j'ai perdu un tiers des provisions Ninon. de Bordeaux ; les Anglais me les ont prises sur le d: peu Superbe, et j'ai raison de craindre pour tout ce qu’on puisés w’envoie de Paris à bord du vaisseau appelé: La nie. Liberté1, Je iwn’endette ici; baste ! que je vive, je ne

m'en embarrasse pas. Je vous aime tendrement, ma mère ”.

Peu de jours après, le marquis ajoutait: ‘J'ai un grand désir, si Dieu me prête vie, de changer mon er des cordon de couleur, L’ambition naît avec les événements heureux ”?,

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Montcalm fait ici allusion au cordon rouge, c’est-àdire à la dignité de commandeur de l’ordre de Saint- Louis, que Je roi venait de lui accorder, et qu’il désirait

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1 Ce vaisseau arriva quelques jours après sans accident.

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dfjà changer pour le cordon bleu, c’est-à-dire la croix de l’ordre du Saint-Esprit,

C'était dans une toute autre disposition d'esprit qu’il écrivait, peu après, à sa mère :

“ Mon rôle est unique ; je suis un général en chef subordonné, donnant le mot, ne me mêlant de rien dans certaines occasions, de tout dans d’autres : estimé, respecté, aimé, jalousé, haï, haut, simple, litnt, difficile, poli, dévot, galant, ete., et bien désireux de la paix 1 ”

Lévis, qui gémissait de lirritation toujours croissante de Montcalm, cherchait à y apporter remède ; il écrivait à la cour :

“ J’observerai, comme j'ai toujours fait, la plus grande union et harmonieavec MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm, et j'espère que mon exemple contribuera à la faire observer dans les deux corps de troupes ? ?,

Le chevalier avait été rappelé à Montréal peu de -jours avant le départ de Montcalm. La bonne entente qui existait entre le gouverneur et Lévis le désignait naturellement pour stationner dans cette ville, où d’ailleurs sa présence allait être nécessaire pour maingarnison, qu'on

Ce

tenir une stricte discipline parmi la allait être forcé de réduire à la ration,

L'armée venait de recevoir l'ordre d'aller prendre ses cantonnements d'hiver : Béarn, à Montréal; Royal- Roussillon, à Boucherville et aux environs ; La Sarre, à l'île Jésus ; Guyenne, sur la rivière Richelieu ; Lan-

1 À Mme la marquise de Saint- Véran.

2 Lettre à M. de Paulmy, 10 octobre 1757.

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guedoc, partie à Saint-Augustin et partie à Saint-Jean Deschaillons ; la Reine, à Québec ; Berry, à la côte de Beaupré et à l’île d'Orléans,

Quant aux troupes de la marine, elles avaient leurs quartiers d'hiver à Québec et à Montréal, La garnison de Carillon allait être sous les ordres de M. d'Héhécourt, capitaine au régiment de la Reine,

Dès son retour à Québec, Montcalm s'était trouvé en face d'un ennemi plus redoutable que celui qu'il venait de vaincre ; cet ennemi, c'était la disette, Elle était générale dans toute la colonie et devait s'aggravei durant les années suivantes, car la guerre enlevait presque tous les bras à la culture, Le cri d'alarme que fait entendre Montcalm dans la lettre qu’on va lire, se continue à travers toute sa correspondance, jusqu'au dernier petit billet, en quatre lignes, qu'il adresse à Lévis, l’'avant-veille d'Abraham,

“ 14 septembre. — Nous allons nous trouver, Monsieur, dans les circonstances les plus critiques par le défaut de vivres, Nous manquons de pain cette année ; les moyens que l’on va prendre pour y ‘ppléer nous feront manquer de viande la prochaine, \ÿuelques difficultés que les troupes qui sont dans les : tes éprouvent pour vivre chez l'habitant, leurs solde : seront encore moins à plaindre que ceux qui seront en garnison dans les villes. Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu'à Prague, Je suis en même temps persuadé que ce va être le beau moment de gloire pour les troupes de terre, sûr d'avance qu'elles se prêteront à tout avec le meilleur ton, et que nous n’entendrons aucunes plaintes ni jérémiades sur la rareté des vivres,

puisqu'il n’y a aucun remède, Aussi, nous allons donner l'exemple de la frugalité nécessaire par le retranchement des tables et de la dépense, et qu’au lieu de se piquer de bonne chère, de dépense, et de se régaler, comme fait l’ofticier francais accoutumé à raser avec autant de noblesse que de générosité, celui qui vivra, si jose le dire, le plus mesquinement et qui par consommera le moins, donnera les marques les plus sûres de son amour pour la patrie, pour le service du roi, et sera digne des plus grands éloges,

“ Le régiment de la Reine, que j'avais cru bien traiter en lui donnant la ville de Québec, éprouvera, ainsi que celui de Béarn, que le séjour des villes n’est pas à désirer, Accoutumé à se prêter à tout et en ayant déjà donné des preuves à Prague, je n’attends pas moins d'eux dans les circonstances dont je vais vous informer.

