CHAPITRE DIXIÈME
Expédition de M. de Bellestre. — Le peuple réduit à la ration. — Sédition à Montréal. — Le jeu à Québec. — La rue du
Parloir. — La vie à Carillon. — Le major Rogers à la Montagne-Pelée, — Sa défaite, —— Aventures de deux
ofliciers anglais.
Avant de partir pour Québec, au mois d'octobre précédent, le marquis de Vaudreuil avait organisé un parti de guerre destiné à aller frapper sur l'ennemi, au moment où il croyait la campagne terminée, Ce détachement, composé de cent Canadiens, cadets et soldats de la marine, avec deux cents sauvages domiciliés, sous les ordres d’un des officiers les plus braves et les plus intelligents de la colonie, M. de Bellestre, partit de la Présentation le 22 octobre, et se rendit jusqu’au lac Ontario, d’où il remonta la rivière à la Famine jusqu'à la hauteur des terres. Après avoir reconnu les ruines du fort Bull, il suivit le cours de la rivière Mohawk, et vint camper à quatre milles plus loin, près du fort Williams, La pluie, la neige, les vents contraires avaient retardé la marche et l’avaient rendue extrêmement
pénible, Les vivres étaient épuisés, et les hommes n'avaient pour nourriture que des glands et des baies sauvages.
“ Le 11, raconte M. de Bellestre, nous traversâmes, |
vers quatre heures du soir, la rivière de Corlar (Mohawk), partie à la nage, partie sur des radeaux, et $ nous campâmes à l'entrée de la nuit dans les bois...
‘“ On peut croire facilement que cette nuit pour tout .
le détachement fut très mauvaise, puisque nous la € passâmes sans feu jusqu’au 12 1”. T
L'expédition était alors à dix lieues et demie du fort S Williams, et à une lieue et demie de German Flats, € appelé par les Français le village des Palatins, parce n qu'il était formé de familles allemandes originaires du E
Palatinat. Le commerce que ses habitants entretenaient principalement avec leurs voisins les Iroquois, lavait rendu très prospère. Il abondait en bestiaux et en denrées de tout genre. Ces Allemands étaient si peu
attachés à la cause de l'Angleterre, que Vaudreuil avait nm) espéré qu’ils suivraient l'exemple des Iroquois, lorsque ul ceux-ci avaient promis de lever la hache en faveur de
la France. Mais ni les uns ni les autres ne s'étaient d déclarés, et la ruine des malheureux Palatins avait été S0 décidée,
, Leur village, formé d’une soixantaine de maisons et in de nombreuses dépendances, était protégé par cinq re petites redoutes en palissades, gardées par quelques ‘| jo sentinelles, Celles-ci venaient d’être averties par un to Oneyout relâché par M. de Bellestre, lorsque retentit à
1 — Journal de l'expédition de M. de Bellestre. Coll, Lévis.
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MONTCALM ET LÉVIS 327 l’épouvantable cri de guerre trop bien connu à cette époque.
Le jour commençait à poindre, et dessinait vaguement les objets: c'était le moment le plus favorable pour l'attaque, Les assaillants, divisés par pelotons, s’élancèrent à l'assaut, et s’'emparèrent du village sans beaucoup de résistance, Une quarantaine d'hommes furent tués où noyés. M. de Bellestre fit raser et incendier le village, tuer une grande quantité de bestiaux : moutons, porcs, chevaux, détruire de vastes approvisionnements de grains, et se retira sans être molesté, emmenant avec lui cent cinquante prisonniers, au nombre desquels était le maire du village, M. Jean Pétrie,
Sur la route, “ un prisonnier blessé au bras, qui ne pouvait plus suivre le détachement, eut la chevelure levée par un Abénakis 1”. Enfin, le 22 novembre, le détachement rentra à Montréal, excédé de fatigues, mais n'ayant eu qu'un petit nombre de blessés, dont un officier, M. de Lorimier.
À Québec, Montcalm rompait l'ennui des journées d'automne en continuant à s’entretenir par lettres, avec son ami de Montréal :
“ .Bourlamaque deviendrait quasi amoureux ; mais je crois qu'on aime ailleurs, sans beaucoup de retour, Pour moi, comme il me convient, aimant toujours à commercer les mêmes personnes, les voyant toutes, plus souvent celles chez qui je me trouve plus à l’aise et avec permission de tout dire, mais non de
1— Journal de M. de Bellestre.
tout faire, dernier article qui m'intéresse peu, aussi je tiens à rester ici, Nous avons bien écrit et bien travaillé cet automne, Actuellement les rêveries du maréchal de Saxe me font rêver, Que La Roche vous fasse sa cour, vous plaise ; ce sera le moyen de me plaire ”.
“ Le 19 novembre. — Ce n’est, Monsieur, que pour entretenir commerce que j'ai l'honneur de vous écrire par M. de Boishébert, Je n'ai voulu lui faire aucune interrogation concernant l’Acadie, d’où le P. Germain m'a écrit, Nous n'avons rien de nouveau, Vous verrez un grand garcon que je crois courageux et ingambe, Au retour je linterrogerai et le jugerai mieux ”.
Le 2 décembre, Montcalm ajoutait : “ On va donner du cheval à nos troupes. M. l’intendant voulait une distribution toute en cheval et une toute en bœuf. Nous avons obtenu qu'on donnerait, à chaque distribution, moitié l’un, moitié l’autre ; et M, Cadet m'a dit écrire les mêmes choses pour Montréal, Nos Acadiens meurenc de misère, petite vérole,
“ Je vois des friponneries criantes le toutes parts. Ingénieurs ! artilleurs ! Pauvre roi ” !..
Quand on se rappelle que ce pauvre roi, c'était Louis X V, on est moins porté que Montcalm à s’attendrir sur son sort. Il aurait été plus juste de dire : pauvre peuple! car, en définitive, la vraie victime c'était le peuple ; c'était sur lui surtout que retombait le fardeau de la guerre avec toutes ses calamités, Sous prétexte que les troupes du roi venaient défendre le pays, les habitants étaient forcés, comme on l’a déjà
vu, de servir sans aucune solde, et tandis que leurs.