‘“ On espère que les habitants nourriront les bataillons qui seront dans les côtes; ainsi il n’y a rien à prescrire à cet égard, que d’exhcrter les soldats à se contenter du genre de nourriture de son habitant, Pour dans les villes, à commencer du ler novembre, suivant ce qui vient d’être arrêté après un examen du peu de ressources que nous avons dans le pays, la ration du soldat sera de :

Une demi-livre de pain Me Un quarteron de pois par nu Six livres de bœuf frais

Deux livres de morue Fpour a

Et il est à craindre que nous ne puissions soutenir ce taux et qu'on ne soit obligé, avec le temps, de donner un peu de cheval, On ne donnera pas de lard actuelle-

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MONTCALM ET L£ÉVIS 305

ment, parce que cette ressource ne peut manquer, que les bœufs sont actuellement dans le temps de l’année où ils sont les meilleurs et rendent le plus.

“ M. le marquis de Vaudreuil et M. l’intendant, avec qui nous sommes convenus de ce que jai l'honneur de vous écrire, envoient leurs ordres à cet effet; le munitionnaire général en écrit à M. Pénisseault, et je vous prie de vouloir bien y faire conformer les troupes.

“ Les habitants de Québec et les Acadiens, plus à nlaindre, seront réduits au quarteron 1”,

Le désastre de la flotte de l'amiral Holbourne n’était pas encore parvenu à Québec,

Au retour d’une excursion, Montcalm trouva la ville tout alarmée des mauvaises nouvelles recues de Louisbourg. Il se moque en style de Rabelais de ces frayeurs qui ne devaient être que trop vite réalisées :

“ Le 15 septembre.—Je ne suis arrivé que d'hier au soir, mon cher chevalier; je n’ai encore vu personne, De vous à moi, et ne citez pas, tout le monde fait ici e, e, dans ses culottes pour Louisbourg; pour moi, qui ne suis pas naturellement peureux, j'attendrai tranquillement les événements ?.

Il continue : “ Ce 20 septembre.—On court, mon cher chevalier, avec vos paquets et ceux de M. le général, après les deux vaisseaux qui sont partis ce matin; on les attrapera. J'ai écrit comme Saint-Augustin, et j'ai tant travaillé que j'ai gagné mal de gorge, hémorroïdes,

1— Lettre au chevalier de Lévis, datée de Québec, le 14 septembre 1757.

et clou à la joue, J’ai mis hier couteaux sur table : quatorze couverts ciuq jours de la semaine, un quarteron de pain par tête... Je crois que je me plais à Québec. C’est pour vous seul. Je ménage les deux autels, Je n’ai encore été qu’une fois avec assez d’indifférence à celui où je voulais brûler de l’encens l’année dernière 1 ”?,

“ Le 24 septembre.—J'’ai des clous, mon cher chevalier; la pituite me suffoque; l'asthme tue Bougainville, Je ne mange qu’un quarteron de pain ; je me purge demain, et me trouve bien ici; c’est une capitale. J'avais résolu de ne jamais tenir d'enfant au baptême après l’honneur d’en avoir tenu un avec M"* la marquise de Vaudreuil; cependant Arnoux m’y force avec M"° de la Naudière pour commère. J’alterne entre elle et M"*° Péan, parfois M" Marin et Saint-Ours ”.

A Versailles, les ministres étaient si mal informés de ce qui concernait le Canada, qu’ils avaient donné croyance à une attaque fantastique contre Québec. Huit cents hommes, dont quatre cents sauvages et quatre cents soldats habillés et tatoués à l’indienne, devaient, sous prétexte de la traite, s'approcher de la capitale, la surprendre, tout y mettre à feu eë À sang, et de là porter le carnage et l’incendie dans tout le reste du pays.

On s’amusait à Québec de ces craintes chimériques, sans toutefois négliger les moyens de prévenir une attaque du cêté du fleuve, C'était le sujet qui absorbait alors l'attention de Montcalm. Chaque fois qu'il

1 — Allusion au palais de l’intendant.

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entrait ou sortait de son hôtel, le même que l’on voit encore aujourd'hui sur la rue des Remparts, il avait sous les yeux toute la chaîne des Laurentides, depuis la vallée du Saint-Charles jusqu'au cap Tourmente, Son coup d'œil militaire lui faisait deviner le parti qu'on pouvait tirer d’un système de défense établi de ce côté,

Le 10 cetobre, il prit avec lui MM. de Montbeillaru et Bougainville, et conduit en chaloupe par le capitaine Pellegrin, il fit comme un simple “ maréchal des logis 1, une visite d'inspection le long de cette côte ?.

On était à cette époque de l’année où les premières gelées d'automne donnent au feuillage des forêts ces nuances si riches et si variées qui sont une des merveilles de la nature canadienne. Les voyageurs eurent tout le loisir d'admirer ces beautés dans un des endroits les plus pittoresques de l'Amérique.

Mais cela n’était qu’une distraction au milieu d’occupations bien plus importantes.

Au cap Tourmente, Montcalm reconnut un emplacement propre à établir une batterie de quatre pièces et deux mortiers : “ Elle serait, dit-il, hors d’insulte, ce pays étant presque inabordable, et elle battrait pendant près d’un quart d'heure les vaisseaux faisant la traverse ; ils sont forcés de passer à la portée, IL faudrait peu de dépense pour sa construction.

“ Depuis ce cap jusqu’à Beauport, il est impossible de faire aucune descente, Le saut seul de Montmorency est une barrière presque invincible ?,

1 — Lettre de Montcalm à Lévis, 14 octobre.

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Après avoir constaté que l’approche de Québec était impossible par le rivage sud, le général terminait ses observations en proposant le plan de défense qu'il fit

prévaloir deux ans plus tard, c’est-à-dire une ligne de fortifications reliée par des redoutes depuis le saut de ( Montmorency jusqu’à la ville, I n’y a d’autres moyens ] de la défendre, ajoute-t-il, que d'empêcher les ennemis d’en approcher ; les fortifications en sont si ridicules et D si mauvaises qu’elle serait prise aussitôt qu’assiégée 1. e Le 14 octobre, Montcalm écrivait à Lévis : “ J'ai E ouvert, hier, l'avis du retranchement des tables, M. de s’ Vaudreuil l’a adopté et a promis de donner l’exemple ; di His toute la colonie à applaudi; lintendant, pas trop. Il * ï aime le faste, et ce n’est pas le cas. J’ai été d'avis d’un Q seul service, conformément à l’article seize de l’ordon- pc nance, J'ai été d'avis qu'il ne fallait de tout l'hiver ni bals, ni violons, ni fêtes, ni assemblées, J’ai donné hier sé mon dernier grand repas, où j'avais nos puissances et se cinq dames, Il a été splendide par le goût, la profusion la é et un double service d’entremets, J'aurai, demain, dix

personnes avec un potage, quatre grosses entrées, une épaule de veau, une pièce d’entremets froid ; le tout

servi ensemble, le bouilli relevant la soupe, Et voilà

mon plan fait pour tout l'hiver. Je vous exhorte, ses

ï comme votre ami, à n'avoir qu’un gros diner bourgeois col

| à un seul service pour les officiers arrivant des quar- M RAR : tiers, ni violons, ni bals, ni fêtes, dé TE “On crie beaucoup contre l’intendant et la Grande 4 RARE Société, et Je crois entre nous qu'on n’a pas tort, Moi, Ca} à Ë 4 : | Du î ES di

1— Journal de Montcalm.

Pai de le ; l'un lon- Y ni hier »s et sion dix une tout voilà orte, geois

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Moi,

je me tais, mais j'ai un petit ami qui est homme à écrire la vérité et à la faire parvenir.

“ M. de Vaudreuil n’est que d’avant-hier ici, Je lui ai déjà lâché quatre mémoires. Heureusement je les ai donnés à lire à Saint-Sauveur 1! ; l'écriture m’absorbe et Marcel aussi ”.

Le marquis de Vaudreuil était descendu à Québec pour tenir le conseil de guerre qui devait juger Vergor et Villeray, le premier pour avoir mal défendu et livré Beauséjour aux Anglais, en 1755; le second pour ne s'être pas défendu dans le fort Gaspareaux, à la suite de la capitulation de Beauséjour, Contrairement à l'opinion de bien des gens de guerre, Vergor fut acquitté. Quant à M. de Villeray, on savait que l'accusation portée contre lui n’était pas sérieuse ?.

Montcalm écrit encore à Lévis, le 24 octobre “ L'intendant a, d’avant-hier, commencé à servir à un seul domestique, et supprimé la pâtisserie, à cause de la farine. ;

“ Dès qu'on commencera, en décembre, à donner du

1 — Secrétaire de Vaudreuil,

2__ Le conseil de guerre se composait de dix juges, parmi lesquels Vaudreuil voulut qu’il y eût trois officiers des troupes de terre, quoique le cas ne comprit que des officiers de la colonie :

Le marquis de Vaudreuil, président ; M. Bigot, intendant ; M. de Longueuil, lieutenant de roi à Québec ; M, le chevalier de Montreuil, aide-major général et lieutenant-colonel ; M.de Triv'o, commandant du bataillon de Berry, lieutenant-colonel ; M. de Noyelles, major des Trois-Rivières ; M. d'Aiguebelles, capitaine des grenadiers du régiment de Languedoc; MM. Dumas et de Saint-Vincent, capitaines de la colonie ; M. de Sermonville, aide-major général, faisant fonctions de procureur du roi.

cheval au soldat, j’en fais ma provision pour l'hiver, et s il y en aura toujours chez moi un plat. € “,.. Mon valet de chambre vous dira ma vie : ainsi, 0 toute la journée, lundi, mardi, mercredi, douze per- q sonnes ; jeudi, l’intendant ; vendredi, quatre personnes ; d “ samedi, douze ; dimanche, l’intendant. Mes compli- p ments à La Roche 1, On ne peut vous aimer plus que je ne le fais. On ne saurait moins voir les dames ?. di “ Le 2 novembre. — .. Il me semble que notre ami et Roquemaure est toujours le même et de plus en plus il: insupportable par son ton et ses propos... Poulhariez OI

est joueur ”.

Le 26 octobre, Montcalm s’inquiétait de la maladie de M. de Villiers, attaqué de la petite vérole, M. Coulon de Villiers, frère de Jumonville, était un des to officiers les plus estimés de la colonie, Il s'était distingué dans plusieurs expéditions, entre autres, comme on l'a déjà vu, à la prise du fort Nécessité, où il commandait, et au combat des Mines, en Acadie,

“ Le 2 novembre, — ... Je suis inconsolable de la perte LA

au pauvre Villiers. Je n’écris pas à sa veuve ; mais 44 dites-lui combien je regrette son mari, et qu’'indépen- : to

damment de tout ce qu’elle mérite par elle-même, je serai toujours fort aise de lui témoigner en toute occa-

sion l’estime singulière que j'avais pour Villiers. de “,,, M. de Vaudreuil m’a fait l'honneur de dîner hu

chez moi aujourd’hui, et part demain ou après ”. du “ Le 7 novembre, — ., J'ai été d'autant plus con- Pa) tent du ton des soldats d'ici, entre nous, qu’ils ont été

1 — M. de la Rochebeaucour, 2me aide de camp de Montcalm.

sollicités par le peuple à se mutiner; et cela vient de ce que ce même peuple n’a point de confiance dans le souvernement. Il croit, quoique cela ne soit pas vrai, que c’est une famine artificielle pour contenter l’avidité d'aucuns. Il a tort, mais l’exemple du passé et du présent l’autorise à cette opinion.

“,. Que tous vos propos, mon cher cuevalier, tendent toujours à inspirer une diminution dans le luxe et ia dépense à nos officiers; car le pays ; épuisera, et ils laisseront des dettes, d'autant plus que les Canadiens ont une grande facilité à leur prêter.

“ Votre ami Roque- AC gum maure et le mien, passe dans l'esprit de tout le monde, sans excepter le maréchal de Mirepoix, pour ux’ tête brûlée, Je crois que, hors le maréchal de Mirepoix, le comte de Lautrec, le due de Broglie et M. de Monconseil, quoique ce dernier soit haï et peu estimé, il n’y a guère d’officier général qu’il ne blâme. L'autre jour, il voulait que sa compagnie de greradiers, qui a fait trois campagnes, ne fit pas fond à la formation de la nouvelle, et me fit époumonner.

“ Et j'ai beau l’interrompre, il croit faire l'éloge de d'Hébécourt et des officiers francais, en disant devant des Canadiens, qu’ils ont mené à Carillon, pour cinq, huit cents poules, soixante moutons, cinq ou six bœufs, du vin étranger; moyennant quoi, on crie que le pays est dévasté. Quand celui-ci, qui ne manque pas

+ esprit, m'a impatienté, arrive = Trivio, qui heureusement est parti ce matin pour Beauport, Il joint à l'ennui, à la bêtise,

le dessous d’un Dauphinois, Privat qui est bon homme, est digne d’être de l’Académie française, auprès de ce nouveau venu ”.

“ Le 11 novembre, — ... Je ne parle ni ne parlerai du petit éeu du lieutenant de la Sarre, détaché du camp de Saint-Jean à Laprairie, L’intendant ne l'accorde que pour les officiers détachés pendant la campagne ès villes de Montréal et Québec. Comme il accordait tout au commencement, il serait tenté de refuser tout, Les extrêmes se rencontrent toujours ; la règle est une suite du désordre ; l’avarice, de la prodigalité ; le retranchement des dépenses justes, la suité des dépenses inutiles ; la sévérité, de l’indulgence ; la diète, de trop manger; la médecine, des mauvaises digestions : c’est ce qui est cause que je me suis purgé aujourd’hui ”,

La verve satirique de Montcalm avait de quoi s'exercer ; il ne s’en faisait pas faute dans l’intimité, et se vengeait ainsi de la réserve extérieure qu'il était forcé de s'imposer.

On a vu comment l'insuffisance des traitements accordés aux fonctionnaires publics avait introduit le péculat dans les diverses branches de ladministration coloniale. Cet abus, dénoncé depuis longtemps à Versailles, avait été toléré comme une espèce de compensation à la faiblesse des appointements ; mais il devint une menace pour l'avenir sous le gouvernement du marquis de la Jonquière, homme habile et vaillant soldat, mais âpre au gain autant que ladre, Il était réservé à l’intendant Bigot de creuser l’abîme et d'y entraîner le pays.

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L'esprit qu’animait ce Verrès au petit pied est tout entier dans ce billet si souvent cité, qu’il adressait à Vergor, pendant que celui-ci commandait à Beauséjour : “ Profitez, mon cher Vergor, de votre place; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi”.

L'armée de satellites qui gravitait autour de l’intendant, ramassis de ce qu’il y avait de plus vil et de plus taré, ressemblait moins à une cour qu’à une troupe de chacals lâchée sur le pays, Les deux principaux chefs de cette bande, Deschenaux, secrétaire de Bigot, et Péan, aide-major des troupes, formaient, avec l’intendant, une espèce de triumvirat qui présidait à toutes les spéculations véreuses, contre lesquelles protestaient vainement le peuple et tous les honnêtes gens. En vain, les hommes d'affaires avaient-ils député à Versailles un des leurs, le sieur Taché, citoyen intelligent et intègre, pour faire des représentations et demander justice, les hautes influences dont jouissaient en France les triumvirs, leurs intrigues et leur argent avaient tout fait échouer, Grands et petits tremblaient devant ces maîtres arrogants et impérieux ; Vaudreuil lui-même, le faible et débonnaire gouverneur, n'avait ni assez de lumières pour comprendre toute l'étendue du mal, ni assez de volonté pour y résister. Sans participer directement aux fraudes, il semblait être de connivence avec les coneussionnaires, en ‘les abritant de son silence et de son nom. Son impuissance, exploitée par ses ennemis, ne pouvait manquer d’être prise pour de la culpabilité,

Ce fut la grande faute de son administration, et pour lui la cause de chagrins qui amenèrent sa mort, Joseph-Brassard Deschenaux était fils d’un pauvre cordonnier de Québec, Un notaire qui logeait chez son père lui donna des lecons de lecture et d'écriture, L'enfant, d’un esprit vif et pénétrant, fit de rapides progrès, et entra fort jeune au secrétariat de M. Hocquart, alors intendant. Bigot l’y trouva, le retint à son service, et le fit nommer, non sans peine, écrivain de la marine, Comme il était laborieux et souple jusqu’à la bassesse, il lui donna bientôt toute sa confiance et n’agit que par lui, Ambitieux et vain comme tous les parvenus, Deschenaux était aussi insolent à l'égard de ses inférieurs que vil et rampant vis-à-vis ses maîtres, Sa soi de faire fortune, son amour de l'argent étaient tels, que son proverbe était de dire à qui voulait l'entendre : “ qu'ilen prendrait jusque sur les autels ?, Michel-Jean-Hugues Péan était fils d’un officier | qui avait servi jusqu'à sa mort en qualité d’aide-major des troupes à Québec. Malgré certaines plaintes déjà portées contre lui, la cour l'avait désigné pour succéder à son père, quoiqu'il n'eût aucun talent militaire, et avait confié sa commission à M. de la Jonquière, à son départ de France, mais avec l’injonction de ne la lui remettre qu'après s'être assuré de son innocence. L’intendant l'avait lavé de toute accusation: “ Son mérite,

1 Jacques-Hugues Péan, natif de Saint-Paul de Paris, sieur de Livaudière, chevalier de Saint-Louis, décédé à Québec, en 1747. Son fils, Michel-Jean-Hugues, sieur de Saint-Michel, était aide-major des villes et château du gouvernement à Québec.

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dit un chroniqueur du temps, consistait dans les charmes de sa femme, qui avait su plaire à M. Bigot: elle était jeune, sémillante, pleine d'esprit, d’un caractère assez doux et obligeant, d’une conversation enjouée et amusante 1”,

Ses liaisons avec Bigot étaient devenues le thème de toutes les conversations, et un des grands scandales de cette scandaleuse époque, M"*° Péan, née Angélique Davennes des Méloises, tenait dans la rue du Parloir une cour qui rappelait en miniature celle de M"*° de Pompadour à Trianon. L’intendant en était l’hôte le plus assidu au vu et su de Péan, qui fermait les yeux sur tout cela pour ne pas nuire à sa fortune, Il avait d'ailleurs des qualités réelles, ne se laissant pas trop éblouir par son grand crédit, avait un esprit juste, et pouvait au besoin donner et faire prévaloir un bon conseil,

L'influence de M" Péan auprès de Bigot ne fit qu'augmenter d’année en année jusqu’à la chute du puissant fonctionnaire, Un mot tombé de ses lèvres faisait souvent la fortune d’un individu, Qu'il fût noble ou roturier, seigneur ou laquais, ignorant ou expert, il pouvait obtenir un poste lucratif, être nommé varde-magasin, où avoir un emploi qui lui permit de mettre la main dans le trésor de la Grande Société,

Une tradition mêlée de récits légendaires veut que M"° Péan ait eu, elle aussi, comme la grande courtisane d'outre-mer, son petit Trianon, bâti bien à l'écart, loin de tout œil indiscret, A un demi-mille au delà du

| — Mémoires sur le Canada.

village de Charlesbourg, on voit encore aujourd’hui, au milieu d’une clairière entourée de la forêt vierge, quelques pans de rs croulants, derniers restes d’un édifice assez spacic . solidement bâti : ce sont les ruines connues de temps immémorial sous le nom de Château-Bigot 1 De temps en temps, surtout durant la belle saison, les habitants de Charlesbourg voyaient passer de riches équipages venant de Québec et s’enfoncant dans le chemin boisé de cette retraite solitaire, Tout le jour, les environs de l’ermitage retentissaient de cris de joie, de musique, de chants, de danses et de parties de plaisirs sous la feuillée, Le soir, les salons du petit château se remplissaient de la bruyante compagnie aui venait s'asseoir à de somptueux banquets, auxquels succédaiént d°* jeux et des raouts insensés, pro-

longés jusqu'aux © ères heures de la nuit, Le munitionna:.. cral, Joseph Cadet, était d'aussi

basse extraction que Deschenaux. Fils d'un boucher, il fut embarqué, à treize ans, comme mousse à bord d’un navire, et ensuite mis au service d’un habitant de Charlesbourg pour garder les bestiaux, Peu après, il embrassa le métier de son père, et ne tarda pas à se reconnaître des aptitudes pour les affaires, Son ambition accrut avec le succès, et il se lança dans des entreprises commerciales qui lui réussirent et le firent remarquer de M. Hocquart. Cet intendant layant

1 — Des titres trouvés récemment au greffe de Québec semblent prouver que la construction de cet édifice est d’une date antérieure à l'administration de Bigot. Il aurait été bâti par l’intendant Bégon (1712-1725). Bigot l'aurait alors shmplement acheté, embelli et décoré du nom d’ermitage.

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MONTCOALM ET LÉVIS 517

chargé de faire quelques levées de comestibles dans les campagnes, et ensuite de la fourniture des viandes pour les troupes, Deschenaux comprit que cet homme habile et intrigant pouvait lui être utile, 11 le ménagea, se lia d'amitié avec lui et ne perdit aucune occasion de le préconiser auprès de l'intendant Hocquart, et ensuite de son successeur Bigot, Il méritait, au reste, une partie de ces éloges, car rarement vit-on un homme plus industrieux, plus actif et mieux entendu dans les affaires, Le triumvirat sentit la nécessité de s'attacher un tel homme et le fit nommer munitionnaire général (1756), Ce ne fut pas sans étonnement, dit un contemporain, qu’on vit passer cet homme, tout d’un coup, du couteau à l'épée. Cadet devint le plus riche habitant du Canada, Il vivait avec la prodigalité et le faste d’un pacha, dont il avait les mœurs. M"° Ruffo, surnominée la belle Amazone ”, n’était guère moins connue que sultane 1”, Malgré son défaut d'éducation et la ru. sse de ses manières qui rappelaient son origine, il se fit pardonner une partie de ses malversations par les bons côtés de son caractère: 1l était bienfaisant et vénéreux.

Cadet avait pour homme de confiance, Jean Corpron, natif de Saintonge, ‘“ homime de néant ”, ancien commis chassé pour escroquerie de plusieurs maisons de commerce, Ne manquant ni d'esprit ni de ressources, brisé à toute espèce de transactions, il s'était insinué dans ses bonnes grâces, et ensuite dans ses affaires. Cadet l'avait fait son comptable et rendu fort riche,

| — Ruffio intenta contre Cadet des poursuites qui eurent du retentissement.

Malgré la disette qui régnait au Canada et l’ordonnance qui défendait d'exporter des denrées, Cadet et Péan expédiaient des chargements Ge farine aux Antilles. Pour échapper à la surveillance, Cadet avait loué un moulin près de Québec, et Péan avait fait bâtir, dans sa seigneurie de Saint-Michel, de vastes hangars d’où partaient les chargements. : Ils avaient, paraît-il, pour complice dans ce commerce clandestin, le contrôleur de marine Bréard.

Il n’est que juste de dire que la construction d’un grand nombre de forts élevés sous l'administration de Bigot, à d'énormes distances sur les frontières, tels que Beauséjour, Duquesne, Machault, la Presqu’ile et bien d’autres dont l’approvisionnement était aussi difficile que coûteux, avait légitimement augmenté les dépenses de la colonie : celles de la guerre étaient ensuite venues s’y ajouter, C'était à l’intendance, dont relevaient toutes les questions de finances, à voir à ce que les magasins du roi, établis dans chaque poste, fussent pourvus de toùs les approvisionnements nécessaires aux garnisons des forts et aux tribus sauvages. De concert avec le contrôleur de la marine Bréard, l’intendant était entré en société avec la maison Gradish, de Bordeaux, qui remplissait leurs commandes, et les expédiait au Canada. Bigot avait fait élever à quelques pas du palais un vaste entrepôt destiné à recevoir les marchandises, et il y avait nommé comme garde-magasin un commis du nom de Clavery, que lui avait complaisamment fourni le sieur Estèbe, lequel était lui-même gardemagasin du roi, Le but secret de cette spéculation était

d’accuparer le commerce, et surtout de vendre aux

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MONTCALM ET LÉVIS 319 magasins du roi ; mais pour couvrir les apparences, on faisait le commerce de détail.

Chaque année, l’intendant envoyait à la cour l'état de tout ce qui était nécessaire à la colonie pour l’année suivante : il avait le soin de faire des demandes insuffisantes et fournissait ainsi le prétexte de prendre à l’entrepôt ce qui manquait aux magasins du roi, On trouva aussi le moyen de vendre plusieurs fois la marchandise au roi, et toujours à des prix plus élevés, Le publié ne tarda pas à s’apercevoir de ces fraudes, et ne pouvant y remédier, s’en vengea par un lazzi caractéristique : la maison interlope s’appela “ La Friponne ”.

L'exemple parti de si haut: devint contagieux, d’autant plus que les dépositaires de l'autorité ouvraient eux-mêmes toutes grandes les portes de l'intrigue et du péculat. La Grande Société eut bientôt des ramifications

jusque dans les postes les plus éloignés. Des favoris,

mis à la place des fonctionnaires intègres, firent en peu de temps des fortunes aux dépens du roi,

La misère à Montréal était moins grande qu’à Québec, maïs, en revanche, le commerce y était encore plus paralysé, Varin, commissaire de la marine, et Martel, garde-magasin du roi, s'étaient emparés de tout le trafic,

Francois- Victor Varin, natif de Niort, en Poitou, était d’une très basse naissance, Les uns le font fils d’un cordonnier, les autres d’un maître d'école, Pour lui, il se disait parent du graveur Varin, célèbre au X VII' siècle par la beauté et la finesse de son exécution, On ignore, dit le chroniqueur déjà cité, comment

cet individu a pu s'élever, Il était vain, menteur, arro- 1 gant, etle pius capricieux et le plus entêté des hommes. g D'une très petite stature, il n'avait rien d’imposant dans la physionomie, Ses mœurs licencieuses et liber- u tines lui attirèrent fréquemment de mauvaises affaires. (1 Mais c'était un rude travailleur, très versé dans les d affaires de finances : il avait, en outre, beaucoup té d'esprit, quoiqu'il fût peu instruit, Apre au gain, ex écoi:ome, il ne laissait pas inutilement choir un liard ac de sa bourse, La majeure partie des postes se trou- va Fi vant au delà de Montréal, leur approvisionnement ses dépendait surtout de lui, De concert avec Martel, son re complice, il s’associa pour son commerce illicite avec Ce des traiteurs, que leur genre d'industrie rendait moins rar suspects. fais Martel! était fils d’un marchand de l’Acadie, qui éta, avait quitté Port-Royal pour Québec, lors du traité

d'Utrecht. Pauvre dans sa jeunesse, il avait dû son | nai! avancement à un de ses frères, jésuite, qui lui avait ]

procuré de hautes protections. Il était doué du génie au des affaires, et acquit en peu d'année, une grande for- elle

tune. Varin et lui, grâce à leurs ténébreuses machina- vite tions, exercèrent à Montréal un monopole incontrôlable, alor

Leurs flottilles de canots allaient porter dans toutes les atti directions leurs marchandises, dont ia vente au roi laies

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remplissait leurs trésors.

On vit s'élever à Montréal une succursale de la Fri- la ce ponne, dont la direction fut confiée à Pénisseault et à del

I—Jean-Baptiste-Grégoire Martel appartenait à une famille | EN originaire de Paris, établie au Canada vers le milieu du tign

XVIIe s'ècle.

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Maurin, deux autres personnages restés en vue dans la valerie des pillards sans vergogne.

Louis Pénisseault, fils d’un avocat de Poitiers, tenait une maison de commerce à Montréal, lorsqu'il épousa (1753) Marie-Marguerite Le Moine de Martigny, issue d’une des meilleures familles du Canada 1, D'un caractère vif et pénétrant, alerte daus ses allures, il était excellent organisateur, habile en toute espèce de transactions, mais d’un esprit faux, et d’une insigne mauaise foi, sans mœurs d’ailleurs comme la plupart de ses pareils. N’ayant pas eu d'enfants, il ne fut pas heureux en ménage et vécut presque séparé de sa femme, Ce fut le malheur de Mme Pénisseault. Elle était d’une rare beauté “et avait des qualités d'esprit qui la faisaient regarder avec admiration, Sa conversation était libre et enjouée” ; il y avait dans toutes ses manières quelque chose de grand qui dénotait de la naissance,

Elle menait grand train, avait un salon recherché, à cause des grâces de sa personne et de son esprit; mais elle avait le tort de manquer de discernement, et d’iniviter à sa table plusieurs des parvenus qui remplissaient alors les bureaux de l'administration, M"° Pénisseault attira trop l'attention du chevalier de Lévis, qui se laissa captiver par ses charmes. Son assiduité au salon de cette femme, déjà regardée comme légère, acheva de la compromettre, et attira sur M. de Lévis les sévérités de l’opinion.

1 — Elle était fille de Jean-Alexis Le Moine, sieur de Martigny, et de dame Marie Joseph de Couagne.

Le petit bossu, difforme, à la physionomie et au maintien sinistres, réputé l'être le plus laid de la colonie, qui répondait au nom de François Maurin, était natif de la Saintonge. Plein d'esprit, de talent, de ressources, expert dans le négoce, rapace, quelquefois généreux pa: vanité, ce petit Thersite était le digne acolyte de Pénisseault. L'unet l’autre semblaient s'être donné la main pour écraser le peuple par leur arrogance et insulter à la misère publique par leur opulence et leur faste,

Pénisseault, chargé de la visite des postes, de la construction ou de la réparation des entrepôts, de la nomination des employés, en profita pour y organiser le pillage en règle au profit de la Grande Société, Les fonctionnaires probes furent écartés pour faire place à des individus plus dociles, ou, comme on disait communément, “ à des gens qui ne se mêlaient point d'examiner ce qu’on leur faisait faire ?.

L'entretien des postes devint dès lors une ruine pour l'Etat. Tout fut un prétexte au pillage : la qualité des effets, leur quantité, leur transport, leur emmagasinement, leur vente, leur distribution,

Ainsi, Cadet qui s'était offert à fournir des rations aux malheureux Acadiens réfugiés au Canada, leur fit distribuer de la morue gâtée, qu’il chargea au compte du roi à un prix exorbitant.

Le contracteur chargé du transport des marchandises ou du matériel de guerre, obtenait l’ordre de faire des réquisitions le long de la route, L’habitant aimant mieux se prêter à une corvée gratis que d’être toute une cam-

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pagne éloigné de chez lui, se soumettait à la réquisition ; et le contracteur en augmentait d'autant son profit,

Le commandant d’un fort, sous prétexte de gagner l'esprit des sauvages ou de les envoyer en partie de guerre, grossissait leur nombre outre mesure, pour obtenir une plus grande quantité de présents. Au lieu de les distribuer, il les vendait pour des fourrures, qu’il commercait ensuite à son profit,

L'auteur des Mémoires sur le Cunada prétend (ce qui n’est guère vraisemblable) que Le Verrier, beau-fils du gouverneur, officier ni brave ni spirituel, commandant à Michilimakinae, fit un jour un certificat de dix mille livres au lieu de dix, et apprenant que ce compte avait été acquitté, il continua sur le même pied. Aussi revint-il avec une fortune,

Durant les années 1757 et 1758, Cadet, Péan, Pénisseault, Maurin et Corpron firent sur l'Etat un profit net de douze millions, en vendant pour vingt-trois millions des effets qui ne leur en avaient coûté que onze.

Quelque temps auparavant, Péan avait gagné, sans s’en apercevoir, cinquante mille éeus, et voici par quelle manœuvre, L'intendant l'avait chargé d’une levée considérable de blé, et lui avait fourni de l’argent du trésor pour le payer comptant. L'intendant rendit ensuite une ordonnance fixant le prix du blé beaucoup plus haut que Péan ne l'avait payé. Celui-ci le livra au roi sur le prix de l’ordonnance, et réalisa ainsi son énorme profit,

Que pouvaient contre de tels abus les colons d’un pays situé à plus de mille lieues du trône, dont les

délégués étaient investis d'une autorité presque souverainé ? Quand un malheureux habitant allait porter des plaintes à l’intendance, il était arrêté sur le seuil par le cerbère du lieu, Deschenaux, de son ton insolent, lui demandait l’objet de sa visite, L’habitant intimidé avait à peine le temps de balbutier quelques mots, que le secrétaire l’interrompait et le congédiait avec une verte semonce,

Mais le temps approchait où les ministres de France allaient ouvrir les yeux, où les infâmes spoliateurs allaient recevoir un châtiment trop bien mérité, mais trop tardif.

Après avoir contemplé ce sombre tableau, doit-on en conclure que le pays tout entier fût gangréné ? Rien ne prouve mieux le contraire que l’étonnante vitalité et l’indomptable énergie que déployèrent les Canadiens dès l'ouverture du règne suivant, L’ouragan avait passé, renversant, enlevant tont ce qui n’était pas fortement enraciné au sol. ne resta que les jeunes et vaillantes tiges qui reprirent une nouvelle vigueur sous un soleil nouveau.

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